texte, que les globes employés par Gusmâo devaient être mus par la
force du gaz qu'ils contenaient. Dans un manuscrit du savant
Ferreira, né à Lisbonne en 1667 et mort en 1735, on lit:
Gusmâo fit son expérience le 8 août 1709, dans la cour du palais
des Indes, devant Sa Majesté et une nombreuse et illustre
assistance, avec un globe qui s'éleva doucement jusqu'à la
hauteur de la salle des Ambassades, puis descendit de même. Il
avait été emporté par de certains matériaux qui brûlaient et
auxquels l'inventeur lui-même avait mis le feu.
Ce texte semblerait indiquer un aérostat à air chaud; mais nous
allons malheureusement rencontrer, dans le document que nous
mentionnons, des contradictions qui empêchent de bien établir la
vérité.
Ferreira, après avoir dit que l'expérience se fit _no pateo da casa
da India_ (dans la cour du palais des Indes), termine son récit par
ces mots: _Esta experiencia se fez dentia da salla das Audiencias_
(cette expérience se fit dans la salle des Audiences). M. Carvalho
se tire d'embarras en supposant qu'il y eut deux expériences faites,
l'une dans la cour, l'autre dans la salle.
Une preuve secondaire de l'expérience de Gusmâo résulte de pièces de
vers plus ou moins satiriques publiées en 1732 par Thomas Pinto
Brandâo. L'une d'elles est intitulée: «Au père Bartholomeu Lourenço,
l'homme volant qui s'est enfui, et cela se comprend, puisqu'on a su
qu'il était lié avec le diable.»
Dans ces vers, on lit des passages analogues à celui-ci: «Gusmâo
s'est élevé dans les airs, il a volé avec ses ailes, au regret de
bien des familles. Pour se faire de bonnes ailes, il a déplumé bien
du monde[22].»
[Note 22: Nous devons à l'obligeance du savant directeur de
la bibliothèque Sainte-Geneviève, M. Ferdinand Denis, la
communication des vers fort peu connus de Brandâo.]
En résumé, le manuscrit de Ferreira, parlant de l'invention de
Gusmâo, semble dénoter un ballon à air chaud; les vers de Brandâo
citent nettement, au contraire, un appareil volant au moyen d'ailes.
Enfin d'autres récits paraissent faire comprendre que Gusmâo se
serait élancé de la tourelle _da casa da India_; dans ce cas, il
serait admissible que l'inventeur ait employé un parachute, au moyen
duquel il aurait plané au-dessus de la foule.
Il paraît certain qu'une mémorable expérience aérienne a été faite
en 1706 par Gusmâo; une tradition constante en a conservé le
souvenir; mais il n'est malheureusement pas possible de rien
préciser de net à l'égard du système employé. Nous nous bornerons à
ajouter que Gusmâo ne renouvela jamais son essai. On l'accusa de
magie, et il craignit sans doute les rigueurs du Saint-Office. Il
s'occupa de navigation océanique et de construction navale, jusqu'en
1724, époque où on le voit quitter clandestinement le Portugal. Il
vécut quelque temps en Espagne et mourut à l'hôpital de Séville.
Après Gusmâo, nous parlerons du livre remarquable du père Galien qui
fut publié en 1755 sous le titre: _l'Art de naviguer dans l'air_. Ce
petit livre très rare, que je suis arrivé à me procurer, comme celui
de Lana, a été imprimé à Avignon. Il a été beaucoup lu et a été
réédité deux ans après, en 1757[23]. Le Père Galien formule très
clairement le principe des aérostats à air raréfié. Il admet que des
globes remplis d'un air puisé à des régions très élevées de
l'atmosphère, pourront flotter dans l'atmosphère des couches
inférieures, mais il ne mentionne pas le mode de gonflement.
[Note 23: _L'Art de naviguer dans les airs. Amusement
physique et géométrique_, par le R. P. Jos. Galien. Seconde
édition, revue et augmentée. Avignon, 1757. Petit in-18 de 88
pages.]
