CHAPITRE IX.

Affaire d'Ebersdorf.--Ardeur des troupes.--Ordre de bataille de

l'armée.--Bataille d'Essling.--Le pont sur le Danube est rompu.--Belle

conduite du général Mouton.--Le maréchal Lannes mortellement

blessé.--Douleur et regrets de Napoléon.--Mort du général

Saint-Hilaire.--Retraite.--Napoléon tient conseil au bord du fleuve avec

Masséna et Berthier.

Le corps du maréchal Masséna était déjà passé ainsi que deux divisions

de cuirassiers, lorsque les Autrichiens, qui occupaient une position non

loin de là, arrivèrent. Depuis le 19, ou au moins le 20, c'est-à-dire la

veille, ils ne pouvaient plus avoir d'incertitude sur le point de notre

passage; ils avaient donc eu le temps de rassembler leur armée et de

marcher; néanmoins ils ne furent pas entreprenans, et je crois que si

nous n'avions pas cherché à nous étendre trop ce soir-là, ils ne nous

auraient pas attaqué, et nous aurions évité une mauvaise affaire, dans

laquelle nous avons éprouvé des pertes qui nous ont fait faute le

lendemain.

Le soleil se couchait, lorsqu'on fit déboucher d'entre les villages

d'Essling et d'Aspern. On ne marcha pas cent toises dans cette vaste

plaine, que l'on y fut sillonné de coups de canon qui venaient dans

toutes les directions. On voulut écarter cette foudroyante artillerie en

faisant charger la cavalerie à outrance. On parvint effectivement à se

donner du large à notre droite, mais à notre gauche nous fûmes acculés

jusqu'au village d'Aspern, dont les ennemis occupèrent la moitié sans

que nous pussions les en déloger. La nuit fit cesser le combat qui avait

été meurtrier pour nous. Nous y éprouvâmes une perte en tués et blessés

qui n'allait guère moins qu'à cinq ou six mille hommes; mais surtout

nous y consumâmes une grande quantité de munitions. Nous passâmes la

nuit à une petite portée de fusil des Autrichiens, et les sentinelles

étaient, dans certains endroits, à moins de trente pas les unes des

autres. Dans cette position, il était difficile qu'une des deux armées

fît un mouvement sans que l'autre en fût avertie aussitôt, d'autant plus

qu'elles n'étaient séparées par aucun obstacle et se trouvaient sur le

même terrain.

L'empereur vint passer la nuit au bivouac sur le sable, au bord du

Danube, qu'il ne repassa pas; il était ainsi à moins de trois cents

toises de l'armée autrichienne. Toute la nuit fut employée à faire

passer les troupes de la rive droite à la rive gauche; cela allait

lentement parce qu'à chaque instant il arrivait des accidens au pont. Ce

fut avec beaucoup de peines et de soins que l'on parvint à faire arriver

sur la rive gauche tout le corps du maréchal Oudinot et du maréchal

Lannes, la garde à pied et quelques troupes de réserve. On fut en

mouvement toute la nuit pour se trouver en mesure contre une attaque que

l'on craignait de la part des ennemis pour le lendemain à la pointe du

jour. C'était le 22 mai; le jour commençait à deux ou trois heures du

matin; l'empereur était déjà à cheval, et allait parcourir les lignes de

son armée; chaque fois qu'il paraissait, il y excitait le délire: on

commença à crier _Vive l'empereur!_ et comme l'on était à portée de

fusil de l'armée ennemie, elle prit aussi les armes et commença la

première à nous envoyer quelques coups de canon, à travers les

brouillards qui nous masquaient, et qui règnent toujours le long des

bords du Danube. Un de ces coups de canon tua le cheval du général

Monthion, dans le groupe de l'empereur.

Les généraux pressaient l'empereur pour qu'il leur permît de commencer

l'attaque, afin, disaient-ils, de profiter du premier élan des soldats.

