Il résulte d'une note imprimée en 1774, et dont M. Carvalho cite le

texte, que les globes employés par Gusmâo devaient être mus par la

force du gaz qu'ils contenaient. Dans un manuscrit du savant

Ferreira, né à Lisbonne en 1667 et mort en 1735, on lit:

Gusmâo fit son expérience le 8 août 1709, dans la cour du palais

des Indes, devant Sa Majesté et une nombreuse et illustre

assistance, avec un globe qui s'éleva doucement jusqu'à la

hauteur de la salle des Ambassades, puis descendit de même. Il

avait été emporté par de certains matériaux qui brûlaient et

auxquels l'inventeur lui-même avait mis le feu.

Ce texte semblerait indiquer un aérostat à air chaud; mais nous

allons malheureusement rencontrer, dans le document que nous

mentionnons, des contradictions qui empêchent de bien établir la

vérité.

Ferreira, après avoir dit que l'expérience se fit _no pateo da casa

da India_ (dans la cour du palais des Indes), termine son récit par

ces mots: _Esta experiencia se fez dentia da salla das Audiencias_

(cette expérience se fit dans la salle des Audiences). M. Carvalho

se tire d'embarras en supposant qu'il y eut deux expériences faites,

l'une dans la cour, l'autre dans la salle.

Une preuve secondaire de l'expérience de Gusmâo résulte de pièces de

vers plus ou moins satiriques publiées en 1732 par Thomas Pinto

Brandâo. L'une d'elles est intitulée: «Au père Bartholomeu Lourenço,

l'homme volant qui s'est enfui, et cela se comprend, puisqu'on a su

qu'il était lié avec le diable.»

Dans ces vers, on lit des passages analogues à celui-ci: «Gusmâo

s'est élevé dans les airs, il a volé avec ses ailes, au regret de

bien des familles. Pour se faire de bonnes ailes, il a déplumé bien

du monde[22].»

[Note 22: Nous devons à l'obligeance du savant directeur de

la bibliothèque Sainte-Geneviève, M. Ferdinand Denis, la

communication des vers fort peu connus de Brandâo.]

En résumé, le manuscrit de Ferreira, parlant de l'invention de

Gusmâo, semble dénoter un ballon à air chaud; les vers de Brandâo

citent nettement, au contraire, un appareil volant au moyen d'ailes.

Enfin d'autres récits paraissent faire comprendre que Gusmâo se

serait élancé de la tourelle _da casa da India_; dans ce cas, il

serait admissible que l'inventeur ait employé un parachute, au moyen

duquel il aurait plané au-dessus de la foule.

Il paraît certain qu'une mémorable expérience aérienne a été faite

en 1706 par Gusmâo; une tradition constante en a conservé le

souvenir; mais il n'est malheureusement pas possible de rien

préciser de net à l'égard du système employé. Nous nous bornerons à

ajouter que Gusmâo ne renouvela jamais son essai. On l'accusa de

magie, et il craignit sans doute les rigueurs du Saint-Office. Il

s'occupa de navigation océanique et de construction navale, jusqu'en

1724, époque où on le voit quitter clandestinement le Portugal. Il

vécut quelque temps en Espagne et mourut à l'hôpital de Séville.

Après Gusmâo, nous parlerons du livre remarquable du père Galien qui

fut publié en 1755 sous le titre: _l'Art de naviguer dans l'air_. Ce

petit livre très rare, que je suis arrivé à me procurer, comme celui

de Lana, a été imprimé à Avignon. Il a été beaucoup lu et a été

réédité deux ans après, en 1757[23]. Le Père Galien formule très

clairement le principe des aérostats à air raréfié. Il admet que des

globes remplis d'un air puisé à des régions très élevées de

l'atmosphère, pourront flotter dans l'atmosphère des couches

inférieures, mais il ne mentionne pas le mode de gonflement.

[Note 23: _L'Art de naviguer dans les airs. Amusement

physique et géométrique_, par le R. P. Jos. Galien. Seconde

édition, revue et augmentée. Avignon, 1757. Petit in-18 de 88

pages.]

