En 1877, M. Deydier, à Oran, proposait un grand aérostat à

compartiments, ou enceintes indépendantes à air raréfié[89]. En

1881, M. Morel donnait la description de son _ballon-comète_, ainsi

nommé parce qu'il était muni d'une énorme queue qui utiliserait les

courants aériens[90]. Nous ne parlons ici que des aérostats

sphériques, des aérostats allongés pisciformes ou cylindriques, mais

on a encore proposé les aérostats en forme d'anneau ou de

couronne[91], en forme de solides plans géométriques, d'octoaèdres

et autres.

[Note 89: _La Locomotion aérienne_, 1 broch. in-8, avec

planches, Oran, imp. Collet.]

[Note 90: _La navigation aérienne_, mémoire pour servir à

l'avancement des sciences aérostatiques. Projet de navigation

aérienne. Le ballon-comète, par E. Morel, 1 broch. in-8,

Vesoul. 1881.]

[Note 91: _Solution d'un grand problème._ La navigation

aérienne réalisable par la substitution au ballon sphérique

du ballon en couronne, système de MM. A. Treille et A. Meyer.

1 broch. in-8, avec figures et planche, à Noyon (Oise),

1852.]

[Illustration: Fig. 77.--Propulseur de Guillaume (1816).]

On ne saurait croire jusqu'où pourrait nous entraîner cette revue

des projets de ballons dirigeables; en outre de ceux que je viens de

mentionner, j'en possède encore des centaines dans mes cartons et

dans ma bibliothèque aérostatique; si les formes varient, les

systèmes de propulsions sont aussi multiples et souvent

invraisemblables. Voici le projet d'un nommé Guillaume, dont nous

reproduisons l'affiche (fig. 77), et qui en 1816, fit une tentative

au champ de Mars. Voici l'aérostat d'Émile Gire, qui, en 1843,

publia le dessin de son singulier appareil à éolipyle (fig. 78); il

le proposait comme une _machine de guerre_ redoutable[92].

[Note 92: _Mémoire sur la direction des aérostats_, par Émile

Gire, Paris, 1843. In-8 de 16 pages, avec planches.]

[Illustration: Fig. 78.--Aérostat d'Émile Gire (1843).]

Voici l'extraordinaire propulseur proposé en 1860 par

Gontier-Grisy[93], deux ans avant le système d'aérostat cylindrique

qu'il avait imaginé et dont nous avons parlé un peu plus haut (fig.

79). Il est formé de _stores_ fixées à chaque partie recourbée d'une

tringle! C'est la description qu'en donne l'auteur.

[Note 93: _Propulseur aérostatique_, par Gontier-Grisy,

Luxembourg 1860, in-8º de 16 pages, avec planches.]

[Illustration: Fig. 79.--Propulseur de Gontier-Grisy (1860).]

Voici enfin un autre propulseur proposé par M. Ziégler en 1868[94];

cet appareil, d'une complication inouïe (fig. 80), a été exposé dans

le jardin des Tuileries pendant la durée de l'Exposition universelle

de 1878. Pourquoi rechercher ces roues, ces rames, ces aubes, quand

il est si simple de recourir à une hélice actionnée par un moteur

puissant et léger?

[Note 94: _Propulseur universel pour la direction des

aérostats_, Paris, in-8º de 16 pages avec figures.]

Un inventeur nommé Lassie a été jusqu'à proposer le ballon à vis,

qui en tournant sur son axe se visserait dans l'atmosphère (fig.

81)! Voici comment il décrit ce curieux système.

Le navire aérien est un cylindre métallique de 32 mètres de

diamètre et long de 10 diamètres ou de 320 mètres. Quatre

voilures de 9 mètres de hauteur sont soudées par-dessus, en forme

de spirales faisant un tour et demi sur toute sa longueur; c'est

donc une grande vis aérienne plus grande que le cylindre ou que

le navire lui-même qui lui sert d'axe; en faisant un tour et demi

sur lui-même, il parcourt 320 mètres de distance: pour produire

ce mouvement de rotation, 640 hommes placés au centre du gaz ou

centre du cylindre, dans le tunnel ou tube métallique de 260

centimètres de diamètre, marchent circulairement au commandement

du sifflet, comme les écureuils qui font tourner leurs cages.

[Illustration: Fig. 80.--Propulseur aérostatique de Ziégler (1868).]

