Réception du corps diplomatique.--Paroles de l'empereur à M. de
Metternich.--Protestations de la cour de Saint-Pétersbourg.--Degré de
confiance qu'y ajoute l'empereur.--Préparatifs de guerre.--Opinion
publique.
Cette déclaration de l'Autriche venait de paraître depuis très-peu de
temps, lorsqu'arriva un des jours d'étiquette où l'empereur était dans
la coutume de recevoir le corps diplomatique.
Toutes les personnes qui le composaient avaient l'habitude de se former
en cercle dans la salle du trône, dans laquelle elles entraient selon
leur date de résidence à Paris (usage adopté entre les envoyés des
grandes puissances), et l'empereur commençait par sa droite à en faire
le tour, en causant successivement avec chacun des ambassadeurs,
ministres, envoyés, etc. Ce jour-là, en arrivant à M. de Metternich, il
s'arrêta, et comme l'on s'attendait à quelque scène, d'après la
connaissance que tout le monde avait de la déclaration du gouvernement
autrichien, il régna un silence profond lorsqu'on vit l'empereur en face
de M. de Metternich. Après le compliment d'usage, il lui dit: «Eh bien!
voilà du nouveau à Vienne; qu'est-ce que cela signifie? est-on piqué de
la tarentule? qui est-ce qui vous menace? à qui en voulez-vous?
voulez-vous encore mettre le monde en combustion? Comment! lorsque
j'avais mon armée en Allemagne, vous ne trouviez pas votre existence
menacée, et c'est à présent, qu'elle est en Espagne, que vous la trouvez
compromise! Voilà un étrange raisonnement. Que va-t-il résulter de cela?
c'est que je vais armer, puisque vous armez; car enfin je dois craindre,
et je suis payé pour être prudent.»
M. de Metternich protestait que sa cour n'avait aucun projet semblable,
que ce n'étaient que des précautions que l'on prenait dans une
circonstance où la situation de l'Europe paraissait le commander, mais
que cela ne couvrait aucun autre projet.
L'empereur répliqua: «Mais où avez-vous pris ces inquiétudes? Si c'est
vous, monsieur, qui les avez communiquées à votre cour, parlez, je vais
vous donner moi-même toutes les explications dont vous aurez besoin pour
la rassurer. Vous voyez qu'en voulant porter votre cour à affermir sa
sécurité, vous avez troublé la mienne, et en même temps celle de
beaucoup d'autres.»
M. de Metternich se défendait, et il lui tardait de voir rompre cet
entretien, lorsque l'empereur lui dit: «Monsieur, j'ai toujours été dupe
dans toutes mes transactions avec votre cour; il faut parler net, elle
fait trop de bruit pour la continuation de la paix et trop peu pour la
guerre.»
Il passa ensuite à un autre ambassadeur, et acheva ainsi l'audience, à
la suite de laquelle il y eut assurément plus d'un courrier expédié.
Celui de M. de Metternich à sa cour fut sans doute pressant, car
l'Autriche rassemblait déjà ses armées, tandis que l'empereur n'avait
pas encore les premiers élémens de la sienne à sa disposition. On appela
sur-le-champ une conscription; on l'habilla à la hâte, et on la fit
partir en voiture. La garde, qui était encore à Burgos en Espagne, eut
ordre de se rendre en Allemagne.
Jamais l'empereur n'avait été pris si fort au dépourvu. Il ne revenait
pas de cette guerre; il nous disait: «Il faut qu'il y ait quelques
projets que je n'aperçois pas, car il y a de la folie à me faire la
guerre. Ils me croient mort, nous allons voir comment cela ira cette
fois-ci. Et puis ils diront que c'est moi qui ne peux rester en repos;
que j'ai de l'ambition, lorsque ce sont leurs bêtises qui me forcent
d'en avoir. Au reste, il n'est pas possible qu'ils aient songé à me
faire la guerre seuls; j'attends un courrier de Russie: si les choses y
vont comme j'ai lieu de l'espérer, je la leur donnerai belle.»
