du vol de l'insecte, en changeant l'inclinaison du plan
d'oscillation de ses ailes, ce qui peut se faire par des mouvements
de l'abdomen qui déplacent le centre de gravité, l'insecte peut,
suivant les nécessités, augmenter sa tendance à voler en avant,
perdre sa vitesse acquise, ou enfin se jeter de côté. Grâce à des
modifications accessoires de son appareil, M. Marey a pu reproduire
artificiellement le planement ou vol ascendant.
Les études du savant professeur sur le vol des oiseaux ont été
conduites avec la même méthode. Par une analyse délicate, M. Marey a
déterminé les mouvements de l'aile pendant le vol; après avoir
déduit de ces observations les principes du mécanisme du vol, il a
su réaliser comme pour l'insecte la reproduction de quelques-uns de
ces phénomènes au moyen d'appareils artificiels.
M. Marey a donné sur la théorie du vol des idées qui se rapprochent
beaucoup de celles de Borelli.
Sur ce sujet comme sur tous ceux qui ont beaucoup prêté à la
discussion, presque tout a été dit, de sorte qu'il ne faut pas
s'attendre à voir sortir de mes expériences une théorie
entièrement neuve. C'est dans Borelli qu'on trouve la première
idée juste sur le mécanisme du vol de l'oiseau. L'aile, dit cet
auteur, agit sur l'air _comme_ un coin. En développant la pensée
du savant physiologiste de Naples, on dirait aujourd'hui que
l'aile de l'oiseau agit sur l'air à la façon d'un plan incliné,
pour produire contre cette résistance une réaction qui pousse le
corps de l'animal en haut et en avant. Confirmée par
Strauss-Durckheim, cette théorie a été complétée par Liais, qui
signale une double action de l'aile: d'abord celle qui, dans la
phase d'abaissement de cet organe, soulève l'oiseau en lui
imprimant une impulsion eu avant; ensuite l'action de l'aile
remontante qui s'oriente à la façon d'un cerf-volant et soutient
le corps de l'oiseau en attendant le coup d'aile qui va suivre.
On nous a reproché d'aboutir à une théorie dont l'origine remonte
à plus de deux siècles; nous préférons de beaucoup une ancienne
vérité à la plus neuve des erreurs, aussi nous permettra-t-on de
rendre au génie de Borelli la justice qui lui est due, en ne
réclamant pour nous que le mérite d'avoir fourni la démonstration
expérimentale d'une vérité déjà soupçonnée.
M. Marey, considérant, au point de vue de l'aéronautique, le
problème qu'il a si bien étudié en physiologiste, croit qu'il est
possible d'imiter le mécanisme du vol. Après les appareils d'étude
expérimentale que le savant professeur a réalisés, nous allons voir,
dans le chapitre suivant, que MM. Alphonse Pénaud, Tatin et d'autres
expérimentateurs ont, en effet, été plus loin en construisant des
petits oiseaux mécaniques qui volent d'eux-mêmes à l'air libre. M.
Marey ne doute pas que l'on puisse dépasser encore ces résultats.
«Nous avons prouvé, dit-il, que rien n'est impossible dans l'analyse
des mouvements du vol de l'oiseau; on nous accordera sans doute que
la mécanique peut toujours reproduire un mouvement dont la nature
est bien définie.»
Dans ces derniers temps, deux aviateurs, M. Mouillard et M. Goupil,
ne se sont pas montrés moins affirmatifs, mais sans avoir pu
cependant donner aucune preuve de démonstration expérimentale, M.
Mouillard a exécuté plusieurs essais à l'aide d'un appareil de vol
qu'il avait construit, mais sans réussir à se soulever du sol[33].
[Note 33: Voy. L. P. Mouillard. _L'empire de l'air, essai
d'ornithologie appliquée à l'aviation_, 1 vol. in-8º. Paris,
G. Masson, 1881.]
M. Goupil a étudié les conditions mécaniques du vol et il a donné
notamment quelques chiffres intéressants à reproduire.
Un pigeon de 420 grammes dépense 2 kilogrammètres et demi, pour
se soutenir immobile dans l'espace en air calme; j'ai déterminé
ce chiffre de deux façons différentes, en voici une troisième.
