CHAPITRE VII.

Attaque de Ratisbonne.--L'empereur est blessé.--Alarmes des soldats.--Le

colonel Coutard.--L'empereur suit l'ennemi.--Affaires d'Italie.--Le

général Cohorn.--Bataille d'Ebersberg.--Horrible aspect du champ de

bataille.--Paroles de l'empereur.--Arrivée à Saint-Polten.

L'empereur était impatient d'entrer dans Ratisbonne; il se leva de

dessus le manteau sur lequel il était étendu, pour ordonner l'attaque;

il était à pied à côté du maréchal Lannes. Il appelait le prince de

Neuchâtel, lorsqu'une balle tirée de la muraille de la ville vint lui

frapper au gros orteil du pied gauche; elle ne perça point sa botte,

mais malgré cela lui fit une blessure fort douloureuse, en ce qu'elle

était sur le nerf, qui était enflé par la chaleur de ses bottes, qu'il

n'avait pas quittées depuis plusieurs jours.

J'étais présent lorsque cela est arrivé. On appela de suite M. Yvan, son

chirurgien, qui le pansa devant nous et tous les soldats qui étaient

aussi présens: on leur disait bien de s'éloigner; mais ils approchaient

encore davantage. Cet accident passa de bouche en bouche; tous les

soldats accoururent depuis la première ligne jusqu'à la troisième. Il y

eut un moment de trouble, qui n'était que la conséquence du dévouement

des troupes à sa personne; il fut obligé aussitôt qu'il fut pansé de

monter à cheval pour se montrer aux troupes. Il souffrait assez pour

être obligé d'y monter du côté hors montoir, étant soutenu par dessous

les bras. Si la balle eût donné sur le cou-de-pied, au lieu de donner

sur l'orteil, elle l'aurait infailliblement traversé; l'heureuse étoile

fit encore son devoir cette fois-ci. Après ce petit accident,

l'ouverture faite à la muraille ayant été reconnue praticable, on

disposa l'assaut. De plus, on trouva dans le fond du fossé une petite

porte de jardin qui communiquait dans la ville; on profita des deux

moyens: on descendait des deux fossés par beaucoup d'échelles, et on

entrait en ville par l'ouverture faite à la muraille et par la porte du

jardin.

Pendant toute cette attaque, l'artillerie foudroyait les parties de la

muraille ainsi que les tours d'où il partait de la mousqueterie

autrichienne, et l'artillerie bavaroise entre autres se fit remarquer.

L'attaque réussit complétement; on pénétra dans Ratisbonne, on s'empara

d'un grand nombre de soldats autrichiens qui étaient encore dans les

rues et de tous ceux qui garnissaient les remparts, ainsi que des

réserves destinées à les soutenir qui ne purent pas regagner le pont du

Danube. On fit de suite passer ce fleuve à quelques troupes pour suivre

les Autrichiens; mais le reste de l'armée, sans perdre de temps,

s'achemina vers Straubing. L'empereur s'établit à Ratisbonne, où il

resta quelques jours, pour disposer un autre mouvement, et donner de

l'avance à l'armée pendant qu'il guérissait son pied.

Nous trouvâmes dans Ratisbonne le colonel du 65e régiment, qui avait

trouvé moyen de ne pas être emmené prisonnier, et qui s'était caché en

ville jusqu'à l'entrée de nos troupes. Il nous apprit que, dans

l'après-midi du jour où le maréchal Davout avait quitté les hauteurs en

avant de la ville, il avait été attaqué au pont du Danube par le corps

de M. de St-Siran, qui avait fait de vains efforts ce jour-là et le

lendemain pour forcer le passage, et qu'au contraire lui, colonel du 65e

régiment, l'avait tellement repoussé, qu'il lui avait fait huit cents

prisonniers, mais qu'il avait presque totalement brûlé ses munitions; au

point qu'il fit distribuer à son régiment les cartouches qui se

trouvèrent dans les gibernes des prisonniers et des morts. Néanmoins il

serait encore parvenu à défendre le pont contre le général Klenau,

lorsque la réserve de grenadiers commandée par le prince Jean de

Lichtenstein, arrivant de Landshut par la route d'Eckmuhl, menaça de

donner l'escalade à la ville, et de passer tout au fil de l'épée, s'il

n'entrait pas de suite en capitulation; une résistance était impossible,

il n'avait pas de quoi garnir le quart de la muraille. Après avoir

soigné la défense du pont, il fut donc obligé d'en passer par des

conditions dures pour lesquelles il n'était pas fait; sa glorieuse

résistance était digne d'un meilleur sort.

