L'empereur repasse le fleuve.--Arrivée de douze cents marins de la
garde.--Stratagème des Autrichiens pour détruire nos ponts.--Prodigieuse
activité de l'empereur.--Construction d'un pont sur pilotis.--L'empereur
expédie des ordres au prince Eugène, en Italie, et à Marmont, en
Dalmatie.--Dispositions générales.--Gratifications distribuées dans les
hôpitaux.--Reconnaissance des blessés.
Cette disposition prise, il fit embarquer sur les débris du pont les
ingénieurs et sapeurs qui se trouvaient dans l'île, pour les faire
repasser à la rive droite, et lui-même s'embarqua avec le prince de
Neuchâtel et moi pour la même destination. Nous traversâmes le Danube
vers minuit; l'empereur était exténué de fatigue; je lui donnai le bras
pour marcher jusqu'à la maison qu'il occupait au village d'Ebersdorf
avant le passage du fleuve. Son esprit travaillait, mais n'était point
agité; en arrivant, il se jeta sur de la paille et prit quelques momens
de repos. Il n'y avait pas deux heures qu'il faisait jour, que déjà il
était à cheval, parcourant les bivouacs des troupes qui n'avaient pu se
trouver à l'affaire, à cause de la rupture du pont.
La méchanceté s'est plu à représenter l'empereur comme un homme méfiant,
et dans cette circonstance, où des hommes malintentionnés pouvaient
entreprendre sur sa personne tout ce qu'ils auraient voulu, il n'eut
pour garde, à son quartier-général, que la légion portugaise, qui le
soignait avec autant d'exactitude qu'auraient pu le faire des vétérans
de l'armée d'Italie.
La première chose dont il s'occupa fut de réunir quelques bateaux pour
envoyer des subsistances dans l'île Lobau; on fut assez heureux pour
réussir à en pourvoir l'armée.
On s'occupa de faire descendre de tous les points du Danube des bateaux
et des agrès pour reconstruire des ponts, et l'on y parvint. Ils étaient
déjà rétablis, et on allait faire repasser la cavalerie, lorsque les
Autrichiens recommencèrent à nous lancer des bateaux chargés de pierres,
qui les rompirent de nouveau. Heureusement que cela arriva en plein
jour, et que l'on put faire courir après les débris du pont avec des
nacelles qui, en descendant plus rapidement, rattrapaient les débris,
les conduisaient à la rive gauche, d'où, avec beaucoup d'efforts, on les
remontait jusqu'aux ponts. Ce pénible travail aurait encore été sans
résultat si nous n'avions vu arriver un corps de douze cents matelots,
venant d'Anvers, commandés par des officiers de la marine. Ce corps
était suivi d'un bataillon d'ouvriers de toutes professions, aussi de la
marine; cet envoi nous sauva. Les matelots furent sur-le-champ réunis
aux pontonniers; on tint en croisière, dans le courant du fleuve, une
quantité de très-petites nacelles, toutes montées par un nombre
proportionné de ces matelots. Les nacelles se tenaient sur les bancs de
sable qui bordent les îles dont le cours du Danube est parsemé, et
lorsqu'elles voyaient arriver un bateau ou radeau, elles forçaient de
rames pour le joindre, les matelots montaient à bord et conduisaient
l'embarcation à bon port, en sorte que les mêmes bateaux qui
détruisaient nos ponts la veille finirent par nous donner des moyens de
les réparer. Dès-lors ils ne furent plus rompus, et l'on put faire
repasser à la rive droite toute la cavalerie, l'artillerie, ainsi que
tout ce qui était inutile; les chevaux n'avaient vécu que de l'herbe et
des feuilles de l'île depuis le jour de la bataille.
C'était un grand avantage que d'avoir rétabli les ponts et de les avoir
mis à l'abri d'une rupture au moyen de toutes les nacelles garnies de
matelots, et desquelles on avait formé une estacade.
L'empereur renvoya les troupes dans les cantonnemens qu'elles occupaient
avant cette malheureuse opération; il ne laissa dans l'île que le
maréchal Masséna avec son corps. Il ne concevait pas que, le lendemain
de la bataille, les Autrichiens n'eussent pas approché toute leur
artillerie sur le bord du bras du Danube qui les séparait de l'île, et
qu'ils n'eussent pas fait un feu de canon dont pas un coup n'aurait été
perdu; ils auraient eu d'autant plus beau jeu que nous n'avions pas de
quoi leur répondre, et que nous étions les uns sur les autres dans cette
île. Cela nous fit présumer qu'ils méditaient un passage du fleuve sur
un point plus haut que Vienne.
