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[Note au lecteur: Les notes 15 et 16 n'ont pas de référence dans le texte.
Une partie du texte de la figure 10 n'est pas lisible.]
BIBLIOTHÈQUE DES MERVEILLES
LA NAVIGATION AÉRIENNE
L'AVIATION
ET LA DIRECTION DES AÉROSTATS
dans les temps anciens et modernes
Par
GASTON TISSANDIER
...L'avenir est à la navigation aérienne
et le devoir du présent est de travailler
à l'avenir...
VICTOR HUGO (_Lettre à l'auteur_)
OUVRAGE ILLUSTRÉ DE 99 VIGNETTES
PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
1886
Droits de propriété et de traduction réservés
[Illustration: L'aérostat dirigeable de MM. les Capitaines Renard et
Kreus au-dessus de l'usine aéronautique de Chalais-Meudon.]
BIBLIOTHÈQUE DES MERVEILLES
PUBLIÉE SOUS LA DIRECTION DE M. ÉDOUARD CHARTON
LA NAVIGATION AÉRIENNE
PRINCIPAUX OUVRAGES DE M. G. TISSANDIER
=L'Eau=, 5e édition. 1 vol. in-18 illustré. Hachette et Cie.
=La Houille=, 4e édition. 1 vol. in-18 illustré. Hachette et Cie.
=Les Fossiles=, 3e édition. 1 vol. in-18 illustré. Hachette et Cie.
=La Photographie=, 3e édition. 1 vol. in-18 illustré. Hachette et
Cie.
=Éléments de chimie=, 7e édition. 4 vol. in-18 avec de nombreuses
figures (En collaboration avec M. PP. DEHÉRAIN), Hachette et Cie.
=Causeries sur la science=, 2e édition. 1 vol. in-18 illustré.
Hachette et Cie.
=Les martyrs de la science=, 2e édition. 1 vol. in-8º, avec 20
vignettes par GILBERT. Maurice Dreyfous.
=Les héros du travail=, 2e édition. 1 vol. in-8º, avec 20 vignettes
par GILBERT. Maurice Dreyfous.
=Les poussières de l'air.= 1 vol. in-18 avec figures et planches
hors texte. Gauthier-Villars.
=Les récréations scientifiques ou l'enseignement par les jeux.= 1
vol. in-8º avec de nombreuses figures et 4 planches hors texte.
Ouvrage couronné par l'Académie française, 4e édition. G. Masson.
=L'océan aérien. Études météorologiques.= 1 vol. in-8º avec de
nombreuses gravures. G. Masson.
=La Nature.= Revue des sciences et de leurs applications aux arts et
à l'industrie. Journal hebdomadaire illustré. GASTON TISSANDIER,
rédacteur en chef. 2 vol. grand in-8º par an depuis 1873. G. Masson.
=L'héliogravure, son histoire et ses procédés.= Conférence faite au
cercle de la librairie. 1 broch. in-8º. (Épuisé).
=Histoire de la gravure typographique.= Conférence faite au cercle
de la librairie. 1 broch. in-8º. (Épuisé).
=Histoire de mes ascensions.= Récit de 30 voyages aériens, précédé
de simples notions sur les ballons, 4e édition. 1 vol. in-8º avec de
nombreuses illustrations, par M. ALBERT TISSANDIER. Maurice
Dreyfous.
=En ballon pendant le siège de Paris.= Souvenirs d'un aéronaute. 1º
vol. in-8º. E. Dentu.
=Deux conférences sur les aérostats et la navigation aérienne.= 1
broch. in-18, S. Molteni.
=Les ballons dirigeables.= Application de l'électricité à la
navigation aérienne. 1 vol. in-18 avec 35 figures et 4 planches hors
texte. Gauthier-Villars.
=Observations météorologiques en ballon.= 1 vol. in-18 avec figures.
Gauthier-Villars.
=Voyages dans les airs.= 1 vol. in-18 illustré. Hachette et Cie.
=Le grand ballon captif à vapeur de M. Henry Giffard.= 2e édition,
avec de nombreuses gravures par ALBERT TISSANDIER. (Épuisé). G.
