Affaire d'Ebersdorf.--Ardeur des troupes.--Ordre de bataille de
l'armée.--Bataille d'Essling.--Le pont sur le Danube est rompu.--Belle
conduite du général Mouton.--Le maréchal Lannes mortellement
blessé.--Douleur et regrets de Napoléon.--Mort du général
Saint-Hilaire.--Retraite.--Napoléon tient conseil au bord du fleuve avec
Masséna et Berthier.
Le corps du maréchal Masséna était déjà passé ainsi que deux divisions
de cuirassiers, lorsque les Autrichiens, qui occupaient une position non
loin de là, arrivèrent. Depuis le 19, ou au moins le 20, c'est-à-dire la
veille, ils ne pouvaient plus avoir d'incertitude sur le point de notre
passage; ils avaient donc eu le temps de rassembler leur armée et de
marcher; néanmoins ils ne furent pas entreprenans, et je crois que si
nous n'avions pas cherché à nous étendre trop ce soir-là, ils ne nous
auraient pas attaqué, et nous aurions évité une mauvaise affaire, dans
laquelle nous avons éprouvé des pertes qui nous ont fait faute le
lendemain.
Le soleil se couchait, lorsqu'on fit déboucher d'entre les villages
d'Essling et d'Aspern. On ne marcha pas cent toises dans cette vaste
plaine, que l'on y fut sillonné de coups de canon qui venaient dans
toutes les directions. On voulut écarter cette foudroyante artillerie en
faisant charger la cavalerie à outrance. On parvint effectivement à se
donner du large à notre droite, mais à notre gauche nous fûmes acculés
jusqu'au village d'Aspern, dont les ennemis occupèrent la moitié sans
que nous pussions les en déloger. La nuit fit cesser le combat qui avait
été meurtrier pour nous. Nous y éprouvâmes une perte en tués et blessés
qui n'allait guère moins qu'à cinq ou six mille hommes; mais surtout
nous y consumâmes une grande quantité de munitions. Nous passâmes la
nuit à une petite portée de fusil des Autrichiens, et les sentinelles
étaient, dans certains endroits, à moins de trente pas les unes des
autres. Dans cette position, il était difficile qu'une des deux armées
fît un mouvement sans que l'autre en fût avertie aussitôt, d'autant plus
qu'elles n'étaient séparées par aucun obstacle et se trouvaient sur le
même terrain.
L'empereur vint passer la nuit au bivouac sur le sable, au bord du
Danube, qu'il ne repassa pas; il était ainsi à moins de trois cents
toises de l'armée autrichienne. Toute la nuit fut employée à faire
passer les troupes de la rive droite à la rive gauche; cela allait
lentement parce qu'à chaque instant il arrivait des accidens au pont. Ce
fut avec beaucoup de peines et de soins que l'on parvint à faire arriver
sur la rive gauche tout le corps du maréchal Oudinot et du maréchal
Lannes, la garde à pied et quelques troupes de réserve. On fut en
mouvement toute la nuit pour se trouver en mesure contre une attaque que
l'on craignait de la part des ennemis pour le lendemain à la pointe du
jour. C'était le 22 mai; le jour commençait à deux ou trois heures du
matin; l'empereur était déjà à cheval, et allait parcourir les lignes de
son armée; chaque fois qu'il paraissait, il y excitait le délire: on
commença à crier _Vive l'empereur!_ et comme l'on était à portée de
fusil de l'armée ennemie, elle prit aussi les armes et commença la
première à nous envoyer quelques coups de canon, à travers les
brouillards qui nous masquaient, et qui règnent toujours le long des
bords du Danube. Un de ces coups de canon tua le cheval du général
Monthion, dans le groupe de l'empereur.
Les généraux pressaient l'empereur pour qu'il leur permît de commencer
l'attaque, afin, disaient-ils, de profiter du premier élan des soldats.
