CHAPITRE X

L'empereur repasse le fleuve.--Arrivée de douze cents marins de la

garde.--Stratagème des Autrichiens pour détruire nos ponts.--Prodigieuse

activité de l'empereur.--Construction d'un pont sur pilotis.--L'empereur

expédie des ordres au prince Eugène, en Italie, et à Marmont, en

Dalmatie.--Dispositions générales.--Gratifications distribuées dans les

hôpitaux.--Reconnaissance des blessés.

Cette disposition prise, il fit embarquer sur les débris du pont les

ingénieurs et sapeurs qui se trouvaient dans l'île, pour les faire

repasser à la rive droite, et lui-même s'embarqua avec le prince de

Neuchâtel et moi pour la même destination. Nous traversâmes le Danube

vers minuit; l'empereur était exténué de fatigue; je lui donnai le bras

pour marcher jusqu'à la maison qu'il occupait au village d'Ebersdorf

avant le passage du fleuve. Son esprit travaillait, mais n'était point

agité; en arrivant, il se jeta sur de la paille et prit quelques momens

de repos. Il n'y avait pas deux heures qu'il faisait jour, que déjà il

était à cheval, parcourant les bivouacs des troupes qui n'avaient pu se

trouver à l'affaire, à cause de la rupture du pont.

La méchanceté s'est plu à représenter l'empereur comme un homme méfiant,

et dans cette circonstance, où des hommes malintentionnés pouvaient

entreprendre sur sa personne tout ce qu'ils auraient voulu, il n'eut

pour garde, à son quartier-général, que la légion portugaise, qui le

soignait avec autant d'exactitude qu'auraient pu le faire des vétérans

de l'armée d'Italie.

La première chose dont il s'occupa fut de réunir quelques bateaux pour

envoyer des subsistances dans l'île Lobau; on fut assez heureux pour

réussir à en pourvoir l'armée.

On s'occupa de faire descendre de tous les points du Danube des bateaux

et des agrès pour reconstruire des ponts, et l'on y parvint. Ils étaient

déjà rétablis, et on allait faire repasser la cavalerie, lorsque les

Autrichiens recommencèrent à nous lancer des bateaux chargés de pierres,

qui les rompirent de nouveau. Heureusement que cela arriva en plein

jour, et que l'on put faire courir après les débris du pont avec des

nacelles qui, en descendant plus rapidement, rattrapaient les débris,

les conduisaient à la rive gauche, d'où, avec beaucoup d'efforts, on les

remontait jusqu'aux ponts. Ce pénible travail aurait encore été sans

résultat si nous n'avions vu arriver un corps de douze cents matelots,

venant d'Anvers, commandés par des officiers de la marine. Ce corps

était suivi d'un bataillon d'ouvriers de toutes professions, aussi de la

marine; cet envoi nous sauva. Les matelots furent sur-le-champ réunis

aux pontonniers; on tint en croisière, dans le courant du fleuve, une

quantité de très-petites nacelles, toutes montées par un nombre

proportionné de ces matelots. Les nacelles se tenaient sur les bancs de

sable qui bordent les îles dont le cours du Danube est parsemé, et

lorsqu'elles voyaient arriver un bateau ou radeau, elles forçaient de

rames pour le joindre, les matelots montaient à bord et conduisaient

l'embarcation à bon port, en sorte que les mêmes bateaux qui

détruisaient nos ponts la veille finirent par nous donner des moyens de

les réparer. Dès-lors ils ne furent plus rompus, et l'on put faire

repasser à la rive droite toute la cavalerie, l'artillerie, ainsi que

tout ce qui était inutile; les chevaux n'avaient vécu que de l'herbe et

des feuilles de l'île depuis le jour de la bataille.

C'était un grand avantage que d'avoir rétabli les ponts et de les avoir

mis à l'abri d'une rupture au moyen de toutes les nacelles garnies de

matelots, et desquelles on avait formé une estacade.

L'empereur renvoya les troupes dans les cantonnemens qu'elles occupaient

avant cette malheureuse opération; il ne laissa dans l'île que le

maréchal Masséna avec son corps. Il ne concevait pas que, le lendemain

de la bataille, les Autrichiens n'eussent pas approché toute leur

artillerie sur le bord du bras du Danube qui les séparait de l'île, et

qu'ils n'eussent pas fait un feu de canon dont pas un coup n'aurait été

perdu; ils auraient eu d'autant plus beau jeu que nous n'avions pas de

quoi leur répondre, et que nous étions les uns sur les autres dans cette

île. Cela nous fit présumer qu'ils méditaient un passage du fleuve sur

un point plus haut que Vienne.

