CHAPITRE V.

Rappel des Français qui servent à l'étranger.--Motifs de cette

mesure.--Situation de l'armée.--Mesures diverses.--L'empereur passe le

Rhin.--Le garde forestier et sa fille.--Arrivée à l'armée.--Position

critique de Davout.--Berthier.--Mission que je reçois.--Je réussis à

franchir les avant-postes ennemis.--Défense de Ratisbonne.--Le maréchal

Davout fait son mouvement.--Situation dans laquelle se trouve

l'empereur.

Au mois de mars l'empereur fit partir le maréchal Berthier pour aller

réunir sur le Danube les divers contingens des troupes des princes

confédérés. Pour lui, il avait encore quelques affaires qui le

retenaient à Paris.

C'est à cette époque qu'il faisait prendre une mesuré législative pour

obliger tous les Français de naissance, ou ceux qui l'étaient devenus

par la réunion de quelque nouveau territoire, à quitter le service

militaire étranger. L'empereur observait qu'en Prusse, comme en Russie

et en Autriche, la plupart des officiers à talens étaient Français, et

il trouvait inconvenant que, quand la patrie ne repoussait pas un

citoyen, il allât porter chez ses ennemis le fruit de l'éducation qu'il

avait reçue dans les institutions de son pays.

On a beaucoup crié contre cette mesure, qu'il n'a cependant étendue

qu'aux militaires; les négocians ou artisans ont toujours été les

maîtres d'aller où bon leur semblait. Il faisait courir dans tous les

dépôts des régimens pour que l'on en fît partir tous les hommes en état

de faire la campagne, et qu'on les envoyât en poste à Strasbourg. Tout

cela se faisait à peu près comme il l'ordonnait; il partait des hommes

des dépôts; il en arrivait à l'armée; mais déjà l'administration

militaire, tant de l'intérieur que de l'armée, n'avait presque plus de

ces hommes à grandes ressources qui trouvent toujours ce dont ils ont

besoin. On les avait éparpillés en faisant des conquêtes, de sorte que

l'armée éprouva des besoins dans tout ce qui était particulièrement

confié aux soins de ces messieurs. L'empereur fut obligé d'y pourvoir

lui-même, et d'ajouter aux combinaisons du général les embarras du

munitionnaire[5]. Ces choses-là paraissent des misères, mais l'on ne

tarde guère à reconnaître que c'est un point capital.

L'empereur voulait s'étourdir sur les observations qu'on lui en faisait,

et d'ailleurs il n'avait pas de remède à y apporter; il était pris au

dépourvu, et s'il n'avait pas été là lui-même jamais on n'eût tiré une

armée des ressources qu'il avait. Le moment de l'employer arriva

beaucoup plus tôt qu'il n'aurait fallu. Il est nécessaire de dire

d'abord que le seul corps français que nous eussions alors en Allemagne

était celui du maréchal Davout, que l'on avait fait venir du duché de

Varsovie (où il était resté), par la Saxe et les pays neutres et

confédérés, jusque sur les bords du Danube, à Ratisbonne. Les troupes

venant de France formèrent les corps du maréchal Masséna et du général

Oudinot. Les Bavarois donnèrent trois belles divisions; les

Wurtembergeois une très-forte; les Badois de même, et le reste des

troupes des petits princes formèrent une autre division.

Les ordres que l'empereur avait donnés au prince de Neuchâtel, en

l'envoyant à l'armée, étaient ceux-ci:

«Si les ennemis n'entreprennent rien, vous laisserez les troupes dans

leurs positions jusqu'à mon arrivée; mais s'ils commencent les

hostilités, vous réunirez bien vite l'armée derrière le Lech[6].»

Il était dans une pleine sécurité à Paris, lorsqu'il reçut un courrier

du roi de Bavière, qui lui apprenait que les Autrichiens avaient passé

l'Inn (rivière qui sépare l'Autriche de la Bavière), ayant toutefois

publié une déclaration par laquelle ils annonçaient qu'ils entraient en

Bavière, et ayant, je crois, sommé quelques unes de nos troupes qui s'y

trouvaient de se retirer.

