L'empereur à Schoenbrunn.--Siége de Vienne.--Passage d'un bras du
Danube.--Bombardement.--Capitulation.--Position des armées.--Passage du
Danube la nuit.--J'accompagne le premier débarquement.--Construction des
ponts.--L'armée passe le fleuve.
L'empereur était pour la seconde fois au château de Schoenbrunn, où il
avait eu son quartier-général en 1805. Il avait fait occuper les
faubourgs de Vienne, mais la ville avait fermé ses portes, et avait même
envoyé quelques coups de canon des remparts.
L'archiduc Maximilien y était enfermé; mais il n'y avait d'autres
troupes que quelques dépôts et la bourgeoisie, à laquelle on avait
distribué les fusils de l'arsenal.
Vienne a une bonne enceinte régulière et moderne, des fossés d'une
très-grande profondeur, un chemin couvert, mais point d'ouvrages
avancés. Le glacis est bien découvert, et les faubourgs sont bâtis à la
distance voulue par les réglemens militaires. Les faubourgs sont
très-grands, et depuis l'irruption des Turcs on les a entourés d'un
retranchement revêtu en maçonnerie, ce qui forme un vaste camp
retranché, qui ferme avec de bonnes barrières, et que l'on ne pourrait
pas escalader. L'empereur vit bien que si Vienne ne se rendait pas sous
peu de jours, l'archiduc Charles arriverait, et que rien ne
l'empêcherait d'accumuler son armée dans cette vaste enceinte des
faubourgs, d'où elle déboucherait sur nous par autant de points qu'elle
voudrait, et nous mettrait par-là dans une position d'autant plus
fâcheuse que l'empereur comptait sur les ressources qu'il allait trouver
dans Vienne, et dont il voulait augmenter ses moyens. Il fit le tour de
cette immense enceinte, et, avant de rentrer chez lui, il ordonna au
général d'artillerie Andréossi, qui était avec lui, et qui auparavant
était notre ambassadeur à Vienne, de faire réunir le soir de ce même
jour tous les obusiers de l'armée, et de les placer comme il le jugerait
convenable pour qu'à commencer de dix heures du soir il ouvrît un feu de
bombardement, qu'il ne cesserait que lorsque la ville aurait demandé à
parlementer. Il fit en même temps sommer l'archiduc de remettre la
place[12]. Ce prince ne répondit pas d'une manière satisfaisante; le
général Andréossi exécuta l'ordre, et réunit, je crois, trente-deux
obusiers, qui furent placés dans un lieu reconnu à l'avance, et d'où, à
très-petite portée, on pouvait faire sillonner les obus dans la plus
grande largeur de la ville.
Indépendamment de cette disposition, l'empereur alla lui-même, avec une
des divisions du corps de Masséna, faire exécuter à l'extrémité de la
promenade du Prater le passage du bras du Danube qui sépare cette île de
la terre ferme; le point était défendu par quelques milices qu'on
éloigna à coups de canon, et au moyen de bateaux que l'on alla détacher
à la nage de l'autre bord[13], on passa d'abord les troupes, puis on
construisit un pont. Dès lors nous étions les maîtres d'incendier le
grand pont, appelé du Tabor, parce que rien ne pouvait s'opposer à ce
que nous pénétrassions jusque-là.
L'empereur ordonna de faire passer dans l'île du Prater la division du
général Boudet, et il revenait à son quartier-général à Schoenbrunn la
nuit lorsqu'en passant à hauteur des faubourgs de Vienne, nous vîmes
commencer le feu des obusiers, qui était un véritable bouquet
d'artifice; il y avait toujours dix ou douze obus en l'air; aussi le feu
éclata-t-il presque aussitôt dans plusieurs endroits. Cela, joint à
l'occupation de l'île du Prater, ayant sans doute démontré aux généraux
ennemis que l'armée de l'archiduc Charles arriverait en vain; qu'elle
trouverait le pont du Tabor détruit, et qu'il était par conséquent
inutile d'exposer Vienne à un incendie total, ils se déterminèrent à
parlementer. Ils firent la nuit même repasser le Danube au peu de
troupes qu'ils avaient; l'archiduc Maximilien donna ses pouvoirs pour
que l'on entrât en capitulation pour la ville, et il suivit les troupes
sur la rive gauche du Danube, en faisant brûler le pont du Tabor
aussitôt après son passage.
Le lendemain Vienne se rendit, sans autres conditions que celles que
l'on stipule ordinairement pour les villes de guerre, et le 12 mai, à un
mois du départ de l'empereur de Paris, nos troupes en prirent
possession.
On y trouva des ressources en tout genre, et en un mot nous nous
trouvâmes riches d'une capitale de laquelle nous pouvions disposer comme
de Paris.
