CHAPITRE XII.

L'armée se concentre dans l'île de Lobau--Disposition d'attaque.--Le

parlementaire autrichien.--Pont d'une seule pièce.--Violent

orage.--L'empereur est à cheval toute la nuit.--Le corps d'Oudinot

engage l'action.

L'empereur partit de Schoenbrunn le 2 juillet dans l'après-midi, pour

venir mettre de nouveau son quartier-général à Ebersdorf; il me donna

l'ordre d'y faire venir le lendemain le reste des bagages de tout le

grand quartier-général, et de ne laisser aucun Français à Schoenbrunn.

Le 3, à la pointe du jour, il monta à cheval, et donna des ordres pour

que toute sa suite se rendît à ses tentes, qui étaient dressées dans

l'île de Lobau.

Dès l'après-midi de la journée du 2 juillet les troupes commencèrent à

arriver dans toutes les directions, dans la nuit du 2 au 3, dans la

journée du 3, dans la nuit du 3 au 4 et enfin dans la journée du 4.

Elles défilèrent sur les deux ponts pour être placées dans l'île de

Lobau. Cent cinquante mille hommes d'infanterie, sept cent cinquante

pièces de campagne et trois cents escadrons de cavalerie composaient

l'armée de l'empereur. Les différens corps d'armée se plaçaient dans

l'île selon l'ordre dans lequel ils devaient passer les ponts du dernier

bras, afin d'éviter les encombremens.

Le général Oudinot prit l'extrême droite, derrière lui était le corps du

maréchal Davout, à la gauche, derrière le corps de Masséna, était

l'armée d'Italie, à côté d'elle le corps de Marmont qui arrivait de

Dalmatie, à sa gauche était Bernadotte qui venait d'arriver avec les

Saxons. Je ne me rappelle pas où étaient placés les Wurtembergeois; je

crois qu'ils ne devaient arriver qu'en réserve.

La cavalerie fut placée derrière l'infanterie. On était tellement serré

dans cette île qu'on s'y touchait en tous sens.

Le 4, l'empereur fit rejeter à la même place qu'au 20 mai le pont qui

avait servi au premier passage, et le maréchal Masséna fit de suite

occuper les bois fourrés qui bordent le cours du bras du Danube dans

cette partie, mais rien de plus. Vraisemblablement cela donna un grand

éveil aux ennemis, puisque le même jour ils envoyèrent un

officier-général en parlementaire, sous un prétexte dont je ne me

souviens plus, mais au fait pour tâcher de savoir ce que nous faisions

dans cette île. On amena ce parlementaire à l'empereur, qui ordonna de

lui débander les yeux et lui dit: «Monsieur, je me doute pourquoi l'on

vous a envoyé ici: tant pis pour votre général s'il ne sait pas que

demain je passe le Danube avec tout ce que vous voyez. Il y a cent

quatre-vingt mille hommes; les jours sont longs; malheur aux vaincus! Je

ne puis vous laisser retourner à votre armée, on va vous conduire à

Vienne dans votre famille, où vous resterez jusqu'à l'issue de

l'événement.»

L'empereur savait que ce général, qui s'appelait Wolf, était frère de

Mme de Kaunitz, laquelle était du nombre des dames qui n'avaient pas eu

le temps de sortir de Vienne à notre approche, et il le fit

effectivement conduire chez elle.

On a peine à concevoir comment l'armée autrichienne, au centre de son

pays, ignorait nos dispositions au point de n'avoir pas eu la précaution

d'appeler l'armée qui était à Presbourg, d'où elle aurait dû être partie

le 2 au plus tard. Mais la fortune couronnait les veilles et les travaux

de l'empereur; elle voulut que son armée fût prête la première. Cette

île de Lobau était une vallée de Josaphat; tels qui s'étaient quittés

depuis six ans sans jamais s'être rencontrés depuis, se retrouvaient là

sur le bord du Danube. Le corps du général Marmont, qui arrivait de

Dalmatie, était composé de quelques corps qu'on n'avait pas vus depuis

le camp de Boulogne.

