Arrivée de l'empereur à Bayonne.--Son entrée en Espagne.--Combat de
Somo-Sierra.--Madrid est sommé d'ouvrir ses portes.--Embarras des grands
de la cour d'Espagne.--Attaque.--Entrée à Madrid.--Correspondance de la
reine de Naples et de Ferdinand VII.--Nouvelles de l'armée
anglaise.--Marche pénible et périlleuse du Guadarama.--L'empereur à
pied à la tête de la colonne.--Poursuite de l'armée anglaise.--Témérité
du général Lefèvre-Desnouettes.--Arrivée d'un courrier de
France.--L'empereur investit le maréchal Soult du commandement de
l'armée.
L'empereur prit la route d'Espagne avec toute son armée. Il arriva à
Bayonne avec la rapidité d'un trait, de même que de Bayonne à Vittoria.
Il fit ce dernier trajet à cheval, en deux courses: de la première il
alla à Tolosa, et de la seconde à Vittoria, où il rejoignit le roi
Joseph qui y était retiré avec les débris de la première armée qui était
entrée en Espagne.
Il pressa tant qu'il put l'arrivée de toutes les troupes, et fit
commencer les opérations d'abord sur Saint-Ander, et en même temps sur
la Navarre et l'Aragon. Nous avions une telle supériorité, que toutes
ces expéditions se réduisirent à des marches, excepté en avant de
Burgos, où il fallut faire quelques efforts, et à Tudela, en Navarre, où
le maréchal Lannes livra bataille; le reste ne mérite pas la peine
d'être cité.
L'empereur se transporta à Burgos, où les troupes le rejoignirent; c'est
de là qu'il ordonna de recommencer le siége de Sarragosse, et fit
avancer son infanterie par la route de Arandadel-Duero, pendant que sa
cavalerie prenait le chemin de la plaine, par Valladolid.
Lui-même suivit, avec toute sa garde, la même route que son infanterie;
il n'allait jamais qu'à cheval. Le jour de son départ de Burgos, il vint
à Aranda, et le lendemain il s'approcha jusqu'à l'entrée de la gorge de
la Somo-Sierra, à un lieu nommé Boceguillas, où il campa au milieu de
ses troupes.
Le jour suivant, de très-bonne heure, il fut rejoint par le corps du
maréchal Victor, qui avait d'abord été envoyé pour appuyer le maréchal
Lannes, mais que l'on avait rappelé avant de partir d'Aranda, où l'on
avait appris la brillante affaire du maréchal Lannes à Tudela.
L'empereur fit de suite pénétrer le corps du maréchal Victor par la
vallée. Nous étions à la fin de novembre 1808, et comme la vallée est
bordée de montagnes très-hautes, dont le sommet est caché dans les
nuages, les Espagnols qui y étaient postés ne nous découvrirent que
lorsque nous étions déjà sur eux, sans quoi ils auraient pu nous faire
bien du mal.
Au puerto de la Somo-Sierra, ils avaient quinze pièces de canons qui, si
nous avions été aperçus de plus loin, nous auraient fait payer cher la
hardiesse avec laquelle elles furent enlevées. L'empereur était là de sa
personne; il fit former les lanciers polonais en colonne sur le grand
chemin; ils le montèrent ainsi au pas, jusqu'à ce que la batterie eût
commencé à tirer, alors, prenant le grand galop, ils l'enlevèrent avant
d'avoir reçu la seconde volée.
Cette audacieuse entreprise était commandée par le général Montbrun, et
fut exécutée par la cavalerie polonaise, qui, après avoir forcé le
passage, continua le galop jusqu'à Buitrago, où l'empereur vint coucher
ce soir-là.
Le lendemain il vint à Saint-Augustin, qui est le second relais de poste
en partant de Madrid par cette route là. Il attendit dans cette position
le reste de l'armée qui n'avait pu le suivre; il y fut également
rejoint, le 1er décembre, par son frère le roi Joseph.
