CHAPITRE IV.

Réception du corps diplomatique.--Paroles de l'empereur à M. de

Metternich.--Protestations de la cour de Saint-Pétersbourg.--Degré de

confiance qu'y ajoute l'empereur.--Préparatifs de guerre.--Opinion

publique.

Cette déclaration de l'Autriche venait de paraître depuis très-peu de

temps, lorsqu'arriva un des jours d'étiquette où l'empereur était dans

la coutume de recevoir le corps diplomatique.

Toutes les personnes qui le composaient avaient l'habitude de se former

en cercle dans la salle du trône, dans laquelle elles entraient selon

leur date de résidence à Paris (usage adopté entre les envoyés des

grandes puissances), et l'empereur commençait par sa droite à en faire

le tour, en causant successivement avec chacun des ambassadeurs,

ministres, envoyés, etc. Ce jour-là, en arrivant à M. de Metternich, il

s'arrêta, et comme l'on s'attendait à quelque scène, d'après la

connaissance que tout le monde avait de la déclaration du gouvernement

autrichien, il régna un silence profond lorsqu'on vit l'empereur en face

de M. de Metternich. Après le compliment d'usage, il lui dit: «Eh bien!

voilà du nouveau à Vienne; qu'est-ce que cela signifie? est-on piqué de

la tarentule? qui est-ce qui vous menace? à qui en voulez-vous?

voulez-vous encore mettre le monde en combustion? Comment! lorsque

j'avais mon armée en Allemagne, vous ne trouviez pas votre existence

menacée, et c'est à présent, qu'elle est en Espagne, que vous la trouvez

compromise! Voilà un étrange raisonnement. Que va-t-il résulter de cela?

c'est que je vais armer, puisque vous armez; car enfin je dois craindre,

et je suis payé pour être prudent.»

M. de Metternich protestait que sa cour n'avait aucun projet semblable,

que ce n'étaient que des précautions que l'on prenait dans une

circonstance où la situation de l'Europe paraissait le commander, mais

que cela ne couvrait aucun autre projet.

L'empereur répliqua: «Mais où avez-vous pris ces inquiétudes? Si c'est

vous, monsieur, qui les avez communiquées à votre cour, parlez, je vais

vous donner moi-même toutes les explications dont vous aurez besoin pour

la rassurer. Vous voyez qu'en voulant porter votre cour à affermir sa

sécurité, vous avez troublé la mienne, et en même temps celle de

beaucoup d'autres.»

M. de Metternich se défendait, et il lui tardait de voir rompre cet

entretien, lorsque l'empereur lui dit: «Monsieur, j'ai toujours été dupe

dans toutes mes transactions avec votre cour; il faut parler net, elle

fait trop de bruit pour la continuation de la paix et trop peu pour la

guerre.»

Il passa ensuite à un autre ambassadeur, et acheva ainsi l'audience, à

la suite de laquelle il y eut assurément plus d'un courrier expédié.

Celui de M. de Metternich à sa cour fut sans doute pressant, car

l'Autriche rassemblait déjà ses armées, tandis que l'empereur n'avait

pas encore les premiers élémens de la sienne à sa disposition. On appela

sur-le-champ une conscription; on l'habilla à la hâte, et on la fit

partir en voiture. La garde, qui était encore à Burgos en Espagne, eut

ordre de se rendre en Allemagne.

Jamais l'empereur n'avait été pris si fort au dépourvu. Il ne revenait

pas de cette guerre; il nous disait: «Il faut qu'il y ait quelques

projets que je n'aperçois pas, car il y a de la folie à me faire la

guerre. Ils me croient mort, nous allons voir comment cela ira cette

fois-ci. Et puis ils diront que c'est moi qui ne peux rester en repos;

que j'ai de l'ambition, lorsque ce sont leurs bêtises qui me forcent

d'en avoir. Au reste, il n'est pas possible qu'ils aient songé à me

faire la guerre seuls; j'attends un courrier de Russie: si les choses y

vont comme j'ai lieu de l'espérer, je la leur donnerai belle.»

