Il est démontré impossible dans tous les sens qu'un homme puisse

s'élever ou même se soutenir en l'air: M. Coulomb, de l'Académie

des sciences, a lu, il y a plus d'un an, dans une de nos séances,

un mémoire où il fait voir par le calcul des forces de l'homme,

fixées par l'expérience, qu'il faudrait des ailes de douze à

quinze mille pieds, mues avec une vitesse de trois pieds par

seconde; il n'y a donc qu'un ignorant qui puisse former des

tentatives de cette espèce[27].

[Note 26: On s'occupait beaucoup à cette époque des baguettes

divinatoires pour la recherche des sources.]

[Note 27: Blanchard et de Lalande eurent plus tard des

discussions animées au sujet des aérostats, et Lalande finit

par exécuter une ascension aérostatique.]

On voit que l'astronome était sévère.... mais juste, serons-nous

tenté d'ajouter. Quoiqu'il exagérât singulièrement le diamètre des

ailes artificielles qu'il faudrait pour enlever un homme (15 000

pieds!), il est certain que la voiture volante de Blanchard n'aurait

jamais pu s'élever. J'en reproduis l'un des dessins (fig. 9) d'après

des gravures fort rares que je possède. Ces gravures, peintes à la

main, ont été publiées en juillet 1782 par Martinet, qui était au

contraire un adepte convaincu de l'aviateur.

[Illustration: Fig. 10.--Caricature sur la voiture aérienne ou

vaisseau volant de Blanchard. (D'après une gravure du temps.)]

L'examen que j'ai fait du vaisseau volant, dit Martinet dans le

_Journal de Paris_ du 8 juillet 1782, m'ont convaincu de sa

possibilité et m'ont déterminé à en graver le tableau que je

publie. La raison qui retarde l'expérience de ce vaisseau est la

lenteur des ouvriers que l'auteur de cette ingénieuse mécanique a

employés jusqu'à présent.... Qui souhaite plus de voler? Celui

sans doute qui est sûr du succès de son invention par des

principes fondés sur des tentatives multipliées qu'il a faites

avec succès. Il s'élèvera, il volera et tout incrédule dira: je

ne l'aurais pas cru.

MARTINET,

Ingénieur et graveur du

Cabinet du Roi, rue St-Jacques,

près St-Benoît.

Malgré les affirmations de l'éditeur Martinet, le public attendit en

vain l'expérience publique tant de fois annoncée; on ne tarda pas à

se moquer de l'aviateur, comme l'indique la curieuse gravure

satirique ci-contre (fig. 10), où des ânes sont «en admirant le

départ du vaisseau volant».

Blanchard ne s'éleva pas et ne vola pas, si ce n'est bientôt avec

les ballons, dont la première expérience eut lieu à Annonay, le 5

juin 1783.

L'inventeur du vaisseau volant, s'inclina d'ailleurs de bonne grâce

devant les merveilleux résultats obtenus par les Montgolfier, et il

devint un de leurs plus fervents disciples.

V

L'HYDROGÈNE ET LA DÉCOUVERTE DES AÉROSTATS

Cavendish et la découverte du gaz hydrogène. -- Le docteur Black

et le principe des aérostats. -- Les bulles de savon gonflées

d'hydrogène de Tibère Cavallo. -- Les frères Montgolfier et les

ballons à air chaud. -- Le physicien Charles et les ballons à

gaz.

Pour terminer l'étude que nous avons entreprise, des antériorités à

la découverte des ballons, nous citerons quelques faits curieux,

relatifs à de véritables expériences aérostatiques faites en petit,

avant la construction de la montgolfière d'Annonay. Ces expériences

sont la conséquence de la découverte du gaz hydrogène et de ses

propriétés.

Dès que Cavendish eut constaté que le gaz hydrogène est beaucoup

plus léger que l'air, l'idée des ballons pouvait naître. Elle

naquit, en effet, mais sans être mise immédiatement en exécution.

Il semble probable que le docteur J. Black, d'Édimbourg, eut la

conception des aérostats, comme l'indiquent les passages de la

lettre qu'il a écrite au docteur Lind, après la découverte des

frères Montgolfier.