Il ne le voulait pas trop, parce qu'il attendait le corps du maréchal
Davout qui était encore de l'autre côté du Danube, ainsi que la division
de cuirassiers du général Nansouty, avec la majeure partie de la garde à
cheval et beaucoup de troupes alliées; mais on le poussa tant, qu'il se
rendit, et laissa commencer les mouvemens offensifs à trois heures et
demie du matin. Le maréchal Masséna déboucha à la gauche par le village
d'Aspern; il avait avec lui les divisions des généraux Molitor, Legrand,
Carra-Saint-Cyr, et une division de réserve, commandée par le général
Démont. Le maréchal Lannes déboucha à la droite du maréchal Masséna,
entre Aspern et Essling; il avait avec lui la division Saint-Hilaire et
la division du général Oudinot, et en réserve, la division du général
Boudet. Derrière, en deuxième ligne, était la garde à pied, composée de
deux régimens de fusiliers, de deux régimens de tirailleurs et de deux
régimens de la vieille garde; savoir: un de grenadiers et un de
chasseurs. En cavalerie, nous avions une brigade de cavalerie légère aux
ordres du général Marulaz; deux autres sous les ordres du général
Lasalle; la division de cuirassiers que commandait avant le général
d'Espagne (tué la veille), et la division du général Saint-Sulpice;
quelques escadrons de la garde, Polonais, chasseurs et dragons. Sur la
rive droite, prêt à passer, se trouvait le maréchal Davout avec la
division du général Friant et celles des généraux Morand et Gudin qui
étaient rentrés à son corps d'armée; le général Vandamme avec les
Wurtembergeois, la division Nansouty et le reste de la garde à cheval.
Les Bavarois avaient été envoyés dans le Tyrol pour combattre les
insurgés et couvrir Munich; je crois qu'ils avaient une de leurs
divisions, celle du général Wrede, vers Lintz: l'empereur aimait le
général Wrede, et le tenait près de lui toutes les fois qu'il le
pouvait.
Nous perçâmes, dans cet ordre, par notre gauche et par notre centre,
nous tenant en observation à notre droite, où était placée notre
cavalerie. Je marchais avec le maréchal Lannes, qui se tenait à la
division Saint-Hilaire. Comme nous traversions une plaine immense,
toutes les troupes étaient formées selon l'ordre profond, les unes en
carrés et les autres en colonnes.
La canonnade commença presque aussitôt que nous fûmes ébranlés; elle
était meurtrière parce que, outre que nous étions près, nous présentions
des masses. Les ennemis étaient aussi formés en carrés par échiquier et
commencèrent un feu de mousqueterie qui ne nous faisait pas autant de
mal qu'il aurait pu nous en faire s'ils avaient eu quelques bataillons
déployés, comme, de notre côté, nous les eussions bien maltraités, si,
au lieu d'avoir eu des troupes composées de soldats aussi neufs, nous
eussions eu des troupes exercées comme l'étaient celles du camp de
Boulogne que l'on pouvait hardiment ployer et déployer sous le feu sans
craindre le désordre. Nous persistions à pénétrer dans cette ligne
d'échiquier lorsque la mitraille et la mousqueterie décomposant nos
colonnes, nous forcèrent d'arrêter et d'engager un feu de canon et de
mousqueterie, avec le désavantage du nombre. Chaque quart d'heure que
nous passions dans cette position rendait encore le désavantage plus
grand. Il fut dès lors facile de prévoir que non-seulement la journée ne
pouvait pas avoir une issue heureuse, mais qu'au contraire elle se
terminerait probablement par quelqu'événement fâcheux; on essaya de
balancer tous ces désavantages par des charges de cuirassiers que l'on
fit donner successivement dans plusieurs directions; mais il avaient à
peine percé la ligne d'infanterie des Autrichiens qu'ils étaient ramenés
battant par leur cavalerie trois fois supérieure. À tous ces
inconvéniens se joignit celui du manque de munitions, qui fut général
vers huit heures et demie du matin. À cette heure on voyait courir par
tout le champ de bataille des officiers qui demandaient où était le parc
aux munitions, et il était encore de l'autre côté du Danube. On
éprouvait de même le besoin de troupes nouvelles; on attendait avec
impatience le corps du maréchal Davout, lorsque des officiers qui
avaient été envoyés pour le chercher vinrent apprendre que le grand pont
du Danube était rompu.
