L'empereur à Valladolid.--Le général Legendre.--Députation de la ville
de Madrid.--Audience que lui accorde l'empereur.--Le roi Joseph entre à
Madrid.--Nouvelles de France.--Conversation avec l'empereur à ce
sujet.--Disposition des relais.--Retour de l'empereur à Paris.--M. de
Metternich.
L'empereur fit placer ses relais pour arriver à Valladolid dans un seul
jour; il ramena toute la garde à pied et à cheval dans cette ville, où
il resta quelque temps; il envoya de là le maréchal Lannes commander le
siége de Sarragosse, et il prit plusieurs autres dispositions relatives
à la sûreté de l'armée et à la promptitude de ses opérations.
Il reçut, à Valladolid, un officier de la cour de Milan, qui venait lui
apporter la nouvelle de la naissance d'un enfant du vice-roi d'Italie;
mais il eut de l'impatience en recevant un de ses anciens officiers
d'ordonnance qui, en remplissant une mission à la Corogne, au
commencement de l'insurrection, y avait été fait prisonnier: on l'avait
gardé prisonnier à bord d'un vaisseau pendant cinq ou six mois, et il
venait de recouvrer sa liberté, par l'entrée des troupes françaises à la
Corogne. Il vint nous apprendre que le jour où l'affaire qui avait eu
lieu entre le maréchal Soult et les Anglais, en avant de la Corogne, et
dans laquelle le général en chef de l'armée anglaise Moore avait été
tué; ce jour, dis-je, les transports de l'armée anglaise n'étaient pas
encore arrivés. L'empereur ne put être maître d'un mouvement d'humeur;
il renouvela encore sa plainte de n'avoir pas été prévenu comme il
aurait dû l'être de la présence des Anglais à Salamanque et à Zamora; il
aurait été à eux avant d'aller à Madrid, et il les aurait combattus avec
une supériorité de quatre contre un. Il gronda les uns et les autres,
mais il le faisait toujours en riant, et jamais il n'était si près
d'accorder une marque de bonté à quelqu'un que lorsqu'il venait de lui
bien laver la tête.
C'est aussi pendant qu'il était à Valladolid qu'il apprit du ministre de
la guerre l'arrivée à Toulon des généraux Dupont et Marescot, les mêmes
qui avaient signé la capitulation de Baylen. Cela lui échauffa de
nouveau la bile, et il donna des ordres sévères à leur égard.
Le général Legendre, qui était le chef d'état-major de ce corps d'armée,
était revenu en France quelque temps avant, et n'avait pas craint de
venir trouver l'empereur à Valladolid. L'empereur le reçut à une parade,
et ne voulut pas le voir auparavant; c'était le 17e régiment
d'infanterie qui était passé en revue ce jour-là. Il y avait trente
généraux et plus de trois cents officiers présens, lorsque l'empereur
fit approcher le général Legendre; il le traita sévèrement, et lui dit,
entre autres choses: «Vous étiez un des colonels de l'armée que
j'estimais le plus, et vous vous êtes rendu un des instrumens de cette
honteuse transaction de Baylen! Comment, vous, ancien soldat de l'armée
d'Italie! votre main n'a-t-elle pas séché avant de signer une pareille
iniquité? et, pour couronner l'oeuvre, vous vous rendez l'organe d'une
fourberie pour abuser votre camarade Videl qui était hors d'affaire, et
le forcer à subir le déshonneur imposé à ses troupes, sans lui dire
pourquoi vous veniez le chercher!»
Le général Legendre s'excusait du moins mal qu'il pouvait: il disait
qu'il n'avait rien pris sur lui; qu'il n'avait fait qu'exécuter les
ordres du général en chef. L'empereur eut l'air de se laisser persuader,
mais sans être dupe; il se fâchait d'autant plus fort qu'il y avait un
grand nombre d'officiers de tous grades qui l'écoutaient, et qui
pouvaient d'un jour à l'autre se trouver dans la même position où
s'étaient trouvées les troupes du général Dupont. Il ne punit pas le
général Legendre, parce que tel était l'empereur: quand un homme lui
était connu par plusieurs actions de courage, une faute ne le perdait
pas dans son esprit, surtout lorsque cet homme n'était, à proprement
parler, qu'un être obéissant. Un autre individu qui aurait eu pour lui
plus d'actions de courage que le premier, mais qui, n'agissant qu'avec
méditation et réflexion, aurait commis une faute semblable, il la lui
aurait comptée en raison des moyens que son jugement, son éducation et
sa position lui fournissaient pour l'éviter, en sorte que dans une
circonstance pareille, commune à deux hommes différens, l'un était
traité avec indulgence et l'autre perdu sans retour dans son esprit,
c'est-à-dire que, sans le priver de ce que ses services lui avaient
acquis, il ne fallait plus rien demander pour lui.