L'empereur s'attendait que, si près de Madrid, la junte qui y gouvernait
enverrait faire des propositions; mais l'on ne considérait pas que nous
arrivions aussi vite que les mauvaises nouvelles, et que cette junte ne
pouvait pas encore être informée du mauvais état de ses affaires; elle
ignorait la bataille de Tudela, et croyait l'empereur encore bien loin,
lorsque le 2 décembre, de grand matin, il fit faire la circonvallation
de Madrid, et planter sa tente à portée de canon de la muraille.
Le général qui commandait les premières troupes qui s'approchèrent de la
ville la somma, selon l'usage, d'ouvrir ses portes. Il s'engagea un
parlementage à la gauche, pendant que l'on faisait attaquer le quartier
des gardes-du-corps et une des portes de la ville qui étaient à la
droite.
La marche de l'empereur avait été si rapide, que pas un des grands
personnages de la cour d'Espagne qui, après avoir prêté serment de
fidélité au roi Joseph, l'avaient abandonné pour rester parmi les
insurgés n'avait eu le temps de faire des dispositions pour s'enfuir.
Presque tous ceux qui étaient venus à Bayonne se trouvaient dans Madrid.
L'inquiétude commença à s'emparer d'eux; ils ne voyaient point de moyens
de résistance au dedans, et se regardaient comme perdus s'ils ne
parvenaient pas à désarmer la vengeance d'un vainqueur irrité. Ils
songèrent donc à employer leur influence pour lui faire ouvrir les
portes d'une capitale, de laquelle on ne se serait point rendu maître
sans des torrens de sang et des monceaux de ruines.
Ils portèrent tous les esprits à la modération, et parvinrent petit à
petit à faire abandonner l'idée d'une résistance inutile à l'intérêt de
la patrie, pour écouter des propositions plus conformes à l'intérêt de
chacun, d'autant plus que ce dernier parti était commandé par la
nécessité.
Malgré cela, on n'obtenait rien, et chaque fois que l'on approchait ou
de la muraille ou d'une porte, on y était reçu à coups de fusil.
L'empereur se détermina à faire ouvrir la muraille sur trois ou quatre
points où il y avait assez de distance entre elle et les premières
maisons de la ville pour y former des troupes.
Il choisit, entr'autres, le côté extérieur du jardin du Retiro, dont la
muraille en brique et crénelée fut démolie à coups de canon, sur une
largeur d'à peu près vingt toises.
On y fit de suite entrer les troupes en bon ordre. Ce seul mouvement
dégagea la porte d'Alcala, et porta les troupes jusqu'aux bords de la
promenade du Prado.
Les trois grandes rues qui aboutissent de la ville à cette promenade
étaient défendues par des coupures, derrière lesquelles il y avait un
bon parapet. Dans les premiers momens, il partit un feu de mousqueterie
assez vif des croisées des maisons qui se trouvent à l'entrée de ces
rues, particulièrement de l'hôtel Medina-Celi, mais on lui riposta si
vivement qu'on le fit taire, et comme on avait eu la maladresse de
laisser la porte cochère ouverte, nos soldats y entrèrent, tuèrent tout
ce qu'ils trouvèrent ayant les armes à la main; en même temps la maison
fut mise au pillage, de telle façon qu'on ôta aux autres l'envie de
s'exposer au même sort.
Le général Labruyère, qui était à la tête du 9e régiment d'infanterie
légère, fut tué d'un coup de fusil tiré d'une des fenêtres de cet hôtel
de Medina-Celi.
Cette position fit ouvrir les yeux aux membres de la junte, qui ne
voulurent pas exposer Madrid à un saccage qui allait devenir inévitable,
si une fois les troupes se répandaient dans les maisons.
Ils envoyèrent donc bien vite au camp de l'empereur des parlementaires
avec de pleins pouvoirs pour traiter de la reddition de Madrid, qui se
soumit et reconnut le roi Joseph; mais, comme nous n'avions pas pu
entourer la ville, à cause de son grand développement, il y eut une
émigration considérable la nuit suivante. La population, ainsi que les
milices andalouses qui composaient la garnison, sortirent par la porte
d'Aranjuez, et se rendirent par toutes les directions vers Valence, la
Manche et l'Estramadoure. On ne fit point d'efforts pour les en
empêcher; on laissa au temps le soin de les ramener.