Nous voici donc arrivés, dit Galien, au moment de la construction
de notre vaisseau pour naviguer dans les airs et transporter, si
nous le voulons, une nombreuse armée avec tous les attirails de
la guerre et ses provisions de bouche, jusqu'au milieu de
l'Afrique, ou dans d'autres pays non moins inconnus. Pour cela,
il faut lui donner une vaste capacité.... Plus il sera grand,
plus sa pesanteur en sera absolument plus grande, mais aussi elle
sera moindre respectivement à son énorme grandeur, comme peuvent
le comprendre ceux qui ont quelque teinture de géométrie et qui
savent que, plus un corps est grand, moins il a à proportion de
superficie, quoiqu'il en ait absolument davantage.... Nous
construirons ce vaisseau de bonne et forte toile doublée, bien
cirée et goudronnée, couverte de peau et fortifiée de distance en
distance de bonnes cordes, ou même de câbles dans les endroits
qui en auront besoin, soit en dedans, soit en dehors, en telle
sorte qu'à évaluer la pesanteur de tout le corps de ce vaisseau,
indépendamment de sa charge, ce soit environ deux quintaux par
toise carrée.... La pesanteur de l'air de la région sur laquelle
nous établissons notre navigation étant supposée à celle de l'eau
comme 1 à 1 000, et la toise d'eau pesant 15 120 livres, il
s'ensuit qu'une toise cube de cet air pèsera environ 15 livres et
2 onces; et celui de la région supérieure étant la moitié plus
léger, la toise cube ne pèsera qu'environ 7 livres 9 onces. Ce
sera cet air qui remplira la capacité du vaisseau; c'est pourquoi
nous l'appellerons l'air intérieur, qui réellement pèsera sur le
fond du vaisseau, à raison de 7 livres 9 onces par toise cube;
mais l'air de la région inférieure lui résistera avec une force
double, de sorte que celui-ci ne consumera que la moitié de sa
force pour le contre-balancer, et il lui en restera encore la
moitié pour contre-balancer et soutenir le vaisseau avec toute sa
cargaison.
Nous n'insisterons pas davantage sur les idées du P. Galien, qu'il
s'est contenté de présenter à titre de simples _amusements_, mais
qui n'en sont pas moins très curieuses. Il se trompait d'ailleurs en
admettant que l'air léger des hautes régions pourrait être employé à
gonfler des aérostats pour de basses régions. Cet air, ramené à des
niveaux inférieurs, se réduirait de volume et prendrait la densité
du milieu ambiant.
IV
LES VOITURES VOLANTES
Les ailes du marquis de Bacqueville, en 1742. -- La voiture
volante du chanoine Desforges, en 1772. -- La voiture volante ou
_vaisseau volant_ de Blanchard, en 1782.
Pendant que le P. Galien publiait son ouvrage de l'_Art de voyager
dans les airs_, un expérimentateur audacieux, le marquis de
Bacqueville, revenait à l'étude du vol artificiel: il convient de
résumer ici l'histoire de ses tentatives, parce qu'elles ont inspiré
l'invention des voitures volantes, dont je vais, un peu plus loin,
entretenir le lecteur.
Le marquis de Bacqueville exécuta sa tentative de vol aérien en
1742. Il mourut en 1760, à l'âge de 80 ans, en voulant rentrer à
toute force dans son hôtel que dévorait un incendie. D'après ces
deux dates, cet aviateur convaincu avait dépassé la soixantaine
quand il annonça qu'en partant de son domicile situé sur le quai, à
Paris, au coin de la rue des Saints-Pères, il traverserait la Seine
et irait descendre dans le jardin des Tuileries. Le jour convenu, il
y eut une foule considérable, tant sur les quais que sur le
Pont-Royal. À l'instant qu'il avait indiqué, le marquis de
Bacqueville se montra avec ses ailes. L'un des côtés de son hôtel se
terminait en terrasse; ce fut de là, d'après les récits de l'époque,
qu'il s'abandonna à l'air. On prétend que son vol débuta bien, et
qu'il put s'élancer jusqu'au bord de la Seine; mais, il tomba
bientôt sur un bateau de blanchisseuses. Il dut à la grandeur de ses
ailes de ne s'y pas tuer; il eut la cuisse cassée.
En 1772, l'abbé Desforges, chanoine de Sainte-Croix à Étampes,
annonça par la voie des journaux l'expérience d'une voiture volante.
Voici la reproduction textuelle de ce qui a été publié sur
l'appareil de l'abbé Desforges, dans les _affiches, annonces et avis
divers de 1772_[24].
[Note 24: Quarante-quatrième feuille hebdomadaire du 21
octobre 1772, 1 vol. in-4º de la _Bibliothèque Mazarine_,
portant le nº 18 496.]
Du mercredi 21 octobre 1772.