Le 4 après midi tout était prêt, et l'on n'apercevait sur la rive

ennemie aucune disposition extraordinaire. Aussitôt que la nuit fut

arrivée, l'empereur étant à cheval fit commencer lui-même l'opération

par la droite où était le corps du général Oudinot; tout était si bien

disposé que le pont fut jeté dans un instant; que ces troupes y

passèrent et occupèrent le point qu'elles étaient chargées d'enlever.

J'ai omis de dire que dans la matinée du 4, il fit jeter un second pont

pour le corps du maréchal Masséna, à deux cents toises environ

au-dessous de celui qui avait servi au premier passage. Ce second pont

fut canonné par les Autrichiens toute la journée, sans que non seulement

aucun homme, mais encore aucun bateau ne fût touché. On avait formé ce

pont avec les excédans des matériaux.

Après avoir vu établir le pont destiné au corps du général Oudinot,

l'empereur vint faire jeter les trois ponts qui étaient réunis dans le

cloaque dont je viens de parler. Comme on n'avait plus eu besoin du

corps des matelots pour la conservation du grand pont de bateaux, on

l'avait départi au service de tous ces différens ponts, en sorte qu'il y

avait une surabondance de bras partout.

Le pont d'une seule pièce sortit le premier; il était précédé d'une

nacelle montée par des pontonniers vigoureux. Ils avaient avec eux une

ancre qu'ils allèrent jeter à la rive opposée, et sur laquelle d'autres

pontonniers hâlaient le pont où ils étaient eux-mêmes placés. La

cinquenelle qui devait le fixer était disposée d'avance, et il n'y eut

plus qu'à l'amarrer aux deux extrémités; cette besogne fut si bien faite

qu'à la dixième minute après la sortie de ce pont hors du cloaque, les

troupes passaient dessus.

Les deux autres ponts furent jetés dans le même moment, mais demandèrent

un peu plus de temps, néanmoins le tout réussit à point nommé. Les

ennemis s'en étaient à peine aperçus d'abord: il fit cette nuit-là un

orage qui avait trempé tout le monde, et les gardes se tenaient à l'abri

d'une pluie qui tombait par torrens; elle était si violente, que

personne n'aurait travaillé si l'empereur n'avait pas été là lui-même.

Il était à pied au bord du fleuve, écoutant ce qui passait à la rive

ennemie, examinant lui-même les pontonniers qui le reconnaissaient au

milieu de l'obscurité, et mouillé comme s'il avait été trempé dans le

Danube. À cet orage accompagné d'éclairs et de tonnerre se joignait le

vacarme effroyable de toute cette artillerie qui garnissait les

batteries le long du fleuve; elles vomirent pendant deux heures des

boulets, des obus et de la mitraille sur la rive ennemie; aussi nos

troupes y descendirent-elles sans rencontrer aucune difficulté.

Tous les ponts ayant été jetés, l'empereur ordonna que l'on fît passer

les troupes, et pendant qu'elles défilaient il vint prendre un peu de

repos, ayant été toute la nuit à cheval par cet orage; il n'y avait avec

lui que le vice-roi d'Italie, le prince de Neuchâtel et moi. Il ne resta

pas long-temps sans remonter à cheval; c'était alors le 5 au matin. Il

passa sur la rive gauche, et commença à rectifier l'ordre de bataille de

son armée, qui, après avoir passé, se trouva dans l'ordre suivant:

Masséna à la gauche, ayant sous ses ordres Molitor, Boudet, Legrand et

Carra Saint-Cyr;

À sa droite Bernadotte avec les Saxons; à la droite de celui-ci Oudinot,

et enfin à l'extrême droite le maréchal Davout avec les divisions

Friant, Gudin et Morand;

