L'armée prend les armes.--Le prince royal de Bavière.--Distribution des
forces autrichiennes.--Affaire d'Abensberg.--Prise de
Landshut.--Bataille d'Eckmuhl.--Masséna.--Prise de Ratisbonne.--Le
prince Charles réussit à s'échapper.
Selon sa coutume, l'empereur commença sa visite par les bivouacs des
troupes, qui, de la droite à la gauche, l'eurent bientôt vu et reconnu;
en sorte qu'aucun soldat ne doutait plus de la campagne. Il fit de suite
prendre les armes à l'armée bavaroise, et la forma en avant d'Abensberg.
Il n'était escorté et accompagné que d'officiers et de troupes
bavaroises; le prince royal de Bavière était à côté de lui dans ce
moment-là. L'empereur lui frappant sur l'épaule, lui dit: «Eh bien,
prince royal, voilà comme il faut être roi de Bavière, quand ce sera
votre tour, et ces messieurs vous suivront toujours; autrement, si vous
restez chez vous, chacun ira se coucher; alors, adieu l'état et la
gloire.»
Les officiers bavarois qui parlaient français le répétèrent en allemand,
et cela courut parmi les soldats bavarois, qui, comme ceux des autres
nations, jugent bien de la vérité.
Les deux divisions Gudin et Morand étant prêtes, l'empereur en fit pour
le moment un corps d'armée dont il donna le commandement au maréchal
Lannes, qui, la veille ou l'avant-veille, était arrivé de Sarragosse. Il
joignit à ce corps une brigade de chasseurs à cheval avec la division de
cuirassiers du général Saint-Sulpice. Les Bavarois, c'est-à-dire deux
divisions, celle du prince royal et celle du général Deroy, marchèrent
avec le maréchal Lefèvre, à la suite du reste du corps du maréchal
Davout, qui avait encore avec lui les deux divisions Saint-Hilaire et
Friant.
La division bavaroise du général Wrede étant plus à droite, elle suivit
la direction du corps du maréchal Lannes. C'est de ce jour-là que
l'empereur à commencé les manoeuvres qui eurent un si brillant résultat.
Les Autrichiens avaient commencé la campagne avec quatre armées; savoir:
une en Italie, sous l'archiduc Jean; une en Gallicie, sous l'archiduc
Ferdinand; une en Bohême, sous M. de Klenau; la grande armée, sous
l'archiduc Charles, en Bavière, et un petit corps détaché pour appuyer
les insurgés du Tyrol, était commandé par M. de Bellegarde.
La grande armée, sous l'archiduc Charles, avais pris sa ligne
d'opérations par Vienne, Wels, Braunau, et était venue passer l'Iser à
Landshut, d'où elle avait jeté un corps passablement fort sur Abensberg,
puis avait pris la route de Ratisbonne avec toutes ses forces pour y
attaquer le maréchal Davout. À la suite de l'armée de l'archiduc, se
trouvait la réserve de grenadiers, commandée par le prince Jean
Lichtenstein, puis les équipages de ponts, etc., etc. Indépendamment des
troupes régulières, ils avaient levé et armé la landwehr (garde
nationale), ce qui leur donnait un personnel de troupes considérable.
Le mouvement de l'archiduc sur Ratisbonne avait eu pour but de rallier à
lui le corps de Bohême, et au moyen de ce qu'il aurait occupé la ville
qui couvre le pont, tous les événemens de la campagne se seraient passés
autour de cette ville, par l'occupation de laquelle il aurait couvert
Vienne. Pendant que l'archiduc travaillait à l'exécution de cette partie
de son plan d'opérations, l'empereur fit forcer et mener l'épée dans les
reins le corps autrichien qui était venu de Landshut sur Abensberg; on
le culbuta et on le mit dans une déroute complète; la nuit seule empêcha
qu'il ne fût entièrement pris ce jour-là. On recommença le lendemain de
très bonne heure à le poursuivre, et l'on entra pêle-mêle avec lui dans
Landshut. Il voulut en défendre le pont; il s'engagea une fusillade d'un
bord de l'Iser à l'autre, et nous aurions infailliblement vu le pont de
l'Iser brûlé, si le général Mouton, aide-de-camp de l'empereur, ne fût
venu l'enlever de vive force avec un bataillon du 57e régiment.
On prit à Landshut des bagages et des parcs à l'infini, des ponts de
bateaux, en un mot, un matériel immense.