On connoît les _hommes volans, ou les aventures de Pierre
Wilkins_, traduites de l'anglois, qui parurent il y a neuf à dix
ans en (_1763_). La lecture de ce roman, dont bien des idées sont
empruntées de Robinson, a sûrement réchauffé le goût de quelques
Glumms françois pour l'art de voler. Toutes les leçons qu'en a
données Tuccaro dans son livre, ne valent pas en effet la
description du Groundy faite par Wilkins, ni celle du vol
d'Youwarky sa femme, et des autres Glumms volans. Or comme ce
livre nous paroît tout aussi propre à exciter l'industrie que
l'histoire de Robinson en qui le précepteur d'Émile reconnoît
cette propriété, nous ne doutons pas que l'armement naturel des
Glumms de Groundvolet ou de Battingdrigg n'ait suggéré l'idée de
la voiture volante dont nous allons rendre compte.
On a lu dans les affiches d'Orléans une lettre de M. Desforges,
chanoine de l'église royale de Sainte-Croix d'Étampes, qui dit:
«avoir inventé une voiture volante, avec laquelle on pourra
s'élever en l'air, voler à son gré à droite ou à gauche ou
directement sans le moindre danger (fors de tomber seulement
comme il en a fait l'expérience) et faire plus de cent lieues de
suite sans être fatigué».
Il ajoute que: «Quand on aura le vent bon, on pourra faire au
moins 30 lieues par heure, 24 par un temps calme et 10 par un
vent contraire.» Il propose de s'engager par acte devant notaire
de livrer une de ces voitures à ceux qui désireront en avoir pour
la somme de cent mille livres qui seront déposées chez le même
notaire, il s'oblige d'en faire l'essai lui-même en présence de
l'acquéreur. Cette curieuse découverte n'a pas été plus tôt
répandue par les papiers publics, qu'un particulier de Lyon,
s'adressant directement à l'auteur, lui a marqué que les cent
mille francs étoient prêts et qu'il l'attendoit avec sa voiture.
Sur un avis si positif, M. Desforges, après avoir mis la dernière
main à sa machine, se dispose à partir. Il s'y embarque et la
fait élever de terre, par quatre hommes, à une certaine hauteur,
pour prendre son vol; mais soit maladresse de ses aides, soit
dérangement de quelque ressort, soit défaut de vent, le char
volant, au lieu de s'élancer en haut, vole à rebours, comme le
coursier de la Dunciade, et précipite son Phaéton. Comme ce char
n'avait pu prendre l'essor, la chute n'a pas été périlleuse. M.
Desforges en a été quitte, à ce qu'on nous a dit, pour quelques
contusions, plus heureux que le marquis de Bacq, qui voulant
voler comme Icare, avec des ailes artificielles, mais plus
solidement attachées, se cassa la cuisse. Le vol est une vraie
natation; mais le fluide imperceptible, dans lequel l'oiseau rame
avec ses ailes (ou ses nageoires à tuyaux) n'a pas à beaucoup
près la consistance de l'eau, dont toute la surface a des points
d'appui.
L'air n'est donc navigable aux volatiles que par la vitesse et la
légèreté de leurs mouvements; or quels ressorts faits de main
d'homme pourront jamais les égaler? La colombe d'Archytas,
colombe mécanique, s'élevoit peut-être assez haut, et voloit sans
doute, dans une durée de temps déterminée, par celle de l'action
du rouage, ou des autres ressorts, mais comment se
remontoit-elle, ou, quel que fût le principe de son mouvement,
jusqu'où se soutenoit son vol? C'est ce qu'on nous laisse à
deviner. Si dans le vaste océan de l'air, comme sur celui qui
nous est familier, c'est le vent qui doit suppléer aux rames,
qu'est-ce qui pourra suppléer au vent, dans ces calmes soudains
où l'air, sans la moindre agitation, fait à peine frémir une
feuille. Il ne paroît que deux moyens à mettre en oeuvre, pour
une machine volante, l'air et le feu, il faut nécessairement
employer l'un ou l'autre de ces deux ressorts.
Tout l'art de l'horlogerie, qui pour calculer le mouvement le
plus insensible et pourtant le plus rapide de tous (celui du
temps comme nous l'appelons) est aujourd'hui porté si loin, ne
trouvera jamais de ressorts qui puissent représenter ceux-là.