Ce courrier attendu de Russie ne tarda pas à arriver; il apportait la
réponse aux dépêches dont l'officier d'ordonnance qui avait été expédié
de Valladolid était chargé. Alexandre renouvelait l'assurance de ses
sentimens, apprenait succinctement à l'empereur Napoléon ce qui avait eu
lieu entre lui et l'Autriche au sujet des projets de cette dernière
puissance. Notre ambassadeur, M. de Caulaincourt, écrivait d'une manière
plus positive encore. Il racontait que l'Autriche avait envoyé M. le
prince Schwartzemberg[1] à Saint-Pétersbourg pour solliciter une
alliance et faire entrer la Russie dans un nouveau projet de guerre
contre la France, mais que l'empereur Alexandre avait rejeté toutes ces
propositions, et se montrait ferme dans la résolution qu'il avait prise
de rester dans les sentimens qu'il avait manifestés à l'empereur
Napoléon. Bien plus, il déclarait qu'il ne resterait pas indifférent à
l'agression à laquelle son allié pourrait être exposé par suite du refus
qu'il exprimait à l'ambassadeur d'Autriche. M. de Caulaincourt était
fort rassurant: ce qu'il voyait, comme ce qu'on lui disait, lui
inspirait une sécurité parfaite. Le colonel Boutourlin nous a appris
plus tard combien tout cela était cependant peu sincère. «L'empereur
Alexandre, nous dit-il, ne pouvait méconnaître l'esprit des dispositions
du traité de Tilsit; mais les circonstances malheureuses où se trouvait
l'Europe à l'époque où il l'avait souscrit, lui avaient prescrit
d'éloigner à tout prix la guerre. Il s'agissait surtout de gagner le
temps nécessaire pour se préparer à soutenir convenablement la lutte que
l'on savait bien être dans le cas de se renouveler un jour.» Voilà dans
quelles dispositions Alexandre avait traité, la bonne foi avec laquelle
il avait posé les armes. Sa conduite ne fut pas plus franche dans
l'alliance qu'elle ne l'avait été dans la négociation, et s'il ne viola
pas, presque au sortir d'Erfurth, les engagemens qu'il avait pris, s'il
ne fit pas cause commune avec l'Autriche, ce fut par suite de
l'impossibilité où l'avait mis la dispersion de ses armées, occupées
contre la Suède et la Turquie, de soutenir efficacement cette
puissance[2]. Mais l'enthousiasme qu'il avait affecté durait encore. On
était bien loin d'exagérer la profonde duplicité que nous a révélée
Boutourlin. Il est vrai cependant qu'il y a une règle naturelle où tout
se mesure, et qui est comme la pierre de touche à laquelle on reconnaît
les fausses monnaies: cette règle, que l'ambassadeur n'eût pas dû
méconnaître, est le bon sens et la droiture.
Il y avait à peine quatre mois que l'entrevue d'Erfurth avait eu lieu:
on ne pouvait avoir oublié tout ce qui y avait été dit. Or, que nous
fallait-il pour nous donner le temps de finir, si ce n'était de
maintenir la paix en Allemagne? Qui est-ce qui le pouvait, ou du
souverain qui venait d'en retirer son armée, ou de celui qui y avait
tout le poids de sa puissance physique et morale? surtout quand cette
même puissance avait suffi en 1805 pour décider l'Autriche à une guerre
à laquelle elle a déclaré qu'elle n'avait pas pensé auparavant. Était-ce
une chose déraisonnable de supposer que cette puissance (la Russie),
réunie d'intention et d'efforts avec la France, empêcherait l'Autriche
d'entrer seule en campagne, lorsque cette même Autriche avait eu besoin,
quatre ans auparavant, d'être stimulée par la Russie pour entrer dans la
coalition contre la France? Ce serait choquer le bon sens que de vouloir
persuader que les Autrichiens eussent osé commencer la guerre, si les
Russes leur avaient déclaré positivement qu'ils entreraient aussitôt en
campagne avec nous, ou qu'ils eussent même paru disposés à le faire. Si
donc les Autrichiens ont commencé, c'est qu'ils ont été assurés au moins
d'une neutralité armée, semblable à celle qu'eux-mêmes avaient observée
après la bataille d'Eylau. Voilà ce qu'il était si important à
l'empereur de savoir, et ce qu'il ne sut que trop tard par l'expérience
des faits.