Les troupes françaises entrèrent à Madrid, mais l'empereur ne s'y
établit point; il resta à Chamartin, distant de la ville d'environ deux
lieues. Le roi Joseph n'entra pas non plus dans sa capitale; il resta au
Pardo, château des rois d'Espagne, situé à une lieue de Madrid; mais de
là il commanda et organisa l'administration.
Les grands d'Espagne qui, après être venus à Bayonne, y avoir reconnu le
roi Joseph et lui avoir prêté serment de fidélité, l'avaient trahi,
étaient pour la plupart restés à Madrid et voulurent de nouveau
s'arranger avec lui, mais il ne voulut pas les recevoir; tous furent
arrêtés comme traîtres et envoyés en France, où ils furent détenus fort
long-temps. Un d'entre eux, M. le duc de St-Simon, manqua de perdre la
vie, parce qu'étant dans le même cas que les autres il avait été pris
les armes à la main, commandant une troupe d'insurgés: il aurait été
infailliblement victime de la sévérité des lois militaires, si
l'empereur ne se fût laissé toucher par les larmes de sa famille et ne
lui eût fait grâce.
On en usa envers les chefs de l'insurrection espagnole à peu près comme
ils en avaient agi envers le général Dupont, qu'ils dépouillèrent après
lui avoir accordé une capitulation. On s'empara donc de tout ce qu'ils
possédaient et on ne les ménagea en rien, comme on agit avec des hommes
qui n'ont point de foi.
Il n'est pas indifférent que l'on sache ici qu'en faisant la visite du
cabinet du duc de l'Infantado l'on trouva la correspondance de la reine
de Naples et du prince Royal de ce pays, avec le prince des Asturies,
qui, comme l'on sait, avait épousé une fille de la reine de Naples.
La plupart de ces lettres avaient été écrites dans le temps que les
Français s'emparaient du royaume de Naples, à la suite de l'ouverture du
port aux troupes russes et anglaises en 1805. On y voyait que dans ses
lettres, auxquelles celles-ci faisaient réponse, le prince des Asturies
avait témoigné à sa belle-mère une grande impatience de régner pour
contribuer à la venger.
Il est inconcevable que M. de l'Infantado n'eût pas pris plus de soin de
cacher des lettres de cette importance. Elles furent trouvées sur la
table de son cabinet dans deux vieilles boîtes où il y avait eu
auparavant des cigares de la Havanne.
L'empereur resta à Chamartin jusque vers la fin de décembre; il
cherchait partout des nouvelles de l'armée anglaise et était persuadé en
venant à Madrid qu'il la trouverait. Il le supposait parce qu'il la
considérait comme la principale force de l'insurrection, et qu'ainsi
elle n'aurait pas été loin de Madrid, afin de pouvoir l'animer d'une
part et de se retirer sur Cadix, si elle y était forcée. Mais tel était
le silence des Espagnols à notre égard, et la fatale insouciance de ceux
qui dirigeaient notre cavalerie, que, pendant que l'empereur envoyait
des troupes à cheval de Burgos sur Valladolid pour avoir des nouvelles,
l'armée anglaise était tout entière sur le Douro, occupant Zamora et
Toro sur cette rivière, et ayant son quartier-général à Salamanque.
