Fâcheuse impression que fait la bataille d'Essling.--Détresse des
Viennois.--L'empereur d'Autriche persiste à intercepter les
arrivages.--Détails sur la mort du maréchal Lannes.--Conduite de la
Russie.--Réorganisation de l'armée.--L'archiduc Jean menace de déboucher
par Presbourg.--Dispositions pour attaquer la place.--Le prince Charles
demande qu'on les suspende.--Les proclamations des archiducs.
La bataille d'Essling semblait avoir volcanisé toutes les têtes
allemandes; en Prusse particulièrement, on voulait éclater, et si l'on
n'avait regardé un second succès comme indubitable de la part des
Autrichiens, on n'eût été retenu par rien; on voulait agir à coup sûr.
L'opinion était telle, qu'un colonel d'un régiment de hussards, nommé
Schill, ne craignit pas de sortir de sa garnison, à la tête de son
régiment, et de l'emmener faire le vagabond et le partisan dans des
contrées où il n'y avait pas de troupes françaises. Le roi de Prusse
désavoua la conduite de ce colonel; mais l'on est autorisé à penser que,
si le colonel Schill n'avait pas connu les sentimens secrets du prince
et de la nation, il n'eût pas osé agir ainsi, et compromettre de nouveau
la monarchie prussienne. On le fit poursuivre par des troupes
westphaliennes, et il fut tué vers Stralsund.
L'effet moral avait agi tout-à-fait contre nous; il avait suffi aux
autorités allemandes de défendre dans tout le pays, d'apporter aucune
subsistance à Vienne, pour qu'elles fussent obéies; on n'entendait
parler que d'insurrection dans les pays que nos troupes évacuaient pour
venir grossir l'armée. La position était difficile, et elle devint
critique, parce que la disette se fit sentir. Il n'y eut plus de pain
chez les boulangers; les groupes, les queues de populace s'attroupaient
à leurs portes; on fut obligé d'y mettre des gardes. C'est alors qu'on
vit l'empereur se promener à cheval dans les faubourgs et travailler
avec l'intendant de l'armée à ramener l'abondance à Vienne, avec le même
zèle que s'il avait travaillé pour la population de Paris. Cependant,
que craignait-il pour ses troupes? les magasins de l'armée étaient
pleins, et si la populace de Vienne avait voulu se révolter, il ne lui
devait aucun ménagement.
Il nous disait quelquefois: «Par Dieu! l'empereur d'Autriche se ferait
bien plus d'honneur en repassant le Danube et délivrant sa capitale, que
d'affamer ses sujets, et me laisser le soin de les préserver des maux
auxquels sa haine pour moi les expose.»
Il ne faut pas omettre de dire que, dans cette affligeante position, les
magistrats de Vienne vinrent supplier l'empereur de leur permettre
d'envoyer une députation à l'empereur d'Autriche, pour obtenir de lui
qu'il lui donnât des ordres pour laisser passer sur le Danube et par la
frontière de la Hongrie des subsistances dont ses sujets de Vienne
avaient besoin.
L'empereur leur accorda leur demande, et les fit conduire aux
avant-postes. Ils allèrent effectivement au quartier-général de leur
souverain; mais, soit que le prince ait cru que c'était une ruse de
notre part pour avoir des subsistances, soit qu'il ait eu d'autres
motifs pour ne pas accorder à la députation tout ce qu'elle demandait,
elle revint avec la douleur de n'avoir pas obtenu ce qu'elle avait
désiré; ce ne fut qu'un peu plus tard que l'empereur d'Autriche donna
une latitude entière à cet égard, et nous connûmes que ce ne fut
qu'après qu'il eut appris que nous n'étions pas les premiers intéressés
à cet acte d'humanité.
Pendant le séjour que l'empereur fit à Ebersdorf, il allait tous les
jours après midi voir le maréchal Lannes, qui n'avait pu être transporté
plus loin que dans une maison du village. Un jour, on vint lui dire que
le maréchal Lannes voulait le voir; il y courut. Le délire commençait à
prendre cet infortuné général, dont les esprits se ranimèrent en voyant
l'empereur. Il avait rêvé qu'on voulait l'assassiner, et lui disait que
ne pouvant pas marcher, il l'avait prié de venir pour qu'il puisse le
défendre. L'empereur fut affligé de le voir en cet état; les médecins le
prièrent de sortir parce que le malade était au plus mal; il revint chez
lui tout triste. Deux heures après, on vint encore lui dire que le
maréchal Lannes voulait lui dire adieu. Il y alla; mais en arrivant, le
médecin, M. Yvan, vint à sa rencontre pour lui dire qu'il était mort
depuis quelques minutes. Ainsi finit un des hommes les plus braves qui
aient été dans nos armées. Il eut une carrière trop courte pour ses
amis, mais sans égale pour l'honneur et la gloire.