Ceci se passait à Ratisbonne, moins de soixante-douze heures avant

l'arrivée de l'empereur avec toute son armée; que l'on juge maintenant

de ce qui serait arrivé ou de ce qui aurait pu arriver, si, au lieu

d'avoir eu un régiment dans Ratisbonne, le maréchal Davout avait pu y

mettre une brigade avec des munitions; à coup sûr la ville aurait été

défendue en même temps que le pont; alors comment aurait fui l'archiduc

Charles, qui n'avait que ce point de retraite?

On n'est pas fondé à croire qu'il aurait livré bataille, n'étant pas

rejoint par le corps de M. de Klenau, puisqu'il n'a pas cru devoir le

faire après que ce général eut opéré sa jonction. Il n'aurait pas pu

jeter un pont de bateaux sous les murs de Ratisbonne; d'ailleurs de la

ville on l'aurait détruit en lançant des radeaux chargés de pierres au

courant du fleuve. On ne peut rien avancer sur ce qui n'est pas arrivé;

mais si l'archiduc Charles n'avait pu s'ouvrir un chemin à travers nos

rangs, il aurait été réduit à la plus triste des extrémités pour un

général d'armée. Que l'on compulse l'histoire et que l'on y trouve une

combinaison aussi hardie, menée à point nommé d'aussi loin, et exécutée

le douzième jour du départ de Paris, avec une armée dont la moitié des

soldats étaient encore un mois auparavant dans leurs champs, la pioche à

la main, et ne comprenaient rien à tout ce qu'ils avaient fait depuis si

peu de temps.

Cette manoeuvre est un des chefs-d'oeuvre des immortels travaux de

l'empereur.

Il fit, comme je viens de le dire, marcher l'armée par Straubing,

Scharding et Etturding. Elle se trouvait avoir moins de chemin à faire

pour arriver à Vienne que l'archiduc Charles, et l'on ne rencontra pas

d'arbustes jusqu'à la Traun, au-delà de Lintz.

L'empereur revint de Ratisbonne à Landshut, où il trouva la garde à pied

et à cheval réunie, arrivant d'Espagne. Il marcha de suite de Landshut à

Muhldorf, où il passa l'Iser, et vint s'arrêter à Burckhausen, sur la

Salza. Il avait fait marcher à sa droite la division bavaroise du

général Wrede, pour repousser le corps autrichien du général Bellegarde,

qui était dans le pays de Salzbourg, et qu'il voulait empêcher de se

jeter sur Vienne, en l'obligeant à parcourir un grand arc de cercle,

dont la division Wrede ne parcourait que la corde, et cela réussit

effectivement. Le corps ne put arriver à Vienne, et fut obligé d'aller

gagner le Danube beaucoup plus bas.

Nous trouvions les ponts brûlés partout. Cela nous fit perdre du temps

pour les raccommoder; heureusement le bois est extrêmement commun dans

ces pays-là, sans quoi les difficultés nous seraient devenues bien

préjudiciables; nous en surmontions beaucoup à l'aide de l'équipage des

pontons autrichiens que nous avions pris à Landshut.

Le général autrichien Hiller, qui commandait le corps qui depuis les

bords de l'Iser se retirait devant nous, avait toujours le temps de

s'établir, et nous le trouvions tout reposé lorsque nous arrivions; il

reprenait ensuite de l'avance pendant que nous rétablissions un pont.

Pendant le séjour de quarante-huit heures que l'empereur fit à Landshut,

avant d'en partir pour venir sur Vienne, il reçut du vice-roi d'Italie

la fâcheuse nouvelle que les Autrichiens, au début de la campagne,

avaient eu sur lui des avantages marqués. Il avait d'abord passé l'Adige

et marchait aux ennemis, qui étaient sur le Tagliamento, lorsqu'il fut

attaqué à Sacile, où il éprouva des pertes qui l'obligèrent à se retirer

derrière la Piave.

Les Autrichiens ne purent pas donner beaucoup de suite à leurs succès,

parce qu'ils apprirent presque aussitôt la marche de l'empereur sur

Vienne, et qu'ils furent obligés par ce mouvement d'évacuer toute

l'Italie; en sorte que l'armée d'Italie, sous les ordres du vice-roi,

reprit l'offensive presque aussitôt, et n'eut plus que des succès

pendant tout le reste de la campagne.

On eut beaucoup de peine à réparer les passages de la Salza, mais on

regagna le temps perdu au moyen de ce que l'on eut deux ponts pour la

passer, savoir: celui de la ville que l'on avait raccommodé, et celui de

bateaux que l'on avait jeté. On croyait être retardé à Braunau; mais, à

notre grande satisfaction, les ennemis en avaient détruit les

fortifications depuis la guerre; ainsi nous arrivâmes à Wels, sur la

Traun, sans nous arrêter, et en même temps que l'armée, qui avait passé

par Scharding, et arrivait sur cette même rivière par Lintz. Le point où

elle devait la traverser se nomme Ebersberg; en cet endroit, la rivière

est divisée en une quantité de bras, qui ont obligé de construire un

pont d'une longueur égale à celle des plus larges fleuves, et fort

étroit, et, pour surcroît de contrariété, la rive autrichienne,

c'est-à-dire la droite, était escarpée au point de nous découvrir de

fort loin, même avant d'arriver à l'entrée du pont sur la rive gauche.