Nous voici donc arrivés, dit Galien, au moment de la construction

de notre vaisseau pour naviguer dans les airs et transporter, si

nous le voulons, une nombreuse armée avec tous les attirails de

la guerre et ses provisions de bouche, jusqu'au milieu de

l'Afrique, ou dans d'autres pays non moins inconnus. Pour cela,

il faut lui donner une vaste capacité.... Plus il sera grand,

plus sa pesanteur en sera absolument plus grande, mais aussi elle

sera moindre respectivement à son énorme grandeur, comme peuvent

le comprendre ceux qui ont quelque teinture de géométrie et qui

savent que, plus un corps est grand, moins il a à proportion de

superficie, quoiqu'il en ait absolument davantage.... Nous

construirons ce vaisseau de bonne et forte toile doublée, bien

cirée et goudronnée, couverte de peau et fortifiée de distance en

distance de bonnes cordes, ou même de câbles dans les endroits

qui en auront besoin, soit en dedans, soit en dehors, en telle

sorte qu'à évaluer la pesanteur de tout le corps de ce vaisseau,

indépendamment de sa charge, ce soit environ deux quintaux par

toise carrée.... La pesanteur de l'air de la région sur laquelle

nous établissons notre navigation étant supposée à celle de l'eau

comme 1 à 1 000, et la toise d'eau pesant 15 120 livres, il

s'ensuit qu'une toise cube de cet air pèsera environ 15 livres et

2 onces; et celui de la région supérieure étant la moitié plus

léger, la toise cube ne pèsera qu'environ 7 livres 9 onces. Ce

sera cet air qui remplira la capacité du vaisseau; c'est pourquoi

nous l'appellerons l'air intérieur, qui réellement pèsera sur le

fond du vaisseau, à raison de 7 livres 9 onces par toise cube;

mais l'air de la région inférieure lui résistera avec une force

double, de sorte que celui-ci ne consumera que la moitié de sa

force pour le contre-balancer, et il lui en restera encore la

moitié pour contre-balancer et soutenir le vaisseau avec toute sa

cargaison.

Nous n'insisterons pas davantage sur les idées du P. Galien, qu'il

s'est contenté de présenter à titre de simples _amusements_, mais

qui n'en sont pas moins très curieuses. Il se trompait d'ailleurs en

admettant que l'air léger des hautes régions pourrait être employé à

gonfler des aérostats pour de basses régions. Cet air, ramené à des

niveaux inférieurs, se réduirait de volume et prendrait la densité

du milieu ambiant.

IV

LES VOITURES VOLANTES

Les ailes du marquis de Bacqueville, en 1742. -- La voiture

volante du chanoine Desforges, en 1772. -- La voiture volante ou

_vaisseau volant_ de Blanchard, en 1782.

Pendant que le P. Galien publiait son ouvrage de l'_Art de voyager

dans les airs_, un expérimentateur audacieux, le marquis de

Bacqueville, revenait à l'étude du vol artificiel: il convient de

résumer ici l'histoire de ses tentatives, parce qu'elles ont inspiré

l'invention des voitures volantes, dont je vais, un peu plus loin,

entretenir le lecteur.

Le marquis de Bacqueville exécuta sa tentative de vol aérien en

1742. Il mourut en 1760, à l'âge de 80 ans, en voulant rentrer à

toute force dans son hôtel que dévorait un incendie. D'après ces

deux dates, cet aviateur convaincu avait dépassé la soixantaine

quand il annonça qu'en partant de son domicile situé sur le quai, à

Paris, au coin de la rue des Saints-Pères, il traverserait la Seine

et irait descendre dans le jardin des Tuileries. Le jour convenu, il

y eut une foule considérable, tant sur les quais que sur le

Pont-Royal. À l'instant qu'il avait indiqué, le marquis de

Bacqueville se montra avec ses ailes. L'un des côtés de son hôtel se

terminait en terrasse; ce fut de là, d'après les récits de l'époque,

qu'il s'abandonna à l'air. On prétend que son vol débuta bien, et

qu'il put s'élancer jusqu'au bord de la Seine; mais, il tomba

bientôt sur un bateau de blanchisseuses. Il dut à la grandeur de ses

ailes de ne s'y pas tuer; il eut la cuisse cassée.

En 1772, l'abbé Desforges, chanoine de Sainte-Croix à Étampes,

annonça par la voie des journaux l'expérience d'une voiture volante.

Voici la reproduction textuelle de ce qui a été publié sur

l'appareil de l'abbé Desforges, dans les _affiches, annonces et avis

divers de 1772_[24].

[Note 24: Quarante-quatrième feuille hebdomadaire du 21

octobre 1772, 1 vol. in-4º de la _Bibliothèque Mazarine_,

portant le nº 18 496.]