Un autre projet analogue a été publié en 1878, par un nommé

Desplats, qui proposait de faire monter dans l'atmosphère un

aérostat sphérique dont la surface extérieure était hélicoïdale. Cet

aérostat devait tourner sur son axe[95]. Nous citerons encore dans

un ordre d'idée semblable le ballon cylindrique «garni dans sa

longueur de voiles disposées en hélice» proposé antérieurement, en

1835, par un mécanicien nommé Pierre Ferrand[96].

[Note 95: _Projet du ballon tournant dirigible (sic) le

Demi-Monde_, par Desplats Michel. En vente à l'Exposition

universelle de Paris, 1878, section République Argentine,

in-8 de 16 pages avec photographie.]

[Note 96: _Projet pour la direction de l'aérostat par les

oppositions utilisées_, par Pierre Ferrand. In-8 de 32 pages,

avec planches hors texte.]

[Illustration: Fig. 81.--Ballon à vis de Lassie.]

N'oublions pas, parmi l'énumération que nous publions ici, de citer

les projets de direction d'aérostats au moyen d'_oiseaux dressés et

attelés_. Cette idée a été émise dès 1785. En 1845, Mme Tessiore,

née Vitalis, publia à ce sujet une brochure où elle proposait de

conduire un ballon allongé par un gypaëte, grand vautour des Alpes.

Une lithographie publiée à cette époque représente ce curieux

système de navigation aérienne.

La structure des oiseaux de grande espèce, dit l'auteur, leur

puissance de vol, l'instinct de la conservation, servent à démontrer

que l'industrie humaine parviendrait promptement à dresser ces

rapides coursiers dont quelques-uns ont jusqu'à 12 à 15 pieds

d'envergure.

On observe chez les oiseaux une grande légèreté spécifique. Leurs

muscles pectoraux, destinés à agiter leurs ailes, ont une force

énorme, comparée au poids et au volume de leur corps, et la physique

nous démontre qu'un ballon surnage dans les airs sur un fluide. Donc

les aérostats, remorqués par une puissance aérienne, suivraient,

même contre le vent, la direction prise par l'oiseau remorqueur.

Nous ne devons pas omettre de mentionner un inventeur qui a eu

l'idée de construire un ballon aimanté. D'après lui, ce ballon

«serait toujours _attiré_ vers le pôle nord!»

Nous pourrions encore parler des ballons à pointes redressées

_tournant sur leur axe_, des ballons à _soufflets propulseurs_, des

_chemins de fer aériens_, et de mille autres projets plus ou moins

fantaisistes.

Si les systèmes de ballons et de propulseurs sont nombreux, les

moteurs proposés ne le sont pas moins: moteurs à acide carbonique, à

mélanges détonants et à poudre.

On va voir quelles ont été les ressources de la vapeur appliquée aux

aérostats.

QUATRIÈME PARTIE

LES NAVIRES AÉRIENS À HÉLICE

Il n'est pas possible de dire où s'arrêteront, dans l'avenir,

l'économie et la rapidité des transports aériens.

HENRI GIFFARD.

Il a fallu bien des siècles pour transformer le radeau flottant

en un rapide paquebot à hélice; mais qu'est-ce qu'un siècle pour

Dieu éternel qui conduit l'humanité.

DUPUY DE LÔME.

I

HENRI GIFFARD ET LE PREMIER AÉROSTAT À VAPEUR

Les débuts d'Henri Giffard. -- Construction et expérimentation du

premier navire aérien à vapeur le 24 septembre 1852. -- Second

aérostat dirigeable à vapeur de 1855. -- Essai de 1856. -- La

découverte de l'_injecteur_. -- Les ballons captifs à vapeur. --

Mort de l'inventeur.

Henri Giffard est né à Paris, le 8 janvier 1825; il fit ses études

au collège Bourbon, et dès son jeune âge le génie de la mécanique

était déjà développé dans son cerveau. Il m'a souvent raconté qu'en

1839 et 1840, alors qu'il n'avait que quatorze ou quinze ans, il

trouvait le moyen de s'échapper de sa pension pour aller voir passer

les premières locomotives du chemin de fer de Paris à Saint-Germain.

Deux ans après, il entrait comme employé dans les ateliers de ce

chemin de fer; mais son ambition était de conduire lui-même les

locomotives. Il y réussit, et il eut le plaisir de faire glisser sur

les rails, aussi vite qu'il le pouvait, les premiers trains de

chemins de fer français.