L'empereur était tranquille, quoique cette déclaration vînt un peu trop

tôt. Il expédia un courrier à Saint-Pétersbourg pour prévenir qu'il

marchait, et recommandait à son ambassadeur de faire en sorte que son

alliance avec ce pays ne lui fût pas inutile. Il expédia aussi en Italie

pour que l'on se préparât à prendre l'offensive; mais, comme on le

verra, les Autrichiens y prévinrent le vice-roi, qui y commandait notre

armée. Ayant donné ses derniers ordres à Paris, l'empereur partit le 11

avril 1809, et alla sans s'arrêter jusqu'à Strasbourg, où il se fit

rendre quelques comptes, puis il passa le Rhin. Il descendit à Kehl pour

visiter les travaux de fortifications qu'il y faisait exécuter[7], et

recommanda aux ingénieurs beaucoup d'activité. Il alla de là par Rastadt

à Durlach, où il vit le prince et la princesse de Baden, qui y étaient

venus pour lui rendre hommage à son passage. Il ne s'y reposa que deux

heures, et partit pour Stuttgard. Le roi de Wurtemberg envoya à sa

rencontre jusqu'à sa frontière, et le fit accompagner jusqu'à

Louisbourg, résidence d'été, où la cour de Wurtemberg était déjà

établie.

L'empereur ne s'y arrêta qu'une nuit; il venait d'apprendre que le roi

de Bavière, avec toute sa famille, avait été obligée de se retirer de

Munich, et se trouvait à Dillingen, sur le Danube, et que les troupes

bavaroises étaient vers Abensberg, pour se mettre en communication avec

le maréchal Davout, qu'il sut par là être encore à Ratisbonne, car il

l'en croyait parti. Il ne pouvait pas s'expliquer comment ce maréchal

était encore là, ou comment le roi de Bavière avait été obligé de

quitter sa capitale: ces deux idées étaient incohérentes. Cela le

tourmenta, et il partit de suite pour se rendre à l'armée. Le prince de

Neuchâtel avait son quartier-général à Donawert, où l'empereur lui avait

dit de l'établir.

En partant de Louisbourg, nous ne prîmes pas la route qui mène à Ulm,

nous prîmes la même que nous avions suivie en 1805, et nous vînmes

déboucher des montagnes (où le Neker prend sa source) à Dillingen.

L'empereur ne s'était point arrêté depuis Louisbourg. Il soupa ce soir

chez un officier forestier du roi de Wurtemberg, où le grand-maréchal

avait fait préparer un repas. L'empereur aimait à causer avec les

propriétaires de toutes les maisons dans lesquelles on le faisait

descendre. Cet officier forestier était un fort brave homme. L'empereur

lui fit beaucoup de questions sur sa famille, et il apprit qu'il n'avait

qu'une fille en âge d'être mariée, mais qu'il était sans fortune.

L'empereur dota cette demoiselle d'une manière proportionnée à sa

condition, en sorte que ce jour vit luire pour elle l'espérance d'un

avenir heureux, dont elle vouera sans doute la reconnaissance à son

bienfaiteur.

Nous arrivâmes à Dillingen la nuit, et nous descendîmes chez le roi de

Bavière, qui était couché, n'ayant pas été prévenu de l'arrivée de

l'empereur. Il se leva, et ils causèrent une heure ensemble, puis nous

repartîmes à l'instant pour Donawert. Nous y trouvâmes le prince de

Neuchâtel; mais peu après nous vîmes l'empereur dans une colère que nous

ne pouvions pas nous expliquer: il disait à Berthier: «Mais ce que vous

avez fait là me paraît si étrange, que, si vous n'étiez pas mon ami, je

croirais que vous me trahissez; car enfin Davout se trouve en ce moment

plus à la disposition de l'archiduc Charles qu'à la mienne.»

Cela était vrai par le fait; le prince de Neuchâtel avait interprété

l'ordre de l'empereur d'une manière particulière, qui faillit nous

amener un grand désastre tout en commençant la campagne.

On se rappelle que l'empereur lui avait écrit en ces termes: «Si les

ennemis commencent les hostilités, vous rassemblerez l'armée derrière le

Lech.»

Mais ce prince n'avait pas pris pour un commencement d'hostilités le

passage de l'Inn, celui de l'Iser, et l'occupation de la moitié de la

Bavière par les Autrichiens (à la vérité il n'y avait pas eu un coup de

canon de tiré); en sorte qu'il avait laissé le corps du maréchal Davout

à Ratisbonne et les Bavarois à Abensberg.