En débouchant de Lintz pour s'approcher de la rivière, le maréchal

Masséna avait la tête de la colonne.

L'empereur était resté à Wels, pour voir si l'on parviendrait à forcer

le passage d'Ebersberg; dans le cas contraire, il aurait fait déboucher

par Wels et marcher sur l'Ems (l'Ems coule dans la même direction que la

Traun, à quelques lieues plus loin vers Vienne), mais malheureusement

cela ne devint pas nécessaire: le maréchal Masséna fit forcer le pont

d'Ebersberg, où il se passa un fait d'armes qu'on peut regarder comme

une des plus grandes extravagances de courage dont les histoires

militaires offrent l'exemple.

Il y avait dans le corps d'armée un général Cohorn, descendant du fameux

ingénieur de ce nom, qui, à la tête de sa brigade, passa au pas de

course toute la longueur de ce pont sous le feu de six pièces de canon

placées à l'extrémité et sous une grêle de mitraille et de mousqueterie

qui lui était tirée de plusieurs étages de l'autre rive, et qui devenait

plus meurtrière à mesure qu'il approchait de la rive droite. Il y avait

de quoi reculer d'effroi en voyant la difficulté naturelle; mais rien ne

pouvait intimider cet intrépide général, dont le caractère se raidissait

au danger; il arrive malgré tout à la rive opposée. Les ennemis

n'avaient pas eu le temps de brûler le pont, ils en avaient seulement

ôté quelques solives auprès de la porte de la ville; mais le général

Cohorn pénètre partout, et parvient jusqu'à l'intérieur d'Ebersberg,

repoussant devant lui tout ce qui lui avait disputé le passage du pont.

Les ennemis vont se rallier à quelques centaines de toises dans la

plaine au-delà, et Cohorn, ne consultant que son courage, va les

attaquer, au lieu de rester embusqué dans les haies et jardins dont la

ville était entourée du côté de la campagne, et d'attendre dans cette

position que le maréchal Masséna eût fait passer assez de troupes pour

l'appuyer. Cette témérité lui coûta cher: il fut repoussé et ramené en

déroute jusque sur la porte d'Ebersberg; on n'observait plus de rangs;

chaque soldat allait par le chemin qu'il croyait le plus court; la

compagnie qui était de garde à la porte de la ville imagine de fermer la

porte pour arrêter par-là la déroute et sauver le pont.

Elle fit bien en cela, mais cette opération devint funeste à la brigade

de Cohorn, qui, s'étant enfilée dans un chemin creux fort profond, ne

put pas se servir de sa mousqueterie, et resta ainsi fusillée de la

partie supérieure pendant quelques minutes, jusqu'à ce qu'elle fût

dégagée par les troupes que le maréchal Masséna avait fait passer à

gauche de la ville pour venir prendre à dos celles qui faisaient tant de

mal au général Cohorn. Sans ce mouvement, il était perdu sans ressource.

Les Autrichiens en se retirant canonnèrent les vergers d'Ebersberg, dans

lesquels nos troupes s'établissaient, et mirent ainsi le feu à la ville,

qui fut réduite en cendre jusqu'à la dernière maison; tous les

malheureux blessés qui s'y étaient réfugiés furent brûlés. Nous en

trouvâmes deux ou trois de vivans au milieu de la place, où les flammes

n'avaient pu les atteindre; mais le reste des rues et des maisons

présentait le plus hideux spectacle des maux que souffre l'humanité pour

les querelles des rois, et il n'y a pas d'amour de la gloire qui puisse

justifier un pareil massacre. Pour achever le tableau, il suffira de

dire que l'incendie était à peine achevé que l'on fut obligé de faire

passer les cuirassiers d'abord, puis l'artillerie à travers la ville

pour les porter sur la route de Vienne. Que l'on se figure tous ces

hommes morts, cuits par l'incendie, foulés ensuite aux pieds des

chevaux, et réduits en hachis sous les roues du train d'artillerie. Pour

sortir de la ville par la porte où le général Cohorn avait perdu tant de

monde, on marchait dans un bourbier de chair humaine cuite qui répandait

une odeur infecte. Cela fut au point que pour tout enterrer, on fut

obligé de se servir de pelles comme pour nettoyer un chemin bourbeux.