L'empereur était livré à son impatience à Chamartin, lorsque le général
qui commandait à Valladolid lui envoya trois Français qui avaient été
faits prisonniers avec le corps du général Dupont et que la misère avait
forcés à prendre du service dans les corps francs que faisait lever
l'Angleterre. Ils avaient déserté aussitôt qu'ils avaient su les
Français arrivés à Valladolid, et venaient donner avis que toute l'armée
anglaise était à Salamanque ayant son avant-garde à Zamora; qu'ils l'y
avaient laissée, je crois le 10 ou le 11 du mois, et qu'elle ne songeait
pas encore à se retirer, parce que les bâtimens de transports n'étaient
pas arrivés. Ces soldats parlaient si clairement de tout ce qu'ils
avaient vu que l'empereur ajouta foi à leur rapport: il les fit
récompenser; mais il prit de l'humeur de n'avoir appris ces détails que
par le zèle de ces trois soldats, tandis qu'il avait dans les environs
de Valladolid plus de dix régimens de cavalerie qui ne lui donnaient
aucune nouvelle.
Que l'on juge des regrets qu'il dut éprouver d'avoir été amené à Madrid,
qui ne pouvait pas lui échapper, lorsqu'il était encore en mesure de
prendre tous les avantages possibles sur l'armée anglaise, dont la
présence faisait toute la force de l'insurrection d'Espagne!
Il donna sur-le-champ ordre à l'armée de partir dans le jour même pour
traverser la chaîne de montagnes qui sépare la province de Madrid de
celle de Ségovie, en se dirigeant par le Guadarama, c'est-à-dire la
route de Madrid au palais et couvent de l'Escurial. L'empereur partit le
lendemain matin, veille de Noël; il faisait beau en partant, et le
soleil nous accompagna jusqu'au pied de la montagne. Nous trouvâmes la
route remplie d'une profonde colonne d'infanterie qui gravissait
lentement cette montagne, assez élevée pour conserver de la neige
jusqu'au mois de juin. Il y avait en avant de cette infanterie un convoi
d'artillerie qui rétrogradait, parce qu'un ouragan de neige et de
verglas, accompagné d'un vent effroyable, rendait le passage dangereux;
il faisait obscur comme à la fin du jour. Les paysans espagnols nous
disaient qu'il y avait à craindre d'être enseveli sous la neige, comme
cela était arrivé quelquefois. Nous ne nous rappelions pas d'avoir eu
aussi froid en Pologne; cependant l'empereur était pressé de faire
passer ce défilé à son armée, qui s'accumulait au pied de la montagne,
où il n'y avait aucune provision. Il fit donner ordre qu'on le suivît,
et qu'il allait lui-même se mettre à la tête de la colonne.
Effectivement il passa avec le régiment des chasseurs de sa garde à
travers les rangs de l'infanterie; il fit ensuite former ce régiment en
colonne serrée, occupant toute la largeur du chemin; puis ayant fait
mettre pied à terre aux chasseurs, il se plaça lui-même à pied derrière
le premier peloton et fit commencer la marche. Les chasseurs marchaient
à pied pêle-mêle avec leurs chevaux, dont la masse rendait l'ouragan nul
pour ceux qui les suivaient, et en même temps ils foulaient la neige de
manière à indiquer une trace bien marquée à l'infanterie.
Il n'y avait que le peloton de la tête qui souffrait beaucoup.
L'empereur était bien fatigué de marcher, mais il n'y avait aucune
possibilité de se tenir à cheval. Je marchais à côté de lui; il prit mon
bras pour s'aider, et le garda jusqu'au pied de la montagne, de l'autre
côté du Guadarama. Il avait le projet d'aller ce soir-là jusqu'à
Villa-Castin, mais il trouva tout le monde si épuisé et le froid si
excessif qu'il arrêta à la maison de poste, au pied de la montagne; elle
se nomme Espinar.
Tel était le zèle avec lequel tout le monde le servait, que dans cette
mauvaise maison qui était seule pour l'immensité de monde qui était là,
on fit arriver le mulet qui portait son bagage; de sorte qu'il eut un
bon feu, un lit et un souper passable. Dans ces occasions-là, l'empereur
n'était pas égoïste, comme on a voulu le faire croire: il ne savait pas
ce que c'était que de penser au lendemain, lorsqu'il n'était question
que de lui; il partageait son souper et son feu avec tout ce qui avait
pu le suivre; il allait jusqu'à forcer à manger ceux qu'il voyait en
avoir besoin, et qui étaient retenus par la discrétion.