Un pigeon de ce poids que j'ai eu occasion d'examiner fréquemment
à mes pieds, que j'ai pesé et mesuré, avait l'habitude de voleter
à 0{m},70 environ au-dessus du sol, je ne sais pourquoi; ce
travail pénible lui demandait six coups d'ailes par seconde à
l'amplitude de 170 degrés, ce qui, au centre de l'aile,
équivalait à 0{m},50 d'arc décrit; dans ce cas, la violence du
battement est à peu près telle en relevant l'aile qu'en
l'abaissant, car la position du corps est à 45°, et l'arc décrit
par les ailes est dans un plan presque horizontal; l'effort moyen
était nécessairement égal au poids de l'animal et le chemin
parcouru de 12 fois 0{m}, 50, soit: 6m x 0{k},420 = 2{kgm}, 50.
On peut évaluer à 8 chevaux par 100 kilog. le travail développé
dans ce cas pour produire la sustentation totale. La surface
mesurant 0{m},09, cette espèce dispose donc de 27{kgm} par mètre
carré, et sa surface d'aile mesurant 0{m},06, il dispose de 40
kilogrammètres par mètre carré d'aile. Avec cela il est maître de
sa voilure et ne redoute ni les coups de vent, ni la tempête[34].
[Note 34: _La locomotion aérienne._ Étude par A. Goupil. 1
vol. in-8º. Charleville, 1884.]
M. Goupil tire de ses calculs la conclusion suivante: L'homme par sa
seule puissance ne peut produire le vol ramé, ni l'ascension
directe. Mais il peut, avec un appareil bien conditionné, produire
un planement horizontal à la condition de pouvoir se mettre en
vitesse.
II
LES MACHINES VOLANTES ARTIFICIELLES OU ORTHOPTÈRES
Machine volante de Gérard en 1784. -- Projet d'homme volant de C.
F. Meerwein. -- Vol artificiel à tire-d'ailes. -- L'horloger
Degen. -- Les expériences de 1812. -- Machine volante de Kaufmann
en 1860. -- Un projet d'Edison. -- Oiseaux mécaniques de Le Bris,
d'Alphonse Penaud, du Dr Hureau de Villeneuve, de Victor Tatin,
etc.
Les aviateurs désignent sous le nom d'_orthoptères_ des appareils de
vol mécanique qui ont pour organes principaux des surfaces animées
de mouvements à peu près verticaux; ce sont en un mot des systèmes à
ailes battantes artificielles. On les distingue des _hélicoptères_,
qui se soutiennent à l'aide d'hélices en rotation autour d'un axe,
et des _aéroplanes_ formées de surfaces plates inclinées d'un petit
angle sur l'horizon et poussées à l'aide de propulseurs.
En 1783 et en 1784, quand les premières ascensions aérostatiques
surexcitèrent l'esprit public, il ne manqua pas d'aviateurs pour
proposer différents systèmes de machines volantes.--Gérard dès 1784,
publia son _Essai sur l'art du vol aérien_[35], où il donne le naïf
dessin que nous reproduisons d'une machine volante (fig. 13),
oubliant de parler des organes essentiels de l'appareil: le
mécanisme proprement dit et le moteur.
[Note 35: _Essai sur l'art du vol aérien_, avec figures, 1
vol. in-32. Paris, 1784.]
[Illustration: Fig 13.--Machine volante de Gérard (1784).]
La même année, C. F. Meerwein, architecte du prince de Galles,
proposa de construire un grand appareil destiné à un homme
volant[36]. Cet appareil devait être formé de deux grandes ailes
qu'un homme fixé au milieu, à l'aide de courroies, aurait fait
fonctionner lui-même. Nous donnons l'aspect de l'appareil, vu en
dessous et de côté par l'avant (fig. 14), d'après la figure même
qu'en a publiée l'auteur en 1784.
[Note 36: _L'art de voler à la manière des oiseaux_, par
Charles Meerwein. À Basle, 1784, in-8º de 48 pages avec 2
planches hors texte.]
Ce que des écrivains plus ou moins compétents, s'étaient bornés à
proposer à la fin du siècle dernier, après la découverte des
aérostats, des hommes de hardiesse ont voulu parfois le réaliser à
une époque plus récente.
Au commencement de ce siècle, le public se préoccupa très vivement
de l'aviation par le _vol artificiel à tire-d'ailes_, à la suite de
deux entreprises qui eurent un très grand retentissement. La
première est celle d'un nommé Calais qui, en 1801, annonça qu'il
s'élèverait dans les airs au moyen d'un appareil volant de son
invention; l'expérience se fit au jardin Marboeuf, à Paris: elle fut
malheureuse et ridicule et nous n'avons rien à en dire.
