Attaque de Ratisbonne.--L'empereur est blessé.--Alarmes des soldats.--Le
colonel Coutard.--L'empereur suit l'ennemi.--Affaires d'Italie.--Le
général Cohorn.--Bataille d'Ebersberg.--Horrible aspect du champ de
bataille.--Paroles de l'empereur.--Arrivée à Saint-Polten.
L'empereur était impatient d'entrer dans Ratisbonne; il se leva de
dessus le manteau sur lequel il était étendu, pour ordonner l'attaque;
il était à pied à côté du maréchal Lannes. Il appelait le prince de
Neuchâtel, lorsqu'une balle tirée de la muraille de la ville vint lui
frapper au gros orteil du pied gauche; elle ne perça point sa botte,
mais malgré cela lui fit une blessure fort douloureuse, en ce qu'elle
était sur le nerf, qui était enflé par la chaleur de ses bottes, qu'il
n'avait pas quittées depuis plusieurs jours.
J'étais présent lorsque cela est arrivé. On appela de suite M. Yvan, son
chirurgien, qui le pansa devant nous et tous les soldats qui étaient
aussi présens: on leur disait bien de s'éloigner; mais ils approchaient
encore davantage. Cet accident passa de bouche en bouche; tous les
soldats accoururent depuis la première ligne jusqu'à la troisième. Il y
eut un moment de trouble, qui n'était que la conséquence du dévouement
des troupes à sa personne; il fut obligé aussitôt qu'il fut pansé de
monter à cheval pour se montrer aux troupes. Il souffrait assez pour
être obligé d'y monter du côté hors montoir, étant soutenu par dessous
les bras. Si la balle eût donné sur le cou-de-pied, au lieu de donner
sur l'orteil, elle l'aurait infailliblement traversé; l'heureuse étoile
fit encore son devoir cette fois-ci. Après ce petit accident,
l'ouverture faite à la muraille ayant été reconnue praticable, on
disposa l'assaut. De plus, on trouva dans le fond du fossé une petite
porte de jardin qui communiquait dans la ville; on profita des deux
moyens: on descendait des deux fossés par beaucoup d'échelles, et on
entrait en ville par l'ouverture faite à la muraille et par la porte du
jardin.
Pendant toute cette attaque, l'artillerie foudroyait les parties de la
muraille ainsi que les tours d'où il partait de la mousqueterie
autrichienne, et l'artillerie bavaroise entre autres se fit remarquer.
L'attaque réussit complétement; on pénétra dans Ratisbonne, on s'empara
d'un grand nombre de soldats autrichiens qui étaient encore dans les
rues et de tous ceux qui garnissaient les remparts, ainsi que des
réserves destinées à les soutenir qui ne purent pas regagner le pont du
Danube. On fit de suite passer ce fleuve à quelques troupes pour suivre
les Autrichiens; mais le reste de l'armée, sans perdre de temps,
s'achemina vers Straubing. L'empereur s'établit à Ratisbonne, où il
resta quelques jours, pour disposer un autre mouvement, et donner de
l'avance à l'armée pendant qu'il guérissait son pied.
Nous trouvâmes dans Ratisbonne le colonel du 65e régiment, qui avait
trouvé moyen de ne pas être emmené prisonnier, et qui s'était caché en
ville jusqu'à l'entrée de nos troupes. Il nous apprit que, dans
l'après-midi du jour où le maréchal Davout avait quitté les hauteurs en
avant de la ville, il avait été attaqué au pont du Danube par le corps
de M. de St-Siran, qui avait fait de vains efforts ce jour-là et le
lendemain pour forcer le passage, et qu'au contraire lui, colonel du 65e
régiment, l'avait tellement repoussé, qu'il lui avait fait huit cents
prisonniers, mais qu'il avait presque totalement brûlé ses munitions; au
point qu'il fit distribuer à son régiment les cartouches qui se
trouvèrent dans les gibernes des prisonniers et des morts. Néanmoins il
serait encore parvenu à défendre le pont contre le général Klenau,
lorsque la réserve de grenadiers commandée par le prince Jean de
Lichtenstein, arrivant de Landshut par la route d'Eckmuhl, menaça de
donner l'escalade à la ville, et de passer tout au fil de l'épée, s'il
n'entrait pas de suite en capitulation; une résistance était impossible,
il n'avait pas de quoi garnir le quart de la muraille. Après avoir
soigné la défense du pont, il fut donc obligé d'en passer par des
conditions dures pour lesquelles il n'était pas fait; sa glorieuse
résistance était digne d'un meilleur sort.
