Il était cependant bien cruel d'être obligé de se rendre à d'aussi
tristes pensées, après avoir eu son ennemi à sa discrétion en 1807, et
ne lui avoir imposé de condition que celle de devenir son ami. Que l'on
se rappelle tout ce que l'empereur pouvait faire au lieu de conclure la
paix à Tilsitt; on va voir tout ce qui lui en a coûté pour avoir été
généreux envers ses ennemis. La Russie avait une armée occupée en
Finlande contre les Suédois; mais les Suédois ne menaçaient point
Pétersbourg. Elle avait une autre armée en Moldavie contre les Turcs:
ceux-ci étaient aussi bien éloignés de prendre l'offensive, et, même en
supposant qu'ils eussent pu la prendre, les armées turques ne peuvent
jamais être dangereuses pour une armée européenne lorsqu'elles ont de
longues marches à faire. Malgré tout cela la Russie devait encore faire
plus qu'elle n'a fait pour remplir son alliance avec nous. Elle pouvait
bien lever du monde; elle a su le faire toutes les fois que cela lui est
devenu nécessaire. Des démonstrations seules eussent suffi pour arrêter
les Autrichiens et nous donner le temps d'avancer prodigieusement les
affaires d'Espagne. Mais il fallut y renoncer; l'empereur donna pour
instruction dans ce pays de faire le siége de Sarragosse et des places
de Catalogne, de pacifier la Castille, mais de ne pas pénétrer dans le
sud au-delà de la Manche. Il reçut à la fin de février la nouvelle de la
reddition de Sarragosse après une défense dont l'histoire offre peu
d'exemples. Il ne se passait pas un jour qu'il ne fit quelques créations
nouvelles pour augmenter l'armée qu'il devait emmener en Allemagne et
qui n'existait encore que sur le papier.