Ce qui commença à donner de l'inquiétude, c'est que l'on apprit que dans
le conseil de guerre qui fut tenu à Vienne au retour du prince
Schwartzemberg de Saint-Pétersbourg, la guerre fut résolue, malgré les
objections du général Meyer, membre de ce conseil, qui déclara net que
faire la guerre à la France sans le concours de la Russie était une
folie. L'opinion du général Meyer était de quelque poids à cette
époque-là, et pour que l'on ne s'y rendît pas, il fallait que l'on eût
quelques espérances dont on n'avait pas entretenu le conseil.
L'empereur se flattait toujours, d'après ce que lui avait mandé M. de
Caulaincourt, que la Russie ne s'en tiendrait pas à observer la
neutralité, et que ses menaces seraient suivies de quelques effets qui
retiendraient l'Autriche. Mais il fut désabusé en apprenant par son
ambassadeur à Vienne, ce qui s'était passé au retour du prince
Schwartzemberg. Il prit bien vite son parti, c'est-à-dire la résolution
de ne compter que sur lui; et tout ce qui lui avait été promis à Tilsitt
et à Erfurth se réduisit de la part de la Russie, à faire paisiblement
ses affaires avec ses ennemis, et à nous laisser le soin de nous
arranger avec les nôtres, supposant sans doute que c'était nous faire
une grande grâce que de ne pas se joindre à eux. Je n'ai jamais vu
l'empereur aussi calme qu'en apprenant ces détails. Il disait: «Nous
allons voir si la Russie est une puissance, et si elle marchera pour moi
comme elle a marché pour les Autrichiens en 1805. Je suis son allié; on
m'attaque; je réclame son secours; nous verrons comment je serai
secouru.»
Il se plaignait de la manière dont il était servi, et il avait bien
quelque raison; mais il n'y avait pas de temps à perdre pour se mettre
en mesure; il demanda au plus vite les contingens des souverains et
princes confédérés; ces troupes devaient former la majeure partie de son
armée. Il donna ses ordres en Italie, en même temps prépara en France
tout ce qui devait précéder et s'exécuter après son départ.
Cette levée de boucliers de la part de l'Autriche fut un coup
d'assommoir pour l'opinion publique. On se voyait de nouveau dans des
guerres interminables, et comme la session du corps-législatif était
terminée, on ne put se servir de ce moyen pour éclairer les esprits sur
cet événement et calmer les inquiétudes que causait cette guerre
inattendue. Lorsque l'opinion en France n'est point dirigée, elle
divague et devient le jouet des intrigues qui la font servir à quelques
projets. C'est ce qui arriva dans ce cas-ci. Faute d'avoir fait
connaître la conduite de l'Autriche, la malveillance lui donna tous les
honneurs de cette nouvelle guerre, dont on eut soin de rattacher la
cause à l'entreprise sur l'Espagne.
L'ambassadeur d'Autriche, qui était resté à Paris, d'où il servait
très-bien les projets de sa cour, eut grand soin de profiter d'une
disposition d'opinion qui lui était si favorable, en se servant des
moyens dont j'ai parlé plus haut pour faire croire que l'Autriche ne se
dévouait que pour la cause de l'Espagne, qui était celle de toutes les
puissances. Il l'avait tellement dit qu'il le faisait répéter par le
ministre de la police lui-même, dont il avait fait sa dupe. Il m'a été
rapporté au ministère de la police même, des choses extraordinaires à
cette occasion, et qui m'ont, avec plusieurs autres, démontré que M.
Fouché n'avait jamais persuadé que des hommes connus pour être crédules,
et qu'il avait toujours été dupé par tous ceux un peu clairvoyans qu'il
avait cru jouer. Il fit à l'empereur un tort notable cette année en
laissant établir cette opinion qui n'avait d'autre but que de le
dépopulariser, lorsqu'au contraire il aurait dû lutter contre elle,
l'éclairer, ou au moins en combattre les effets.
Cela lui aurait été d'autant moins difficile que la guerre que
commençait l'Autriche n'avait pas pour motif l'entreprise de la France
sur l'Espagne; mais au contraire c'était dans cette entreprise, où elle
savait toute l'armée française engagée, qu'elle puisait l'espérance des
succès qu'elle se flattait d'obtenir, et au moyen desquels elle aurait
justifié son agression.