Ceci se passait à Ratisbonne, moins de soixante-douze heures avant
l'arrivée de l'empereur avec toute son armée; que l'on juge maintenant
de ce qui serait arrivé ou de ce qui aurait pu arriver, si, au lieu
d'avoir eu un régiment dans Ratisbonne, le maréchal Davout avait pu y
mettre une brigade avec des munitions; à coup sûr la ville aurait été
défendue en même temps que le pont; alors comment aurait fui l'archiduc
Charles, qui n'avait que ce point de retraite?
On n'est pas fondé à croire qu'il aurait livré bataille, n'étant pas
rejoint par le corps de M. de Klenau, puisqu'il n'a pas cru devoir le
faire après que ce général eut opéré sa jonction. Il n'aurait pas pu
jeter un pont de bateaux sous les murs de Ratisbonne; d'ailleurs de la
ville on l'aurait détruit en lançant des radeaux chargés de pierres au
courant du fleuve. On ne peut rien avancer sur ce qui n'est pas arrivé;
mais si l'archiduc Charles n'avait pu s'ouvrir un chemin à travers nos
rangs, il aurait été réduit à la plus triste des extrémités pour un
général d'armée. Que l'on compulse l'histoire et que l'on y trouve une
combinaison aussi hardie, menée à point nommé d'aussi loin, et exécutée
le douzième jour du départ de Paris, avec une armée dont la moitié des
soldats étaient encore un mois auparavant dans leurs champs, la pioche à
la main, et ne comprenaient rien à tout ce qu'ils avaient fait depuis si
peu de temps.
Cette manoeuvre est un des chefs-d'oeuvre des immortels travaux de
l'empereur.
Il fit, comme je viens de le dire, marcher l'armée par Straubing,
Scharding et Etturding. Elle se trouvait avoir moins de chemin à faire
pour arriver à Vienne que l'archiduc Charles, et l'on ne rencontra pas
d'arbustes jusqu'à la Traun, au-delà de Lintz.
L'empereur revint de Ratisbonne à Landshut, où il trouva la garde à pied
et à cheval réunie, arrivant d'Espagne. Il marcha de suite de Landshut à
Muhldorf, où il passa l'Iser, et vint s'arrêter à Burckhausen, sur la
Salza. Il avait fait marcher à sa droite la division bavaroise du
général Wrede, pour repousser le corps autrichien du général Bellegarde,
qui était dans le pays de Salzbourg, et qu'il voulait empêcher de se
jeter sur Vienne, en l'obligeant à parcourir un grand arc de cercle,
dont la division Wrede ne parcourait que la corde, et cela réussit
effectivement. Le corps ne put arriver à Vienne, et fut obligé d'aller
gagner le Danube beaucoup plus bas.
Nous trouvions les ponts brûlés partout. Cela nous fit perdre du temps
pour les raccommoder; heureusement le bois est extrêmement commun dans
ces pays-là, sans quoi les difficultés nous seraient devenues bien
préjudiciables; nous en surmontions beaucoup à l'aide de l'équipage des
pontons autrichiens que nous avions pris à Landshut.
Le général autrichien Hiller, qui commandait le corps qui depuis les
bords de l'Iser se retirait devant nous, avait toujours le temps de
s'établir, et nous le trouvions tout reposé lorsque nous arrivions; il
reprenait ensuite de l'avance pendant que nous rétablissions un pont.
Pendant le séjour de quarante-huit heures que l'empereur fit à Landshut,
avant d'en partir pour venir sur Vienne, il reçut du vice-roi d'Italie
la fâcheuse nouvelle que les Autrichiens, au début de la campagne,
avaient eu sur lui des avantages marqués. Il avait d'abord passé l'Adige
et marchait aux ennemis, qui étaient sur le Tagliamento, lorsqu'il fut
attaqué à Sacile, où il éprouva des pertes qui l'obligèrent à se retirer
derrière la Piave.
Les Autrichiens ne purent pas donner beaucoup de suite à leurs succès,
parce qu'ils apprirent presque aussitôt la marche de l'empereur sur
Vienne, et qu'ils furent obligés par ce mouvement d'évacuer toute
l'Italie; en sorte que l'armée d'Italie, sous les ordres du vice-roi,
reprit l'offensive presque aussitôt, et n'eut plus que des succès
pendant tout le reste de la campagne.
On eut beaucoup de peine à réparer les passages de la Salza, mais on
regagna le temps perdu au moyen de ce que l'on eut deux ponts pour la
passer, savoir: celui de la ville que l'on avait raccommodé, et celui de
bateaux que l'on avait jeté. On croyait être retardé à Braunau; mais, à
notre grande satisfaction, les ennemis en avaient détruit les
fortifications depuis la guerre; ainsi nous arrivâmes à Wels, sur la
Traun, sans nous arrêter, et en même temps que l'armée, qui avait passé
par Scharding, et arrivait sur cette même rivière par Lintz. Le point où
elle devait la traverser se nomme Ebersberg; en cet endroit, la rivière
est divisée en une quantité de bras, qui ont obligé de construire un
pont d'une longueur égale à celle des plus larges fleuves, et fort
étroit, et, pour surcroît de contrariété, la rive autrichienne,
c'est-à-dire la droite, était escarpée au point de nous découvrir de
fort loin, même avant d'arriver à l'entrée du pont sur la rive gauche.