Masson.
12787.--Imprimerie A. Lahure, rue de Fleurus, 9, à Paris.
PRÉFACE
Parmi les nombreux problèmes que l'homme s'est proposé de résoudre,
il n'en est peut-être pas de plus difficile que celui de la
navigation aérienne.
Des ailes! Des ailes! a pu dire le poète dès les premiers âges du
monde. Oui des ailes, pour voler comme l'oiseau, pour parcourir les
espaces sans rencontrer d'obstacles, pour planer dans cet océan sans
rivages que nous appelons l'atmosphère. Mais la mécanique
impuissante n'a pas encore su les construire.
Il a fallu, après des milliers d'années de conceptions vaines, que
les frères Montgolfier aient songé à remplir d'air chaud et raréfié,
un sac de papier de grand volume, et l'art aéronautique a été créé.
L'hydrogène remplaçant l'air chaud, le ballon à gaz a succédé à la
Montgolfière.
L'aérostat a permis à l'explorateur de s'affranchir des lois de la
pesanteur, de quitter la surface du sol, pour traverser les
nuages, visiter le domaine des météores et pénétrer dans les hautes
régions, au delà des limites que l'aigle lui-même n'a jamais
atteintes.
On demande au ballon plus encore aujourd'hui. Bouée flottante au
sein des courants, on exige de lui qu'il devienne vaisseau; on veut
qu'il obéisse à l'action d'un propulseur puissant et léger, et qu'il
nous conduise, non pas où le vent le mène, mais où nous voulons
aller.
Grand problème, dont les conséquences sont incalculables.
La conquête de l'air par les aérostats dirigeables, déjà commencée
depuis peu, sera continuée dans le présent, et achevée dans
l'avenir.
C'est notre conviction profonde. Nous avons essayé de la faire
partager à nos lecteurs, non par des mots, mais par des faits; non
par des conjectures et des hypothèses, mais par l'exposé méthodique
des idées émises, des essais proposés, des travaux accomplis, et des
expériences réalisées.
G. T.
Octobre 1885.
PREMIÈRE PARTIE
LA LOCOMOTION AÉRIENNE AVANT LES MONTGOLFIER
... Terras licet, inquit et undas
Obstruat; at coerte coelum patet: ibimus illac....
(_La terre et les ondes nous sont fermées,
mais le ciel est ouvert: nous irons par ce
chemin._)
OVIDE, _Métamorphoses_, lib. VIII, fab. IV.
Peut estre sera inventée herbe moyennant laquelle pourront les
humains visiter les sources des gresles, les bondes des pluyes et
l'officine des fouldres.
RABELAIS, _Pantagruel_, liv. III, chap. LI.
I
LA LÉGENDE DES HOMMES VOLANTS
Dédale et Icare. -- La flèche d'Abaris. -- La colombe volante
d'Archytas. -- Roger Bacon. -- Dante de Pérouse. -- Appareil
volant de Besnier. -- Les poètes et les romanciers. -- Cyrano de
Bergerac. -- Pierre Wilkins. -- Rétif de la Bretonne. -- M. de la
Folie.
Il est certain que dans tous les temps, les hommes de hardiesse qui,
dès les premiers âges du monde, avaient le sentiment de
l'exploration, le goût des voyages, le désir de parcourir les mers
et de s'éloigner du rivage sur des barques plus ou moins primitives,
ont dû se demander s'il ne serait pas possible d'imiter l'oiseau et
de quitter la terre en s'élevant dans l'atmosphère. Les légendes de
l'antiquité abondent en récits de tentatives de ce genre. Ovide a
retracé notamment les aventures de Dédale qui, pour fuir la colère
de Minos, roi de Crète, fabriqua des ailes qui lui permirent de se
sauver de l'île où il était prisonnier avec son fils Icare. Dédale
réussit à s'évader, mais Icare ayant volé trop haut, la cire qui
liait ses ailes se fondit au soleil, et il tomba dans la mer.