Henri Giffard n'avait que dix-huit ans quand il commença à s'occuper

de navigation aérienne; fils de parents modestes, il n'avait aucune

fortune; sa bourse était vide, et son ambition était grande. Il se

lia avec deux jeunes élèves de l'École centrale, David et Sciama, et

tous trois se mirent à méditer la construction d'un navire aérien à

vapeur.--Giffard voulut d'abord connaître l'atmosphère qu'il

s'agissait de vaincre, et il exécuta plusieurs ascensions à

l'Hippodrome sous les auspices d'Eugène Godard et du directeur

Arnaud. Il s'adonna avec passion à la construction des machines à

vapeur légères, et il arriva à réaliser une machine de trois chevaux

du poids de 45 kilogrammes, faisant trois mille tours par minute.

Après ces études préliminaires, il prit en août 1851 un brevet pour

l'_application de la vapeur à la navigation aérienne_, où il décrit

avec beaucoup de science un aérostat allongé, muni d'un propulseur à

vapeur.

Que faire, dit le jeune ingénieur, pour réduire au minimum la

résistance du milieu, ou, en d'autres termes, pour faciliter au

plus haut point le passage de cette masse à travers l'atmosphère?

La réponse se fait naturellement.... Il faut donner au volume

gazeux le plus grand allongement possible dans le sens de son

mouvement, de telle sorte que l'étendue transversale qu'il offre

et de laquelle dépend en grande partie la résistance, soit

diminuée dans la même proportion[97].

[Note 97: _Application de la vapeur à la navigation

aérienne_, par M. Henri Giffard. In-4º de 28 pages avec

planche hors texte. Imprimerie de Pollet. 1851.]

Giffard calcule le pas de l'hélice, l'effort de propulsion, tous les

détails de son navire aérien qu'il présente d'abord sous l'aspect de

la figure ci-dessous (fig. 82), reproduite d'après un prospectus

publié à peu près à cette époque.

David et Sciama, qui avaient quelques ressources pécuniaires,

prêtèrent à Giffard la somme nécessaire pour la construction du

premier ballon dirigeable. L'expérience devait être exécutée en

public, à l'Hippodrome; l'aérostat était disposé pour être gonflé au

gaz de l'éclairage.

[Illustration: Fig. 82.--Premier projet de Henri Giffard.]

Après bien des déboires, bien des difficultés, et plusieurs

tentatives avortées, l'expérience eut lieu le 24 septembre 1852, au

milieu de l'admiration et de l'étonnement des spectateurs peu

nombreux qui étaient présents. Émile de Girardin se trouvait parmi

ceux-ci; le grand publiciste comprit l'importance de la belle

tentative dont il avait été témoin, et il publia dans la _Presse_

datée 26 septembre, sous le titre: _Le risque et l'invention_, un

article des plus élogieux à l'égard du jeune ingénieur. En voici un

extrait:

Hier, vendredi 24 septembre, un homme est parti imperturbablement

assis sur le tender d'une machine à vapeur, élevée par un ballon

ayant la forme d'une immense baleine, navire aérien pourvu d'un

mât servant de quille et d'une voile tenant lieu de gouvernail.

Ce Fulton de la navigation aérienne se nomme Henri Giffard.

C'est un jeune ingénieur qu'aucun sacrifice, aucun mécompte,

aucun péril n'ont pu décourager ni détourner de cette entreprise

audacieuse, où il n'avait pour appui que deux jeunes ingénieurs

de ses amis, MM. David et Sciama, anciens élèves de l'École

centrale.

Il est parti de l'Hippodrome. C'était un beau et dramatique

spectacle que celui de ce soldat de l'idée, affrontant, avec

l'intrépidité que l'invention communique à l'inventeur, le péril,

peut-être la mort; car à l'heure où j'écris, j'ignore encore si

la descente a pu s'opérer sans accident et comment elle a pu

s'opérer....

La notice d'Émile de Girardin était suivie du récit de la grande

expérience aérostatique, écrit par Henri Giffard lui-même. Nous

reproduisons _in extenso_ cet important document.

L'appareil aéronautique dont je viens de faire l'expérience, a

présenté pour la première fois dans l'atmosphère la réunion d'une

machine à vapeur et d'un aérostat d'une forme nouvelle et

convenable pour la direction.