La seconde tentative attira l'attention de l'Europe entière et
produisit une grande émotion. Elle eut pour acteur un horloger de
Vienne nommé Degen, qui commença à faire parler de lui en 1809. À
cette époque tous les journaux annoncèrent que Degen s'était élevé
dans les airs, à Vienne, au moyen d'une machine de son invention.
[Illustration: Fig. 14.--Projet d'homme volant de C. F. Meerwein
(1784).]
On comprend combien la curiosité publique dut être tenue en éveil
par cette nouvelle, et on ne tarda pas à publier à Paris quelques
détails sur le système du mécanicien viennois.
Il était difficile de bien juger l'invention de Degen, parce que les
détails qu'on en donnait, étaient très incomplets. Voici ce qu'on
avait lu dans une feuille allemande:
M. Jacques Degen[37], habile horloger de Vienne, vient de
s'élever dans l'air comme un oiseau, par un procédé de son
invention. Il s'applique deux ailes artificielles faites de
petits morceaux de papier, joints ensemble avec de la soie la
plus fine. En battant de ces ailes, il s'élève avec beaucoup de
rapidité, et dans une direction soit perpendiculaire, soit
oblique, jusqu'à la hauteur de cinquante-quatre pieds. Son
expérience, qui eut lieu devant une société nombreuse, lui valut
les plus vifs applaudissements.
[Note 37: Le vrai nom de l'inventeur était Jacob Degen.
Depuis on a presque toujours écrit Deghen. Nous avons
conservé l'orthographe primitive du nom.]
Un savant de Leipsick, M. Zacharie, avait publié les gravures que
nous reproduisons ci-contre, en les réduisant (fig. 15 et 16), et
qui ne tardèrent pas à être exposées chez tous les marchands
d'estampes de Paris. Il avait ajouté quelques pages de texte où il
faisait des restrictions prudentes. M. Degen s'est élevé. Pourquoi
oublie-t-on de dire quel jour et à quelle heure? La société était
nombreuse: pourquoi ne nomme-t-on personne? Quoi qu'il en soit de
ces réserves, le savant Allemand donne la description du mécanisme.
Nous allons en reproduire les passages les plus saillants.
[Illustration: Fig. 15.--Appareil volant de Degen (1812).]
Les deux ailes présentent une carcasse probablement de jonc ou de
baleine, à peu près comme celle d'un parasol, et dont les parties,
pour réunir à la plus grande ténuité la plus grande raideur, sont
combinées par en haut, ainsi que par en bas, par de petites cordes,
attachées au-dessus et au-dessous de l'aile, à une forte baguette
qui passe comme un axe par le milieu. On voit à chaque aile
plusieurs systèmes de cordes dont l'effet devait être de donner à
chaque parasol beaucoup de solidité.
[Illustration: Fig. 16.--Appareil de Degen, figuré en plan.]
Un point important se trouvait caché dans ces descriptions, Degen
n'en parlait pas: c'est que le système, avec l'aviateur, devait être
attaché à un petit ballon gonflé de gaz hydrogène. L'inventeur avait
la prétention, à l'aide de ses ailes, d'entraîner l'aérostat qui le
soulevait, et de le diriger dans l'atmosphère. Le projet n'était pas
réalisable, l'aérostat sphérique destiné à enlever le poids d'un
homme offrant déjà un volume et une surface considérables.
Nous résumerons d'une façon complète l'histoire malheureuse des
expériences exécutées par Degen à Paris en 1812, en reproduisant les
articles qui ont successivement été publiés à ce sujet dans le
_Journal de Paris_.
Le premier article que l'on va lire est d'autant plus intéressant,
qu'il a été écrit par Garnerin, le célèbre expérimentateur du
parachute.
EXTRAIT DU _Journal de Paris_ DU 9 JUIN 1812.
M. DEGEN
_Volera-t-il? Ne volera-t-il pas?_
Voila ce qu'on se dit depuis quelques jours, dans les places
publiques, dans les promenades, dans les salons dorés, dans les
boutiques des marchands: volera-t-il, ne volera-t-il pas? à quoi
servent les journalistes s'ils ne parlent jamais qu'après
l'événement? à quoi servent-ils surtout, si, imitant certain
critique de théâtre, ils ne nous disent pas même la vérité après
l'événement, et s'ils prennent, suivant leur intérêt personnel,
les applaudissemens pour des sifflets, et les sifflets pour des
applaudissemens?