Du mercredi 21 octobre 1772.

On connoît les _hommes volans, ou les aventures de Pierre

Wilkins_, traduites de l'anglois, qui parurent il y a neuf à dix

ans en (_1763_). La lecture de ce roman, dont bien des idées sont

empruntées de Robinson, a sûrement réchauffé le goût de quelques

Glumms françois pour l'art de voler. Toutes les leçons qu'en a

données Tuccaro dans son livre, ne valent pas en effet la

description du Groundy faite par Wilkins, ni celle du vol

d'Youwarky sa femme, et des autres Glumms volans. Or comme ce

livre nous paroît tout aussi propre à exciter l'industrie que

l'histoire de Robinson en qui le précepteur d'Émile reconnoît

cette propriété, nous ne doutons pas que l'armement naturel des

Glumms de Groundvolet ou de Battingdrigg n'ait suggéré l'idée de

la voiture volante dont nous allons rendre compte.

On a lu dans les affiches d'Orléans une lettre de M. Desforges,

chanoine de l'église royale de Sainte-Croix d'Étampes, qui dit:

«avoir inventé une voiture volante, avec laquelle on pourra

s'élever en l'air, voler à son gré à droite ou à gauche ou

directement sans le moindre danger (fors de tomber seulement

comme il en a fait l'expérience) et faire plus de cent lieues de

suite sans être fatigué».

Il ajoute que: «Quand on aura le vent bon, on pourra faire au

moins 30 lieues par heure, 24 par un temps calme et 10 par un

vent contraire.» Il propose de s'engager par acte devant notaire

de livrer une de ces voitures à ceux qui désireront en avoir pour

la somme de cent mille livres qui seront déposées chez le même

notaire, il s'oblige d'en faire l'essai lui-même en présence de

l'acquéreur. Cette curieuse découverte n'a pas été plus tôt

répandue par les papiers publics, qu'un particulier de Lyon,

s'adressant directement à l'auteur, lui a marqué que les cent

mille francs étoient prêts et qu'il l'attendoit avec sa voiture.

Sur un avis si positif, M. Desforges, après avoir mis la dernière

main à sa machine, se dispose à partir. Il s'y embarque et la

fait élever de terre, par quatre hommes, à une certaine hauteur,

pour prendre son vol; mais soit maladresse de ses aides, soit

dérangement de quelque ressort, soit défaut de vent, le char

volant, au lieu de s'élancer en haut, vole à rebours, comme le

coursier de la Dunciade, et précipite son Phaéton. Comme ce char

n'avait pu prendre l'essor, la chute n'a pas été périlleuse. M.

Desforges en a été quitte, à ce qu'on nous a dit, pour quelques

contusions, plus heureux que le marquis de Bacq, qui voulant

voler comme Icare, avec des ailes artificielles, mais plus

solidement attachées, se cassa la cuisse. Le vol est une vraie

natation; mais le fluide imperceptible, dans lequel l'oiseau rame

avec ses ailes (ou ses nageoires à tuyaux) n'a pas à beaucoup

près la consistance de l'eau, dont toute la surface a des points

d'appui.

L'air n'est donc navigable aux volatiles que par la vitesse et la

légèreté de leurs mouvements; or quels ressorts faits de main

d'homme pourront jamais les égaler? La colombe d'Archytas,

colombe mécanique, s'élevoit peut-être assez haut, et voloit sans

doute, dans une durée de temps déterminée, par celle de l'action

du rouage, ou des autres ressorts, mais comment se

remontoit-elle, ou, quel que fût le principe de son mouvement,

jusqu'où se soutenoit son vol? C'est ce qu'on nous laisse à

deviner. Si dans le vaste océan de l'air, comme sur celui qui

nous est familier, c'est le vent qui doit suppléer aux rames,

qu'est-ce qui pourra suppléer au vent, dans ces calmes soudains

où l'air, sans la moindre agitation, fait à peine frémir une

feuille. Il ne paroît que deux moyens à mettre en oeuvre, pour

une machine volante, l'air et le feu, il faut nécessairement

employer l'un ou l'autre de ces deux ressorts.

Tout l'art de l'horlogerie, qui pour calculer le mouvement le

plus insensible et pourtant le plus rapide de tous (celui du

temps comme nous l'appelons) est aujourd'hui porté si loin, ne

trouvera jamais de ressorts qui puissent représenter ceux-là.