L'empereur plaça son armée de manière à pouvoir la réunir en un jour; il
garda près de lui toute l'infanterie qui avait repassé de l'île sur la
rive droite et la fit camper. Il travailla à la réorganisation de son
artillerie; c'est à cette occasion qu'il nomma le général La Riboissière
premier inspecteur de l'artillerie, à la place du général Songis,
atteint d'une maladie mortelle. On prit également des mesures pour
procurer des chevaux de remonte à la cavalerie; tous les ordres qu'il
avait à donner pour cela furent expédiés dans une soirée, et il songea
dès le lendemain à recréer les matériaux nécessaires pour effectuer un
nouveau passage, qu'il voulait exécuter, disait-il, dans un mois. Il
n'avait eu qu'un pont sur le bras du Danube qui le séparait des ennemis,
et il voulut en avoir quatre, quoiqu'il n'eût pas le premier bateau pour
la construction des trois qu'il demandait. Il fit établir dans l'île de
Lobau le bataillon des ouvriers de la marine avec les ingénieurs de ce
corps qui étaient venus avec eux; il y fit conduire de Vienne des bois
de toute grandeur et de toute espèce.
En très-peu de jours, tous les bateaux dont il avait besoin furent sur
leur quille, et bientôt après lancés à l'eau, dans un des petits bras
qui traversent l'île. Ce travail fit beaucoup d'honneur aux
ingénieurs-constructeurs de la marine. En même temps que l'on faisait
ces pontons dans l'île de Lobau, l'empereur faisait exécuter la
construction d'un pont sur pilotis, sur toute la largeur du Danube. Ce
fut le général Bertrand, son aide-de-camp, qui exécuta ce magnifique
ouvrage; Bertrand était, en sa qualité d'officier du génie, un des
meilleurs que la France ait eus depuis M. de Vauban; il s'établit
lui-même avec tous les officiers du génie et les bataillons de sapeurs,
aux bords du fleuve.
On avait trouvé dans l'inépuisable arsenal de Vienne des bois en
profusion destinés à la réparation des ponts de Vienne et de Krems; des
cordages, des ferrures, et enfin quarante moutons à sonnettes pour
frapper les pilotis. Tout cela fut amené à Ebersdorf, et on changea les
environs de ce village en chantiers de construction semblables à ceux
d'un grand port. On travaillait tout à la fois à enfoncer les pilotis, à
scier les bois, les planches et à faire des bateaux. Jamais
l'intelligence humaine n'embrassa autant de détails à la fois. Pendant
que l'on s'occupait des moyens de franchir le fleuve, on ne négligeait
pas ceux de défendre l'île de Lobau, qui devaient aussi être ceux qui
protégeraient le passage à la rive gauche. On borda le bras du Danube
d'épaulemens et d'embrasures, que l'on garnit de pièces d'artillerie
autrichiennes, tirées de l'arsenal de Vienne, dont le général La
Riboissière avait réuni tous les ouvriers, lesquels étant
très-malheureux, avaient consenti à travailler pour avoir la ration du
soldat. Cette partie de l'administration de l'armée créa des prodiges,
et mit sur pied une artillerie immense de tout calibre. L'activité que
l'on déploya pour créer des ressources ne pouvait à peine se concevoir
par ceux même qui en étaient les témoins, et, à plus forte raison, ne
peut se peindre par une narration qui aurait toujours l'air exagéré.
En même temps qu'il faisait travailler dans les arsenaux et les
chantiers, l'empereur songea à recomposer un personnel tellement
nombreux, qu'il ne fût plus exposé à une mauvaise journée comme celle du
22 mai, ni même à une affaire douteuse. Ce que son génie imagina, et ce
que son esprit eut d'obstacles à surmonter n'est pas croyable. Il envoya
d'abord ordre au vice-roi, qui commandait l'armée d'Italie, de ne pas
perdre de temps pour lui amener son armée, ce que ce prince fit
sur-le-champ; il avait quatre belles divisions. Il manda également au
général Marmont, qui commandait en Dalmatie, de venir le rejoindre sans
perdre un moment; ce général avait avec lui deux divisions, et ne
pouvait arriver à Vienne qu'à travers un nombre infini de difficultés,
presque toutes capitales. L'événement d'Essling avait été répandu avec
soin et profusion par les agens de l'Autriche, qui ne négligeaient rien
de ce qui pouvait soutenir l'espérance des sujets de leur monarchie; en
sorte que le général Marmont, en traversant toutes ces provinces, ne
rencontra partout que soulèvement et mauvaise volonté. Il fallait être
animé par un sentiment plus fort que celui de l'amour du devoir, pour
vaincre toutes ces difficultés et amener un corps de vieilles troupes en
bon état; ce service fut senti par l'empereur, qui aimait Marmont, et
fut bien aise d'avoir une occasion de lui témoigner qu'il était content
de lui.