Moi, j'oserai prendre franchement l'initiative, au risque de
faire rire de pitié ces ignorans orgueilleux qui se disent
sceptiques par principe et qui ne le sont que par sottise.
Avant que les hommes aient trouvé une substance spécifiquement
plus légère que l'air atmosphérique prête à les soutenir dans
l'espace, on a pu douter du succès de semblables tentatives; mais
aujourd'hui que le gaz inflammable est employé avec tant de
facilité pour élever les corps, on conçoit qu'une semblable
expérience offre beaucoup de chances de succès.
Il est certain que plusieurs animaux, sans avoir rien de commun
avec les oiseaux, du moins quant à l'organisation, peuvent
s'élever dans les airs et même voler: c'est ce que font les
chauves-souris, et quelques espèces d'écureuils qui sont des
animaux à poils et à mamelles. Certains lézards volent d'un arbre
à l'autre, des poissons même s'élèvent pendant quelques instans
dans les airs en se servant de leurs nageoires comme les
volatiles se servent de leurs ailes; nul doute que la mécanique
seule ne pût parvenir à faire des espèces d'ailes avec lesquelles
on pourrait quelque tems se soutenir dans les airs et même aller
d'un lieu à un autre.
Il ne faut donc pas être surpris que quelques têtes ardentes
aient tenté l'entreprise. Dans le siècle dernier, Bacqueville et
Blanchard eurent l'intention de voler; l'un vola aussi bien et
presque aussi longtemps que l'espèce de lézard connu sous le nom
de dragon; l'autre s'occupait depuis longtemps de la construction
d'un bateau à ailes, que j'ai vu, il y a environ 25 ans, chez
l'abbé Viennai, au faubourg Saint-Germain. La découverte des
aérostats par Montgolfier, l'application du gaz inflammable à la
formation des ballons, le détourna de son projet, et Blanchard
trouva plus commode et plus sûr de suspendre sa nacelle à un
ballon aérostatique.
Il y a quelques années qu'un M. Pauly construisit ce qu'il
appelait un poisson volant, avec lequel on m'a dit qu'il obtint
des résultats assez heureux et qui faisaient du moins prévoir la
possibilité de louvoyer dans les airs: je ne parle pas de ce
prétendu mécanicien qui se fit hisser au haut d'un mât pour
retomber de tout son poids; les tentatives d'un tel homme
n'offrent rien de décourageant pour ceux qui ont quelques
connaissances réelles.
Au surplus, de ce que des mécaniciens n'ont pas encore réussi
complettement dans la construction d'ailes propres à les soutenir
dans les airs, on ne doit pas conclure que cela est physiquement
impossible; lorsqu'un projet ne répugne pas absolument à la
raison et aux lois bien connues de la physique, il faut se
rappeler ces beaux vers:
«Croire tout découvert est une erreur profonde;
C'est prendre l'horizon pour les bornes du monde.»
La belle et audacieuse expérience des parachutes prouverait seule
qu'on peut se soutenir dans les airs par des moyens à peu près
semblables à ceux des écureuils volants, des dragons, etc.; mais
j'avoue que ces moyens, qui doivent consister dans une ingénieuse
combinaison de leviers, me paraissent offrir les plus grandes
difficultés, et qu'un homme de génie pourra seul les trouver.
Cependant, aujourd'hui qu'on peut s'aider du gaz hydrogène, comme
le fait M. Degen, _la possibilité de se diriger_ m'est démontrée.
M. Degen a-t-il trouvé les moyens mécaniques dont la combinaison
peut faire mouvoir des ailes propres à le diriger dans l'espace?
c'est ce que nous saurons bientôt, car je déclare qu'au moment où
j'écris cette note, je n'ai encore vu ni M. Degen, ni son
appareil mécanique; mais je déclare aussi que quand son
expérience n'aurait pas tout le succès que sa réputation semble
promettre, cela ne devrait point ralentir le zèle de ceux qui
voudraient tenter une semblable entreprise.