En seconde ligne était à gauche le vice-roi avec les quatre divisions de

l'armée d'Italie; à sa droite, Marmont avec deux divisions;

En réserve, la garde à pied, composée de six régimens;

En troisième ligne, la cavalerie, composée de quatre divisions de

cavalerie légère, de trois de dragons, de trois de cuirassiers; de la

garde, ayant quatre régimens, et enfin de la cavalerie saxonne. Le

premier mouvement que fit toute cette armée, après avoir effectué son

passage, c'est-à-dire à dix heures du matin, fut de changer de front sur

l'extrémité de l'aile gauche, portant l'aile droite en avant. Ce

mouvement fut très-long. La droite avait plus de deux lieues à faire

pour arriver en ligne. L'empereur ne faisait que courir çà et là pour

reconnaître le terrain, en attendant que son armée fût placée; il fit ce

jour-là un chemin incroyable. Il avait encore sa brillante santé, et

pouvait rester à cheval autant qu'il le voulait. Dans les soixante-douze

heures des journées des 4, 5 et 6 juillet, il passa au moins soixante

heures à cheval. Il était environ deux heures après midi lorsque son

armée eut achevé son mouvement, et qu'il put la pousser en avant. Il

s'attendait à rencontrer quelques obstacles dans la plaine de l'autre

côté du Danube, comme des redoutes fermées qui auraient empêché le

déploiement de ses colonnes; au lieu de cela, tout se retirait devant

lui, et le seul moment où l'on pouvait le combattre avantageusement,

celui du passage des ponts, ne lui coûta pas un homme. Il témoignait son

étonnement de ne pas trouver l'armée autrichienne, et qu'on lui laissât

ainsi franchir autant d'obstacles sans lui rien disputer. On ne savait

pas encore d'une manière positive le parti qu'avait pris l'armée de

l'archiduc qui était à Presbourg. L'empereur avait admis l'hypothèse où

elle aurait rejoint l'archiduc Charles, qu'il supposait informé de son

passage. Lorsque son armée fut prête, il la fit marcher droit devant

elle, et ce ne fut que vers quatre heures du soir qu'elle arriva en vue

de l'armée autrichienne, qui n'avait point bougé de sa position de

Wagram[19]. À cette heure seulement nous apprîmes que le corps qui était

à Presbourg ne l'avait pas rejoint. Or, comme il ne pouvait plus

effectuer cette jonction sans faire un grand détour, l'empereur ne

s'occupa point de lui, et ne songea qu'à faire attaquer l'archiduc

Charles, dont la position, quoique fort bonne, était trop étendue pour

ne pas présenter des points faibles.

Vers six heures du soir, la canonnade s'engagea au centre des deux

armées; notre droite marchait encore, parce que la position de la gauche

des ennemis refusait un peu, en sorte qu'il ne s'y passa rien ce

soir-là.

Notre gauche eut affaire avec la droite des ennemis, mais ce ne fut que

peu de chose: il n'y avait de part et d'autre que le projet de se placer

pour le lendemain. Au centre, cela fut plus sérieux: l'empereur voyant

l'armée ennemie si près, essaya de faire déboucher par notre centre,

pour pénétrer s'il était possible et s'établir sur le plateau où se

trouvait l'armée autrichienne, ne voulant toutefois mettre de

l'opiniâtreté qu'à ce qu'il était possible d'obtenir.

On laissa reposer les troupes un moment. Le point où se trouvait le

général Oudinot étant le plus avancé, il fut le premier en mesure

d'attaquer; on le fit appuyer par une division de l'armée d'Italie.

L'empereur avait ordonné que ces deux colonnes attaquassent ensemble: la

division de l'armée d'Italie avait un peu plus d'espace à parcourir, en

sorte qu'elles ne montèrent point ensemble. La division du général

Oudinot se présenta la première à la crête du plateau, d'où elle fut

presque aussitôt culbutée et repoussée dans un grand désordre, que l'on

répara en établissant de la cavalerie pour rallier les soldats, qui, à

la vérité, rentrèrent de suite dans leurs rangs malgré le feu du canon.