L'empereur fut très sensible à cette perte sous beaucoup de rapports. Il
partit d'Ebersdorf le soir même: nous étions dans les premiers jours de
juin, la chaleur était excessive; pour éviter l'incommodité de la
poussière, l'empereur fit rester derrière tout ce qui l'accompagnait,
c'est-à-dire à peu près une cinquantaine de personnes de tous les
grades.
Il m'emmena seul en avant; je me doutais qu'il voulait me parler de
Russie, et effectivement c'était ce qui l'occupait. Il me demanda ce que
je pensais du tour qu'on lui avait joué dans ce pays-là, en ajoutant:
«Bien m'a valu de ne pas compter sur des alliés comme ceux-là; que
pouvait-il m'arriver de pis en ne faisant pas la paix avec les Russes?
et quel avantage ai-je à leur alliance, s'ils ne sont pas en état de
m'assurer la paix en Allemagne? Il est plus vraisemblable qu'ils se
seraient aussi mis contre moi, si un reste de respect humain ne les eût
empêché de trahir aussitôt la foi jurée; il ne faut pas s'abuser: ils se
sont tous donnés rendez-vous sur ma tombe, mais ils n'osent s'y réunir.
«Que l'empereur Alexandre ne vienne pas à mon secours, c'est concevable;
mais qu'il laisse envahir Varsovie à la face de son armée, on peut en
croire tout ce que l'on veut; ce n'est pas une alliance que j'ai là, et
j'y suis dupé. Il croit peut-être me faire une grande grâce en ne me
faisant pas la guerre; parbleu! si j'avais pu me douter de cela avant de
commencer les affaires d'Espagne, je m'inquiéterais peu du parti qu'il
pourrait prendre. Et puis, on dira que je manque à mes engagemens et que
je ne peux pas rester tranquille!»
Il m'adressait ensuite la parole pour me demander ce que je croyais de
St-Pétersbourg; ma réponse fut celle-ci: «Je crois, Sire, que tout
sentiment personnel de l'empereur de Russie pour V. M. étant mis à part,
il n'est pas fâché de vous voir occupé, et que les Autrichiens
n'auraient jamais commencé la guerre injuste dans laquelle nous voilà
engagés, s'ils n'avaient été assurés au moins de l'inaction des Russes.
Mais je crois aussi que dans toute la Russie, l'empereur est encore le
seul qui tienne encore à l'alliance avec nous; que de tous côtés on le
tiraille pour le faire déclarer, et que, si nous lui en fournissons le
prétexte, ce sera lui ôter le peu de force qu'il oppose encore à
l'opinion de tout ce qui l'entoure, et conséquemment lui donner beau
jeu. Il est bien vrai aussi que nous ne gagnons rien à cette alliance,
sinon que la Russie ne nous fera pas la guerre; mais elle n'empêchera
pas qu'on nous la fasse, et je crois que ce sera fort bien faire que de
n'être pas dans le cas de compter sur ses efforts, quoiqu'il ne puisse
guère se rencontrer une occasion dans laquelle nous en ayions plus
besoin.»
L'empereur m'écouta, mais ne répliqua pas un mot; il continua à marcher
au pas jusqu'à la porte des faubourgs de Vienne, où il prit le galop
jusqu'à Schoenbrunn. Son quartier-général resta à ce château jusqu'au
moment de rouvrir la campagne; mais tous les jours il venait visiter
l'île de Lobau ainsi que les travaux du grand pont.