Il ne le voulait pas trop, parce qu'il attendait le corps du maréchal

Davout qui était encore de l'autre côté du Danube, ainsi que la division

de cuirassiers du général Nansouty, avec la majeure partie de la garde à

cheval et beaucoup de troupes alliées; mais on le poussa tant, qu'il se

rendit, et laissa commencer les mouvemens offensifs à trois heures et

demie du matin. Le maréchal Masséna déboucha à la gauche par le village

d'Aspern; il avait avec lui les divisions des généraux Molitor, Legrand,

Carra-Saint-Cyr, et une division de réserve, commandée par le général

Démont. Le maréchal Lannes déboucha à la droite du maréchal Masséna,

entre Aspern et Essling; il avait avec lui la division Saint-Hilaire et

la division du général Oudinot, et en réserve, la division du général

Boudet. Derrière, en deuxième ligne, était la garde à pied, composée de

deux régimens de fusiliers, de deux régimens de tirailleurs et de deux

régimens de la vieille garde; savoir: un de grenadiers et un de

chasseurs. En cavalerie, nous avions une brigade de cavalerie légère aux

ordres du général Marulaz; deux autres sous les ordres du général

Lasalle; la division de cuirassiers que commandait avant le général

d'Espagne (tué la veille), et la division du général Saint-Sulpice;

quelques escadrons de la garde, Polonais, chasseurs et dragons. Sur la

rive droite, prêt à passer, se trouvait le maréchal Davout avec la

division du général Friant et celles des généraux Morand et Gudin qui

étaient rentrés à son corps d'armée; le général Vandamme avec les

Wurtembergeois, la division Nansouty et le reste de la garde à cheval.

Les Bavarois avaient été envoyés dans le Tyrol pour combattre les

insurgés et couvrir Munich; je crois qu'ils avaient une de leurs

divisions, celle du général Wrede, vers Lintz: l'empereur aimait le

général Wrede, et le tenait près de lui toutes les fois qu'il le

pouvait.

Nous perçâmes, dans cet ordre, par notre gauche et par notre centre,

nous tenant en observation à notre droite, où était placée notre

cavalerie. Je marchais avec le maréchal Lannes, qui se tenait à la

division Saint-Hilaire. Comme nous traversions une plaine immense,

toutes les troupes étaient formées selon l'ordre profond, les unes en

carrés et les autres en colonnes.

La canonnade commença presque aussitôt que nous fûmes ébranlés; elle

était meurtrière parce que, outre que nous étions près, nous présentions

des masses. Les ennemis étaient aussi formés en carrés par échiquier et

commencèrent un feu de mousqueterie qui ne nous faisait pas autant de

mal qu'il aurait pu nous en faire s'ils avaient eu quelques bataillons

déployés, comme, de notre côté, nous les eussions bien maltraités, si,

au lieu d'avoir eu des troupes composées de soldats aussi neufs, nous

eussions eu des troupes exercées comme l'étaient celles du camp de

Boulogne que l'on pouvait hardiment ployer et déployer sous le feu sans

craindre le désordre. Nous persistions à pénétrer dans cette ligne

d'échiquier lorsque la mitraille et la mousqueterie décomposant nos

colonnes, nous forcèrent d'arrêter et d'engager un feu de canon et de

mousqueterie, avec le désavantage du nombre. Chaque quart d'heure que

nous passions dans cette position rendait encore le désavantage plus

grand. Il fut dès lors facile de prévoir que non-seulement la journée ne

pouvait pas avoir une issue heureuse, mais qu'au contraire elle se

terminerait probablement par quelqu'événement fâcheux; on essaya de

balancer tous ces désavantages par des charges de cuirassiers que l'on

fit donner successivement dans plusieurs directions; mais il avaient à

peine percé la ligne d'infanterie des Autrichiens qu'ils étaient ramenés

battant par leur cavalerie trois fois supérieure. À tous ces

inconvéniens se joignit celui du manque de munitions, qui fut général

vers huit heures et demie du matin. À cette heure on voyait courir par

tout le champ de bataille des officiers qui demandaient où était le parc

aux munitions, et il était encore de l'autre côté du Danube. On

éprouvait de même le besoin de troupes nouvelles; on attendait avec

impatience le corps du maréchal Davout, lorsque des officiers qui

avaient été envoyés pour le chercher vinrent apprendre que le grand pont

du Danube était rompu.