Il me parut, dit le docteur Black, en 1784, suivre des principes

de M. Cavendish, que, si une vessie suffisamment mince et légère

était remplie d'air inflammable, la vessie et l'air qui y serait

contenu formeraient une masse moins pesante que le même volume

d'air atmosphérique et qu'elle s'élèverait dans l'espace. J'en

parlai à quelques-uns de mes amis et dans mes leçons, lorsque

j'eus occasion de traiter de l'air inflammable, ce qui fut dans

l'année 1767 ou 1768.

Le docteur Black ne fit pas l'expérience; mais elle fut tentée en 1782

par un Anglais, Tibère Cavallo, comme le prouve incontestablement une

curieuse note présentée, le 20 juin 1782, à la Société royale de

Londres, et de laquelle nous empruntons les passages suivants:

... Il s'agissait, dit Cavallo, après avoir exposé quelques

notions sur le gaz inflammable, de construire un vaisseau ou une

espèce d'enveloppe qui, remplie d'air inflammable, serait plus

légère qu'un volume égal d'air commun, et qui conséquemment

pourrait monter, de même que la fumée, dans l'atmosphère, car on

savait bien que l'air inflammable est spécifiquement plus léger

que l'air commun.... J'essayai les vessies les plus minces et les

plus grandes que je pus me procurer. Quelques-unes furent

nettoyées avec beaucoup de soin en ôtant toutes les membranes

superflues, et les autres matières qu'il était possible

d'enlever; mais, malgré toutes ces précautions, la plus légère et

la plus grande des vessies préparées étant pesée, et le calcul

nécessaire fait, il se trouva que lorsqu'elle serait remplie

d'air inflammable, elle serait au moins de dix grains plus

pesante qu'un égal volume d'air commun, et que conséquemment elle

descendrait au lieu de monter. Nous trouvâmes aussi que quelques

vessies qui servent aux poissons à nager étaient trop pesantes.

Je ne pus jamais réussir à faire aucune bulle légère et durable,

en soufflant de l'air inflammable dans une solution épaisse de

gomme, les vernis épais ni les peintures à l'huile. Enfin les

bouteilles (bulles) de savon remplies d'air inflammable furent la

seule chose de cette sorte qui s'éleva dans l'atmosphère; mais

comme elles se détruisent facilement et qu'on ne peut les manier,

elles ne semblent applicables à aucune expérience de physique.

Tibère Cavallo dans son mémoire donne la description complète de

l'appareil qu'il emploie pour gonfler d'hydrogène les bulles de

savon[28]. Il prépare le gaz dans une petite fiole de verre, il en

remplit une vessie munie d'un tube, qu'il plonge dans un bassin

plein d'eau de savon; il la presse entre les mains; les bulles se

dégagent, gonflées de l'air inflammable; elles s'élèvent dans

l'atmosphère. Le physicien anglais continue en ces termes:

[Note 28: _Histoire et pratique de l'aérostation_, par M.

Tibère Cavallo, traduit de l'anglais. Un vol. in-8º, Paris,

MDCCLXXXVI.]

Dans les différentes tentatives que je fis pour la réussite de

l'expérience dont j'ai déjà parlé, j'employai le papier, qui

semblait propre pour la construction d'une enveloppe, qui,

remplie d'air inflammable, serait plus légère que l'air commun;

d'après cela, je me procurai de très beau papier de la Chine, je

m'assurai de son poids; le calcul nécessaire étant fait, je

donnai à cette enveloppe une forme cylindrique, terminée par deux

cônes très courts, et la fis de telle dimension que, venant à

être remplie d'air inflammable, elle fût plus légère qu'un pareil

volume d'air commun, d'au moins vingt-cinq grains; en

conséquence, elle devait s'élever comme la fumée dans

l'atmosphère.

Après avoir essayé cette machine de papier en la remplissant

d'air commun, je mis dans une grande bouteille de l'acide

vitriolique affaibli, et de la limaille de fer pour retirer de

l'air inflammable qui, à l'instant de son dégagement, devait

remplir cette enveloppe, qui avait communication avec la

bouteille par un tube de verre, et était suspendue au-dessus de

cette bouteille. On avait fait sortir l'air commun de la machine

de papier en la comprimant; mais je fus très étonné de voir que,

malgré le dégagement rapide de l'air inflammable, elle ne se

remplissait nullement, et que, d'un autre côté, l'air inflammable

répandait une très forte odeur dans la chambre.... L'air

inflammable passait à travers les pores du papier, comme l'eau au

travers d'un crible.