La division de l'armée d'Italie ne fut pas plus heureuse: elle avait en

tête le 106e régiment; il fut chargé tout en se montrant sur le plateau

et ramené battant jusqu'en bas, sous la protection de notre artillerie;

il perdit un de ses aigles dans cette occasion.

L'empereur était présent dans ce moment de confusion, et ne voulut pas

donner de suite à ces deux attaques, parce que la nuit approchait.

D'ailleurs un événement décisif pour le lendemain était infaillible. On

avait eu un exemple du mal que nous avait fait la perte du 21 mai au

soir pour la bataille du lendemain 22. En sorte que l'empereur ordonna

de prendre position, et de ne pas commencer d'hostilités, afin de passer

la nuit tranquillement. Il établit son bivouac entre les grenadiers et

chasseurs à pied de la garde, qu'il avait fait approcher jusqu'à la

première ligne; il fit appeler les généraux qui commandaient en chef des

corps d'armée, et passa une grande partie de la nuit avec eux à causer

de tout ce qu'il était possible qui arrivât le lendemain.

Le maréchal Masséna avait fait la veille du passage du Danube une chute

de cheval qui l'obligea de se faire conduire en calèche sur le champ de

bataille. L'empereur avait voulu lui donner un successeur, mais il le

supplia de n'en rien faire; néanmoins l'empereur prévoyant bien que dans

une journée qui allait être aussi laborieuse, le maréchal Masséna ne

pourrait pas se transporter en calèche partout où il pourrait aller à

cheval, il mit près de lui un de ses aides-de-camp.

L'empereur avait d'abord eu la pensée de m'y envoyer; il m'en avait même

parlé, quoique je fusse chargé près de lui du service de M. de

Caulaincourt, et que je lui fusse très-nécessaire; mais il ne voulait

pas désobliger le maréchal Masséna, qui dans ce cas aurait quitté son

corps d'armée. Il préféra envoyer Reille, qui avait été aide-de-camp du

maréchal, et accoutumé à lui obéir, afin qu'il eût avec lui quelqu'un de

confiance.

Le corps du maréchal Masséna n'était pas encore en ligne avec nous;

l'empereur en renvoyant le maréchal Masséna à ses troupes, lui dit de

les amener le lendemain matin pour se réunir à la grande armée.

Il renvoya successivement à leurs corps tous les officiers-généraux; il

n'y eut que le maréchal Davout qui demeura près de lui une grande partie

de la nuit.

La plaine sur laquelle était bivouaquée l'armée était si dépouillée

d'arbres et d'habitations, qu'il n'y eut pas un feu depuis la droite

jusqu'à la gauche. On eut beaucoup de peine à trouver une couple de

bottes de paille, et quelques débris de portes pour faire un très-petit

feu à l'empereur; tout le monde coucha dans son manteau, et l'on eut

grand froid toute la nuit.

Je la passai debout près du feu, parce que l'empereur m'avait chargé de

veiller à ce qu'on répondît aux officiers et ordonnances, qui dans ces

circonstances-là courent la nuit à travers les lignes, cherchant le plus

souvent l'empereur et les généraux qui commandent les corps d'armée; il

était soigneux des plus petites choses la veille d'une bataille, et

voulait qu'on ne laissât passer personne sans lui donner les indications

dont il avait besoin.

Il ne dormit pas beaucoup cette nuit-là; je m'étais mis devant lui pour

lui garantir les yeux de l'ardeur du feu avec les pans de mon manteau,

et soit qu'il eût froid, ou qu'il eût l'esprit trop occupé, il était

debout avec le jour; il ne fit prendre les armes que vers quatre heures

du matin: c'était le 6 juillet 1809.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 4 · 第 18 / 48 题