Ce courrier attendu de Russie ne tarda pas à arriver; il apportait la

réponse aux dépêches dont l'officier d'ordonnance qui avait été expédié

de Valladolid était chargé. Alexandre renouvelait l'assurance de ses

sentimens, apprenait succinctement à l'empereur Napoléon ce qui avait eu

lieu entre lui et l'Autriche au sujet des projets de cette dernière

puissance. Notre ambassadeur, M. de Caulaincourt, écrivait d'une manière

plus positive encore. Il racontait que l'Autriche avait envoyé M. le

prince Schwartzemberg[1] à Saint-Pétersbourg pour solliciter une

alliance et faire entrer la Russie dans un nouveau projet de guerre

contre la France, mais que l'empereur Alexandre avait rejeté toutes ces

propositions, et se montrait ferme dans la résolution qu'il avait prise

de rester dans les sentimens qu'il avait manifestés à l'empereur

Napoléon. Bien plus, il déclarait qu'il ne resterait pas indifférent à

l'agression à laquelle son allié pourrait être exposé par suite du refus

qu'il exprimait à l'ambassadeur d'Autriche. M. de Caulaincourt était

fort rassurant: ce qu'il voyait, comme ce qu'on lui disait, lui

inspirait une sécurité parfaite. Le colonel Boutourlin nous a appris

plus tard combien tout cela était cependant peu sincère. «L'empereur

Alexandre, nous dit-il, ne pouvait méconnaître l'esprit des dispositions

du traité de Tilsit; mais les circonstances malheureuses où se trouvait

l'Europe à l'époque où il l'avait souscrit, lui avaient prescrit

d'éloigner à tout prix la guerre. Il s'agissait surtout de gagner le

temps nécessaire pour se préparer à soutenir convenablement la lutte que

l'on savait bien être dans le cas de se renouveler un jour.» Voilà dans

quelles dispositions Alexandre avait traité, la bonne foi avec laquelle

il avait posé les armes. Sa conduite ne fut pas plus franche dans

l'alliance qu'elle ne l'avait été dans la négociation, et s'il ne viola

pas, presque au sortir d'Erfurth, les engagemens qu'il avait pris, s'il

ne fit pas cause commune avec l'Autriche, ce fut par suite de

l'impossibilité où l'avait mis la dispersion de ses armées, occupées

contre la Suède et la Turquie, de soutenir efficacement cette

puissance[2]. Mais l'enthousiasme qu'il avait affecté durait encore. On

était bien loin d'exagérer la profonde duplicité que nous a révélée

Boutourlin. Il est vrai cependant qu'il y a une règle naturelle où tout

se mesure, et qui est comme la pierre de touche à laquelle on reconnaît

les fausses monnaies: cette règle, que l'ambassadeur n'eût pas dû

méconnaître, est le bon sens et la droiture.

Il y avait à peine quatre mois que l'entrevue d'Erfurth avait eu lieu:

on ne pouvait avoir oublié tout ce qui y avait été dit. Or, que nous

fallait-il pour nous donner le temps de finir, si ce n'était de

maintenir la paix en Allemagne? Qui est-ce qui le pouvait, ou du

souverain qui venait d'en retirer son armée, ou de celui qui y avait

tout le poids de sa puissance physique et morale? surtout quand cette

même puissance avait suffi en 1805 pour décider l'Autriche à une guerre

à laquelle elle a déclaré qu'elle n'avait pas pensé auparavant. Était-ce

une chose déraisonnable de supposer que cette puissance (la Russie),

réunie d'intention et d'efforts avec la France, empêcherait l'Autriche

d'entrer seule en campagne, lorsque cette même Autriche avait eu besoin,

quatre ans auparavant, d'être stimulée par la Russie pour entrer dans la

coalition contre la France? Ce serait choquer le bon sens que de vouloir

persuader que les Autrichiens eussent osé commencer la guerre, si les

Russes leur avaient déclaré positivement qu'ils entreraient aussitôt en

campagne avec nous, ou qu'ils eussent même paru disposés à le faire. Si

donc les Autrichiens ont commencé, c'est qu'ils ont été assurés au moins

d'une neutralité armée, semblable à celle qu'eux-mêmes avaient observée

après la bataille d'Eylau. Voilà ce qu'il était si important à

l'empereur de savoir, et ce qu'il ne sut que trop tard par l'expérience

des faits.