L'empereur plaça son armée de manière à pouvoir la réunir en un jour; il

garda près de lui toute l'infanterie qui avait repassé de l'île sur la

rive droite et la fit camper. Il travailla à la réorganisation de son

artillerie; c'est à cette occasion qu'il nomma le général La Riboissière

premier inspecteur de l'artillerie, à la place du général Songis,

atteint d'une maladie mortelle. On prit également des mesures pour

procurer des chevaux de remonte à la cavalerie; tous les ordres qu'il

avait à donner pour cela furent expédiés dans une soirée, et il songea

dès le lendemain à recréer les matériaux nécessaires pour effectuer un

nouveau passage, qu'il voulait exécuter, disait-il, dans un mois. Il

n'avait eu qu'un pont sur le bras du Danube qui le séparait des ennemis,

et il voulut en avoir quatre, quoiqu'il n'eût pas le premier bateau pour

la construction des trois qu'il demandait. Il fit établir dans l'île de

Lobau le bataillon des ouvriers de la marine avec les ingénieurs de ce

corps qui étaient venus avec eux; il y fit conduire de Vienne des bois

de toute grandeur et de toute espèce.

En très-peu de jours, tous les bateaux dont il avait besoin furent sur

leur quille, et bientôt après lancés à l'eau, dans un des petits bras

qui traversent l'île. Ce travail fit beaucoup d'honneur aux

ingénieurs-constructeurs de la marine. En même temps que l'on faisait

ces pontons dans l'île de Lobau, l'empereur faisait exécuter la

construction d'un pont sur pilotis, sur toute la largeur du Danube. Ce

fut le général Bertrand, son aide-de-camp, qui exécuta ce magnifique

ouvrage; Bertrand était, en sa qualité d'officier du génie, un des

meilleurs que la France ait eus depuis M. de Vauban; il s'établit

lui-même avec tous les officiers du génie et les bataillons de sapeurs,

aux bords du fleuve.

On avait trouvé dans l'inépuisable arsenal de Vienne des bois en

profusion destinés à la réparation des ponts de Vienne et de Krems; des

cordages, des ferrures, et enfin quarante moutons à sonnettes pour

frapper les pilotis. Tout cela fut amené à Ebersdorf, et on changea les

environs de ce village en chantiers de construction semblables à ceux

d'un grand port. On travaillait tout à la fois à enfoncer les pilotis, à

scier les bois, les planches et à faire des bateaux. Jamais

l'intelligence humaine n'embrassa autant de détails à la fois. Pendant

que l'on s'occupait des moyens de franchir le fleuve, on ne négligeait

pas ceux de défendre l'île de Lobau, qui devaient aussi être ceux qui

protégeraient le passage à la rive gauche. On borda le bras du Danube

d'épaulemens et d'embrasures, que l'on garnit de pièces d'artillerie

autrichiennes, tirées de l'arsenal de Vienne, dont le général La

Riboissière avait réuni tous les ouvriers, lesquels étant

très-malheureux, avaient consenti à travailler pour avoir la ration du

soldat. Cette partie de l'administration de l'armée créa des prodiges,

et mit sur pied une artillerie immense de tout calibre. L'activité que

l'on déploya pour créer des ressources ne pouvait à peine se concevoir

par ceux même qui en étaient les témoins, et, à plus forte raison, ne

peut se peindre par une narration qui aurait toujours l'air exagéré.

En même temps qu'il faisait travailler dans les arsenaux et les

chantiers, l'empereur songea à recomposer un personnel tellement

nombreux, qu'il ne fût plus exposé à une mauvaise journée comme celle du

22 mai, ni même à une affaire douteuse. Ce que son génie imagina, et ce

que son esprit eut d'obstacles à surmonter n'est pas croyable. Il envoya

d'abord ordre au vice-roi, qui commandait l'armée d'Italie, de ne pas

perdre de temps pour lui amener son armée, ce que ce prince fit

sur-le-champ; il avait quatre belles divisions. Il manda également au

général Marmont, qui commandait en Dalmatie, de venir le rejoindre sans

perdre un moment; ce général avait avec lui deux divisions, et ne

pouvait arriver à Vienne qu'à travers un nombre infini de difficultés,

presque toutes capitales. L'événement d'Essling avait été répandu avec

soin et profusion par les agens de l'Autriche, qui ne négligeaient rien

de ce qui pouvait soutenir l'espérance des sujets de leur monarchie; en

sorte que le général Marmont, en traversant toutes ces provinces, ne

rencontra partout que soulèvement et mauvaise volonté. Il fallait être

animé par un sentiment plus fort que celui de l'amour du devoir, pour

vaincre toutes ces difficultés et amener un corps de vieilles troupes en

bon état; ce service fut senti par l'empereur, qui aimait Marmont, et

fut bien aise d'avoir une occasion de lui témoigner qu'il était content

de lui.