Il est au moins juste d'observer que, quoi que l'on eût pu dire ou
faire, on n'eût pas calmé les esprits, ni ramené cette faveur d'opinion
dont l'empereur jouissait après le traité de Tilsitt. On avait obtenu à
cette époque une paix qui avait coûté tant de sacrifices, que l'on ne
put s'accoutumer à l'idée de voir évanouir si promptement toutes les
espérances qui s'y étaient déjà rattachées. On n'avait plus la guerre
qu'avec l'Angleterre, et on ne pouvait pas comprendre qu'il fallût
passer par Madrid pour arriver aussi à faire une paix avec ce pays-là.
On ignorait que l'affaire d'Espagne avait, par un concours particulier
d'événemens, pris une autre tournure que celle qu'on voulait lui donner
d'abord, si les choses avaient été conduites comme elles devaient
l'être, et l'on ne pardonnait pas qu'un projet médité et préparé eût eu
pour résultat de remettre en question tout ce qui semblait devoir être
immuablement fixé après le traité de Tilsitt.
Si l'on avait été heureux tout aurait été trouvé le mieux du monde; on
ne le fut pas, et tout fut blâmé. Je ne répéterai pas ici tout ce qui
fut dit à ce sujet. La plupart des personnes qui parlaient d'affaires en
déraisonnaient. Il suffira de dire qu'après le traité de Tilsitt nous
n'avions plus de paix à conclure qu'avec l'Angleterre, et que dix-huit
mois après nous avions de plus la guerre avec l'Espagne et l'Autriche,
ce qui, pour la politique anglaise, était la même chose que si nous
avions continué à l'avoir avec la Russie et la Prusse; et, tout bien
considéré, cette situation était plus désavantageuse pour nous que si
nous eussions continué la guerre au lieu de faire la paix à Tilsitt,
parce que nos deux adversaires alors étaient épuisés, tandis que les
deux nouveaux étaient en très-bon état, frais et dispos. En effet,
c'était la même chose pour le peuple en France, c'est-à-dire que c'était
encore des conscriptions et autres charges publiques, qui étaient
toujours mises en contraste avec les prospérités et les accroissemens
des autres intérêts nationaux, qui étaient si encourageans. Il y avait
mille bons raisonnemens à faire pour entretenir l'esprit national,
l'empêcher de se détériorer et de s'abandonner au découragement comme
cela arriva.
Il n'y avait qu'à rapporter les choses comme elles s'étaient passées; on
ne pouvait rien y perdre, et peut-être au contraire y eût-on gagné; mais
en s'entêtant à garder le silence, on laissa le champ libre à la
malveillance, qui, petit à petit, détacha de l'empereur l'intérêt
national. Il ne s'abusait pas; il voyait bien la différence de sa
situation présente d'avec celle de Tilsitt, et il aurait bien voulu en
être encore à ce point-là; mais tout cela était indépendant de lui, et
il ne dut songer qu'à ne pas être victime de ses ennemis ni de la
confiance qu'il avait mise en des alliés, sur l'attachement desquels il
avait compté jusqu'alors. Il avait besoin d'être rassuré sur ce dernier
point. Il semblait qu'un sentiment secret lui disait qu'il ne devait pas
beaucoup en espérer. Cependant il s'arrêtait avec plaisir à l'idée que
cette circonstance allait resserrer l'alliance entre lui et l'empereur
de Russie.
Un jour que j'avais l'honneur d'être dans sa voiture seul avec lui, il
me dit: «Il paraît que cela va bien en Russie[3]; ils font marcher
cinquante mille hommes en Pologne pour m'appuyer; c'est quelque chose,
mais je comptais sur davantage.»--Je lui répondis: «Ainsi la Russie fait
pour nous à peu près ce que fit la Bavière. Certes ce ne sont pas ses
cinquante mille hommes qui empêcheraient les Autrichiens de
commencer[4]; il y a plus, dis-je, c'est que je crois que, s'ils ne
donnent que ce nombre-là, cette armée n'agira pas, et je ne serais pas
étonné que cela fût convenu d'avance parce que cela est trop ridicule,
lorsqu'ils ont mis en 1805 plus de deux cent mille hommes contre nous.»