On passa à cette maison d'Espinar une triste nuit. Des soldats périrent
même de froid, mais enfin l'exemple que l'empereur avait donné, avait
fait passer tout le monde par un défilé qui aurait demandé deux jours
pour tout autre que lui.
Il s'arrêta un jour à Villa-Castin pour rallier les traînards, puis on
partit à longue marche pour arriver sur le Douro, que l'on passa à
Tordesillas le second jour.
L'empereur allait lui-même fort vite pour être plus tôt informé de ce
qu'on aurait pu découvrir en avant. Il apprit à Tordesillas que l'armée
anglaise était partie de Salamanque et avait passé le Douro à Zamora,
prenant sa route vers le royaume de Léon. Il était d'une impatience sans
pareille de ne point voir son infanterie arriver, et était bien
mécontent qu'on ne lui eût pas fait connaître huit jours plus tôt la
présence de l'armée anglaise à Salamanque; néanmoins il espérait encore
en avoir quelques débris. Le corps du maréchal Ney étant arrivé le
premier, il partit lui-même avec, et se rendit, par un temps affreux, à
peu près à travers champs, jusqu'à Valderas, où il eut connaissance de
l'arrivée à Léon d'un corps qu'il y avait fait marcher de Burgos.
Il s'arrêta à Valderas pour attendre des nouvelles de tout ce qui le
suivait, et envoyer des reconnaissances dans toutes les directions; on
commençait déjà à sentir que l'on approchait de l'armée anglaise. Les
paysans répondaient, lorsqu'on leur faisait des questions sur les
troupes anglaises, qu'elles avaient passé il y avait tant d'heures, et
suivaient le chemin de Benavente. L'empereur pressait tant qu'il
pouvait, mais les boues étaient épouvantables, et l'artillerie ne
pouvant pas suivre, les autres troupes étaient obligées de l'attendre;
cela donna quelqu'avance à l'armée anglaise. Enfin l'impatience fit
envoyer le régiment des chasseurs à cheval de la garde en avant pour
atteindre l'arrière-garde de l'armée ennemie. Le général
Lefèvre-Desnouettes qui le commandait, impatient d'en venir aux prises,
se lança sans précaution, et arriva au bord de l'Exla, au moment où les
ennemis venaient de rompre le pont sur lequel on passait cette rivière
pour arriver à Benavente. Il voit la cavalerie ennemie à l'autre bord,
et forme de suite le hardi projet d'aller la culbuter. Il cherche
long-temps un gué dans les eaux de la rivière, considérablement enflée
par les pluies qui tombaient depuis quelques jours; mais enfin il en
trouve un, et passe la rivière avec quatre escadrons de chasseurs de la
garde, à la tête desquels il marche à la cavalerie anglaise qui était de
l'autre côté; il est bientôt assailli par le nombre, qui le ramène
battant jusqu'au gué, où tout aurait été pris sans l'adresse des
chasseurs qui le repassèrent promptement; mais le général Lefèvre
voulut, en brave homme, ne repasser que le dernier, et fut pris avec
soixante chasseurs de son régiment.
L'empereur reçut cette nouvelle à Valderas; elle lui fit beaucoup de
peine, parce qu'il aimait les chasseurs de la garde par-dessus tout.
Mais il ne condamnait pas la détermination courageuse de leur colonel,
qu'il aurait cependant voulu voir plus prudent.
Il partit lui-même de Valderas aussitôt que la cavalerie y arriva, et se
porta avec elle sur Benavente, ordonnant à l'infanterie de suivre. Les
pluies avaient encore augmenté la rivière de l'Exla au point que l'on ne
pouvait plus passer au gué qui avait favorisé les chasseurs. Il fallut
en chercher un autre; on ne le trouva que très tard au-dessous du pont;
on y fit passer toute la cavalerie; l'empereur y passa lui-même, et on
marcha de suite sur Benavente, que l'on dépassa encore de beaucoup dans
la nuit, en prenant le chemin d'Astorga. On trouva dans la ville de
Benavente des matériaux pour raccommoder le pont de l'Exla, sur lequel
l'infanterie passa toute la nuit.