Des histoires analogues se retrouvent dans des temps plus reculés
encore. Dans le tome Ier des _Religions de l'Inde_[1], on lit:
«Hanouman monta sur le sommet d'une colline et, après avoir pris les
conseils du sage Jambaranta, il s'élança dans les airs et alla
tomber dans le Lanka, ainsi qu'il l'avait espéré.» La Bible rapporte
que le prophète Élie fut enlevé par un char de feu.
[Note 1: _Religions de l'Inde_ (Buchon direct.), t. I, p.
162.]
Dans la _Salle des dieux_, au musée égyptien du Louvre, il existe
une petite plaque de bronze d'une haute antiquité, où l'on voit en
relief un homme volant les deux ailes étendues (fig. 1). Il est vrai
que l'on s'accorde à considérer cette pièce comme une composition
symbolique plutôt que comme la représentation d'un appareil
d'aviation.
[Illustration: Fig. 1.--Bronze égyptien représentant un homme
volant.]
Abaris, d'après les récits de Diodore de Sicile, aurait fait le tour
de la Terre, assis sur une flèche d'or. L'oracle du temple
d'Hiéropolis se serait élevé dans les airs. Sous Néron, Simon le
Magicien aurait aussi connu le moyen de voler dans l'espace. Les
Capnobates, peuple de l'Asie Mineure, dont le nom signifie
_marcheurs par la fumée_, auraient trouvé le moyen de s'élever à
l'aide de l'air raréfié par le feu.
Reproduire avec détails des fables de ce genre, n'aurait qu'un
intérêt purement mythologique. Là n'est pas notre but; nous voulons
passer en revue les expériences qui ont pu être faites, et les idées
rationnelles qui ont pu être émises au sujet de la navigation
aérienne avant les Montgolfier. Sans chercher des documents dans les
traités d'aérostation écrits depuis un siècle et qui, la plupart du
temps, se recopient les uns les autres, je me suis efforcé de
remonter aux sources originales afin d'offrir au lecteur des
renseignements inédits, sûrs et précis.
Le premier document que les historiens spéciaux aient signalé au
sujet des appareils de vol mécanique, est relatif à la colombe
volante d'Archytas[2]. On a beaucoup écrit à ce sujet, mais en
oubliant trop souvent le texte original. Il n'existe, à notre
connaissance, aucun autre texte que celui des _Nuits attiques_
d'Aulu-Gelle. Or, voici ce qu'Aulu-Gelle a écrit, d'après la
traduction française de la collection Nisard: «Les plus illustres
des auteurs grecs, et, entre autres, le philosophe Favorinus, qui a
recueilli avec tant de soins les vieux souvenirs, ont raconté du ton
le plus affirmatif qu'une colombe de bois, faite par Archytas à
l'aide de la mécanique, s'envolait; sans doute elle se soutenait au
moyen de l'équilibre, et l'air qu'elle renfermait secrètement la
faisait mouvoir[3].»
[Note 2: Archytas de Tarente, célèbre pythagoricien, était un
mathématicien profond et un mécanicien habile. Il vivait 400
ans avant l'ère chrétienne. On lui doit de grandes
inventions, notamment celles de la vis, de la poulie et du
cerf-volant.]
[Note 3: Aulu-Gelle, _Nuits attiques_, X, 12.]
Voilà tout ce que l'histoire a laissé; cette phrase laconique
n'autorise en aucune façon les affirmations qui ont été publiées
postérieurement par des écrivains trop crédules. Dans plusieurs
autres auteurs, Cassiodore, Michel Glycas, etc., on trouve des
histoires vagues d'oiseaux artificiels qui volaient et qui
chantaient. Il semble à peu près certain qu'il s'agit de contes
imaginaires, bien plutôt que de faits réels.
Il n'en est pas moins vrai que des appareils d'aviation ont été
expérimentés depuis des temps très reculés.
Au onzième siècle, Olivier de Malmesbury, savant bénédictin anglais,
entreprit de voler en s'élevant du haut d'une tour, mais les ailes
qu'il avait attachées à ses bras et à ses pieds n'ayant pu le
porter, il se cassa les jambes en tombant, et mourut à Malmesbury en
1060[4].