Mais si l'on parvenoit enfin à faire voler, hommes ou machines,

il y auroit peut-être autant d'art à les faire abattre à leur

gré, et le vol nous surprendroit encore moins que la descente.

Du mercredi 28 octobre 1772.

_Suite de la voiture volante._--L'inventeur de cette curieuse

machine est, dit-on, un homme de quarante-neuf ans dont la santé

est ruinée par des travaux et des fatigues extraordinaires. C'est

pour cela qu'il invitoit les curieux à se presser, et qu'il

indiquoit sa demeure à Étampes, rue de la Cordonnerie. Voici

l'idée qu'il donne lui-même de cette voiture dans une réponse

qu'il a faite à une dame de province, et qui se trouve insérée

dans plusieurs papiers publics:

«Elle est, dit-il, longue de 6 pieds, large de 3 pieds 8 pouces,

profonde de 6 pieds et demi, depuis les pieds jusqu'au faîte de

l'impériale, qui met à couvert de la pluie.»

Elle est apparemment d'osier, puisqu'il y travailloit avec un

vannier. Il devoit s'envoler avec elle d'Étampes à Paris, sans y

aborder, de peur d'y être retenu par la foule; mais après avoir

fait cinq ou six fois le tour des Tuileries, du même vol non

interrompu, il avoit résolu de revenir à Étampes, où dès qu'il

seroit arrivé, il brûleroit la voiture, et n'en feroit point

d'autres, qu'il n'eût été récompensé de ses peines. La voiture ne

doit pas être brûlée puisqu'elle n'a pas fait le voyage.

Monsieur Desforges ajoute: «Si cette voiture étoit peinte en verd

à l'huile de noix, elle durerait plus de quatre-vingts ans, en

faisant 300 lieues par jour; ce qui seroit le plus sujet à s'user

ce seroit les charnières, on y prendra garde de temps en temps.

Quand on les verra à moitiée usées on y en substituera d'autres,

mais avant d'être usées à moitié, elles pourront servir trois

mois de suite à faire chaque jour 300 lieues. (Ces charnières

font apparemment l'effet des cartilages des Glumms.)

«Quoique le vent soit très contraire, on pourra voler sans

beaucoup d'efforts, de même qu'un batelier qui rame pour remonter

contre la marche d'une rivière, qui coule très lentement, non

contre le cours d'un fleuve très rapide. Cette voiture ne coûte

presque rien, il ne faut rien autre chose pour la construire que

de l'osier pour 40 sols, et du bois de Marseau pour 4 livres; les

journées du vannier sont plus chères, il n'y a de l'ouvrage pour

lui que pour 12 jours. Il faudra revêtir le dessus des ailes et

de l'impériale avec du taffetas-cire d'Angleterre; c'est ce qu'il

y a de plus coûteux. On coudra des plumes aux ailes, sans quoi

l'on voleroit trop rapidement. Les deux ailes formeront une

étendue (le terme est envergeûre) de 19 pieds et demi, elles

s'ôtent et se remettent quand on veut partir. Il n'y a rien de

cloué à la voiture, pas même les charnières, qui s'ôtent aussi,

quand on veut, et néanmoins elle est d'une solidité que rien ne

pourra briser. Les oiseaux ne peuvent planer que soixante pas au

plus, mais ma voiture volante planera un demi-quart de lieue. Car

les oiseaux n'ont que deux ailes pour planer; mais moi, outre les

deux ailes, j'ai encore l'impériale qui m'aidera à planer; elle

est longue de 8 pieds, et large de 6. La voiture est si simple,

si aisée à conduire, que les dames et les demoiselles pourront

toutes s'en servir facilement, et se conduire elles-mêmes, et

tout vannier pourra en construire une pareille en ayant le

modèle. On pourra voler, tant haut et tant bas qu'on voudra, sans

le moindre danger. Ceux qui voleront au-dessus de l'atmosphère,

quoique l'air y soit rare, en trouveront une dose plus que

suffisante pour la respiration, parce qu'en volant, ils pressent

l'air devant eux. À tous ceux qui voudront voler je leur donnerai

aussi un préservatif contre la trop grande affluence de l'air; si

les Anglois faisoient un fréquent usage de ma voiture volante,

cela leur rafraîchiroit les poumons et ils ne mourroient plus de

consomption. La voiture que je fabrique actuellement n'est que

pour le conducteur lui seul, je ne répons pas pour davantage.