Chaque semaine qui s'écoulait ainsi dans le repos, lui donnait un
avantage immense; les régimens se recomposaient, l'artillerie se
réorganisait; les munitions de guerre autrichiennes nous furent d'un
grand secours. L'empereur travaillait continuellement et chacun suivait
son exemple. Les travaux les plus extraordinaires qu'on eût jamais faits
en campagne furent ceux que le génie exécuta sur le Danube, cette
année-là. Les armées romaines n'ont rien fait de pareil dans leurs
immortels travaux. On n'attendait que l'entière perfection des nôtres
pour commencer les opérations qui devaient mettre fin à la campagne. Les
armées autrichiennes ne restaient pas oisives, mais elles n'allaient pas
aussi vite que nous en besogne. La plus considérable, sous les ordres de
l'archiduc Charles, qui avait réuni à lui celle du général Klenau, était
campée presque perpendiculairement au Danube, ayant sa gauche au village
de Margraff-Neusiedl, son centre à Wagram et sa droite vers Aderklaw.
Cette armée avait une avant-garde le long du bord du Danube, en face de
l'île de Lobau. Celle qui était dans le duché de Varsovie, quoique du
double plus forte que l'armée polonaise du prince Poniatowski, ne put
jamais la forcer à un engagement désavantageux à celle-ci, qui se
couvrit d'honneur dans toutes les occasions où elle était obligée
d'accepter le défi. Si elle eut été aidée en la moindre chose, elle eût
pris l'offensive en grand et aurait indubitablement obtenu des succès
dignes de son patriotisme et du courage particulier aux militaires de
cette nation. Mais les Russes promettaient sans cesse de marcher, et ne
bougeaient jamais. Ces assurances de secours n'avaient pour but que de
les compromettre[17].
La grande armée autrichienne faisait faire quelques préparatifs d'un
passage à Presbourg. Il y avait un équipage de pont, et les Autrichiens
venaient de s'emparer, en face de cette ville, d'une petite île très
rapprochée de la rive droite dont elle n'était séparée que par un
très-petit bras du Danube, en sorte qu'ils auraient pu établir leur
grand pont tout à leur aise. Si ce passage leur avait réussi, la
position de l'empereur aurait été critique, parce que la jonction des
armées autrichiennes aurait été opérée par ce seul fait, et, comme il
n'y a que six lieues de Presbourg à Vienne, tous nos travaux d'Ebersdorf
auraient été abandonnés, malgré l'importance dont il était pour nous de
les continuer.
L'empereur ordonna au maréchal Davout de forcer les ennemis à évacuer
cette île, et cela fut aussitôt exécuté; il accompagna l'attaque qu'il
en fit d'une centaine d'obus qu'il envoya dans Presbourg. Ces
démonstrations suffirent: l'état-major autrichien se plaignit de voir
cette grande ville exposée aux ravages de l'incendie, et demanda qu'elle
fût épargnée. L'empereur y consentit[18]; dès ce moment, les projets de
passage furent abandonnés.
L'armée autrichienne qui venait d'évacuer l'Italie était arrivée sur le
plateau en avant de la ville de Raab, sur la rivière de ce nom, en même
temps que l'armée sous les ordres du vice-roi d'Italie venait de
traverser les montagnes qui séparent l'Allemagne de l'Italie.
Le vice-roi avait marché contre l'armée qui était en avant de Raab. Il
eut un peu de peine à se maintenir sur le plateau, mais en payant de sa
personne, il ramena les troupes à la charge, et non seulement il parvint
à s'y maintenir, mais il entama l'armée autrichienne et la força à
repasser la Raab après avoir mis une garnison dans la ville de ce nom,
dont il fit le blocus sur-le-champ. L'empereur était pressé d'avoir
cette place pour qu'il ne restât plus de passage aux ennemis sur cette
rivière, et qu'il pût appeler le vice-roi à prendre part aux grands
événemens qu'il préparait et dont le moment approchait.
On pressa tant les travailleurs qu'en peu de jours l'on put ouvrir le
feu de la tranchée. Les ennemis ne voulurent sans doute point sacrifier
une ville importante en pure perte, puisqu'ils avaient adopté une autre
manière d'employer l'armée qu'ils avaient dans cette partie. Ils la
rappelèrent sur la rive gauche du Danube et elle vint se placer à
Presbourg, d'où elle se tint en communication avec l'archiduc Charles
par les ponts établis sur la Marche, rivière qui sépare la Hongrie de la
Moravie.
Les Autrichiens étaient alors vraiment en mesure; ils auraient même pu
rappeler les corps qu'ils avaient en Pologne; les Polonais n'étaient
point à craindre pour une masse comme celle qu'ils avaient alors. En
supposant même que les Russes eussent été franchement contre eux, ils
étaient si éloignés qu'ils n'auraient pu arriver qu'après l'événement.