[Note 4: Extrait d'un mémoire sur le vol lu à l'Académie de
Lyon le 11 mai 1773, par M. Mongez, chanoine régulier de la
Congrégation de France.--_Essai sur l'art du vol aérien_,
Paris, 1784.]
Au douzième siècle, un Sarrasin, qui passa d'abord pour magicien, fit,
d'après la légende, une tentative de vol aérien à Constantinople, sous
le règne d'Emmanuel Comnène. Il était monté sur le haut de la tour de
l'hippodrome. Il était debout, vêtu d'une robe blanche fort longue et
fort large, dont les pans, retroussés avec de l'osier, lui devaient
servir de voile pour recevoir le vent. Il s'éleva comme un oiseau,
mais son vol fut aussi infortuné que celui d'Icare. Il se brisa les
os[5].
[Note 5: _Histoire de Constantinople_, par Cousin.]
Au treizième siècle, le moine anglais Roger Bacon a affirmé, dans
son livre: _De mirabili potestate artis et naturæ_, que l'homme
pourrait un jour voler dans l'atmosphère; mais il ne donne aucune
indication sur un mécanisme quelconque, et il se contente d'une
simple prophétie:
«On fabriquera des instruments pour voler, au moyen desquels l'homme
assis fera mouvoir quelque ressort qui mettra en branle des ailes
artificielles comme celles des oiseaux.» Et rien de plus. Une
hypothèse exprimée de cette manière, ne permet assurément pas de
compter Roger Bacon au nombre des précurseurs des Montgolfier.
Au quinzième siècle, Jean Muller, dit _Regiomontanus_, aurait
construit une mouche de métal qui se soutenait dans l'air, et un
aigle de fer qui serait allé au-devant de l'empereur Frédéric IV et
aurait volé sur un parcours de mille pas aux environs de Nuremberg.
Ces récits sont peu vraisemblables.
On a encore souvent parlé de Dante de Pérouse qui, au quatorzième
siècle, aurait réussi à construire des ailes artificielles au moyen
desquelles il se serait élevé et aurait franchi le lac Trasimène.
Ce récit a été mentionné par Henri Paulrau dans son _Dictionnaire de
physique_, en 1789. Je suis arrivé à me procurer un livre plus
ancien, daté de 1678, et qui rapporte le même récit. Ce livre est
intitulé: _Athenæum Augustum in quo Perusinorum scripta publice
exponientur._ Il donne (p. 168) une courte biographie de _Baptista
Dantius Perusinus_, et il affirme que l'expérience dont nous venons
de parler a eu lieu; mais on ne trouve aucun détail du mécanisme, ce
qui ferait supposer que l'auteur reproduit un simple récit
légendaire encore inspiré de celui d'Icare.
La tradition rapporte que sous Louis XIV un nommé Allard, danseur de
corde, annonça qu'il ferait une expérience de vol, à Saint-Germain,
en présence du roi. Il devait partir de la terrasse pour descendre
dans les bois du Vésinet. L'expérience eut lieu, paraît-il, mais
Allard tomba au pied même de la terrasse, et se blessa grièvement.
Il fut question en 1678 d'un appareil volant construit par un nommé
Besnier. Les aviateurs ont souvent mentionné ce fait; j'ai pu me
procurer encore le document original où il est signalé. C'est le
_Journal des sçavans_ du 12 décembre 1678; voici _in extenso_ ce qui
est dit de l'expérience de Besnier avec la reproduction de la figure
(fig. 2).
EXTRAIT D'UNE LETTRE ESCRITE À MONSIEUR TOYNARD _sur une Machine
d'une nouvelle invention pour vôler en l'air_.
M. Toinard a eu avis que le P. Besnier serrurier de Sablé au païs
du Maine a inventé une machine à quatre aisles pour vôler. Quoy
qu'il en attende une Figure et une Description plus exacte que
celle-cy: l'on a crû que parceque ce Journal est le dernier de
ceux que nous donnerons cette année avec celuy du Catalogue de
tous les Livres et de la Table des Matières par où nous finissons
toutes les années, le Public ne seroit pas fasché d'apprendre par
advance une chose si extraordinaire.