J'ajouterai que d'après ce qu'on m'a dit des moyens ingénieux
employés par M. Degen, je crois qu'il est possible de
perfectionner ce qu'il a fait, et je suis persuadé que tous les
physiciens seront de mon avis.
Mais, volera-t-il, ne volera-t-il pas? diront encore les
incrédules. Je pourrais répondre comme ces bonnes gens: je vous
dirai cela ce soir; mais je réponds franchement: je crois qu'il
volera; mais, je le répète, s'il ne vole pas il ne m'en sera pas
moins démontré qu'il est possible de se diriger dans les airs.
Après ce premier article, le public eut quelques renseignements plus
précis dans une notice spécialement consacrée au mécanisme de
l'inventeur.
EXTRAIT DU _Journal de Paris_ DU MERCREDI 10 JUIN 1812.
À côté de la grande affiche de Tivoli, on en avait placé hier une
seconde que les curieux lisaient avec beaucoup d'attention, et
qui contient quelques renseignemens sur les moyens employés par
M. Degen, et sur le degré de gloire auquel il aspire comme
mécanicien. Nous allons transcrire textuellement cette affiche:
«C'est après avoir fait une étude profonde et réfléchie du
mécanisme naturel du vol des oiseaux, que M. Degen a imaginé ce
qu'il appelle sa machine à voler.
«Son travail est absolument calqué sur celui de la nature, et ses
ailes ont la même forme et la même légèreté, proportion gardée,
que celles des oiseaux. Il leur imprime le même mouvement et en
obtient le même résultat, enfin il se dirige dans tous les sens,
monte et descend à volonté et plane dans les airs avec une
facilité et une vitesse telles qu'il peut faire 14 lieues en une
heure, lorsqu'il n'est pas trop contrarié par le vent; car alors
son travail devient plus pénible et il est obligé de louvoyer.
Tous ces mouvemens s'exécutent sans aucune espèce de danger pour
lui ni pour son appareil. Il arrive à terre aussi lentement qu'il
le désire et repart de nouveau pour reprendre une nouvelle
direction; il vole ou s'arrête à volonté.
«Ses ailes, car on peut leur donner ce nom, ont 22 pieds
d'envergure et 8 pieds et demi dans leur plus grande largeur.
Chaque mouvement qu'il leur imprime déplace 130 pieds carrés
d'air atmosphérique, et à chacun des battemens il pourrait
enlever un poids de 160 livres, tandis que la force
ascensionnelle du ballon dont il se sert n'est que de 90 livres
environ: ce qui donne en faveur de ses ailes quand elles sont en
mouvement une différence de 70 livres. Ce mécanicien observe que
ce ballon ne lui est d'aucune utilité pour sa direction, mais il
est obligé de l'employer comme contrepoids, pour le maintenir en
équilibre et le soulager en même tems dans sa manoeuvre; du
reste, il en est parfaitement le maître, et le force à suivre
tous ses mouvemens.
«M. Degen, laisse aux Français l'honneur de la découverte sublime
des ballons; mais il réclame pour lui celle de la direction à
volonté, que personne n'a encore pu trouver jusqu'à présent.
«En conséquence, il prie le public qui voudra bien l'honorer de
sa présence, de ne considérer son expérience que sous le seul
rapport de la direction, le ballon n'étant qu'un faible
accessoire qui n'entre pour rien dans la composition ni dans le
mécanisme de la machine dont il est l'inventeur.»
À ces détails, nous ajouterons que chacune de ses ailes déployée,
et vue en dessus ou en dessous, a la forme de certaines feuilles
d'arbres très connus, tels que le peuplier et le tremble.
Ces ailes sont formées de parties séparées destinées à imiter les
plumes des oiseaux; ce sont des bandes de taffetas montées sur
des baguettes de rotang ou jonc, une foule de cordages bien
déliés les font mouvoir au moyen de pièces principales.
Ces ailes sont fixées à une espèce de collier qui fait partie de
l'ensemble de la machine; ainsi, elles sont situées un peu
au-dessus de ses épaules. Les traverses auxquelles aboutissent
tous les cordages sont placées en avant et en arrière du
mécanicien, à la hauteur des hanches ou environ: c'est sur ces
traverses qu'il pose de chaque côté une de ses mains pour
imprimer le mouvement aux ailes. Les pieds du mécanicien sont
posés sur une traverse inférieure; et comme tout cet appareil est
suspendu au ballon, M. Degen est dans une situation verticale;
situation que la nature semble prescrire à l'homme, tandis que
les animaux qui ont des ailes, des membranes, ou des peaux pour
s'élever dans les airs, se tiennent dans une situation
horizontale. On dit que tout cet appareil mécanique, en apparence
compliqué mais en effet fort simple, ne pèse pas vingt livres.