Les ennemis, en nous repoussant la veille, avaient pris, au bord du
fleuve, une position d'où ils découvraient notre pont d'un bout à
l'autre; ils s'imaginèrent de remplir de pierres les plus gros bateaux
qu'ils purent se procurer, et de les lancer au courant du fleuve. Ce
moyen leur réussit trop bien, car, de nos deux ponts, un fut enlevé en
entier et l'autre détruit dans une bonne moitié de sa longueur.
L'insuffisance de barques et de pontonniers de notre côté nous avait
empêché de construire une estacade pour couvrir notre pont, et cela nous
devint funeste. Cet événement, qui fut bientôt connu des troupes qui
combattaient, leur fit perdre l'espérance d'être secourus, et l'on vit
petit à petit la retraite des divers corps s'opérer successivement. Dans
le fait, on ne pouvait pas exiger d'eux que, sans munitions, ils
restassent dans une position où leur destruction était certaine.
L'empereur ordonna la retraite et la dirigea lui-même en restant au
milieu d'une canonnade à laquelle nous ne répondions plus; elle devenait
plus incommode à mesure que nous nous retirions sur le pont qui
communiquait à l'île de la Lobau, lequel faisait le centre d'un cercle
dont l'artillerie occupait la circonférence. Notre gauche ainsi que
notre centre ne rendaient le terrain que pied à pied, et n'étaient pas
encore rentrés entre les villages d'Essling et d'Aspern, d'où ils
avaient débouché le matin, lorsque les ennemis firent une attaque de
vive force à notre droite et enlevèrent le village d'Essling qui était
défendu par la division Boudet. Le salut de notre retraite était dans la
reprise prompte de ce poste duquel les ennemis seraient arrivés à notre
pont bien avant les maréchaux Masséna et Lannes. La situation était des
plus critiques; le désordre allait commencer, lorsque l'empereur donna
l'ordre à son aide-de-camp, le général Mouton, de prendre la brigade des
fusiliers de la garde et d'attaquer sur-le-champ. Le général Mouton, qui
avait bien jugé de l'importance de son succès, ne perd pas un moment, se
met lui-même à la tête des fusiliers et les fait entrer au pas de charge
dans le village d'Essling, sans s'inquiéter du nombre de troupes auquel
il avait affaire, et il emporte le village où l'on se maintint jusqu'à
ce qu'on eut l'ordre de l'évacuer. Ce coup de vigueur nous donna les
moyens de faire notre retraite. Le brave général Mouton, grièvement
blessé, fut forcé de quitter le champ de bataille.
Le maréchal Lannes rentra dans la position de laquelle il était parti le
matin pour attaquer; il essaya de la garder, et il avait mis pied à
terre, parce que le canon des ennemis s'était tellement rapproché qu'il
y avait de la témérité à rester à cheval; la cavalerie avait depuis
long-temps repassé le bras du Danube, et était dans l'île de Lobau;
l'empereur venait lui-même de quitter le champ de bataille où il avait
donné ses derniers ordres sur la manière dont on devait repasser le
pont, et il était occupé à faire placer de l'artillerie dans l'île de
Lobau pour protéger la retraite de nos colonnes, lorsqu'on vint lui
annoncer que le maréchal Lannes venait d'avoir les jambes emportées d'un
coup de canon. Il en fut vivement affecté et versa des larmes. Pendant
qu'on lui racontait les détails de cet événement, il aperçut le brancard
sur lequel on rapportait le maréchal Lannes du champ de bataille. Il le
fit diriger à l'écart, et voulut être seul auprès de lui; il l'embrassa
en fondant en larmes; le maréchal Lannes, épuisé par une grande perte de
sang, lui dit d'une voix basse: «Adieu, sire; vivez pour tous, et
accordez quelque souvenir à un de vos meilleurs amis, qui dans deux
heures n'existera plus.» Cette scène fut touchante et causa une vive
émotion à l'empereur. Peu de temps auparavant on avait rapporté le
général Saint-Hilaire, blessé aussi d'un coup de canon au pied; il en
mourut quinze jours après. La perte du maréchal Lannes fut sentie de
toute l'armée: elle mettait le complément aux malheurs de la journée.