Dès les premiers jours de l'occupation de Vienne, nous apprîmes
l'arrivée de l'armée de l'archiduc Charles de l'autre côté de Danube.
Elle était bien plus nombreuse que la nôtre, et elle aurait pu nous
donner de l'inquiétude si elle avait entrepris de suite un passage du
fleuve; c'était le seul moyen de nous faire évacuer Vienne sur-le-champ,
et je crois que c'est là la principale raison qui a déterminé l'empereur
à tant hâter son passage du Danube, afin de tenir l'archiduc Charles sur
la défensive. Les frondeurs ont beaucoup parlé sur une opération de
cette importance entreprise avec aussi peu de moyens, mais ils n'ont pas
observé tous les motifs que l'empereur avait de s'y décider; c'est le
cas de dire que la critique est aisée, mais l'art difficile.
Effectivement, l'empereur n'avait pas le tiers des moyens qui étaient
indispensablement nécessaires au passage du Danube, soit en bateaux,
soit en cordages et autres apprêts. Il avait, dès que la guerre lui
avait paru inévitable, chargé le ministre de la marine de lui expédier
des marins de la flottille[14], mais notre marche avait été si rapide,
qu'ils n'avaient pas eu le temps d'arriver. L'empereur avait des
officiers d'artillerie et du génie si laborieux et créateurs de
ressources, qu'il lui a suffi de leur dire qu'il était déterminé à
l'exécuter pour qu'ils trouvassent les moyens de faire réussir cette
entreprise. On peut dire ici que si l'armée russe avait fait une
diversion en notre faveur, nous n'eussions pas été obligés de passer le
Danube; à la vérité, elle n'était pas prête; mais pourquoi ne
l'était-elle pas? Elle n'avait pas plus de chemin à faire que nous, qui
avions amené des troupes depuis Burgos.
Nous voyions arriver toutes les semaines un officier de l'empereur de
Russie à notre quartier-général; il y avait un commerce de lettres fort
actif entre la Russie et nous; c'était un commerce de bataillons qu'il
nous aurait fallu, mais enfin l'on en était privé, et il n'y eut de
ressources que celles que l'on pouvait trouver en soi-même.
L'armée était postée depuis les environs de Saint-Polten jusqu'en face
de Presbourg; l'empereur avait été obligé d'envoyer un petit corps
d'observation dans la vallée de Neustadt, pour défendre le défilé qui
conduit en Italie. Les esprits de la population étaient plus portés à la
résistance, et même disposés à l'exaltation, que dans la guerre
précédente; en sorte que la position de l'armée avait cet inconvénient
de plus, lequel aurait pu devenir grave, en cas qu'elle eût éprouvé un
revers.
L'armée autrichienne de Gallicie venait d'entrer dans le duché de
Varsovie et avait pénétré jusqu'à la capitale, que la brave petite armée
polonaise avait été obligée d'évacuer en passant sur la rive droite de
la Vistule, dans l'espérance qu'elle y serait bientôt jointe par l'armée
russe (l'armée autrichienne était arrivée par la rive gauche). Le prince
Poniatowski, qui commandait les Polonais, déploya dans cette campagne un
grand courage et un grand talent.
L'empereur, maître de Vienne, était entouré de difficultés sans nombre;
il avait en outre à craindre l'armée autrichienne d'Italie, qui, en se
retirant, pouvait lui faire un mal incalculable avant qu'il pût être
rejoint par l'armée du vice-roi. C'eût été bien pis si dans ces
conjonctures l'armée de l'archiduc Charles eût passé le Danube.
Ce sont toutes ces considérations qui ont forcé l'empereur à le passer
lui-même. Il eut encore dans cette occasion du courage pour tout le
monde; car personne n'augurait bien de cette opération, qui paraissait
légère, à laquelle on n'osait rien objecter à cause de l'empereur, dont
on craignait de combattre les décisions. Enfin, le 19 mai au soir, il
fit descendre de Vienne tous les moyens de navigation qui avaient été
réunis dans le bras du Danube qui entoure le Prater; nous n'avions
qu'une compagnie de pontonniers, il en aurait fallu six.
Tous ces moyens furent rassemblés ainsi que les troupes au bord du
fleuve, à quelques centaines de toises au-dessus du village
d'Elbersdorf, lequel est lui-même à près de deux lieues au-dessous de
Vienne.