Le ballon qui sert à favoriser l'ascension a un diamètre à peu
près égal à l'envergure des ailes.
Nous rendrons compte demain du résultat de cette expérience.
On va voir que la première expérience de Degen n'eut qu'un bien
piètre succès.
EXTRAIT DU _Journal de Paris_ DU VENDREDY 12 JUIN 1812.
Nos lecteurs auront facilement corrigé deux mots dans l'article
inséré hier dans le feuilleton sur M. Degen, eu substituant
avant-hier à hier dans le second et le troisième paragraphe et
commençant le quatrième par le mot hier; en effet, tout le monde
sait que c'est mardi qu'on a affiché, ainsi que nous l'avons dit,
la remise de l'expérience au lendemain.
C'est à huit heures un quart, mercredi, que M. Degen est parti de
Tivoli. Hier, à quatre heures de l'après-midi, nous avons appris
qu'il était arrivé sans accident après s'être accroché, en rasant
la terre, au mur du parc de Sceaux, côté du sud, près la route de
Versailles à Choisy, et était descendu à Chatenay, où il a été
accueilli par Mme Pinon et M. Grivois, propriétaires.
On dit que pendant l'expérience de M. Degen, deux auteurs du
Théâtre des Variétés faisaient le plan d'une pièce intitulée
_Vol-au-vent_, destinée à ce théâtre. On ajoute que le Vaudeville
compte aussi célébrer le départ de M. Degen.
L'inventeur ne perdit pas confiance, et la presse continua à lui
prêter son concours, pour lui permettre de reprendre sa revanche.
EXTRAIT DU _Journal de Paris_ DU MARDI 16 JUIN 1812.
VARIÉTÉS
_Donnons-lui sa revanche_
Nos pères ont bien mal fait de mourir si vite. Pourquoi se
sont-ils tant pressés? que de belles choses ils auraient vues,
s'ils avaient voulu se donner la peine d'attendre un instant!
Pauvres gens! je les plains, ils marchaient: nous volons
aujourd'hui. Cette découverte aurait dû être faite par un
Français; nous sommes si légers! mais la gloire en était réservée
aux Allemands. C'est grâce à M. Degen qu'il est reconnu que
l'homme est un volatile. L'illustre inventeur, fort de sa
conscience et de ses ailes de 22 pieds d'envergure, s'est élevé
majestueusement dans les airs, où je crois qu'il serait encore,
s'il ne s'était souvenu qu'il avait un petit compte à régler avec
le caissier de Tivoli. Cependant, il faut bien en convenir, M.
Degen n'a pas tenu ce qu'il nous avait promis; il devait, si j'ai
bien lu son affiche, se diriger contre le vent; et de fort
honnêtes gens prétendent que c'est le vent qui a dirigé M. Degen;
en vérité, ce vent du nord est trop honnête; il a cru, sans
doute, rendre un service au mécanicien de Vienne en le secondant
de son mieux: ce n'était point là ce qu'on lui demandait. De son
côté, M. Degen, en homme qui sait vivre, n'a point voulu
contrarier un hôte aussi obligeant, et il a consenti pour cette
fois seulement à faire toutes ses volontés; mais il ne faut pas
que le vent du nord s'y habitue, sinon M. Degen partira par un
vent du midi, et au lieu d'aller de Tivoli à Chatenay, il
pourrait bien venir de Chatenay à Tivoli, ce qui changerait sa
direction.
Quoi qu'il en soit, et malgré toutes les plaisanteries qu'on a pu
faire sur le vol à tire-d'ailes, il serait souverainement injuste
de juger le mérite d'une invention d'après une seule expérience;
M. Degen a perdu la partie, donnons-lui sa revanche. Tant de gens
marchent ici-bas en tâtonnant qu'il est bien permis de tâtonner
dans les airs. Les premiers essais, d'ailleurs, sont toujours
très faibles, et je tiens d'un savant très distingué que le
premier vaisseau qui fut lancé n'était point un vaisseau de 74.
L'important dans les découvertes est de faire un pas, le temps se
charge du reste.