Mais si l'on parvenoit enfin à faire voler, hommes ou machines,
il y auroit peut-être autant d'art à les faire abattre à leur
gré, et le vol nous surprendroit encore moins que la descente.
Du mercredi 28 octobre 1772.
_Suite de la voiture volante._--L'inventeur de cette curieuse
machine est, dit-on, un homme de quarante-neuf ans dont la santé
est ruinée par des travaux et des fatigues extraordinaires. C'est
pour cela qu'il invitoit les curieux à se presser, et qu'il
indiquoit sa demeure à Étampes, rue de la Cordonnerie. Voici
l'idée qu'il donne lui-même de cette voiture dans une réponse
qu'il a faite à une dame de province, et qui se trouve insérée
dans plusieurs papiers publics:
«Elle est, dit-il, longue de 6 pieds, large de 3 pieds 8 pouces,
profonde de 6 pieds et demi, depuis les pieds jusqu'au faîte de
l'impériale, qui met à couvert de la pluie.»
Elle est apparemment d'osier, puisqu'il y travailloit avec un
vannier. Il devoit s'envoler avec elle d'Étampes à Paris, sans y
aborder, de peur d'y être retenu par la foule; mais après avoir
fait cinq ou six fois le tour des Tuileries, du même vol non
interrompu, il avoit résolu de revenir à Étampes, où dès qu'il
seroit arrivé, il brûleroit la voiture, et n'en feroit point
d'autres, qu'il n'eût été récompensé de ses peines. La voiture ne
doit pas être brûlée puisqu'elle n'a pas fait le voyage.
Monsieur Desforges ajoute: «Si cette voiture étoit peinte en verd
à l'huile de noix, elle durerait plus de quatre-vingts ans, en
faisant 300 lieues par jour; ce qui seroit le plus sujet à s'user
ce seroit les charnières, on y prendra garde de temps en temps.
Quand on les verra à moitiée usées on y en substituera d'autres,
mais avant d'être usées à moitié, elles pourront servir trois
mois de suite à faire chaque jour 300 lieues. (Ces charnières
font apparemment l'effet des cartilages des Glumms.)
«Quoique le vent soit très contraire, on pourra voler sans
beaucoup d'efforts, de même qu'un batelier qui rame pour remonter
contre la marche d'une rivière, qui coule très lentement, non
contre le cours d'un fleuve très rapide. Cette voiture ne coûte
presque rien, il ne faut rien autre chose pour la construire que
de l'osier pour 40 sols, et du bois de Marseau pour 4 livres; les
journées du vannier sont plus chères, il n'y a de l'ouvrage pour
lui que pour 12 jours. Il faudra revêtir le dessus des ailes et
de l'impériale avec du taffetas-cire d'Angleterre; c'est ce qu'il
y a de plus coûteux. On coudra des plumes aux ailes, sans quoi
l'on voleroit trop rapidement. Les deux ailes formeront une
étendue (le terme est envergeûre) de 19 pieds et demi, elles
s'ôtent et se remettent quand on veut partir. Il n'y a rien de
cloué à la voiture, pas même les charnières, qui s'ôtent aussi,
quand on veut, et néanmoins elle est d'une solidité que rien ne
pourra briser. Les oiseaux ne peuvent planer que soixante pas au
plus, mais ma voiture volante planera un demi-quart de lieue. Car
les oiseaux n'ont que deux ailes pour planer; mais moi, outre les
deux ailes, j'ai encore l'impériale qui m'aidera à planer; elle
est longue de 8 pieds, et large de 6. La voiture est si simple,
si aisée à conduire, que les dames et les demoiselles pourront
toutes s'en servir facilement, et se conduire elles-mêmes, et
tout vannier pourra en construire une pareille en ayant le
modèle. On pourra voler, tant haut et tant bas qu'on voudra, sans
le moindre danger. Ceux qui voleront au-dessus de l'atmosphère,
quoique l'air y soit rare, en trouveront une dose plus que
suffisante pour la respiration, parce qu'en volant, ils pressent
l'air devant eux. À tous ceux qui voudront voler je leur donnerai
aussi un préservatif contre la trop grande affluence de l'air; si
les Anglois faisoient un fréquent usage de ma voiture volante,
cela leur rafraîchiroit les poumons et ils ne mourroient plus de
consomption. La voiture que je fabrique actuellement n'est que
pour le conducteur lui seul, je ne répons pas pour davantage.