On voit que jamais expérimentateur n'atteignit de plus près le grand

but de l'aérostation. Tibère Cavallo est digne d'avoir son nom

inscrit parmi les précurseurs des Montgolfier, mais il se borna à

exécuter une simple expérience de laboratoire; il ne songea pas à

rendre les tissus imperméables pour conserver l'hydrogène, il

s'arrêta au moment même où il touchait du doigt la solution du

problème.

Il allait appartenir aux frères Montgolfier de lancer pour la

première fois, à l'air libre, la sphère aérostatique, dont ils sont

incontestablement les inventeurs. Sans rien vouloir leur enlever de

la gloire qui leur est due, nous espérons avoir montré qu'il est

intéressant, au point de vue historique, d'étudier ce qu'ont pu

entreprendre ou proposer leurs précurseurs.

On a souvent donné des récits différents sur l'origine de cette

étonnante découverte. Voici comment M. de Gérando en a fait

connaître le premier motif dans sa notice biographique sur Joseph de

Montgolfier, et d'après ce que lui avait dit l'inventeur lui-même.

Joseph Montgolfier se trouvait à Avignon et c'était à l'époque où

les armées combinées tentaient le siège de Gibraltar. Seul, au

coin de sa cheminée, rêvant selon sa coutume, il considérait une

sorte d'estampe qui représentait les travaux du siège; il

s'impatientait de voir qu'on ne pût atteindre au corps de la

place, ni par terre, ni par eau. «Mais ne pourrait-on point y

arriver au travers des airs? la fumée s'élève dans la cheminée;

pourquoi n'emmagasinerait-on pas cette fumée de manière à en

composer une force disponible?» Son esprit calcule à l'instant le

poids d'une surface donnée de papier ou de taffetas; construit

sans désemparer son petit ballon, et le voit s'élever du

plancher, à la grande surprise de son hôtesse et avec une joie

singulière. Il écrit sur-le-champ à son frère Étienne, qui était

pour lors à Annonay[29]: «Prépare promptement des provisions de

taffetas, de cordages, et tu verras une des choses les plus

étonnantes du monde.»

[Note 29: La lettre existe encore et a été produite à

l'Institut à l'occasion de la nomination de Joseph de

Montgolfier.]

C'est le 5 juin 1783 que Joseph et Étienne Montgolfier lancèrent

pour la première fois à l'air libre la sphère aérostatique. C'était

un ballon de papier gonflé d'air chaud. Il monta dans l'espace, en

présence des membres des États du Vivarais et de nombreux habitants

du pays.--Cette expérience eut un retentissement considérable; on

comprenait alors que la première étape était faite dans le chemin de

la conquête de l'atmosphère.

Le physicien Charles, et Robert construisirent à Paris le premier

ballon à gaz hydrogène; Pilâtre de Rozier et le marquis d'Arlandes

exécutèrent la première ascension que les hommes aient jamais faite,

en quittant le sol.

Une nouvelle et immense découverte venait d'accroître la liste des

victoires que le génie de l'homme remporte parfois sur la matière

inerte.

La découverte des ballons est une des plus grandes conquêtes que

l'on doive aux inventeurs. Elle a permis à l'homme de vaincre les

lois de la pesanteur qui semblaient l'attacher à jamais à la surface

de la terre qu'il habite: un jour viendra où elle apportera à

l'humanité des ressources immenses que nous pouvons à peine

soupçonner aujourd'hui.

DEUXIÈME PARTIE

L'AVIATION

OU LA LOCOMOTION ATMOSPHÉRIQUE

PAR LE PLUS LOURD QUE L'AIR

Pour les ballons, le volume c'est la puissance, la surface c'est

l'obstacle. C'est le contraire pour l'appareil d'aviation: pour

lui, la surface c'est le point d'appui, le volume c'est la force

qui l'attire vers le sol. Aussi il est à craindre, à mon sens,

que les appareils d'aviation, autrement dit de vol mécanique, ne

puissent atteindre d'ici longtemps à des dimensions suffisantes

pour être utiles.

ALPHONSE PÉNAUD.

I

LE VOL DES INSECTES ET DES OISEAUX

L'oiseau artificiel de Borelli au dix-septième siècle. -- Les

études de Navier. -- Les idées de M. Bell Pettigrew sur l'action

de l'aile des êtres volants. -- Les travaux de M. Marey. -- M.