[Illustration: Fig. 2.--Appareil volant de Besnier. Reproduction par
l'héliogravure de la figure du _Journal des sçavans_ (1678).]
A, aisle droite de devant.--B, aisle gauche de derrière.--C,
aisle gauche de devant.--D, aisle droite de derrière.--E,
fisselle du pied gauche qui fait baisser l'aisle D, lorsque la
main gauche fait baisser l'aisle C.--F, fisselle du pied droit
qui fait baisser l'aisle D lorsque la main gauche fait baisser
l'aisle C.
Cette machine consiste en deux bastons qui ont à chaque bout un
châssis oblong de taffetas, lequel châssis se plie de haut en bas
comme des battants de volets brisés.
Quand on veut vôler, on ajuste ces bastons sur ses espaules, en
sorte qu'il y ait deux châssis devant et deux derrière. Les
châssis de devant sont remués par les mains, et ceux de derrière,
par les pieds, en tirant une fisselle qui leur est attachée.
L'ordre de mouvoir ces sortes d'aisle est tel, que quand la main
droite fait baisser l'aisle droite de devant marquée A, le pied
gauche fait baisser par le moyen de la fisselle E l'aisle gauche
de derrière marquée B. Ensuite la main gauche, faisant baisser
l'aisle gauche de devant marquée C, le pied droit fait baisser
par le moyen de la fisselle l'aisle droite de derrière marquée D,
et alternativement en diagonale.
Ce mouvement en diagonale a semblé très bien imaginé, puisque
c'est celuy qui est naturel aux quadrupèdes et aux hommes quand
ils marchent ou quand ils nagent; et cela fait bien espérer de la
réussite de la machine. On trouve néanmoins que, pour la rendre
d'un plus grand usage, il y manque deux choses. La première est
_qu'il y faudroit adjouster quelque chose de très léger et de
grand volume, qui, estant appliqué à quelque partie du corps
qu'il faudroit choisir pour cela, pust contre-balancer dans l'air
le poids de l'homme_; et la seconde chose à désirer seroit que
l'on y ajustât une queüe, car elle serviroit à soutenir et à
conduire celuy qui voleroit; mais l'on trouve bien de la
difficulté à donner le mouvement et la direction à cette queüe,
après les différentes expériences qui ont esté faites autrefois
inutilement par plusieurs personnes.
La première paire d'aisles qui est sortie des mains du sieur
Besnier a esté portée à la Guibré, où un Baladin l'a acheptée et
s'en sert fort heureusement. Presentement, il travaille à une
nouvelle paire plus achevée que la première.
_Il ne prétend pas néanmoins pouvoir s'élever de terre_ par sa
machine, ny se soutenir fort longtemps en l'air, à cause du
deffaut de la force et de la vitesse qui sont nécessaires pour
agiter fréquemment et efficacement ces sortes d'aisles, ou en
terme de volerie pour planer. Mais il asseure que, partant d'un
lieu médiocrement élevé, il passeroit aisément une rivière d'une
largeur considérable, l'ayant déjà fait de plusieurs distances et
en différentes hauteurs.
Il a commencé d'abord par s'élancer de dessus un escabeau,
ensuite de dessus une table, après, d'une fenêtre médiocrement
haute, ensuite de celle d'un second étage, et enfin d'un grenier
d'où il a passé par dessus les maisons de son voisinage, et
s'exerçant ainsi peu à peu, a mis sa machine en l'estat où elle
est aujourd'huy.