Néanmoins je crois fermement que je pourrai construire une
voiture capable d'enlever encore une personne outre le
conducteur. Cette personne ne sera pas dans la voiture, de peur
de faire perdre l'équilibre, mais sous le milieu de la voiture on
attachera solidement un siège environné de soutiens (vessies ou
calebasses peut-être). La personne sera assise sur ce siège sans
le moindre danger, à cause des soutiens qui l'environneront, elle
sera précisément au-dessous des pieds du conducteur, lequel sera
en quelque façon comme un aigle qui emporte un petit mouton avec
ses pattes.» (Quelle commodité pour les enlèvements! que
d'agneaux, que de moutons même iront se précipiter dans les
serres des aigles, des milans, des vautours!)
«Enfin la voiture est construite avec tant de légèreté, que si
l'on tirait deux boulets de canon, pour en arracher les deux
ailes, quand elle sera à 200 pieds de hauteur, la voiture
dégarnie de ses deux ailes ne tombera pas, mais elle descendra
dix fois plus lentement qu'en volant. Il n'y aura donc aucun
danger; aussi est-ce moi qui aurai le plaisir de voyager le
premier (après Cyrano de Bergerac et Pierre Wilkins) par les
régions aériennes.»
Les expériences de la voiture volante de l'abbé Desforges n'ont pas
été renouvelées après son premier échec. Ses tentatives donnèrent
lieu à une amusante pièce de théâtre qui fut jouée à la comédie
italienne et qui eut pour titre: _Le cabriolet volant._
Plusieurs années avant la découverte des aérostats par les frères
Montgolfier, Blanchard, qui devait plus tard devenir un aéronaute
passionné, étudiait avec beaucoup de persévérance le problème du vol
mécanique. Voici la curieuse lettre qu'il publiait dans le _Journal
de Paris_, à la date du 28 août 1781:
L'avis que j'ai l'honneur de vous faire passer vous paraîtra une
chimère, mais le fait n'existe pas moins.
Peu de personnes ignorent que, depuis un certain laps de temps,
je m'occupe, proche Saint-Germain-en-Laye, à construire un
vaisseau qui puisse naviguer dans l'air. J'ai choisi cet endroit,
aussi isolé que superbe, afin de tenir la chose cachée, en me
garantissant de la vue des curieux. Mais comme une entreprise de
ce genre ne peut rester longtemps sous le secret, tous les
environs, et Paris même, en ont été bientôt instruits, notamment
plusieurs grands seigneurs qui ont bien voulu m'honorer de leur
présence, et qui m'ont promis de très grandes récompenses en cas
de réussite. Mais comme depuis environ un mois, des affaires,
jointes à une maladie, m'ont empêché de terminer cet ouvrage,
j'entends tous les jours dire au public (qui ignore ces causes),
cet homme entreprenait l'impossible. En effet, au premier coup
d'oeil, la chose paraît telle; mais après de sages réflexions, on
ne sait qu'en décider.
Depuis plus de douze ans je m'occupe à ce projet, j'y trouvais
d'abord bien des obstacles; mais, toujours convaincu de la
possibilité de voler, je n'ai cessé d'y travailler. Je suis
actuellement à ma sixième opération. Il ne me reste plus qu'une
seule difficulté, qu'un homme plus riche que moi lèverait
facilement.
L'idée d'une voiture volante me fut suggérée par le récit des
essais de M. de Baqueville; certainement si cet amateur, qui
était fortuné, eût poussé la chose aussi avant que moi, il eût
fait un chef-d'oeuvre; mais malheureusement on se rebute
quelquefois aux premiers essais, et par là on ensevelit dans
l'obscurité les choses les plus magnifiques.
Comme plusieurs personnes s'imaginent que c'est l'enthousiasme où
je suis de mon projet, qui me fait parler, ils m'objectent que la
nature de l'homme n'est pas de voler, mais bien celle des oiseaux
emplumés. Je réponds que les plumes ne sont pas nécessaires à
l'oiseau pour voler, une tenture quelconque suffit. La mouche, le
papillon, la chauve-souris, etc., volent sans plumes et avec des
ailes en forme d'éventail, d'une matière semblable à la corne. Ce
n'est donc ni la matière ni la forme qui fait voler; mais le
volume proportionné, et la célérité du mouvement qui doit être
très mobile.