L'empereur partit de suite pour Neubourg, présageant déjà quelque

fâcheux événement. Il passa par Raïn, où il faisait construire une tête

de pont sur le Lech, et où se rassemblaient les contingens de plusieurs

princes d'Allemagne; il s'y arrêta un moment pour voir en quel état elle

était, et continua jusqu'à Neubourg, où il arriva en même temps que les

divisions de cuirassiers qui étaient aussi restées en Allemagne. Le soir

il reçut du maréchal Lefèvre (auquel il avait donné le commandement des

Bavarois) l'avis que la communication entre lui et le maréchal Davout

était coupée; qu'il venait de lui arriver un officier de hussards avec

un piquet, qui avait laissé le maréchal coupé en arrière de Ratisbonne.

Cet officier voulant venir avec son piquet par le grand chemin, avait

été mené vivement par des chevau-légers autrichiens jusqu'aux portes

d'Abensberg. Ce rapport donna de vives inquiétudes à l'empereur; il

m'envoya chercher et me donna l'ordre suivant: «Lisez ce rapport de

Lefèvre que je viens de recevoir. Il faut, coûte que coûte, que vous me

trouviez un moyen de pénétrer chez le maréchal Davout, que Berthier a

laissé à Ratisbonne: voici ce que je désire qu'il fasse, mais qui est

subordonné à ce qui se passe autour de lui, dont je n'ai pas de

nouvelles assez certaines pour donner un ordre précis. S'il pouvait

garder sa position de Ratisbonne en restant en communication avec moi,

jusqu'à ce que je sois joint par Masséna, Oudinot et les autres troupes

confédérées, ce serait un grand avantage, parce qu'en gardant Ratisbonne

il empêche la réunion du corps autrichien qui est en Bohême (commandé

par le général Klenau[9]) avec l'armée de l'archiduc Charles, et me

donne par là une force double pour battre celui-ci, surtout si, comme je

l'espère, je parviens à lui couper sa retraite sur l'Inn: ce serait là

le mieux. Mais je ne crois pas que Davout puisse m'attendre; il sera

attaqué avant que je puisse aller à son secours: c'est là ce qui

m'occupe. S'il peut garder Ratisbonne, c'est une chose immense pour les

suites de la campagne, mais s'il ne le peut pas, qu'il rompe le pont de

manière à ce que l'on ne puisse pas le raccommoder et qu'il vienne se

mettre en communication avec moi; de cette manière la réunion du général

Klenau à l'archiduc n'aura pas lieu, et nous verrons après; mais qu'il

se garde bien de rien risquer ni d'engager ses troupes avant de m'avoir

rejoint.»

L'empereur était à Neubourg lorsqu'il m'expédia. Je partis de suite et

vins par Ingolstadt joindre le quartier-général du maréchal Lefèvre, où

celui du prince royal de Bavière, qui commandait une division de l'armée

de son père, était établi. Je demandai au maréchal une escorte pour

Ratisbonne, et pour réponse il me mena en avant d'Abensberg et me montra

effectivement les postes autrichiens, qui étaient placés à une portée de

canon d'Abensberg sur le chemin même de Ratisbonne. Néanmoins je

m'arrangeai de telle sorte qu'à l'aide d'une escarmouche que le prince

royal de Bavière fit engager et d'un détachement de cinquante

chevau-légers de son propre régiment qui devaient me servir d'escorte,

je me jetai à gauche dans les bois qui bordent le Danube. J'y laissai

respirer les chevaux un moment, et m'abandonnant à la conduite d'un des

chevau-légers bavarois qui était natif des environs, il me mena

déboucher juste à l'entrée de la plaine qui se trouve au bord du Danube,

entre le bois que nous venions de traverser et le bourg appelé Abbach,

sur la grande route, à deux milles allemands de Ratisbonne.

Avant de sortir du bois j'entendais un tiraillement qui me donnait de

l'inquiétude sur la rencontre que j'allais faire de l'autre côté.

Effectivement un des chevau-légers qui étaient en avant revint me dire

que l'on voyait des piquets de cavalerie qui tiraillaient dans la plaine

en avant d'Abbach. J'y courus, et je vis des troupes opposées les unes

aux autres, sans pouvoir distinguer quelles pouvaient être les nôtres.

J'attendis dans cette incertitude une bonne demi-heure que l'escarmouche

m'apprît quelque chose, et je vis effectivement déboucher d'Abbach des

hussards habillés en blanc. Comme les Autrichiens n'en avaient pas de

vêtus ainsi, je jugeai que ce ne pouvaient être que des hommes de notre

5e régiment, que je savais être au corps du maréchal Davout.