Cet aérostat est allongé et terminé par deux pointes; il a 12

mètres de diamètre au milieu, et 44 mètres de longueur; il

contient environ 2 500 mètres cubes de gaz; il est enveloppé de

toutes parts, sauf à la partie inférieure et aux pointes, d'un

filet dont les extrémités ou _pattes d'oie_ viennent se réunir à

une série de cordes fixées à une traverse horizontale en bois, de

20 mètres, de longueur; cette traverse porte à son extrémité une

espèce de voile triangulaire assujettie par un de ses côtés à la

dernière corde partant du filet, et qui lui tient lieu de

charnière ou axe de rotation (fig. 83).

[Illustration: Fig. 83.--Le premier aérostat dirigeable à vapeur,

conduit dans les airs le 24 septembre 1852.]

Cette voile représente le gouvernail et la quille; il suffit, au

moyen de deux cordes qui viennent se réunir à la machine, de

l'incliner de droite à gauche pour produire une déviation

correspondante à l'appareil et changer immédiatement de

direction. À défaut de cette manoeuvre, elle revient aussitôt se

placer d'elle-même dans l'axe de l'aérostat, et son effet normal

consiste alors à faire l'office de quille ou girouette,

c'est-à-dire à maintenir l'ensemble du système dans la direction

du vent relatif.

À 6 mètres au-dessous de la traverse sont suspendus la machine à

vapeur et tous ses accessoires.

Elle est posée sur une espèce de brancard en bois, dont les

quatre extrémités sont soutenues par des cordes de suspension, et

dont le milieu, garni de planches, est destiné à supporter les

personnes et l'approvisionnement d'eau et de charbon.

La chaudière est verticale et à foyer intérieur sans tubes; elle

est entourée extérieurement, en partie, d'une enveloppe en tôle

qui, tout en utilisant mieux la chaleur du charbon, permet aux

gaz de la combustion de s'écouler à une plus basse température;

la cheminée est dirigée de haut en bas, et le tirage s'y opère au

moyen de la vapeur qui vient s'y élancer avec force à sa sortie

du cylindre, et qui, en se mélangeant avec la fumée, abaisse

encore considérablement sa température tout en les projetant

rapidement dans une direction opposée à celle de l'aérostat.

La combustion du charbon a lieu sur une grille complètement

entourée d'un cendrier, de sorte qu'en définitive il est

impossible d'apercevoir extérieurement la moindre trace de feu.

Le combustible que j'emploie est du coke de bonne qualité.

La vapeur produite se rend aussitôt dans la machine proprement

dite; celle-ci est à un cylindre vertical dans lequel se meut un

piston qui, par l'intermédiaire d'une bielle, fait tourner

l'arbre coudé placé au sommet. Celui-ci porte à son extrémité une

hélice à 3 patelles de 3{m},40 de diamètre, destinée à prendre le

point d'appui sur l'air et à faire progresser l'appareil. La

vitesse de l'hélice est d'environ 110 tours par minute, et la

force que développe la machine pour la faire tourner est de 3

chevaux, ce qui représente la puissance de 25 ou 30 hommes. Le

poids du moteur proprement dit, indépendamment de

l'approvisionnement et de ses accessoires, est de 100 kilogrammes

pour la chaudière, et de 58 kilogrammes pour la machine; en tout

159 kilogrammes ou 50 kilogrammes par force de cheval, ou bien

encore 5 à 6 kilogrammes par force d'homme; de sorte que s'il

s'agissait de produire le même effet par ce dernier moyen, il

faudrait, ce qui serait impossible, enlever 25 à 30 hommes

représentant un poids moyen de 1800 kilogrammes, c'est-à-dire un

poids douze fois plus considérable. De chaque côté de la machine

sont deux bâches, dont l'une contient le combustible et l'autre

l'eau destinée à être refoulée dans la chaudière au moyen d'une

pompe mue par la tige du piston. Cet approvisionnement représente

également la quantité de lest dont il est indispensable de se

munir même en assez grande quantité, pour parer aux fuites du gaz

par les pores du tissu; de sorte qu'ici la dépense de la machine,

loin d'être nuisible, a pour effet très avantageux de délester

graduellement l'aérostat, sans avoir recours aux projections de

sable ou à tout autre moyen employé habituellement dans les

ascensions ordinaires.