Si cet industrieux ouvrier ne porte cette invention jusqu'au
point où chacun se forme des idées, ceux qui seront assez heureux
pour la mettre dans sa dernière perfection, luy auront du moins
l'obligation d'avoir donné une veüe dont les suites pourront
peut-être devenir aussi prodigieuses que le sont celles des
premiers essais de la navigation. Car quoy que ce que nous avons
dit du Dante de Pérouse, que le _Mercure Hollandois_ de l'année
1673 rapporte d'un nommé _Bernoin qui se cassa le col en vôlant à
Francfort, ce que l'on a vu mesme dans Paris, et ce qui est
arrivé en plusieurs autres endroits_, fasse voir le risque et la
difficulté qu'il y a de réüssir dans cette entreprise, il s'en
pourroit enfin trouver quelqu'un qui seroit ou plus industrieux
ou moins malheureux que ceux qui l'ont tentée jusqu'icy[6].
[Note 6: _Journal des sçavans_ du lundy 12 décembre
M.DC.LXXVIII, p. 426 et suiv.--À Paris, chez Jean Cusson, rue
S. Jacques à l'image de S. Jean Baptiste, 1678. _Avec
privilège du Roy._]
J'ai souligné les passages qui m'ont paru devoir attirer
l'attention, soit au point de vue des idées théoriques émises, soit
au point de vue historique. On voit que l'appareil représenté par le
dessin du _Journal des sçavans_ ne saurait être construit avec
quelque chance de donner aucun résultat sérieux: le document
historique que nous avons reproduit est insuffisant pour qu'il soit
permis d'affirmer, comme on l'a fait, que Besnier ait pu réussir
dans ses essais de vol aérien. Il ne serait pas impossible cependant
qu'un appareil analogue ait fonctionné à la façon d'un parachute,
mais alors il ne pouvait avoir l'aspect de la figure.
Si, comme l'affirmait Borelli, aucun homme n'avait pu réellement
voler au moyen d'ailes artificielles, si comme nous le croyons
aussi, l'expérience des hommes volants n'a jamais réussi, le
problème du vol artificiel et de l'ascension dans l'atmosphère a
toujours préoccupé les esprits. Les romanciers, dans tous les temps,
ont souvent donné à leurs personnages imaginaires la faculté de
parcourir l'espace. Parmi les procédés qu'ils ont inventés, il en
est quelques-uns qui méritent d'être signalés.
On se rappelle le fameux tapis enchanté et le cheval de bronze des
_Mille et une nuits_. On connaît aussi les récits de Cyrano de
Bergerac et les aventures de son héros dans le _Voyage à la
Lune_[7].
[Note 7: _Les oeuvres de monsieur de Cyrano Bergerac_, à
Amsterdam. 2 vol. in-18, 1709.]
Voici comment je me donnai au ciel, dit Cyrano. J'avais attaché
autour de moi quantité de fioles pleines de rosée, sur lesquelles
le soleil dardait ses rayons si violemment que la chaleur qui les
attirait, comme elle fait les plus grosses nuées, m'éleva si
haut, qu'enfin je me trouvai au-dessus de la moyenne région; mais
comme cette attraction me faisait monter avec trop de rapidité,
et qu'au lieu de m'approcher de la lune, comme je le prétendais,
elle me paraissait plus éloignée qu'à mon partement, je cassai
plusieurs de mes fioles, jusqu'à ce que je sentis que ma
pesanteur surmontait l'attraction et que je redescendais vers la
terre; mon opinion ne fut pas fausse, car j'y retombai quelque
temps après.
Dans sa relation des _États du Soleil_, Cyrano de Bergerac décrit
une autre machine qu'il appelle _un oiseau de bois_. Swift dans ses
aventures de _Gulliver_ a décrit l'île de Laputa, qui plane au moyen
de procédés électriques. Nous allons voir tout à l'heure
l'électricité intervenir encore dans d'autres curieuses fantaisies
aériennes.
Un Anglais, l'évêque Wilkins, écrivain remarquable du dix-huitième
siècle, a écrit un ouvrage sur les _Hommes volants_[8] où il discute
sérieusement l'histoire et les conditions du vol artificiel. Rétif
de la Bretonne l'a imité, dans son livre rare et curieux: _La
découverte australe par un homme volant_[9] où il publie de
charmantes vignettes représentant les aventures de son héros
Victorin parcourant les divers pays au moyen de ses ailes
artificielles.