Mouillard et M. Goupil.

La vue des insectes et des oiseaux qui volent dans l'air a souvent

donné aux mécaniciens l'idée d'imiter la nature et de construire des

appareils volants artificiels, soit en petit, à titre expérimental,

soit en grand, pour élever un homme et lui donner les facultés de se

mouvoir au sein de l'atmosphère.

Nous avons déjà étudié une partie des études ou des expériences qui

ont pu être faites à ce sujet dans les siècles passés; nous

examinerons ici le problème à un point de vue plus spécialement

scientifique, en passant d'abord en revue les travaux méthodiques

que l'on doit aux aviateurs et aux physiologistes.

L'étude du vol est déjà ancienne; on trouve une description très

bien faite d'ailes artificielles dans le _Motu animalium_ de

Borelli, datant de 1680, c'est-à-dire de plus de deux siècles. Dans

ses mémoires sur le vol considéré au point de vue de l'aéronautique,

un savant anglais, M. Bell Pettigrew, a fort bien résumé les idées

de l'ancien physiologiste et mathématicien italien[30].

[Note 30: _La locomotion chez les animaux, ou marche,

natation et vol_, par Bell Pettigrew, in-8º. Paris, Germer

Baillière.]

Il était familiarisé, dit M. Pettigrew, avec les propriétés du

coin appliqué au vol, et connaissait également la flexibilité et

l'élasticité des ailes. C'est à lui qu'on doit faire remonter la

théorie purement mécanique de l'action des ailes. Il a figuré un

oiseau avec des ailes artificielles dont chacune consiste en une

baguette rigide en avant, et des plumes flexibles derrière. J'ai

cru bon de reproduire la figure de Borelli à la fois à cause de

sa grande antiquité et parce qu'elle éclaircit admirablement son

texte[31]. Les ailes _b c f_, et _a_ (fig. 11) sont représentées

comme frappant verticalement en bas _g h_. Elles s'accordent

remarquablement avec celles décrites par Strauss-Durckheim,

Girard, et tout récemment par le professeur Marey. Borelli pense

que le vol résulte de l'application d'un plan incliné qui bat

l'air, et qui fait l'office du coin. En effet, il s'efforce de

prouver qu'un oiseau s'insinue dans l'air par la vibration

perpendiculaire de ses ailes, les ailes pendant leur action

formant un angle dont la base est dirigé vers la tête de

l'oiseau, le sommet _a f_ étant dirigé vers la queue.

[Note 31: _De motu animalium._]

[Illustration: Fig. 11.--Oiseau figuré par Borelli (1680).]

Borelli explique plus loin comment un coin étant poussé dans un

corps, il tend à le séparer en deux portions; mais si l'on permet

aux parties du corps de réagir sur le coin, elles communiqueront des

impulsions obliques aux faces du coin, et le feront sortir la base

la première, en ligne droite.

Poursuivant cette analogie, Borelli s'efforce de faire voir que si

l'air agit obliquement sur les ailes, le résultat sera un _transport

horizontal du corps de l'oiseau_. Si l'aile frappe _verticalement

vers le bas_, l'oiseau volera _horizontalement en avant_.

Je ne saurais mieux faire d'ailleurs que de citer textuellement les

passages les plus saillants de l'ouvrage de Borelli.

Si l'air placé sous les ailes est frappé par les parties

flexibles des ailes, avec un mouvement vertical, les voiles et

les parties flexibles de l'aile céderont dans une direction

ascendante et formeront un coin, ayant la pointe dirigée vers la

queue. Que l'air, donc, frappe les ailes par dessous, ou que les

ailes frappent l'air par dessous, le résultat est le même, les

bords postérieurs ou flexibles des ailes cèdent dans une

direction ascendante, et en agissant ainsi, poussent l'oiseau

dans une direction horizontale.