Mais nous y apprîmes que toute la réserve de grenadiers, aux ordres du
prince Jean de Lichtenstein, était partie de Landshut deux jours avant
pour Ratisbonne, en sorte que toute l'armée de l'archiduc Charles se
trouvait réunie et en état d'agir. Comme elle était beaucoup plus forte
que le maréchal Davout, il se trouvait dans un danger imminent.
L'empereur, heureusement, fut rejoint à Landshut par le maréchal
Masséna[11], auquel il avait écrit ces paroles flatteuses: _Activité,
activité, vitesse, je me recommande à vous_. Le maréchal, dont ces mots
avaient stimulé le zèle, avait précipité son mouvement, et était arrivé
sur le champ de bataille comme l'action finissait. Il n'amenait que de
bien jeunes soldats, ainsi que le général Oudinot; mais encore c'était
un assez bon renfort. Ils venaient l'un et l'autre d'Augsbourg.
Les Wurtembergeois arrivèrent aussi. L'empereur passa la journée à
Landshut, ne faisant qu'y questionner tout le monde. Il s'impatientait
de ne pas voir arriver ses secrétaires, ni le matériel de son cabinet.
Il était venu depuis Paris avec une telle rapidité que rien n'avait pu
le suivre. Il vivait comme un soldat, et avait à peine de quoi se
changer. Il n'avait pour chevaux de monture que ceux que le roi de
Bavière lui avait prêtés, les siens étant fort loin en arrière; ils
n'étaient pas même arrivés à Strasbourg.
Son habitude de juger les Autrichiens était si extraordinaire, qu'il
arrivait toujours à point nommé lorsqu'il ordonnait un mouvement contre
eux. Il calcula qu'il n'avait pas de temps à perdre pour manoeuvrer sur
l'archiduc Charles, qui aussitôt qu'il aurait su sa ligne d'opérations
sur Landshut coupée, ne ménagerait rien, soit pour forcer Ratisbonne,
soit pour écraser le maréchal Davout.
En conséquence, il ne laissa qu'un faible corps; il donna le
commandement de ce corps au maréchal Bessières (duc d'Istrie), parce que
la garde, qui venait d'Espagne à marches forcées, devait arriver à
Landshut peu de jours après. Le maréchal Bessières la commandait en chef
en avant de Landshut, pour observer le corps des Autrichiens, commandé
par le général Hiller, qu'on venait de déloger, et il partit avec le
reste de l'armée par la route de Ratisbonne, le lendemain du jour où il
était parti d'Abensberg pour venir à Landshut.
Un peu avant d'arriver à Eckmuhl, distant de cinq lieues de Ratisbonne,
nous trouvâmes les avant-postes de l'aile gauche de l'armée de
l'archiduc Charles, qui était appuyée au bourg d'Eckmuhl même, et dont
tout le front était couvert par une petite rivière que l'on nomme le
Laber.
L'empereur ne prit que le temps de les reconnaître pendant que l'on
formait les troupes à mesure qu'elles arrivaient sur le bord de la
rivière. Dans le même temps, le maréchal Davout se mettait en
communication avec nous en prenant position sur le prolongement de notre
gauche; il y avait trois jours qu'il était dans une horrible situation,
depuis le jour où j'avais été lui porter les ordres de l'empereur, et
qu'il avait dû se séparer des divisions Gudin et Morand. À la vérité, il
avait avec lui le maréchal Lefèvre, avec deux divisions bavaroises,
pouvant être enlevé d'un moment à l'autre.
On ne dépensa pas son temps à manoeuvrer, on attaqua de suite, en
débordant la gauche des ennemis. Ils avaient flanqué le village
d'Eckmuhl de beaucoup d'artillerie; le village lui-même était garni
d'infanterie. On fit passer la rivière par l'infanterie de notre droite,
au moyen d'une quantité de moulins et autres usines, dont le cours d'eau
est bordé, et qui ont presque toutes un moyen de passer d'un bord à
l'autre.
Ce mouvement seul déconcerta l'infanterie qui était dans le village
d'Eckmuhl, et c'est dans ce même instant que l'empereur m'envoya porter
au général Saint-Sulpice l'ordre de former sa division en colonne par
division, et de forcer le passage d'Eckmuhl, de manière à enlever toute
l'artillerie autrichienne qui flanquait le village.