Au commencement de la campagne, il avait envoyé des maréchaux ou

généraux français pour commander les contingens des différens princes

confédérés; cela était ainsi convenu, sans préjudice à l'autorité des

généraux de ces princes, qui commandaient tout ce qui était relatif aux

détails militaires et à la discipline des corps. Il n'avait mis ces

généraux à la tête de ces contingens que parce qu'ils étaient plus

accoutumés à sa manière de vouloir être obéi, et pour correspondre avec

le prince de Neuchâtel, dans la même forme que les autres généraux

français. C'est ainsi que le maréchal Bernadotte avait été envoyé pour

prendre le commandement de l'armée saxonne, qui formait deux belles

divisions d'infanterie et une de cavalerie. Avant que l'armée

autrichienne qui était en Bohême fût réunie à celle de l'archiduc

Charles, le corps saxon couvrait Dresde; mais depuis que cette jonction

avait eu lieu, et qu'il n'y avait plus que quelques partisans qui

entraient en Saxe, l'empereur avait appelé à lui ce corps saxon, qui

arriva le dernier, à cause des détours qu'il eut à faire. Il manda aussi

au roi de Bavière de faire quelques efforts extraordinaires de plus

contre les insurgés du Tyrol, afin de pouvoir en retirer une division

bavaroise, pour l'appeler à lui au besoin. Tous les ordres nécessaires à

la recomposition du personnel de son armée étaient donnés et expédiés

dans les premiers jours qui suivirent le 22 mai. Il ne lui restait plus

qu'à soigner les troupes qu'il avait avec lui et à les empêcher de se

fondre, comme cela arrive d'ordinaire dans des circonstances de guerre

difficiles. Il s'attacha aux hôpitaux; il les faisait visiter

régulièrement par ses aides-de-camp. Après la bataille, il fit porter

par les mêmes officiers une gratification de 60 fr. en écus à chaque

soldat blessé, et depuis 150 jusqu'à 1,500 fr. aux officiers, selon les

différens grades; il en envoya de plus considérables aux généraux qui

étaient dans cet état. Pendant plusieurs jours, les aides-de-camp de

l'empereur n'eurent que cela à faire: pour mon compte, j'ai été employé

deux jours entiers pour faire cette distribution dans trois hôpitaux.

L'empereur avait recommandé qu'on ajoutât tout ce qui était fait pour

consoler ces malheureux blessés. Par exemple, on procédait à ces visites

d'hôpitaux en grand uniforme, accompagné du commissaire des guerres, des

officiers de santé et du directeur. Le secrétaire de l'hôpital marchait

en avant avec le registre des malades; il les nommait, ainsi que le

régiment auquel ils appartenaient, et l'on mettait douze écus de cinq

francs à la tête du lit du blessé; pour cela, on était suivi de quatre

hommes de la livrée de l'empereur, qui portaient des corbeilles pleines

d'argent; l'argent de ces gratifications n'était pas pris dans les

caisses de l'armée: c'était celui de la cassette particulière de

l'empereur qui y fournissait.

On aurait fait un recueil bien précieux pour l'histoire et pour la

gloire de l'empereur de toutes les expressions de la reconnaissance de

ces braves gens, ainsi que de celles qu'ils employaient pour exprimer

leur amour et leur dévouement à sa personne. Quelques-uns ne devaient

même pas dépenser ces douze écus; mais aux portes du tombeau, de grosses

larmes disaient encore qu'ils étaient sensibles à ce souvenir de leur

général. L'empereur en toutes choses ne me parut jamais si admirable que

quand il s'occupait de ses soldats; c'était lui dilater le coeur que de

leur faire du bien et de lui dire qu'il en était aimé. On l'a accusé de

ne les avoir pas ménagés! mais ils n'ont jamais eu à affronter aucun

danger qu'il ne fût à leur tête; il faisait tous les métiers en un jour,

et il n'y a que la plus lâche malveillance qui puisse calomnier le

sentiment qui lui était le plus naturel, et qui est un des mille droits

que ses immenses travaux lui donnent aux hommages de la postérité. Les

soldats le chérissaient, et il les aimait tous; aucun ne peut lui avoir

conservé plus d'attachement qu'il n'en avait pour eux[16].

Il passa un mois de juin excessivement laborieux. Il était encore à

Ebersdorf, où il avait le projet de rester jusqu'au moment de passer le

Danube, lorsqu'il fut obligé d'en partir pour venir remettre son

quartier-général à Schoenbrunn; il restait à Ebersdorf parce qu'il se

persuadait que les ennemis ne le laisseraient pas tranquille, et il

voulait être prêt à saisir ce que la fortune lui présenterait d'heureux.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 4 · 第 16 / 48 题