Ce qui commença à donner de l'inquiétude, c'est que l'on apprit que dans

le conseil de guerre qui fut tenu à Vienne au retour du prince

Schwartzemberg de Saint-Pétersbourg, la guerre fut résolue, malgré les

objections du général Meyer, membre de ce conseil, qui déclara net que

faire la guerre à la France sans le concours de la Russie était une

folie. L'opinion du général Meyer était de quelque poids à cette

époque-là, et pour que l'on ne s'y rendît pas, il fallait que l'on eût

quelques espérances dont on n'avait pas entretenu le conseil.

L'empereur se flattait toujours, d'après ce que lui avait mandé M. de

Caulaincourt, que la Russie ne s'en tiendrait pas à observer la

neutralité, et que ses menaces seraient suivies de quelques effets qui

retiendraient l'Autriche. Mais il fut désabusé en apprenant par son

ambassadeur à Vienne, ce qui s'était passé au retour du prince

Schwartzemberg. Il prit bien vite son parti, c'est-à-dire la résolution

de ne compter que sur lui; et tout ce qui lui avait été promis à Tilsitt

et à Erfurth se réduisit de la part de la Russie, à faire paisiblement

ses affaires avec ses ennemis, et à nous laisser le soin de nous

arranger avec les nôtres, supposant sans doute que c'était nous faire

une grande grâce que de ne pas se joindre à eux. Je n'ai jamais vu

l'empereur aussi calme qu'en apprenant ces détails. Il disait: «Nous

allons voir si la Russie est une puissance, et si elle marchera pour moi

comme elle a marché pour les Autrichiens en 1805. Je suis son allié; on

m'attaque; je réclame son secours; nous verrons comment je serai

secouru.»

Il se plaignait de la manière dont il était servi, et il avait bien

quelque raison; mais il n'y avait pas de temps à perdre pour se mettre

en mesure; il demanda au plus vite les contingens des souverains et

princes confédérés; ces troupes devaient former la majeure partie de son

armée. Il donna ses ordres en Italie, en même temps prépara en France

tout ce qui devait précéder et s'exécuter après son départ.

Cette levée de boucliers de la part de l'Autriche fut un coup

d'assommoir pour l'opinion publique. On se voyait de nouveau dans des

guerres interminables, et comme la session du corps-législatif était

terminée, on ne put se servir de ce moyen pour éclairer les esprits sur

cet événement et calmer les inquiétudes que causait cette guerre

inattendue. Lorsque l'opinion en France n'est point dirigée, elle

divague et devient le jouet des intrigues qui la font servir à quelques

projets. C'est ce qui arriva dans ce cas-ci. Faute d'avoir fait

connaître la conduite de l'Autriche, la malveillance lui donna tous les

honneurs de cette nouvelle guerre, dont on eut soin de rattacher la

cause à l'entreprise sur l'Espagne.

L'ambassadeur d'Autriche, qui était resté à Paris, d'où il servait

très-bien les projets de sa cour, eut grand soin de profiter d'une

disposition d'opinion qui lui était si favorable, en se servant des

moyens dont j'ai parlé plus haut pour faire croire que l'Autriche ne se

dévouait que pour la cause de l'Espagne, qui était celle de toutes les

puissances. Il l'avait tellement dit qu'il le faisait répéter par le

ministre de la police lui-même, dont il avait fait sa dupe. Il m'a été

rapporté au ministère de la police même, des choses extraordinaires à

cette occasion, et qui m'ont, avec plusieurs autres, démontré que M.

Fouché n'avait jamais persuadé que des hommes connus pour être crédules,

et qu'il avait toujours été dupé par tous ceux un peu clairvoyans qu'il

avait cru jouer. Il fit à l'empereur un tort notable cette année en

laissant établir cette opinion qui n'avait d'autre but que de le

dépopulariser, lorsqu'au contraire il aurait dû lutter contre elle,

l'éclairer, ou au moins en combattre les effets.

Cela lui aurait été d'autant moins difficile que la guerre que

commençait l'Autriche n'avait pas pour motif l'entreprise de la France

sur l'Espagne; mais au contraire c'était dans cette entreprise, où elle

savait toute l'armée française engagée, qu'elle puisait l'espérance des

succès qu'elle se flattait d'obtenir, et au moyen desquels elle aurait

justifié son agression.