Les ennemis, en nous repoussant la veille, avaient pris, au bord du

fleuve, une position d'où ils découvraient notre pont d'un bout à

l'autre; ils s'imaginèrent de remplir de pierres les plus gros bateaux

qu'ils purent se procurer, et de les lancer au courant du fleuve. Ce

moyen leur réussit trop bien, car, de nos deux ponts, un fut enlevé en

entier et l'autre détruit dans une bonne moitié de sa longueur.

L'insuffisance de barques et de pontonniers de notre côté nous avait

empêché de construire une estacade pour couvrir notre pont, et cela nous

devint funeste. Cet événement, qui fut bientôt connu des troupes qui

combattaient, leur fit perdre l'espérance d'être secourus, et l'on vit

petit à petit la retraite des divers corps s'opérer successivement. Dans

le fait, on ne pouvait pas exiger d'eux que, sans munitions, ils

restassent dans une position où leur destruction était certaine.

L'empereur ordonna la retraite et la dirigea lui-même en restant au

milieu d'une canonnade à laquelle nous ne répondions plus; elle devenait

plus incommode à mesure que nous nous retirions sur le pont qui

communiquait à l'île de la Lobau, lequel faisait le centre d'un cercle

dont l'artillerie occupait la circonférence. Notre gauche ainsi que

notre centre ne rendaient le terrain que pied à pied, et n'étaient pas

encore rentrés entre les villages d'Essling et d'Aspern, d'où ils

avaient débouché le matin, lorsque les ennemis firent une attaque de

vive force à notre droite et enlevèrent le village d'Essling qui était

défendu par la division Boudet. Le salut de notre retraite était dans la

reprise prompte de ce poste duquel les ennemis seraient arrivés à notre

pont bien avant les maréchaux Masséna et Lannes. La situation était des

plus critiques; le désordre allait commencer, lorsque l'empereur donna

l'ordre à son aide-de-camp, le général Mouton, de prendre la brigade des

fusiliers de la garde et d'attaquer sur-le-champ. Le général Mouton, qui

avait bien jugé de l'importance de son succès, ne perd pas un moment, se

met lui-même à la tête des fusiliers et les fait entrer au pas de charge

dans le village d'Essling, sans s'inquiéter du nombre de troupes auquel

il avait affaire, et il emporte le village où l'on se maintint jusqu'à

ce qu'on eut l'ordre de l'évacuer. Ce coup de vigueur nous donna les

moyens de faire notre retraite. Le brave général Mouton, grièvement

blessé, fut forcé de quitter le champ de bataille.

Le maréchal Lannes rentra dans la position de laquelle il était parti le

matin pour attaquer; il essaya de la garder, et il avait mis pied à

terre, parce que le canon des ennemis s'était tellement rapproché qu'il

y avait de la témérité à rester à cheval; la cavalerie avait depuis

long-temps repassé le bras du Danube, et était dans l'île de Lobau;

l'empereur venait lui-même de quitter le champ de bataille où il avait

donné ses derniers ordres sur la manière dont on devait repasser le

pont, et il était occupé à faire placer de l'artillerie dans l'île de

Lobau pour protéger la retraite de nos colonnes, lorsqu'on vint lui

annoncer que le maréchal Lannes venait d'avoir les jambes emportées d'un

coup de canon. Il en fut vivement affecté et versa des larmes. Pendant

qu'on lui racontait les détails de cet événement, il aperçut le brancard

sur lequel on rapportait le maréchal Lannes du champ de bataille. Il le

fit diriger à l'écart, et voulut être seul auprès de lui; il l'embrassa

en fondant en larmes; le maréchal Lannes, épuisé par une grande perte de

sang, lui dit d'une voix basse: «Adieu, sire; vivez pour tous, et

accordez quelque souvenir à un de vos meilleurs amis, qui dans deux

heures n'existera plus.» Cette scène fut touchante et causa une vive

émotion à l'empereur. Peu de temps auparavant on avait rapporté le

général Saint-Hilaire, blessé aussi d'un coup de canon au pied; il en

mourut quinze jours après. La perte du maréchal Lannes fut sentie de

toute l'armée: elle mettait le complément aux malheurs de la journée.