L'empereur coucha à Benavente, et y resta le lendemain pour faire
prendre de l'avance à l'armée. L'on suivait les Anglais de près, mais
ils ne nous abandonnaient rien. Nous trouvions beaucoup de chevaux de la
cavalerie anglaise morts sur le chemin, et nous remarquions qu'il leur
manquait à tous un pied. Nous apprîmes depuis que le cavalier anglais
qui perdait son cheval était obligé d'en apporter le pied à son
capitaine pour lui prouver qu'il était mort; autrement il aurait été
suspecté de l'avoir vendu.
Nous commencions à les serrer de près; notre avant-garde couchait tous
les soirs en vue de l'arrière-garde ennemie; mais notre colonne était
d'une longueur infinie, et avait de la peine à se serrer et à se réunir.
C'était l'ouragan que nous avions éprouvé en passant le Guadarama, ainsi
que la boue et les pluies de Valderas, qui nous avaient mis dans cet
état de procession, qui durait depuis plusieurs jours.
L'empereur était si impatient qu'enfin il partit de Benavente pour
suivre l'armée sur le chemin de la Corogne; j'étais avec lui; il allait
au grand galop, lorsqu'un officier, qui venait de Benavente, d'où il
était parti quelques instans après nous, nous dit qu'il venait de
quitter un courrier de Paris qui courait après l'empereur. Sur ce
rapport l'empereur arrêta, mit pied à terre, et fit établir un feu de
bivouac sur le chemin, où il resta par une neige très-froide et
très-épaisse, jusqu'à l'arrivée du courrier. Le prince de Neuchâtel
était avec lui; il ouvrit la valise du courrier, et remit à l'empereur
les lettres qui étaient pour lui.
Quoique sa figure ne changeât presque jamais, je crus cependant
remarquer que ce qu'il venait de lire lui donnait à penser, d'autant
plus que nous remontâmes à cheval, et qu'il ne dit pas un mot jusqu'à
Astorga, où il arriva sans avoir repris le galop.
À Astorga, il ne parla plus d'aller à la Corogne. Il y attendit toute
l'armée, et passa la revue des différens corps de troupes à mesure
qu'ils arrivaient.
Le parti de l'armée anglaise était pris; elle se retirait, et ne pouvait
pas aller moins loin qu'à la Corogne. La question était de savoir si
elle y trouverait ses transports arrivés lorsqu'elle-même le serait:
dans ce cas rien ne pouvait s'opposer à son embarquement, ou bien si
elle serait obligée d'attendre ses transports, ce qui alors aurait donné
à notre armée un temps qu'elle aurait pu mettre à profit.
L'empereur donna le commandement de l'armée au maréchal Soult, et lui
recommanda de marcher promptement de manière à ne pas laisser prendre
haleine aux Anglais. Il le prévint qu'il allait de sa personne rester
encore un jour ou deux à Astorga; qu'il en demeurerait davantage à
Benavente, où il attendrait de ses nouvelles, soit pour revenir sur la
Corogne, si les Anglais étaient forcés de tenir dans cette province,
soit pour aller à Valladolid, si les Anglais se rembarquaient.
Le maréchal Soult partit et poussa l'arrière-garde anglaise de si près,
que son avant-garde avait souvent affaire avec elle. Le général Auguste
Colbert fut tué dans une de ces rencontres, et emporta les regrets de
tous ses camarades. Tous les jours l'empereur recevait de l'armée des
nouvelles qui lui faisaient connaître jusqu'où elle avait marché, et où
étaient les Anglais. Il était encore à Benavente lorsqu'il apprit
l'entrée de nos troupes dans Lugo, et peu de jours après il eut avis de
l'arrivée à la Corogne des transports destinés à embarquer l'armée
anglaise. Il vit dès lors que rien n'empêcherait cette armée d'arriver
en Angleterre, et il ne songea plus qu'à partir de Benavente.