En débouchant de Lintz pour s'approcher de la rivière, le maréchal
Masséna avait la tête de la colonne.
L'empereur était resté à Wels, pour voir si l'on parviendrait à forcer
le passage d'Ebersberg; dans le cas contraire, il aurait fait déboucher
par Wels et marcher sur l'Ems (l'Ems coule dans la même direction que la
Traun, à quelques lieues plus loin vers Vienne), mais malheureusement
cela ne devint pas nécessaire: le maréchal Masséna fit forcer le pont
d'Ebersberg, où il se passa un fait d'armes qu'on peut regarder comme
une des plus grandes extravagances de courage dont les histoires
militaires offrent l'exemple.
Il y avait dans le corps d'armée un général Cohorn, descendant du fameux
ingénieur de ce nom, qui, à la tête de sa brigade, passa au pas de
course toute la longueur de ce pont sous le feu de six pièces de canon
placées à l'extrémité et sous une grêle de mitraille et de mousqueterie
qui lui était tirée de plusieurs étages de l'autre rive, et qui devenait
plus meurtrière à mesure qu'il approchait de la rive droite. Il y avait
de quoi reculer d'effroi en voyant la difficulté naturelle; mais rien ne
pouvait intimider cet intrépide général, dont le caractère se raidissait
au danger; il arrive malgré tout à la rive opposée. Les ennemis
n'avaient pas eu le temps de brûler le pont, ils en avaient seulement
ôté quelques solives auprès de la porte de la ville; mais le général
Cohorn pénètre partout, et parvient jusqu'à l'intérieur d'Ebersberg,
repoussant devant lui tout ce qui lui avait disputé le passage du pont.
Les ennemis vont se rallier à quelques centaines de toises dans la
plaine au-delà, et Cohorn, ne consultant que son courage, va les
attaquer, au lieu de rester embusqué dans les haies et jardins dont la
ville était entourée du côté de la campagne, et d'attendre dans cette
position que le maréchal Masséna eût fait passer assez de troupes pour
l'appuyer. Cette témérité lui coûta cher: il fut repoussé et ramené en
déroute jusque sur la porte d'Ebersberg; on n'observait plus de rangs;
chaque soldat allait par le chemin qu'il croyait le plus court; la
compagnie qui était de garde à la porte de la ville imagine de fermer la
porte pour arrêter par-là la déroute et sauver le pont.
Elle fit bien en cela, mais cette opération devint funeste à la brigade
de Cohorn, qui, s'étant enfilée dans un chemin creux fort profond, ne
put pas se servir de sa mousqueterie, et resta ainsi fusillée de la
partie supérieure pendant quelques minutes, jusqu'à ce qu'elle fût
dégagée par les troupes que le maréchal Masséna avait fait passer à
gauche de la ville pour venir prendre à dos celles qui faisaient tant de
mal au général Cohorn. Sans ce mouvement, il était perdu sans ressource.
Les Autrichiens en se retirant canonnèrent les vergers d'Ebersberg, dans
lesquels nos troupes s'établissaient, et mirent ainsi le feu à la ville,
qui fut réduite en cendre jusqu'à la dernière maison; tous les
malheureux blessés qui s'y étaient réfugiés furent brûlés. Nous en
trouvâmes deux ou trois de vivans au milieu de la place, où les flammes
n'avaient pu les atteindre; mais le reste des rues et des maisons
présentait le plus hideux spectacle des maux que souffre l'humanité pour
les querelles des rois, et il n'y a pas d'amour de la gloire qui puisse
justifier un pareil massacre. Pour achever le tableau, il suffira de
dire que l'incendie était à peine achevé que l'on fut obligé de faire
passer les cuirassiers d'abord, puis l'artillerie à travers la ville
pour les porter sur la route de Vienne. Que l'on se figure tous ces
hommes morts, cuits par l'incendie, foulés ensuite aux pieds des
chevaux, et réduits en hachis sous les roues du train d'artillerie. Pour
sortir de la ville par la porte où le général Cohorn avait perdu tant de
monde, on marchait dans un bourbier de chair humaine cuite qui répandait
une odeur infecte. Cela fut au point que pour tout enterrer, on fut
obligé de se servir de pelles comme pour nettoyer un chemin bourbeux.