Néanmoins je crois fermement que je pourrai construire une

voiture capable d'enlever encore une personne outre le

conducteur. Cette personne ne sera pas dans la voiture, de peur

de faire perdre l'équilibre, mais sous le milieu de la voiture on

attachera solidement un siège environné de soutiens (vessies ou

calebasses peut-être). La personne sera assise sur ce siège sans

le moindre danger, à cause des soutiens qui l'environneront, elle

sera précisément au-dessous des pieds du conducteur, lequel sera

en quelque façon comme un aigle qui emporte un petit mouton avec

ses pattes.» (Quelle commodité pour les enlèvements! que

d'agneaux, que de moutons même iront se précipiter dans les

serres des aigles, des milans, des vautours!)

«Enfin la voiture est construite avec tant de légèreté, que si

l'on tirait deux boulets de canon, pour en arracher les deux

ailes, quand elle sera à 200 pieds de hauteur, la voiture

dégarnie de ses deux ailes ne tombera pas, mais elle descendra

dix fois plus lentement qu'en volant. Il n'y aura donc aucun

danger; aussi est-ce moi qui aurai le plaisir de voyager le

premier (après Cyrano de Bergerac et Pierre Wilkins) par les

régions aériennes.»

Les expériences de la voiture volante de l'abbé Desforges n'ont pas

été renouvelées après son premier échec. Ses tentatives donnèrent

lieu à une amusante pièce de théâtre qui fut jouée à la comédie

italienne et qui eut pour titre: _Le cabriolet volant._

Plusieurs années avant la découverte des aérostats par les frères

Montgolfier, Blanchard, qui devait plus tard devenir un aéronaute

passionné, étudiait avec beaucoup de persévérance le problème du vol

mécanique. Voici la curieuse lettre qu'il publiait dans le _Journal

de Paris_, à la date du 28 août 1781:

L'avis que j'ai l'honneur de vous faire passer vous paraîtra une

chimère, mais le fait n'existe pas moins.

Peu de personnes ignorent que, depuis un certain laps de temps,

je m'occupe, proche Saint-Germain-en-Laye, à construire un

vaisseau qui puisse naviguer dans l'air. J'ai choisi cet endroit,

aussi isolé que superbe, afin de tenir la chose cachée, en me

garantissant de la vue des curieux. Mais comme une entreprise de

ce genre ne peut rester longtemps sous le secret, tous les

environs, et Paris même, en ont été bientôt instruits, notamment

plusieurs grands seigneurs qui ont bien voulu m'honorer de leur

présence, et qui m'ont promis de très grandes récompenses en cas

de réussite. Mais comme depuis environ un mois, des affaires,

jointes à une maladie, m'ont empêché de terminer cet ouvrage,

j'entends tous les jours dire au public (qui ignore ces causes),

cet homme entreprenait l'impossible. En effet, au premier coup

d'oeil, la chose paraît telle; mais après de sages réflexions, on

ne sait qu'en décider.

Depuis plus de douze ans je m'occupe à ce projet, j'y trouvais

d'abord bien des obstacles; mais, toujours convaincu de la

possibilité de voler, je n'ai cessé d'y travailler. Je suis

actuellement à ma sixième opération. Il ne me reste plus qu'une

seule difficulté, qu'un homme plus riche que moi lèverait

facilement.

L'idée d'une voiture volante me fut suggérée par le récit des

essais de M. de Baqueville; certainement si cet amateur, qui

était fortuné, eût poussé la chose aussi avant que moi, il eût

fait un chef-d'oeuvre; mais malheureusement on se rebute

quelquefois aux premiers essais, et par là on ensevelit dans

l'obscurité les choses les plus magnifiques.

Comme plusieurs personnes s'imaginent que c'est l'enthousiasme où

je suis de mon projet, qui me fait parler, ils m'objectent que la

nature de l'homme n'est pas de voler, mais bien celle des oiseaux

emplumés. Je réponds que les plumes ne sont pas nécessaires à

l'oiseau pour voler, une tenture quelconque suffit. La mouche, le

papillon, la chauve-souris, etc., volent sans plumes et avec des

ailes en forme d'éventail, d'une matière semblable à la corne. Ce

n'est donc ni la matière ni la forme qui fait voler; mais le

volume proportionné, et la célérité du mouvement qui doit être

très mobile.