C'est à Valladolid que l'empereur reçut une députation considérable de
la ville de Madrid. Elle venait lui demander de permettre que le roi
Joseph entrât à Madrid; il était toujours resté au Pardo, parce que
l'empereur voulait voir comment les affaires d'Espagne se dessineraient
avant de faire entrer le roi dans une capitale d'où il aurait pu être
dans le cas de sortir une seconde fois.
J'étais présent lorsqu'il reçut cette députation. Il avait pour
interprète M. Hédouville, ministre de France près le prince primat
d'Allemagne, qu'il avait fait venir à son quartier-général, parce qu'il
parlait très-bien l'espagnol. Il aimait M. Hédouville, qu'il avait connu
avant la révolution.
L'empereur demanda à la députation «si c'était une démarche libre et
exempte de toute insinuation qu'elle faisait en ce moment, et ajouta
que, si cette mission n'était pas la suite d'un mouvement sincère de
leur part, elle ne pouvait lui être agréable, et qu'il leur rendait leur
liberté.»
Il aurait fallu les voir tous se prosterner et jurer qu'ils étaient
venus d'eux-mêmes, après s'être réunis entre eux à Madrid, avec
l'approbation du roi, dont ils avaient l'autorisation, pour venir près
de l'empereur exprimer leurs voeux.
L'empereur leur répondit: «Si c'est ainsi, votre démarche m'est
agréable, et je vais m'expliquer avec vous.
«Si vous désirez avoir le roi parmi vous pour l'aider à éclairer vos
compatriotes, et à éviter une guerre civile, pour le servir comme de
bons Espagnols et ne pas faire comme ceux qui, après lui avoir prêté
serment de fidélité à Bayonne, l'ont abandonné à la plus légère
apparence d'un danger, je consens à ce qu'il aille demeurer avec vous;
mais alors, messieurs, vous m'en répondez tous personnellement.
«Si, au contraire, vous ne demandez le roi que comme un moyen de vous
soustraire aux charges inséparables de la présence d'une aussi grande
armée, je veux vous désabuser. Tout ce que vous souffrez me fait
d'autant plus de mal, que je voulais l'éviter en faisant par vous-mêmes
les changemens que je suis obligé d'appuyer par les armes. La présence
du roi à Madrid ne changera rien à cette position-là, à moins que vous
ne vous hâtiez de lui rallier tous les hommes sensés de votre patrie,
lesquels, une fois qu'ils se seront prononcés, produiront bientôt un
grand changement et amèneront le calme, sans lequel il ne sera pas
possible de rétablir l'ordre dans vos cités, en proie aux agitations et
aux troubles.
«Réfléchissez-y bien, et ne vous exposez pas à quelques résultats
fâcheux, si vous n'avez pas la ferme résolution de le servir.»
Tous protestèrent de leurs sentimens, et furent étonnés de la franchise
du discours de l'empereur. Ils le supplièrent de croire à la sincérité
avec laquelle ils serviraient le roi, ajoutant que jamais ils ne
prendraient aucune part directe ni indirecte aux agitations politiques
dont le pays était affligé: enfin ils renouvelèrent leurs instances pour
avoir le roi.
L'empereur leur répondit qu'il se fiait à leur parole; qu'ils pouvaient
s'en retourner et voir le roi au Pardo; qu'il allait lui écrire et lui
faire connaître qu'il ne mettait plus aucun obstacle à son entrée à
Madrid. Elle eut effectivement lieu, et l'administration espagnole se
mit en devoir de s'établir et de faire respecter son autorité. Si, avant
cela, on eût pu joindre l'armée anglaise et la forcer à une bataille
qu'elle eût infailliblement perdue, l'administration du roi Joseph
aurait fait plus de prosélytes; mais, faute de ce succès, les Espagnols
restèrent froids. D'un autre côté, nos troupes devenaient tellement à
charge par leur exigence et par les vexations de beaucoup d'officiers
supérieurs, et même de généraux, que les habitans se livrèrent au
désespoir.
Ils commencèrent par opposer de l'inertie à ce qu'on leur demandait; les
difficultés de vivre et de communiquer, au lieu de s'aplanir,
s'accrurent; les plus forts voulurent être obéis en conquérans, et les
Espagnols, que l'on aurait pu persuader, ne voulurent point être
asservis. On s'excita des deux côtés, et bientôt tout fut en armes. Il
ne faut pas mettre en doute que la mauvaise conduite d'une bonne partie
des officiers qui ont exercé des commandemens particuliers en Espagne, a
plus contribué au soulèvement absolu du pays que les événemens de guerre
qui nous ont été défavorables.
L'empereur attendit à Valladolid la nouvelle de l'entrée du roi à
Madrid. Il y reçut plusieurs courriers de Paris qui lui donnèrent de
l'humeur. Il me fit un jour appeler pour me questionner sur des choses
dont il supposait que je serais informé.