Je courus à eux, et je ne m'étais pas trompé; mais ils ne savaient rien

du maréchal Davout, en sorte que je fus obligé d'aller à Ratisbonne. J'y

trouvai le 65e régiment d'infanterie, commandé par le colonel Coutard,

homme du premier mérite, comme on va en juger.

Il m'apprit que le maréchal Davout était parti le matin avec toute

l'armée sur l'avis d'un mouvement de l'archiduc Charles tendant à le

tourner par sa droite; que l'on avait fait des efforts pour détruire le

pont, mais que c'était une maçonnerie indestructible[10]; qu'il avait

fallu abandonner cette idée, de sorte que le maréchal Davout ayant eu

peur de livrer ce passage au corps autrichien de M. de Klenau qui serait

venu aussitôt l'attaquer, n'avait laissé ce colonel à Ratisbonne avec

son régiment uniquement que pour défendre le pont.

La ville est tout entière sur la rive droite; elle est entourée d'un bon

fossé et d'une muraille à la romaine, mais d'un développement beaucoup

trop étendu pour être défendu par un seul régiment. D'ailleurs, l'armée

manoeuvrant sur la rive droite du Danube, il ne paraissait pas que ce

serait par là qu'il serait forcé.

Ce colonel avait fait des dispositions admirables pour défendre son pont

et pour employer son régiment de la manière la plus avantageuse

possible. Je restai deux heures avec lui pour lui expliquer les

intentions de l'empereur, dont il devenait l'exécuteur, puisque le

maréchal Davout les avait prévenus en ce qui concernait son corps

d'armée. On commençait à entendre le canon au loin dans la campagne; je

me dirigeai sur le bruit, et ne tardai pas à trouver le maréchal Davout

engagé avec son corps d'armée contre toute celle de l'archiduc Charles.

L'affaire se passait à la hauteur d'Abbach, à une lieue sur la droite du

chemin, en allant d'Abbach à Ratisbonne; je crois que le village

s'appelle Tanereberg. Je le joignis sur le champ de bataille, au moment

où il remportait un avantage, et je lui appris l'arrivée de l'empereur à

l'armée, en lui faisant connaître ce dont il m'avait chargé pour lui; il

avait déjà manoeuvré comme s'il en avait été informé. À la vérité, ne

sachant pas l'arrivée de l'empereur, il ne comptait pas faire de

mouvement par sa droite; il projetait au contraire ne pas trop

s'éloigner de Ratisbonne, tant pour porter secours aux troupes qu'il y

avait laissées que pour empêcher la jonction du général Klenau avec

l'archiduc Charles.

Mais l'empereur voulait tirer encore un parti de plus de ce même corps

d'armée; en conséquence, le maréchal Davout fit de suite ses

dispositions. Il envoya d'abord des cartouches d'infanterie au régiment

qui était dans Ratisbonne. Malheureusement la route était déjà

interceptée, et ces munitions furent prises. Ce petit accident, qui ne

semble qu'une bagatelle, eut des conséquences bien malheureuses, comme

on va le voir.

Le maréchal Davout fit marcher son armée par son flanc droit, ayant en

tête les deux divisions Morand et Gudin, avec une division de

cuirassiers, et vint le soir de ce même jour se mettre en communication

avec les Bavarois, en prenant position à portée de canon d'Abensberg.

J'étais revenu avec mon détachement de chevau-légers bavarois, par le

même chemin que j'avais pris le matin, et du quartier du maréchal

Lefèvre je vins la nuit trouver l'empereur à Ingolstadt. Il était couché

sur un banc de bois, les pieds près d'un poêle dans lequel il y avait du

feu, et la tête sur un havre-sac de soldat, ayant une carte de

géographie étendue à côté de lui. Le maréchal Duroc seul était dans la

même pièce que lui.

L'empereur attendait avec impatience des nouvelles du maréchal Davout.

Il avait reçu toutes sortes de rapports sur la canonnade que l'on avait

entendue toute la matinée, et ne croyait pas que j'aurais pu parvenir

jusque là.

Il commença d'abord par me gronder d'avoir entrepris, à ce qu'il disait,

cette extravagance; mais bref il fut bien aise d'avoir des nouvelles du

maréchal Davout, tellement que j'avais à peine achevé de lui dire ce que

j'avais vu, qu'il monta à cheval et partit au galop à travers toutes les

troupes confédérées, et arriva lui-même à Abensberg.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 4 · 第 11 / 48 题