[Note 8: _Les hommes volans ou les aventures de Pierre
Wilkins._ Traduites de l'anglais et ornées de figures en
taille-douce. 3 vol. in-18 à Londres et à Paris, 1763.]
[Note 9: _La découverte australe par un homme volant ou le
dédale français._--Nouvelle très philosophique. 4 vol. in-18
avec nombreuses vignettes. Leipsick, 1781.]
Un autre livre rare et précieux que je possède aussi dans ma
bibliothèque aéronautique, donne la singulière description d'une
machine volante qui s'élève au moyen du fluide électrique. Ce livre
est intitulé _Le philosophe sans prétention_, il est signé M. D. L.
F.[10]. On sait que l'auteur était M. de la Folie, de Rouen.
[Note 10: _Le philosophe sans prétention ou l'homme rare_,
ouvrage physique, chymique, politique et moral, dédié aux
savans, par M. D. L. F. À Paris, chez Clousier, 1775. 1 vol.
in-8º avec vignettes.]
Une planche fort bien gravée, placée en tête de l'ouvrage,
représente la machine volante au moment où elle s'élève.
Nous reproduisons à titre de curiosité cette charmante vignette
(fig. 3), où l'on voit l'inventeur Scintilla conduisant son
appareil.
[Illustration: Fig. 3.--Machine volante électrique figurée dans le
_Philosophe sans prétention_ (1775).]
Depuis longtemps, dit Scintilla, dans l'ouvrage de M. de la
Folie, les hommes ont recherché par quelles loix méchaniques ils
pourraient franchir les espaces. Je suis flatté de pouvoir vous
offrir aujourd'hui la réussite de mes recherches. Le voici,
dit-il, en présentant un écrit; mais cet écrit ne suffit pas. La
théorie quoique fort simple, ne serait peut-être pas assez
intelligible dans une matière aussi neuve. Aussi avant d'en venir
à la démonstration théorique, faisons l'expérience. Deux esclaves
ont porté mon appareil sur la plate-forme de notre tour.
Rendons-nous-y....
Je marchais avec les autres. Je calculais, je réfléchissais en
moi-même que l'écart des leviers pour former une résistance
suffisante, c'est-à-dire pour embrasser un grand volume d'air,
exigeait une force ou puissance considérable....
Quelle fut ma surprise lorsque arrivé sur la plate-forme, je vis
deux globes de verre de trois pieds de diamètre montés au-dessus
d'un petit siége assez commode; quatre montans de bois couverts
de lames de verre soutenaient ces deux globes. La pièce
inférieure qui servait de soutien et de base au siége, était un
plateau enduit de camphre et couvert de feuilles d'or. Le tout
était entouré de fils de métal. Aussitôt que j'eus aperçu cette
machine électrique de nouvelle forme je devins moins
incrédule....
Enfin, il n'y eut bientôt plus aucun doute à former. Scintilla
dont le corps était aussi alerte que l'imagination, monte
lestement sur la méchanique, et poussant promptement une détente,
nous vîmes les deux globes tourner avec une rapidité prodigieuse.
Messieurs, dit-il, vous voyez que pour m'élever en l'air, mon
principal moyen est d'annuler au-dessus de ma tête la pression de
l'atmosphère. Observez que la percussion de la lumière agit
actuellement au-dessous de ma méchanique. C'est elle qui va
m'enlever sans beaucoup d'efforts, et, maître du mouvement de mes
globes, je descendrai ou monterai en telles proportions qu'il me
plaira. Vous voyez encore.... Mais nous ne l'entendions plus. Sa
machine entourée tout à coup d'un cercle lumineux, s'était
enlevée avec la plus grande vitesse. Jamais spectacle si nouveau
et si beau ne s'offrit à nos yeux. Nous le vîmes pendant quelque
temps rester immobile, puis redescendre, puis s'élever de
nouveau. Enfin nous le perdîmes de vue.