C'est le cas de dire ici qu'avant de partir de Paris il avait eu plus
d'un motif pour faire partir le grand-duc de Berg. Je partageais
l'opinion de ceux qui lui supposaient le projet de succéder à
l'empereur; son esprit avait assez de complaisance pour se laisser aller
à cette illusion, et des intrigans en France n'auraient pas demandé
mieux que de voir à la tête du gouvernement un homme qui aurait eu
continuellement besoin d'eux, et dont ils auraient tiré tel parti que
bon leur eût semblé. Je ne crois pas que le grand-duc de Berg se fût
jamais prêté à quelque tentative sur la personne de l'empereur; mais
comme les machinateurs d'intrigues avaient mis en principe que
l'empereur périrait ou à la guerre ou par un assassinat, chaque fois
qu'on le voyait partir pour l'armée, on tenait prêt quelque projet qui
était toujours désappointé par son heureux retour.
Lorsqu'on le vit partir pour l'Espagne, cela fut bien pis; ces mêmes
hommes parlaient qu'il y serait assassiné avant d'avoir fait dix lieues;
et comme ils savaient que l'habitude de l'empereur était d'être à cheval
et partout, ils se plaisaient à n'entrevoir aucun moyen pour lui
d'éviter un malheureux sort. En conséquence, ils mirent les fers au feu
de plus belle. Voilà pourtant comment l'empereur était servi par des
hommes dont le devoir était de rassurer l'opinion et de l'éclairer, au
lieu de la laisser errer en lui donnant eux-mêmes l'exemple d'une
vacillation qui ne put jamais s'arrêter.
Chaque fois qu'ils voyaient l'empereur revenir heureusement, ils ne
trouvaient d'autre moyen de se tirer du mauvais pas où ils s'étaient mis
qu'en se dénonçant réciproquement.
L'empereur me demanda si j'étais dans l'habitude de recevoir des lettres
de Paris. Je lui répondis que non, hormis celles de ma famille, qui ne
me parlait jamais d'affaires. C'est dans cet entretien qu'il me dit
qu'on le servait mal; qu'il fallait qu'il fît tout, et qu'au lieu de lui
faciliter la besogne il ne rencontrait que des gens qui avaient pris
l'habitude de le traverser. Il ajouta: «C'est ainsi que ces gens-là
entretiennent les espérances des étrangers, et me préparent sans cesse
de nouveaux embarras, en leur laissant entrevoir la possibilité d'une
désunion en France; mais qu'y faire? ce sont des hommes qu'il faut user
tels qu'ils sont.»
Je lui disais tout ce que je pensais, et mon opinion sur cette matière
était formée sur la manière de voir de plusieurs bons serviteurs qui
désiraient autant que moi la continuation de ses succès, et auxquels je
faisais part de mes craintes sur les résultats de toutes ces intrigues.
Il ne me dit pas un mot de son retour prochain à Paris. Il me dit qu'il
allait envoyer un officier d'ordonnance à Saint-Pétersbourg; c'est ce
qui me fit penser que ce retour à Paris avait été résolu dans sa rêverie
de Benavente à Astorga, d'autant plus que le courrier dont il avait lu
les dépêches sur le grand chemin était expédié par M. de Champagny. Je
sus par le prince de Neuchâtel, qui avait reçu une lettre du roi de
Bavière, que ce souverain avait mandé à l'empereur de se mettre en
mesure vis-à-vis de l'Autriche, qui armait et préparait tous les
ressorts de la monarchie; c'était la première fois qu'elle levait la
landwehr. Il lui envoyait copie de la dépêche que lui avait adressée son
ministre à Vienne. Je m'expliquai alors tout ce que j'avais remarqué
depuis huit jours, et je devinai la cause de l'envoi d'un officier
d'ordonnance à Saint-Pétersbourg.
L'empereur donna ses instructions sur la marche qu'il voulait que l'on
suivît pour les opérations militaires tant en Navarre qu'en Aragon et en
Catalogne; il organisa la formation de l'armée mobile, pour l'emploi de
laquelle il laissa une instruction générale, et fit partir la garde pour
Burgos, où elle devait rester jusqu'à de nouveaux ordres. Il ne l'emmena
pas d'abord, parce qu'il ne savait encore rien de positif sur ce qu'il
ferait; ses projets étaient subordonnés à ce qu'entreprendraient les
ennemis.
Il fit mettre ses chevaux de selle en relais sur le chemin de Valladolid
à Burgos, avec un piquet de chasseurs à chacun des relais, de manière à
n'avoir que trois à quatre lieues d'un relais à l'autre. Ces
dispositions se prenaient souvent et sans bruit chez l'empereur. Pour
les comprendre, il faut savoir que son écurie de chevaux de selle était
divisée par brigades de neuf chevaux, dont deux étaient pour lui, et les
sept autres pour les personnes de son service qui ne le quittaient pas.