Enfin, l'appareil moteur est monté tout entier sur quelques roues

mobiles en tous sens, ce qui permet de le transporter facilement

à terre; cette disposition pourrait, en outre, être utile, dans

le cas où la machine viendrait toucher le sol avec une certaine

vitesse horizontale.

Si l'aérostat était rempli de gaz hydrogène pur, il pourrait

enlever en totalité 2 800 kilogrammes: ce qui lui permettrait

d'emporter une machine beaucoup plus forte et un certain nombre

de personnes. Mais, vu les difficultés de toutes espèces de se

procurer un pareil volume, il est nécessaire d'avoir recours au

gaz d'éclairage, dont la densité est, comme on sait, très

supérieure à celle de l'hydrogène. De sorte que la force

ascensionnelle totale de l'appareil se trouve diminuée de 1000

kilogrammes et réduite à 1800 kilogrammes environ, distribués

comme suit:

Aérostat avec la soupape 320 kil.

Filet 150

Traverse, corde de suspension, gouvernail, cordes

d'amarrage 300

Machine et chaudière vide 150

Eau et charbon contenus dans la chaudière au moment

du départ 60

Châssis de la machine, brancard, planches, roues

mobiles, bâches à eau et à charbon 420

Corde traînante pour arrêter l'appareil en cas d'accident 80

Poids de la personne conduisant l'appareil 70

Force ascensionnelle nécessaire du départ 10

---------

1 560 kil.

Il reste donc à disposer d'un poids de 248 kilogrammes, qu'il est

prudent d'affecter uniquement à l'approvisionnement d'eau, de

charbon, et par conséquent de lest. Tout ceci posé, le problème à

résoudre pouvait être envisagé sous deux points de vue

principaux, la suspension convenable d'une machine à vapeur et de

son foyer sous un aérostat de forme nouvelle pleine de gaz

inflammable, et la direction proprement dite de tout le système

dans l'air.

Sous le premier rapport, il y avait déjà des difficultés à

vaincre. En effet, jusqu'ici les appareils aérostatiques enlevés

dans l'atmosphère s'étaient bornés invariablement à des globes

sphériques ou ballons, tenant suspendu par un filet un poids

quelconque, soit une nacelle ou espèce de panier pouvant contenir

une ou plusieurs personnes, soit tout autre objet plus ou moins

lourd; toutes les expériences tentées en dehors de cette

primitive et unique disposition avaient eu lieu, ce qui est

infiniment plus commode et moins dangereux, sur de petits modèles

tenus captifs par l'expérimentateur; le plus souvent elles

étaient restées à l'état de projet ou de promesse.

En l'absence de tout fait antérieur suffisamment concluant et

malgré les indications de la théorie, je devais encore concevoir

certaines craintes sur la stabilité de l'appareil; l'expérience

est venue pleinement rassurer à cet égard, et prouver que

l'emploi d'un aérostat allongé, le seul que l'on puisse espérer

diriger convenablement, était, sous tous les autres rapports,

aussi avantageux que possible, et que le danger résultant de la

réunion du feu et d'un gaz inflammable pouvait être complètement

illusoire.

Pour le second point, celui de la direction, les résultats

obtenus ont été ceux-ci: dans un air parfaitement calme, la

vitesse du transport en tous sens est de 2 à 3 mètres par

seconde; cette vitesse est évidemment augmentée ou diminuée, par

rapport aux objets fixes, de toute la vitesse du vent, s'il y en

a, et suivant qu'on marche avec ou contre, absolument comme pour

un bateau montant ou descendant un courant quelconque; dans tous

les cas, l'appareil a la faculté de dévier plus ou moins de la

ligne du vent et de former avec celle-ci un angle qui dépend de

la vitesse de ce dernier.

Ces résultats sont d'ailleurs conformes à ceux que la théorie

indique, et je les avais à peu près prévus d'avance à l'aide du

calcul et des faits analogues relatifs à la navigation maritime.

Telles sont les conditions dans lesquelles se trouve ce premier

appareil; elles sont certainement loin d'être aussi favorables

que possible; mais si l'on réfléchit aux difficultés de toute

nature qui doivent entourer ces premières expériences, faites

avec des moyens d'exécution excessivement restreints et à l'aide

de matériaux incomplets et imparfaits, on sera convaincu que les

résultats obtenus, quelque incomplets qu'ils soient encore,

doivent conduire dans un avenir prochain à quelque chose de

positif et de pratique. Pour cela que faut-il?