L'on m'objecte encore qu'un homme est trop pesant pour pouvoir

s'enlever seulement avec des ailes, moins encore dans un navire

dont le seul nom présente un poids énorme. Je réponds que mon

navire est d'une très grande légèreté; quant à la pesanteur de

l'homme, je prie que l'on fasse attention à ce que dit M. de

Buffon, dans son _Histoire naturelle_, au sujet du condor; cet

oiseau, quoique d'un poids énorme, enlève facilement une génisse

de deux ans, pesant au moins cent livres, le tout avec des ailes

d'environ trente à trente-six pieds d'envergure.

L'ascension de ma machine avec le conducteur dépend donc de la

force dont l'air sera frappé, en raison du poids.

Voici, en abrégé, l'analyse de ma machine que, dans quelques

jours, j'aurai l'honneur de vous détailler plus amplement.

Sur un pied en forme de croix est posé un petit navire de 4 pieds

de long sur 2 pieds de large, très solide, quoique construit avec

de minces baguettes; aux deux côtés du vaisseau s'élèvent deux

montants de 6 à 7 pieds de haut, qui soutiennent 4 ailes de

chacune 10 pieds de long, lesquelles forment ensemble un parasol

qui a 20 pieds de diamètre, et conséquemment plus de 60 pieds de

circonférence. Ces 4 ailes se meuvent avec une facilité

surprenante. La machine, quoique très volumineuse, peut

facilement se soulever par deux hommes.

Elle est actuellement portée à sa perfection; il ne reste plus

que la tenture à faire poser, que je désire mettre en taffetas,

c'est ce que je ferai à ma possibilité; et d'après cela on me

verra enlever facilement à la hauteur qu'il me plaira, parcourir

un chemin immense en très peu de temps, descendre où je voudrai,

même sur l'eau, car mon navire en est susceptible.

L'on me verra fendre l'air avec plus de vivacité que le corbeau,

sans qu'il puisse m'intercepter la respiration, étant garanti par

un masque aigu, et d'une construction singulière.

La boussole, qui sera sur la poupe de mon vaisseau, servira à

diriger ma course que rien ne pourra arrêter, sinon la violence

des vents contraires; mais _omne violentum non est durabile_.

Il n'y aura donc que les ouragans et la force des vents

contraires qui pourront m'arrêter dans ma course; car un calme

parfait me sera tout à fait favorable; avantage que j'aurai sur

les vaisseaux, qui ne peuvent non plus voyager pendant ce temps,

que par un vent contraire.

L'armée des Grecs, qui brûlait d'aller faire la guerre à Priam,

roi des Troyens, fut obligée de rester six mois de suite au port

avec toute la flotte, parce qu'ils avaient sans cesse les vents

contraires.

À la vérité, je n'irai pas si vite par un vent contraire, mais

encore j'irai beaucoup plus vite qu'un vaisseau qui a le bon

vent. J'espère, messieurs, vous en donner la preuve physique dans

peu[25].

[Note 25: _Journal de Paris_, nº 240, mardi 28 aoust 1781, p.

966.]

J'ai l'honneur d'être, etc.

BLANCHARD.

Le 1er mai 1782, Blanchard annonça pour deux dimanches suivants

l'expérience de son appareil ou _vaisseau volant_.

Au moyen de son système il s'était élevé déjà, mais à l'aide d'une

corde maintenue par des contrepoids; l'expérience publique fut

successivement ajournée.

Les journaux n'en continuaient pas moins à s'en entretenir, et tout

le monde parlait du vaisseau volant de Blanchard. Les uns en

espéraient des résultats merveilleux, les autres se montraient

incrédules et parmi ceux-ci, le célèbre de Lalande de l'Académie des

sciences; voici les principaux passages d'une lettre qu'il a publiée

dans le _Journal de Paris_ à la date du 23 mai 1782.

[Illustration: Fig. 9.--La voiture volante de Blanchard (d'après une

gravure publiée en juillet 1782).]

_Aux auteurs du journal._

Il y a si longtemps, Messieurs, que vous parlez de bateaux volans

et de baguettes tournantes[26], qu'on pourrait penser à la fin

que vous croyez à toutes ces folies ou que les savans qui

coopèrent à votre journal, n'ont rien à dire pour écarter des

prétentions aussi absurdes. Permettez donc, Messieurs, qu'à leur

défaut, j'occupe quelques lignes dans votre journal pour assurer

à vos lecteurs que si les savans se taisent, ce n'est que par

mépris.

La Navigation Aérienne L'aviation Et La Direction Des Aérostats Dans Les Temps Anciens Et Modernes · 第 2 / 17 段