L'empereur vint voir cet horrible tableau; en le parcourant il nous dit:
«Il faudrait que tous les agitateurs de guerres vissent une pareille
monstruosité; ils sauraient ce que leurs projets coûtent de maux à
l'humanité.»
Cohorn avait avec lui un régiment d'infanterie légère, composé de
Corses, qui avait tenu la tête de la colonne pendant son attaque.
L'empereur passait à côté d'eux et leur parlait en italien pour voir
s'ils n'étaient pas démoralisés par la perte qu'ils avaient éprouvée. Un
d'eux lui répondit: «Oh! il y en a encore pour deux fois.»
Il parla ensuite au général Cohorn avec bonté de son trait de courage,
mais lui fit observer que s'il n'avait pas été aussi emporté et qu'il
eût attendu les troupes qui le suivaient avant d'attaquer, toute cette
perte n'aurait pas eu lieu; néanmoins Cohorn resta dans son esprit
recommandé comme un homme d'une grande valeur.
L'armée se mit en marche de suite, et arriva de bonne heure à Ems. Cette
ville est sur la rive gauche de la rivière de ce nom, laquelle est
encore très-forte, et a un pont en bois que le général Hiller avait
aussi brûlé. Nous fûmes obligés de rester là deux jours pour le
raccommoder et en faire un de bateaux. Après que l'on eût passé la Salza
à Burckhausen, on se contenta du pont sur pilotis qui y était, on
rechargea sur les haquets les pontons autrichiens avec lesquels on avait
fait le pont de bateaux. Ils servirent à en faire un à Ens, ainsi que
quelques bateaux que l'on trouva au bord du Danube, à l'embouchure de
l'Ens, qui n'est pas à une lieue de là.
De cette manière on faisait passer l'armée sur les deux ponts à la fois,
et on réparait ainsi le temps perdu pour la marche à la reconstruction
de tous ces ponts.
De Ens, petite ville à cinq lieues de Lintz, l'empereur alla sans
s'arrêter jusqu'à Moelck; il logea à l'abbaye, et y resta un jour plein,
tant pour donner à toutes les troupes le temps d'arriver, que pour faire
prendre de l'avance à celles qui étaient déjà en avant.
De Moelck il vint jusqu'à Saint-Polten, où il apprit que le corps du
général Hiller avait pris en totalité ou au moins en grande partie le
chemin de Krems. Il s'arrêta à Saint-Polten pour voir ce que devenait le
mouvement, et s'il ne se liait pas avec l'arrivée de l'armée de
l'archiduc Charles, quoiqu'il ne fût guère présumable qu'elle pût être
déjà arrivée à cette hauteur, en ce qu'elle avait plus de chemin à faire
et de très-mauvaises routes.
Ce fut moi que l'empereur envoya pour observer le mouvement sur Krems.
Il m'expédia de Saint-Polten avec une brigade de cuirassiers, une
compagnie d'artillerie à cheval, et un régiment d'infanterie.
Je vins m'établir à Mautern, où j'appris qu'effectivement la veille, les
troupes du général Hiller avaient repassé le Danube, sur le pont qui
était reconstruit à neuf depuis la dernière guerre; mais je fus frappé
en remarquant que le général Hiller ne l'avait pas brûlé, et avait
seulement retiré les madriers de deux arches à notre bord; on avait même
laissé les poutres, de sorte qu'en deux heures de travail, une compagnie
d'ouvriers aurait rétabli le pont d'autant plus aisément que par la
nature du terrain, le feu de la rive gauche l'aurait protégé contre
celui de la rive droite.
Les gens de l'endroit où j'étais, qui avaient été la veille à Krems (à
l'autre bord) me rapportèrent qu'on y attendait dans peu de jours
l'archiduc Charles, et je ne doutai point qu'on ne gardât le pont de
Krems que pour lui faciliter un passage lorsqu'il serait arrivé, et lui
donner par-là les moyens de couvrir Vienne. J'envoyai un de mes
aides-de-camp faire ce rapport à l'empereur, qui était encore à
Saint-Polten. Il me le renvoya de suite avec ordre de brûler le pont et
de revenir le joindre à Vienne.
Je fis tirer quelques coups de canon sur les postes qui étaient à
l'autre bord, et je fis prendre les armes à mes troupes. Les ennemis
crurent que j'allais entreprendre le passage, ils allumèrent eux-mêmes
le pont, qui fut consumé en quelques heures sans qu'il en restât
vestige; il faut croire qu'ils avaient prévu ce cas, et qu'ils avaient
fait des dispositions pour l'incendier.
Après cette opération je remis mes troupes en marche pour Vienne, où
j'arrivai le lendemain.