Quant au second point ou au mouvement transversal des oiseaux

(c'est-à-dire au vol horizontal), quelques auteurs se sont

étrangements mépris; ils pensent qu'il est semblable à celui des

bateaux qui, poussés à l'aide de rames, se meuvent

horizontalement dans la direction de la proue, et en pressant sur

l'eau résistant en arrière, s'élancent avec un mouvement

contraire et sont ainsi portés en avant. De la même manière,

disent-ils, les ailes vibrent vers la queue, avec un mouvement

horizontal et frappent également contre l'air non troublé, grâce

à la résistance duquel elles se meuvent par une réflexion de

mouvement. Mais c'est contraire au témoignage de nos yeux aussi

bien qu'à la raison; car nous voyons que les plus grandes espèces

d'oiseaux, tels que cygnes, oies, etc., ne font jamais en volant

vibrer leurs ailes vers la queue avec un mouvement horizontal

comme celui des rames, mais les courbent toujours vers le bas, et

décrivent ainsi des cercles élevés perpendiculairement à

l'horizon.

Plus d'un siècle s'écoula après Borelli, sans que l'étude du vol ait

été soumise à des observations précises.

En 1830, Navier a présenté à l'Académie des sciences des

considérations sur le mécanisme du vol chez les oiseaux, et la

possibilité d'approprier cette faculté à l'homme. Je vais m'efforcer

de reproduire succinctement les principaux arguments de l'auteur.

La première chose à déterminer, quand on examine la manière dont

s'opère le vol des oiseaux, est la force qu'ils emploient pour faire

mouvoir leurs ailes. Pour cela, il convient de les considérer, 1º

lorsqu'ils veulent s'élever verticalement ou planer dans l'air, sans

avancer ni reculer, en résistant seulement à l'action de la

pesanteur; 2º lorsqu'ils veulent se mouvoir horizontalement avec une

grande vitesse, dans un air calme, ou lutter contre un vent violent.

Lorsque l'oiseau plane simplement dans l'air, la vitesse

d'abaissement du centre de l'aile peut être estimée, d'après Navier,

à environ 7 mètres par seconde. Le temps de l'élévation de l'aile

est à peu près double de celui de l'abaissement, et le nombre de

vibrations ou battements des ailes dans une seconde est d'environ

23. La quantité de travail que dépense l'oiseau en une seconde est

égale à celle qui serait nécessaire pour élever son propre poids à 8

mètres de hauteur.

Lorsque l'oiseau peut se mouvoir horizontalement avec une grande

vitesse, comme 15 mètres par seconde, l'action de la pesanteur

devient alors très petite par rapport à la résistance que l'air

oppose au mouvement du corps, et cette action peut être négligée.

Par conséquent, le mouvement horizontal de l'oiseau exige que la

direction du battement des ailes soit aussi sensiblement

horizontale. La vitesse d'abaissement de l'aile doit être alors

trois fois et demie plus grande que la vitesse du déplacement de

l'oiseau dans cet air tranquille.

D'après ce qui précède, il est aisé de comparer, d'après Navier, la

quantité de travail que l'homme est capable de produire, avec celle

qu'exige le vol. L'oiseau qui plane dans l'air dépense dans chaque

seconde la quantité d'action nécessaire pour élever son poids à 8

mètres de hauteur. Un homme, employé, dans les travaux des arts, à

tourner une manivelle pendant huit heures par jour, est regardé

comme élevant moyennement, dans une seconde, un poids de 6

kilogrammes à 1 mètre de hauteur. En supposant que cet homme pèse 70

kilogrammes, cette quantité de travail est capable d'élever son

propre poids à 86 millimètres de hauteur. Ainsi, toutes proportions

gardées, elle n'est pas la 1/92e partie de celle que l'oiseau

dépense pour se soutenir dans l'air. Si l'homme était le maître de

dépenser, dans un temps aussi court qu'il le voudrait, la quantité

de travail qu'il dépense ordinairement en huit heures, on trouve

qu'il pourrait chaque jour se soutenir dans l'air pendant cinq

minutes; mais, comme il est fort éloigné d'avoir cette faculté, il

est évident qu'il ne pourrait se soutenir que pendant un temps

beaucoup moindre, ce qui ne serait sans doute qu'une portion très

petite d'une minute. Ces rapprochements montrent à quel point les

tentatives faites dans la vue de rendre l'homme capable de voler

étaient chimériques. «L'idée du vol ne pouvait être réalisée, dit

Navier, que dans des êtres poétiques, auxquels on attribuait, un

caractère divin, et par conséquent des forces sans limites et une

vigueur inépuisable.»