Les ennemis ne furent point entreprenans dans notre retraite, ils nous

laissèrent toute l'après-midi entre Aspern et Essling, et ce ne fut que

vers les quatre heures du soir que nous nous retirâmes dans le bois qui

couvre l'extrême bord du fleuve, que nous repassâmes la nuit sans être

inquiétés. On reploya le pont de bateaux qui était sur le bras du

fleuve. On jeta sur des haquets les pontons dont il était formé, ainsi

que les ancres, poutrelles, cordages, madriers, et on les envoya au pont

du grand bras, où ils servirent à remplacer les bateaux que le courant

avait emportés[15]. Dès le 24 au matin, toute l'armée se trouvait dans

l'île de Lobau, infanterie, cavalerie, artillerie, état-major, blessés,

en un mot tout. Le 22, à la nuit close, l'empereur y était lui-même

encore; il vint sur le bord du grand fleuve dont le pont était détruit:

le Danube était enflé, parce que nous étions dans la saison de la fonte

des neiges du Tyrol, en sorte que, même les deux petits bras qui

traversaient l'île et que l'on avait toujours passés à pied sec ou au

moins à gué, étaient devenus des torrens dangereux, sur lesquels il

fallut construire des ponts en chevalets.

L'empereur les passa en nacelle; j'étais avec lui ainsi que le prince de

Neuchâtel. Nous ne pûmes pas faire passer nos chevaux, et fûmes obligés

de continuer notre marche à pied. Arrivés au bord du Danube, l'empereur

s'assit sous un arbre en attendant le maréchal Masséna qu'il avait

envoyé chercher. Il arriva bientôt, et l'empereur forma un petit conseil

pour avoir les opinions de ce qui était là, sur ce qu'il convenait de

faire dans la situation où l'on était.

Que l'on se figure l'empereur assis entre Berthier et Masséna au bord du

Danube, regardant le pont dont il restait à peine quelques débris. Le

corps du maréchal Davout de l'autre côté du grand fleuve et toute

l'armée derrière eux dans cette île de Lobau, séparés des ennemis par un

seul bras du Danube de trente ou quarante toises de large, et n'ayant

aucun moyen de l'en retirer: il fallait bien une âme comme la sienne

pour ne pas en être découragé. Il s'attendait bien aux opinions que l'on

allait lui émettre, de repasser le Danube comme l'on pourrait,

abandonnant ce que l'on n'aurait aucun moyen d'enlever, c'est-à-dire

toute l'artillerie, les chevaux, etc., etc.

L'empereur écouta toutes les raisons qu'on voulut lui donner, puis il

dit: «Mais, Messieurs, c'est comme si vous me donniez le conseil d'aller

à Strasbourg: si je repasse le Danube, il faut que j'évacue Vienne,

parce que les ennemis vont le repasser après moi, et dès lors ils me

mèneront peut-être à Strasbourg. Dans l'état où je suis, la seule

défense que j'aie contre eux maintenant, c'est de pouvoir passer sur la

rive gauche du fleuve s'ils passaient sur la rive droite, de manoeuvrer

ainsi autour de Vienne, qui est ma capitale et le centre de mes

ressources. Si je repasse le Danube, et que l'archiduc aille le passer à

Lintz par exemple, il faudra que je marche à Lintz, au lieu que dans la

position où je suis, s'il l'entreprend, je passerai et le suivrai

jusqu'à ce qu'il soit revenu sur moi. Il est impossible que je m'éloigne

de Vienne sans y laisser une perte de vingt mille hommes, dont dix mille

rentreront dans leurs rangs avant un mois.»

Il ramena tout le monde à son opinion, et quoique l'on n'eût pas été

fâché de pouvoir aller se reposer au-delà du Danube, il fallut faire son

sacrifice et rester dans l'île. Le maréchal Masséna prit le commandement

de toutes les troupes qui s'y trouvaient; l'empereur lui donna une

instruction écrite sur la défense qu'il voulait qu'il fît, si, comme il

le croyait, il venait à être attaqué.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 4 · 第 15 / 48 题