Mais au lieu de cela, ils attendaient que l'empereur fût prêt; la
frayeur que son nom leur inspirait était telle qu'ils ne songeaient qu'à
ce qu'il allait faire, sans envisager ce que leur force permettait
d'entreprendre.
L'empereur ne manquait pas un seul jour de passer la revue de quelques
troupes, d'examiner lui-même si les ordres qu'il avait donnés avaient
été exécutés; il allait tous les après-midi dans l'île de Lobau visiter
les constructions; c'est dans ces revues qu'il faisait le contrôle des
ordres qu'il avait donnés. Lorsqu'il était ainsi au milieu des officiers
d'artillerie et du génie on ne pouvait plus l'en arracher, et il était
toujours nuit close lorsque nous rentrions à Schoenbrunn.
Le moment tant désiré arriva enfin. En vingt-deux jours d'un travail
sans exemple, le génie de l'armée, sous les ordres du général Bertrand,
mit à perfection un pont sur pilotis d'une rive du Danube jusqu'à
l'autre, c'est-à-dire d'une longueur de deux cent-quarante toises; ce
pont servait d'estacade à celui de bateaux qui resta au-dessous; et
au-dessus de celui sur pilotis, il y en avait un autre sur pilotis, de
huit à dix pieds de large, qui servait à la fois d'estacade au grand et
en même temps au passage pour les petites communications continuelles
qui auraient pu interrompre celui des colonnes qui défilaient sur les
deux grands ponts. Indépendamment de ces moyens-là, il y avait trois
larges ponts sur chevalets pour passer les deux petits bras qui
traversaient l'île de Lobau, et enfin, dans une espèce de cloaque qui
communiquait au bras qui nous séparait des ennemis, se trouvait: 1°
l'équipage des ponts qui avaient servi au passage du 20 mai, plus trois
autres équipages neufs que l'empereur avait fait construire dans l'île
sur le bord de ce cloaque. Ils étaient ainsi rangés: les deux qui
étaient dans le fond étaient formés par fraction de deux bateaux garnis
de leurs agrès, déjà recouverts de leurs poutrelles et madriers, de
manière que, pour construire le pont, cela se réduisait à assembler cinq
ou six de ces pièces ainsi disposées. Celui qui était à l'embouchure du
cloaque était tout composé, recouvert de ses madriers, et devait être
ainsi lancé d'une seule pièce, quoiqu'il eût deux cent quarante pieds de
long. C'est un officier du corps du génie de la marine qui en fut
l'inventeur et qui se chargea de le mettre en place. Cet ouvrage a paru
si extraordinaire que l'artillerie en a pris le modèle que j'ai vu
depuis à Paris dans la salle du Conservatoire des objets d'art de ce
corps. Le pont qui avait servi au premier passage fut rechargé sur des
haquets, et de plus encore un pont fait en bateaux du commerce, fut
disposé dans le grand Danube, de manière à pouvoir être jeté à
l'embouchure du bras que nous avions à franchir. Le bord de ce dernier
bras du fleuve était dans toute sa longueur garni d'un grand nombre de
pièces d'artillerie autrichiennes, auxquelles on avait fait faire des
affûts neufs à l'arsenal de Vienne. La plupart de ces pièces étaient
d'un très-gros calibre, et se trouvaient auparavant sur les remparts de
Vienne, sans affûts ou dans les fossés. On avait réuni à Ebersdorf des
subsistances pour toute l'immense armée qui allait s'y rendre;
l'administration de l'armée était préparée aussi sous le rapport des
hôpitaux.
Le mois de juin s'était écoulé sans orage ni au loin ni autour de nous;
l'empereur fit expédier à tous les corps les ordres de réunion à
Ebersdorf; ils étaient écrits et signés depuis plusieurs jours; ils
portaient la date précise de leur expédition et l'heure du jour à
laquelle il fallait être rendu à Ebersdorf. Les officiers qui devaient
les porter étaient retenus au quartier-général, d'où ils ne pouvaient
pas s'absenter. Toutes ces dispositions étant prises, l'empereur resta
encore un ou deux jours à Schoenbrunn, où il travailla avec M. Maret, qui
lui apportait régulièrement les portefeuilles des ministres, lesquels
arrivaient chaque semaine à l'armée par un auditeur au conseil d'état,
comme je l'ai déjà dit.