Il est au moins juste d'observer que, quoi que l'on eût pu dire ou

faire, on n'eût pas calmé les esprits, ni ramené cette faveur d'opinion

dont l'empereur jouissait après le traité de Tilsitt. On avait obtenu à

cette époque une paix qui avait coûté tant de sacrifices, que l'on ne

put s'accoutumer à l'idée de voir évanouir si promptement toutes les

espérances qui s'y étaient déjà rattachées. On n'avait plus la guerre

qu'avec l'Angleterre, et on ne pouvait pas comprendre qu'il fallût

passer par Madrid pour arriver aussi à faire une paix avec ce pays-là.

On ignorait que l'affaire d'Espagne avait, par un concours particulier

d'événemens, pris une autre tournure que celle qu'on voulait lui donner

d'abord, si les choses avaient été conduites comme elles devaient

l'être, et l'on ne pardonnait pas qu'un projet médité et préparé eût eu

pour résultat de remettre en question tout ce qui semblait devoir être

immuablement fixé après le traité de Tilsitt.

Si l'on avait été heureux tout aurait été trouvé le mieux du monde; on

ne le fut pas, et tout fut blâmé. Je ne répéterai pas ici tout ce qui

fut dit à ce sujet. La plupart des personnes qui parlaient d'affaires en

déraisonnaient. Il suffira de dire qu'après le traité de Tilsitt nous

n'avions plus de paix à conclure qu'avec l'Angleterre, et que dix-huit

mois après nous avions de plus la guerre avec l'Espagne et l'Autriche,

ce qui, pour la politique anglaise, était la même chose que si nous

avions continué à l'avoir avec la Russie et la Prusse; et, tout bien

considéré, cette situation était plus désavantageuse pour nous que si

nous eussions continué la guerre au lieu de faire la paix à Tilsitt,

parce que nos deux adversaires alors étaient épuisés, tandis que les

deux nouveaux étaient en très-bon état, frais et dispos. En effet,

c'était la même chose pour le peuple en France, c'est-à-dire que c'était

encore des conscriptions et autres charges publiques, qui étaient

toujours mises en contraste avec les prospérités et les accroissemens

des autres intérêts nationaux, qui étaient si encourageans. Il y avait

mille bons raisonnemens à faire pour entretenir l'esprit national,

l'empêcher de se détériorer et de s'abandonner au découragement comme

cela arriva.

Il n'y avait qu'à rapporter les choses comme elles s'étaient passées; on

ne pouvait rien y perdre, et peut-être au contraire y eût-on gagné; mais

en s'entêtant à garder le silence, on laissa le champ libre à la

malveillance, qui, petit à petit, détacha de l'empereur l'intérêt

national. Il ne s'abusait pas; il voyait bien la différence de sa

situation présente d'avec celle de Tilsitt, et il aurait bien voulu en

être encore à ce point-là; mais tout cela était indépendant de lui, et

il ne dut songer qu'à ne pas être victime de ses ennemis ni de la

confiance qu'il avait mise en des alliés, sur l'attachement desquels il

avait compté jusqu'alors. Il avait besoin d'être rassuré sur ce dernier

point. Il semblait qu'un sentiment secret lui disait qu'il ne devait pas

beaucoup en espérer. Cependant il s'arrêtait avec plaisir à l'idée que

cette circonstance allait resserrer l'alliance entre lui et l'empereur

de Russie.

Un jour que j'avais l'honneur d'être dans sa voiture seul avec lui, il

me dit: «Il paraît que cela va bien en Russie[3]; ils font marcher

cinquante mille hommes en Pologne pour m'appuyer; c'est quelque chose,

mais je comptais sur davantage.»--Je lui répondis: «Ainsi la Russie fait

pour nous à peu près ce que fit la Bavière. Certes ce ne sont pas ses

cinquante mille hommes qui empêcheraient les Autrichiens de

commencer[4]; il y a plus, dis-je, c'est que je crois que, s'ils ne

donnent que ce nombre-là, cette armée n'agira pas, et je ne serais pas

étonné que cela fût convenu d'avance parce que cela est trop ridicule,

lorsqu'ils ont mis en 1805 plus de deux cent mille hommes contre nous.»

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 4 · 第 9 / 48 题