Au commencement de la campagne, il avait envoyé des maréchaux ou
généraux français pour commander les contingens des différens princes
confédérés; cela était ainsi convenu, sans préjudice à l'autorité des
généraux de ces princes, qui commandaient tout ce qui était relatif aux
détails militaires et à la discipline des corps. Il n'avait mis ces
généraux à la tête de ces contingens que parce qu'ils étaient plus
accoutumés à sa manière de vouloir être obéi, et pour correspondre avec
le prince de Neuchâtel, dans la même forme que les autres généraux
français. C'est ainsi que le maréchal Bernadotte avait été envoyé pour
prendre le commandement de l'armée saxonne, qui formait deux belles
divisions d'infanterie et une de cavalerie. Avant que l'armée
autrichienne qui était en Bohême fût réunie à celle de l'archiduc
Charles, le corps saxon couvrait Dresde; mais depuis que cette jonction
avait eu lieu, et qu'il n'y avait plus que quelques partisans qui
entraient en Saxe, l'empereur avait appelé à lui ce corps saxon, qui
arriva le dernier, à cause des détours qu'il eut à faire. Il manda aussi
au roi de Bavière de faire quelques efforts extraordinaires de plus
contre les insurgés du Tyrol, afin de pouvoir en retirer une division
bavaroise, pour l'appeler à lui au besoin. Tous les ordres nécessaires à
la recomposition du personnel de son armée étaient donnés et expédiés
dans les premiers jours qui suivirent le 22 mai. Il ne lui restait plus
qu'à soigner les troupes qu'il avait avec lui et à les empêcher de se
fondre, comme cela arrive d'ordinaire dans des circonstances de guerre
difficiles. Il s'attacha aux hôpitaux; il les faisait visiter
régulièrement par ses aides-de-camp. Après la bataille, il fit porter
par les mêmes officiers une gratification de 60 fr. en écus à chaque
soldat blessé, et depuis 150 jusqu'à 1,500 fr. aux officiers, selon les
différens grades; il en envoya de plus considérables aux généraux qui
étaient dans cet état. Pendant plusieurs jours, les aides-de-camp de
l'empereur n'eurent que cela à faire: pour mon compte, j'ai été employé
deux jours entiers pour faire cette distribution dans trois hôpitaux.
L'empereur avait recommandé qu'on ajoutât tout ce qui était fait pour
consoler ces malheureux blessés. Par exemple, on procédait à ces visites
d'hôpitaux en grand uniforme, accompagné du commissaire des guerres, des
officiers de santé et du directeur. Le secrétaire de l'hôpital marchait
en avant avec le registre des malades; il les nommait, ainsi que le
régiment auquel ils appartenaient, et l'on mettait douze écus de cinq
francs à la tête du lit du blessé; pour cela, on était suivi de quatre
hommes de la livrée de l'empereur, qui portaient des corbeilles pleines
d'argent; l'argent de ces gratifications n'était pas pris dans les
caisses de l'armée: c'était celui de la cassette particulière de
l'empereur qui y fournissait.
On aurait fait un recueil bien précieux pour l'histoire et pour la
gloire de l'empereur de toutes les expressions de la reconnaissance de
ces braves gens, ainsi que de celles qu'ils employaient pour exprimer
leur amour et leur dévouement à sa personne. Quelques-uns ne devaient
même pas dépenser ces douze écus; mais aux portes du tombeau, de grosses
larmes disaient encore qu'ils étaient sensibles à ce souvenir de leur
général. L'empereur en toutes choses ne me parut jamais si admirable que
quand il s'occupait de ses soldats; c'était lui dilater le coeur que de
leur faire du bien et de lui dire qu'il en était aimé. On l'a accusé de
ne les avoir pas ménagés! mais ils n'ont jamais eu à affronter aucun
danger qu'il ne fût à leur tête; il faisait tous les métiers en un jour,
et il n'y a que la plus lâche malveillance qui puisse calomnier le
sentiment qui lui était le plus naturel, et qui est un des mille droits
que ses immenses travaux lui donnent aux hommages de la postérité. Les
soldats le chérissaient, et il les aimait tous; aucun ne peut lui avoir
conservé plus d'attachement qu'il n'en avait pour eux[16].
Il passa un mois de juin excessivement laborieux. Il était encore à
Ebersdorf, où il avait le projet de rester jusqu'au moment de passer le
Danube, lorsqu'il fut obligé d'en partir pour venir remettre son
quartier-général à Schoenbrunn; il restait à Ebersdorf parce qu'il se
persuadait que les ennemis ne le laisseraient pas tranquille, et il
voulait être prêt à saisir ce que la fortune lui présenterait d'heureux.