L'écurie des chevaux de traits était divisée par relais; un relais était
composé de trois attelages. Il y avait un piquet attaché à chaque
brigade, comme à chaque relais. Ainsi, lorsque l'empereur avait vingt
lieues à parcourir à cheval, c'était ordinairement six brigades qui
allaient se placer sur le chemin à faire. Les chevaux des palefreniers
portaient des porte-manteaux où étaient des rechanges complets et des
portefeuilles avec papier, plume, encre et cartes de géographie; ils
portaient aussi des lunettes d'approche. S'il fallait faire vingt lieues
en calèche ou en voiture, c'étaient six relais qui marchaient au lieu de
six brigades de chevaux de selle. Les uns et les autres étaient
numérotés ainsi que les piquets d'escorte, et pouvaient s'assembler la
nuit sans que cela causât le moindre mouvement.
Les aides-de-camp de l'empereur étaient tenus d'avoir dans ces cas-là un
cheval à chaque brigade; mais lorsque l'on voyageait en voiture, ils y
avaient place.
L'empereur partit donc ainsi de Valladolid de grand matin, par une belle
gelée, et vint au grand galop de chasse jusqu'à Burgos. Il y arriva en
cinq ou six heures: jamais souverain n'a fait autant de chemin à cheval
aussi rapidement. Il avait également fait placer des relais d'attelage
depuis Burgos jusqu'à Bayonne, en sorte qu'il n'arrêta qu'un moment à
Burgos et alla à Bayonne sans sortir de sa voiture. Il n'y resta qu'une
matinée, et partit de suite pour Paris. Il allait si vite, que personne
ne put le suivre. Il y arriva seul vers les derniers jours de janvier.
Son retour aussi subit fut un événement: on ne l'attendait pas de tout
l'hiver; les plaisirs de cette saison y occupaient la société, et en
général celle de Paris tourne peu ses regards vers les affaires; une
comédie nouvelle y fait parler bien plus que dix batailles perdues ou
gagnées. Un étranger apprend à Paris tout ce qu'il veut savoir, et un
Français y peut ignorer tout ce qui l'intéresse, sans pour cela cesser
d'avoir sa journée bien employée.
C'était M. le comte de Metternich qui était dans ce moment-là
ambassadeur d'Autriche en France. Il était revêtu de ce caractère depuis
à peu près 1806. Il y avait eu, entre la paix qui a terminé la campagne
de 1805 et son arrivée, un intérim rempli par le général baron de
Vincent. Je ne suis pas bien fixé sur l'époque à laquelle il présenta
ses lettres de créance; mais il n'y avait pas fort long-temps qu'il
était parmi nous, qu'il avait déjà une connaissance très approfondie de
toutes les intrigues dont le pavé de Paris fourmille toujours. L'on eut
beau appeler l'attention de M. Fouché sur les personnes qui
fréquentaient les intimités des ambassadeurs; on n'en obtint rien, et
j'ai connu tels ambassadeurs qui avaient à Paris un espionnage monté
dans toutes les parties; politique, administration, opinion et
galanterie, tout y était soigné. Ils s'en servaient habilement pour
faire lancer des sornettes au ministre de la police, qui a été souvent
leur dupe.
M. de Metternich avait poussé ses informations si loin, qu'il serait
devenu impénétrable pour un autre que l'empereur. Il était parvenu à
faire arriver à l'oreille du ministre de la police tout ce qu'il lui
convenait de lui faire dire, parce qu'il disposait en dominateur d'une
personne (la discrétion m'empêche de la nommer, ce serait une révélation
inutile) dont M. Fouché avait un besoin indispensable.
De sorte que c'était souvent lui qui était l'auteur de quelques contes
dont M. Fouché venait entretenir l'empereur. Il se persuadait qu'il le
mettait dans une lanterne; mais il y avait longtemps que l'empereur ne
croyait plus à ses informations. L'on ne tarda pas à voir l'aigreur se
manifester dans nos relations avec l'Autriche; cette puissance fit
paraître (je crois dans le courant de février ou vers la fin de ce mois)
une sorte de manifeste dans lequel elle déclarait que, dans le but
d'assurer son indépendance, elle allait prendre des mesures propres à la
mettre à l'abri de toutes les entreprises qui pourraient être formées
contre elle. Cette déclaration en pleine paix, lorsque la France venait
de retirer ses armées de l'Allemagne, ne pouvait assurément pas reposer
sur des motifs d'inquiétude raisonnables; elle paraissait plutôt être le
signal d'une nouvelle croisade dans une circonstance que l'on
considérait comme favorable au recouvrement de ce que cette puissance
avait perdu dans les guerres précédentes. C'est ainsi que cela fut
envisagé.