Les ennemis ne furent point entreprenans dans notre retraite, ils nous
laissèrent toute l'après-midi entre Aspern et Essling, et ce ne fut que
vers les quatre heures du soir que nous nous retirâmes dans le bois qui
couvre l'extrême bord du fleuve, que nous repassâmes la nuit sans être
inquiétés. On reploya le pont de bateaux qui était sur le bras du
fleuve. On jeta sur des haquets les pontons dont il était formé, ainsi
que les ancres, poutrelles, cordages, madriers, et on les envoya au pont
du grand bras, où ils servirent à remplacer les bateaux que le courant
avait emportés[15]. Dès le 24 au matin, toute l'armée se trouvait dans
l'île de Lobau, infanterie, cavalerie, artillerie, état-major, blessés,
en un mot tout. Le 22, à la nuit close, l'empereur y était lui-même
encore; il vint sur le bord du grand fleuve dont le pont était détruit:
le Danube était enflé, parce que nous étions dans la saison de la fonte
des neiges du Tyrol, en sorte que, même les deux petits bras qui
traversaient l'île et que l'on avait toujours passés à pied sec ou au
moins à gué, étaient devenus des torrens dangereux, sur lesquels il
fallut construire des ponts en chevalets.
L'empereur les passa en nacelle; j'étais avec lui ainsi que le prince de
Neuchâtel. Nous ne pûmes pas faire passer nos chevaux, et fûmes obligés
de continuer notre marche à pied. Arrivés au bord du Danube, l'empereur
s'assit sous un arbre en attendant le maréchal Masséna qu'il avait
envoyé chercher. Il arriva bientôt, et l'empereur forma un petit conseil
pour avoir les opinions de ce qui était là, sur ce qu'il convenait de
faire dans la situation où l'on était.
Que l'on se figure l'empereur assis entre Berthier et Masséna au bord du
Danube, regardant le pont dont il restait à peine quelques débris. Le
corps du maréchal Davout de l'autre côté du grand fleuve et toute
l'armée derrière eux dans cette île de Lobau, séparés des ennemis par un
seul bras du Danube de trente ou quarante toises de large, et n'ayant
aucun moyen de l'en retirer: il fallait bien une âme comme la sienne
pour ne pas en être découragé. Il s'attendait bien aux opinions que l'on
allait lui émettre, de repasser le Danube comme l'on pourrait,
abandonnant ce que l'on n'aurait aucun moyen d'enlever, c'est-à-dire
toute l'artillerie, les chevaux, etc., etc.
L'empereur écouta toutes les raisons qu'on voulut lui donner, puis il
dit: «Mais, Messieurs, c'est comme si vous me donniez le conseil d'aller
à Strasbourg: si je repasse le Danube, il faut que j'évacue Vienne,
parce que les ennemis vont le repasser après moi, et dès lors ils me
mèneront peut-être à Strasbourg. Dans l'état où je suis, la seule
défense que j'aie contre eux maintenant, c'est de pouvoir passer sur la
rive gauche du fleuve s'ils passaient sur la rive droite, de manoeuvrer
ainsi autour de Vienne, qui est ma capitale et le centre de mes
ressources. Si je repasse le Danube, et que l'archiduc aille le passer à
Lintz par exemple, il faudra que je marche à Lintz, au lieu que dans la
position où je suis, s'il l'entreprend, je passerai et le suivrai
jusqu'à ce qu'il soit revenu sur moi. Il est impossible que je m'éloigne
de Vienne sans y laisser une perte de vingt mille hommes, dont dix mille
rentreront dans leurs rangs avant un mois.»
Il ramena tout le monde à son opinion, et quoique l'on n'eût pas été
fâché de pouvoir aller se reposer au-delà du Danube, il fallut faire son
sacrifice et rester dans l'île. Le maréchal Masséna prit le commandement
de toutes les troupes qui s'y trouvaient; l'empereur lui donna une
instruction écrite sur la défense qu'il voulait qu'il fît, si, comme il
le croyait, il venait à être attaqué.