Le général Saint-Sulpice eut pendant deux cents toises à essuyer un feu
de canon qui lui aurait causé un mal effroyable s'il n'avait pas mené sa
cavalerie si rapidement. Son premier escadron eut à souffrir, mais les
autres n'eurent rien; il enleva toute l'artillerie ennemie, et repoussa
sa cavalerie fort loin, sans lui laisser reprendre aucun avantage dans
le reste de la journée. Le général qui commandait sa première brigade,
et qui comme tel se trouvait à la tête de la colonne, était le général
Clément; il aurait dû y être tué mille fois, et ne perdit qu'un bras. Le
colonel du régiment de cuirassiers qui formait la tête de la colonne
était M. de Berkeim.
L'empereur fut fort content de la hardiesse de ce mouvement, qui
facilita le débouquement de toute l'armée par le village d'Eckmuhl. Le
reste de l'après-midi se passa en manoeuvres pour déborder successivement
toutes les positions que les ennemis prenaient en se retirant.
Il n'y avait plus moyen pour les Autrichiens d'éviter une grande
bataille; ce à quoi l'empereur voulait les amener, ou bien à repasser le
Danube s'ils avaient un pont, ce que l'on ignorait encore. On les serra
le plus près que l'on put, et jusqu'à la nuit on les fit charger par
notre cavalerie jusque dans les plaines de Ratisbonne.
Une bataille était inévitable pour le lendemain; nous y comptions
lorsque nous apprîmes par les prisonniers faits dans la journée que la
ville de Ratisbonne s'était rendue depuis deux jours par capitulation,
et que le 65e régiment avait été fait prisonnier et conduit en Bohême.
Cette nouvelle dérangea nos espérances, soit que l'archiduc Charles
livrât bataille, parce qu'alors il aurait avec lui le corps du général
Klenau, soit qu'il ne voulût pas la livrer, parce qu'il avait le pont de
Ratisbonne pour se retirer, et que la ville seulement pouvant être
défendue, elle nous aurait occupés long-temps. Nous nous en approchâmes
tant que nous pûmes, et l'empereur vint mettre son quartier-général ce
soir-là, 22 avril, (onzième jour de son départ de Paris) dans un château
où l'archiduc Charles avait eu le sien toute la journée. Il n'avait même
abandonné le projet d'y passer encore cette nuit que fort tard dans
l'après-midi, car nous soupâmes avec les mets qui avaient été préparés
pour lui et sa suite.
Ce mouvement nous donna à craindre qu'il n'eût adopté le parti de la
retraite. L'empereur, selon sa coutume, ne voulut prendre aucun repos
qu'il ne sût où chaque division de son armée avait pu se placer après la
marche et les travaux de la journée, et il ordonna que l'on se tînt prêt
pour commencer le lendemain à la pointe du jour, si l'ennemi était dans
sa position.
Comme on ne vit pas beaucoup de feux la nuit, on jugea qu'ils étaient en
mouvement, et effectivement le lendemain nous ne trouvâmes plus dans la
plaine que leur cavalerie avec quelques pièces d'artillerie; on se porta
dessus sans les tâter, et après deux charges de cuirassiers on les avait
tellement acculés à la ville que tous leurs canons ne purent y entrer.
Ils les abandonnèrent après en avoir dételé les chevaux, qu'ils
emmenèrent, et fermèrent les portes avec précipitation dans la crainte
que nous ne pénétrassions en ville avec eux.
C'est dans ces deux charges que nous vîmes qu'indépendamment du pont de
Ratisbonne, ils avaient jeté un pont de bateaux au-dessous du pont de
pierre, et c'est par ce pont que se retira toute la cavalerie ennemie.
La ville était encore encombrée de troupes tant à pied qu'à cheval;
aussi fut-elle défendue toute la journée, et l'on fut obligé d'attendre
l'arrivée de nos colonnes d'infanterie pour en commencer l'attaque.
Ainsi que je l'ai dit, Ratisbonne est entourée d'une muraille soutenant
une banquette à sa partie supérieure, et ayant ses portes flanquées de
tours. Les Autrichiens avaient garni les unes et les autres de soldats
d'infanterie, ce qui rendait l'approche de la muraille dangereuse et
empêchait d'enfoncer les portes. On fut obligé d'avoir recours à
l'emploi de l'artillerie. Tout le monde était si fatigué, et l'empereur
entre autres, que chacun s'endormait, et quelqu'ordre qu'on eût pu
donner, il aurait été mal exécuté.
On fit approcher des pièces de douze bavaroises si près, que dans moins
de deux heures elles eurent abattu un pan tout entier de la muraille
d'enceinte de la ville.