Nous ajouterons ici que les calculs de Navier n'avaient pour point

de départ aucune expérience, et qu'il est souvent facile de les

réfuter. Navier, par exemple, s'est cru autorisé à admettre que

dix-sept hirondelles dépenseraient le travail d'un cheval-vapeur!...

«Autant vaudrait, dit spirituellement M. Bertrand, prouver par le

calcul que les oiseaux ne peuvent pas voler, ce qui ne laisserait

pas d'être compromettant pour les mathématiques.»

En terminant son rapport, Navier dit cependant que la création d'un

art de la navigation aérienne est subordonnée à la découverte d'un

nouveau moteur dont l'action comporterait un appareil beaucoup moins

pesant que ceux qu'on connaît aujourd'hui[32].

[Note 32: _Revue des revues_, 1830.]

Les travaux les plus importants qui ont été publiés dans les temps

modernes sur l'étude du vol aérien, sont dus à M. Pettigrew en

Angleterre, et surtout à M. le professeur Marey, qui, avec la

rigoureuse précision de la méthode expérimentale, a déterminé les

vrais mouvements des ailes des insectes et des oiseaux. M. Pettigrew

a cru voir dans la courbure de l'aile une surface gauche

hélicoïdale; frappé de cette coïncidence entre la forme de l'aile et

celle de l'hélice propulsive des navires, il en est arrivé à

considérer l'aile de l'oiseau comme une vis dont l'air serait

l'écrou.

Nous ne croyons pas, a dit avec raison M. Marey, devoir réfuter

une pareille théorie. Il est trop évident que le type alternatif

qui appartient à tout mouvement musculaire ne saurait se prêter à

produire l'action propulsive d'une hélice; car en admettant que

l'aile pivote sur son axe, cette rotation se borne à une fraction

de tour, puis est suivie d'une rotation de sens inverse, qui dans

une hélice, détruirait complètement l'effet produit par le

mouvement précédent.

M. Marey a étudié successivement le mécanisme du vol des insectes et

des oiseaux. Après avoir employé la méthode graphique à déterminer

le mouvement des ailes, le savant professeur est arrivé à reproduire

ce mouvement et à construire un insecte artificiel. Voici comment

l'auteur décrit lui-même ce remarquable appareil, que j'ai vu

fonctionner jadis au laboratoire du Collège de France.

[Illustration: Fig. 12.--Insecte mécanique de M. Marey.]

Pour rendre plus saisissable l'action de l'aile de l'insecte et

les effets de la résistance de l'air, voici l'appareil que nous

avons construit. Soit (fig. 12) deux ailes artificielles

composées d'une nervure rigide prolongée en arrière par un voile

flexible fait de baudruche soutenue par de fines nervures

d'acier; le plan de ces ailes est horizontal. Un mécanisme de

leviers coudés les élève ou les abaisse sans leur imprimer aucun

mouvement de latéralité. Le mouvement des ailes est commandé par

un petit tambour de cuivre T dans lequel de l'air est foulé ou

raréfié alternativement par l'action d'une pompe. Les faces

circulaires de ce tambour sont formées de membranes de caoutchouc

articulées aux deux ailes par des leviers coudés; l'air comprimé

ou raréfié dans le tambour, imprime à ces membranes flexibles des

mouvements puissants et rapides qui se transmettent aux deux

ailes en même temps.

Un tube horizontal équilibré par un contrepoids, permet à

l'appareil de pivoter autour d'un axe central, et sert en même

temps à conduire l'air de la pompe dans le tambour moteur. L'axe

est formé d'une sorte de gazomètre à mercure qui produit une

clôture hermétique des conduits de l'air, tout en permettant à

l'instrument de tourner librement dans un plan horizontal. Ainsi

disposé, l'appareil montre le mécanisme par lequel la résistance

de l'air combinée avec les mouvements de l'aile produit la

propulsion de l'insecte.

En effet, si au moyen de la pompe à air on met en mouvement les

ailes de l'insecte artificiel, on voit que l'appareil prend

bientôt une rotation rapide, autour de son axe. Le mécanisme de

la translation de l'insecte est donc éclairé par cette

expérience, qui confirme pleinement les théories que nous avons

déduites de l'analyse optique et graphique des mouvements de

l'aile pendant le vol.

La Navigation Aérienne L'aviation Et La Direction Des Aérostats Dans Les Temps Anciens Et Modernes · 第 3 / 17 段