Il était presque nuit, au moins on ne pouvait pas être aperçu de la rive
ennemie, lorsque l'empereur lui-même fit embarquer les premiers
bataillons qui devaient aller prendre poste à la rive gauche; il faisait
lui-même placer les soldats dans les bateaux, où il les arrangeait de
manière à ce qu'il en tînt le plus grand nombre possible; il fit devant
lui distribuer des cartouches, et parla presque à chaque soldat. Il fit
suivre le transport, d'un bateau disposé pour recevoir deux pièces de
canon qu'il y fit embarquer sans leurs caissons, mais avec un nombre de
gargousses et de boîtes à mitraille suffisant pour ce qu'on allait
entreprendre. Le convoi quitta la rive droite du Danube à la nuit close,
le 19 mai, et aborda à la rive gauche du fleuve, dans une vaste île
appelée la Lobau, qui avait été reconnue et jugée d'avance convenable à
cet objet. Elle se trouve précisément en face du village d'Elbersdorf à
la rive droite; elle est très-grande, et était alors toute couverte de
bois comme une forêt. Elle est traversée dans sa plus grande longueur de
deux petits bras du Danube, qui peuvent avoir chacun dix-huit ou vingt
pieds de large. Lorsque le Danube est bas, ils n'ont qu'un filet d'eau,
guéable partout pour des enfans; mais du jour au lendemain ils sont
eux-mêmes de petits fleuves; après les deux bras on trouve celui qui
sépare définitivement l'île de Lobau de la rive gauche; il est aussi
fort que la Moselle en France, très rapide et sans gué. Les Autrichiens
avaient un fort poste dans l'île. Ils le relevaient tous les jours au
moyen d'un bateau qui était placé en face de la petite ville
d'Euzerfdorf (à la rive gauche) qui jouissait des pâturages de l'île. Ce
poste ne mettait que deux ou trois sentinelles sur le bord du grand
fleuve, et se tenait à une cahutte appelée la Maison du Garde-Chasse,
qui conservait les faisans dont l'île entière était pleine.
L'empereur m'ordonna d'accompagner le premier débarquement et de revenir
dans la nuit lui dire comment cela aurait été. Je me mis dans une
nacelle conduite par deux pontonniers, et j'arrivai avec tout le convoi
à la rive ennemie. Les sentinelles donnèrent l'alerte, mais on ne nous
opposa aucune résistance, et toute la nuit fut employée à passer de
nouvelles troupes dans l'île de Lobau, en même temps que les officiers
d'artillerie faisaient construire le pont. Ce dernier devait être d'une
longueur immense, et divisé en deux parties, parce qu'il se trouvait un
îlot de sable au milieu du fleuve; mais les deux ponts ensemble
formaient une longueur de deux cent quarante toises. On employa toute la
journée du 20 mai à achever cette construction, pendant laquelle
l'empereur ne quitta pas le bord du fleuve, veillant lui-même à ce que
le passage des troupes en bateaux ne discontinuât point pendant que l'on
achevait les ponts.
Dans la matinée du 20 on vint rendre compte à l'empereur que les ennemis
avaient effectué un débarquement au-dessus de Vienne à un village appelé
Nusdorf, qui est, à proprement parler, un des faubourgs de la ville,
tant il en est près. Il ne craignait pas un grand événement à la suite
de ce passage, parce que les troupes qui se rendaient de Saint-Polten à
Vienne, pour se trouver au passage du Danube, arrivaient précisément à
cette hauteur-là dans le moment du passage des Autrichiens, aussi
n'eut-il aucune suite; il se réduisit à nous donner de l'inquiétude
pendant deux heures. L'empereur était si soigneux de ne rien laisser
derrière lui qui pût compliquer son entreprise, qu'il profita du moment
où l'on faisait les ponts pour m'envoyer à Nusdorf avec une brigade de
cuirassiers, afin d'être rassuré sur ce que pouvait devenir le
débarquement, que je trouvai repassé à la rive gauche. Je n'eus donc
qu'à aller et revenir joindre l'armée.
Le 21, les ponts étaient entièrement achevés; ils n'avaient coûté tant
de peines que parce que l'on manquait de moyens, et que, pour remplacer
les ancres, par exemple, on avait été obligé de se servir de fardeaux,
tels que des pièces de canon autrichiennes que l'on fixait à l'extrémité
des câbles, mais ces fardeaux tombant sur un fond de gravier ne s'y
enfonçaient pas assez pour résister à la chasse du courant, en sorte que
les bateaux descendaient malgré tout ce que l'on faisait pour les tenir
en position fixe. Les officiers d'artillerie qui travaillèrent à ce pont
firent un tour de force en le mettant en état de passer l'armée.
L'armée défila toute l'après-midi du 20 et la journée du 21 mai; on jeta
le pont sur le dernier bras du Danube avec les pontons autrichiens pris
à Landshut. Ils étaient sur des haquets et pouvaient se transporter
partout. À la faveur d'un rivage fourré de bois d'une assez grande
profondeur, on déboucha à la rive gauche, entre les villages d'Essling
et d'Aspern, cependant un peu plus près de ce dernier que du premier. On
les occupa comme points de défense en utilisant les clôtures de
muraille, les cimetières et les jardins. À mesure que les troupes
débouchaient on se développait en prenant du terrain en avant.