L'on m'objecte encore qu'un homme est trop pesant pour pouvoir
s'enlever seulement avec des ailes, moins encore dans un navire
dont le seul nom présente un poids énorme. Je réponds que mon
navire est d'une très grande légèreté; quant à la pesanteur de
l'homme, je prie que l'on fasse attention à ce que dit M. de
Buffon, dans son _Histoire naturelle_, au sujet du condor; cet
oiseau, quoique d'un poids énorme, enlève facilement une génisse
de deux ans, pesant au moins cent livres, le tout avec des ailes
d'environ trente à trente-six pieds d'envergure.
L'ascension de ma machine avec le conducteur dépend donc de la
force dont l'air sera frappé, en raison du poids.
Voici, en abrégé, l'analyse de ma machine que, dans quelques
jours, j'aurai l'honneur de vous détailler plus amplement.
Sur un pied en forme de croix est posé un petit navire de 4 pieds
de long sur 2 pieds de large, très solide, quoique construit avec
de minces baguettes; aux deux côtés du vaisseau s'élèvent deux
montants de 6 à 7 pieds de haut, qui soutiennent 4 ailes de
chacune 10 pieds de long, lesquelles forment ensemble un parasol
qui a 20 pieds de diamètre, et conséquemment plus de 60 pieds de
circonférence. Ces 4 ailes se meuvent avec une facilité
surprenante. La machine, quoique très volumineuse, peut
facilement se soulever par deux hommes.
Elle est actuellement portée à sa perfection; il ne reste plus
que la tenture à faire poser, que je désire mettre en taffetas,
c'est ce que je ferai à ma possibilité; et d'après cela on me
verra enlever facilement à la hauteur qu'il me plaira, parcourir
un chemin immense en très peu de temps, descendre où je voudrai,
même sur l'eau, car mon navire en est susceptible.
L'on me verra fendre l'air avec plus de vivacité que le corbeau,
sans qu'il puisse m'intercepter la respiration, étant garanti par
un masque aigu, et d'une construction singulière.
La boussole, qui sera sur la poupe de mon vaisseau, servira à
diriger ma course que rien ne pourra arrêter, sinon la violence
des vents contraires; mais _omne violentum non est durabile_.
Il n'y aura donc que les ouragans et la force des vents
contraires qui pourront m'arrêter dans ma course; car un calme
parfait me sera tout à fait favorable; avantage que j'aurai sur
les vaisseaux, qui ne peuvent non plus voyager pendant ce temps,
que par un vent contraire.
L'armée des Grecs, qui brûlait d'aller faire la guerre à Priam,
roi des Troyens, fut obligée de rester six mois de suite au port
avec toute la flotte, parce qu'ils avaient sans cesse les vents
contraires.
À la vérité, je n'irai pas si vite par un vent contraire, mais
encore j'irai beaucoup plus vite qu'un vaisseau qui a le bon
vent. J'espère, messieurs, vous en donner la preuve physique dans
peu[25].
[Note 25: _Journal de Paris_, nº 240, mardi 28 aoust 1781, p.
966.]
J'ai l'honneur d'être, etc.
BLANCHARD.
Le 1er mai 1782, Blanchard annonça pour deux dimanches suivants
l'expérience de son appareil ou _vaisseau volant_.
Au moyen de son système il s'était élevé déjà, mais à l'aide d'une
corde maintenue par des contrepoids; l'expérience publique fut
successivement ajournée.
Les journaux n'en continuaient pas moins à s'en entretenir, et tout
le monde parlait du vaisseau volant de Blanchard. Les uns en
espéraient des résultats merveilleux, les autres se montraient
incrédules et parmi ceux-ci, le célèbre de Lalande de l'Académie des
sciences; voici les principaux passages d'une lettre qu'il a publiée
dans le _Journal de Paris_ à la date du 23 mai 1782.
[Illustration: Fig. 9.--La voiture volante de Blanchard (d'après une
gravure publiée en juillet 1782).]
_Aux auteurs du journal._
Il y a si longtemps, Messieurs, que vous parlez de bateaux volans
et de baguettes tournantes[26], qu'on pourrait penser à la fin
que vous croyez à toutes ces folies ou que les savans qui
coopèrent à votre journal, n'ont rien à dire pour écarter des
prétentions aussi absurdes. Permettez donc, Messieurs, qu'à leur
défaut, j'occupe quelques lignes dans votre journal pour assurer
à vos lecteurs que si les savans se taisent, ce n'est que par
mépris.