Un appareil plus considérable, permettant l'emploi d'un moteur

relativement beaucoup plus puissant, et ayant à sa disposition

toutes les ressources pratiques accessoires sans lesquelles il

lui est impossible de fonctionner convenablement.

Je me propose, d'ailleurs, d'aller au-devant de toutes les

objections, en faisant connaître les principes généraux,

théoriques et pratiques, sur lesquels je crois que la navigation

aérienne par la vapeur doit être basée.

Les diverses explications que je viens de donner, me dispensent

d'entrer dans de longs détails sur le voyage aérien que j'ai

fait; je suis parti seul de l'Hippodrome, le 24, à cinq heures un

quart; le vent soufflait avec une assez grande violence; je n'ai

pas songé un seul instant à lutter directement contre le vent, la

force de la machine ne me l'eût pas permis: cela était prévu

d'avance et démontré par le calcul; mais j'ai opéré avec le plus

grand succès diverses manoeuvres de mouvement circulaire et de

déviation latérale.

L'action du gouvernail se faisait parfaitement sentir, et à peine

avais-je tiré légèrement une de ses deux cordes de manoeuvre, que

je voyais immédiatement l'horizon tournoyer autour de moi; je

suis monté à une hauteur de 1 500 mètres, et j'ai pu m'y

maintenir horizontalement à l'aide d'un nouvel appareil que j'ai

imaginé, et qui indique immédiatement le moindre mouvement

vertical de l'aérostat.

Cependant la nuit approchant, je ne pouvais rester plus longtemps

dans l'atmosphère; craignant que l'appareil n'arrivât à terre

avec une certaine vitesse, je commençai à étouffer le feu avec du

sable; j'ouvris tous les robinets de la chaudière: la vapeur

s'écoula de toutes parts avec un fracas horrible; j'eus un moment

la crainte qu'il ne se produisît un phénomène électrique, et

pendant quelques instants je fus enveloppé d'un nuage de vapeur

qui ne me permettait plus de rien distinguer. J'étais en ce

moment à la plus grande élévation que j'aie atteinte; le

baromètre marquait 1800 mètres; je m'occupai immédiatement de

regagner la terre, ce que j'effectuai très heureusement dans la

commune d'Élancourt, près Trappes, dont les habitants

m'accueillirent avec le plus grand empressement et m'aidèrent à

dégonfler l'aérostat. À dix heures, j'étais de retour à Paris.

L'appareil a éprouvé à la descente quelques avaries

insignifiantes qui seront bientôt réparées, et alors je

m'empresserai de renouveler cette expérience, soit par moi-même,

soit en la confiant à l'habileté et à la hardiesse de mes

collaborateurs. Je ne terminerai pas sans faire savoir que j'ai

été puissamment secondé dans cette entreprise par MM. David et

Sciama, ingénieurs civils, anciens élèves de l'École centrale;

c'est grâce à leur dévouement sans bornes, aux sacrifices de

toute espèce qu'ils se sont imposés, et à leur concours

intelligent, que j'ai pu exécuter ma première expérience. Sans

eux, il m'eût été probablement impossible de la mettre à

exécution dans un avenir prochain.

Je saisis avec empressement cette occasion de leur en témoigner

publiquement toute ma reconnaissance; c'est pour moi un devoir et

une vive satisfaction.

HENRI GIFFARD.

Après sa magnifique tentative de 1852, Henri Giffard ne pensa qu'à

recommencer une nouvelle expérience dans des conditions plus

favorables encore. En 1855, il construit un nouveau ballon allongé,

qui peut être considéré comme un prodige de hardiesse. Cet aérostat

n'avait pas moins de 70 mètres de longueur et 10 mètres seulement de

diamètre au milieu. Il avait l'aspect d'un cigare à deux pointes. Il

cubait 3 200 mètres. Giffard modifia le système d'attache de la

machine à vapeur, fixa la traverse de bois à la partie supérieure du

navire aérien, dont il lui faisait embrasser la forme ovoïdale,

modifia très heureusement son moteur et s'éleva avec un des

aéronautes qui l'ont aidé dans ses constructions, M. Gabriel Yon,

que nous allons retrouver plus tard avec M. Dupuy de Lôme.

La Navigation Aérienne L'aviation Et La Direction Des Aérostats Dans Les Temps Anciens Et Modernes · 第 13 / 17 段