L'empereur vint voir cet horrible tableau; en le parcourant il nous dit:

«Il faudrait que tous les agitateurs de guerres vissent une pareille

monstruosité; ils sauraient ce que leurs projets coûtent de maux à

l'humanité.»

Cohorn avait avec lui un régiment d'infanterie légère, composé de

Corses, qui avait tenu la tête de la colonne pendant son attaque.

L'empereur passait à côté d'eux et leur parlait en italien pour voir

s'ils n'étaient pas démoralisés par la perte qu'ils avaient éprouvée. Un

d'eux lui répondit: «Oh! il y en a encore pour deux fois.»

Il parla ensuite au général Cohorn avec bonté de son trait de courage,

mais lui fit observer que s'il n'avait pas été aussi emporté et qu'il

eût attendu les troupes qui le suivaient avant d'attaquer, toute cette

perte n'aurait pas eu lieu; néanmoins Cohorn resta dans son esprit

recommandé comme un homme d'une grande valeur.

L'armée se mit en marche de suite, et arriva de bonne heure à Ems. Cette

ville est sur la rive gauche de la rivière de ce nom, laquelle est

encore très-forte, et a un pont en bois que le général Hiller avait

aussi brûlé. Nous fûmes obligés de rester là deux jours pour le

raccommoder et en faire un de bateaux. Après que l'on eût passé la Salza

à Burckhausen, on se contenta du pont sur pilotis qui y était, on

rechargea sur les haquets les pontons autrichiens avec lesquels on avait

fait le pont de bateaux. Ils servirent à en faire un à Ens, ainsi que

quelques bateaux que l'on trouva au bord du Danube, à l'embouchure de

l'Ens, qui n'est pas à une lieue de là.

De cette manière on faisait passer l'armée sur les deux ponts à la fois,

et on réparait ainsi le temps perdu pour la marche à la reconstruction

de tous ces ponts.

De Ens, petite ville à cinq lieues de Lintz, l'empereur alla sans

s'arrêter jusqu'à Moelck; il logea à l'abbaye, et y resta un jour plein,

tant pour donner à toutes les troupes le temps d'arriver, que pour faire

prendre de l'avance à celles qui étaient déjà en avant.

De Moelck il vint jusqu'à Saint-Polten, où il apprit que le corps du

général Hiller avait pris en totalité ou au moins en grande partie le

chemin de Krems. Il s'arrêta à Saint-Polten pour voir ce que devenait le

mouvement, et s'il ne se liait pas avec l'arrivée de l'armée de

l'archiduc Charles, quoiqu'il ne fût guère présumable qu'elle pût être

déjà arrivée à cette hauteur, en ce qu'elle avait plus de chemin à faire

et de très-mauvaises routes.

Ce fut moi que l'empereur envoya pour observer le mouvement sur Krems.

Il m'expédia de Saint-Polten avec une brigade de cuirassiers, une

compagnie d'artillerie à cheval, et un régiment d'infanterie.

Je vins m'établir à Mautern, où j'appris qu'effectivement la veille, les

troupes du général Hiller avaient repassé le Danube, sur le pont qui

était reconstruit à neuf depuis la dernière guerre; mais je fus frappé

en remarquant que le général Hiller ne l'avait pas brûlé, et avait

seulement retiré les madriers de deux arches à notre bord; on avait même

laissé les poutres, de sorte qu'en deux heures de travail, une compagnie

d'ouvriers aurait rétabli le pont d'autant plus aisément que par la

nature du terrain, le feu de la rive gauche l'aurait protégé contre

celui de la rive droite.

Les gens de l'endroit où j'étais, qui avaient été la veille à Krems (à

l'autre bord) me rapportèrent qu'on y attendait dans peu de jours

l'archiduc Charles, et je ne doutai point qu'on ne gardât le pont de

Krems que pour lui faciliter un passage lorsqu'il serait arrivé, et lui

donner par-là les moyens de couvrir Vienne. J'envoyai un de mes

aides-de-camp faire ce rapport à l'empereur, qui était encore à

Saint-Polten. Il me le renvoya de suite avec ordre de brûler le pont et

de revenir le joindre à Vienne.

Je fis tirer quelques coups de canon sur les postes qui étaient à

l'autre bord, et je fis prendre les armes à mes troupes. Les ennemis

crurent que j'allais entreprendre le passage, ils allumèrent eux-mêmes

le pont, qui fut consumé en quelques heures sans qu'il en restât

vestige; il faut croire qu'ils avaient prévu ce cas, et qu'ils avaient

fait des dispositions pour l'incendier.

Après cette opération je remis mes troupes en marche pour Vienne, où

j'arrivai le lendemain.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 4 · 第 13 / 48 题