On est vraiment surpris de trouver ce récit dans un livre publié
avant la découverte des aérostats. Ne croirait-on pas lire la
description d'une ascension en ballon? La machine imaginaire de
l'auteur du _Philosophe sans prétention_ donne assurément à penser,
et le choix de l'électricité comme moteur, est remarquablement
choisi, à une époque où l'on ne soupçonnait pas l'existence des
moteurs dynamo-électriques.
N'a-t-on pas eu raison de dire: Poète, prophète.
Bien d'autres auteurs se sont servis de la fiction du vol à travers
les airs pour faire voyager leurs héros. On se souvient que Voltaire
a entraîné Micromégas d'une planète à l'autre, en le mettant à
cheval sur une comète.
Après avoir mentionné ces rêves de l'imagination, dont quelques-uns
peuvent être cités comme une sorte d'inspiration et de prévision
singulières de l'avenir, revenons en arrière dans l'histoire, pour
étudier la réalité des faits, et rentrer dans le domaine des études
qui ont été entreprises pour la conquête de l'air.
II
L'AVIATION, DU XVe AU XVIIIe SIÈCLE
Léonard de Vinci. -- Étude du vol artificiel. -- L'hélicoptère et
le parachute. -- Fauste Veranzio et le parachute de Venise. -- Le
ptérophore de Paucton.
Léonard de Vinci, le grand artiste de la Renaissance, a sa place
marquée dans l'histoire de l'aviation. M. Hureau de Villeneuve a
résumé dans l'_Aéronaute_[11] l'histoire des travaux de cet homme de
génie, et nous reproduirons ici les faits les plus curieux qui se
rattachent à ces études, fort intéressantes, puisqu'elles remontent
au quinzième siècle.
[Note 11: L'_Aéronaute_, 7e année, nº 9, septembre 1874.]
Léonard de Vinci avait abordé le problème en suivant cette même
méthode rationnelle qu'on retrouve dans tous ses écrits, et qui
le distingue de ses contemporains. Avant d'arriver à la
construction de ses appareils d'aviation, il commença par
l'observation et l'étude du vol des oiseaux.
Les quelques documents que l'on possède aujourd'hui du mémoire de
Léonard de Vinci, font regretter la perte d'une grande partie de
ses travaux. M. le prince Boncompagnoni a fait rééditer récemment
les manuscrits qui restent du grand artiste italien; mais
beaucoup de cartons et divers manuscrits laissés à Milan ont été
éparpillés et n'ont pu être retrouvés. Ces manuscrits étaient
écrits à l'envers, d'une écriture fine et serrée, ce qui en
rendait la lecture des plus difficiles et a dû contribuer à leur
perte. On peut voir, dans les planches que nous donnons
ci-contre, des échantillons de cette écriture bizarre que nous
n'avons pu déchiffrer. Il est probable que cette manière
d'écrire, intelligible pour l'auteur seul, était un moyen de
conserver le secret de ses découvertes; mais le penseur, en
agissant ainsi, a eu le tort de ne pas comprendre que si
l'inventeur a l'usufruit de ses découvertes, la nue propriété en
appartient à l'humanité tout entière.
La partie capitale du manuscrit de Léonard de Vinci, est celle qui a
trait aux principes mêmes du vol. Léonard établit que l'oiseau,
étant plus lourd que l'air, s'y soutient et avance en rendant «ce
fluide plus dense là où il passe que là où il ne passe pas». Il
avait donc compris que l'animal pour voler doit prendre son point
d'appui sur l'air, et l'ensemble de sa théorie se rapproche beaucoup
des théories modernes s'appuyant sur l'influence de la vitesse sur
la suspension.
L'examen des dessins originaux du grand artiste italien est curieux
à approfondir. Nous en reproduisons par l'héliogravure une planche
complète (fig. 4); elle permet de suivre la pensée qui a présidé à
son exécution. Nous laissons M. le docteur Hureau de Villeneuve
l'interpréter.
[Illustration: Fig. 4.--Fac-similé des dessins de Léonard de Vinci
sur les ailes artificielles.]
Nous voyons sur le second rang à droite un petit personnage assez
analogue à un démon ou à un génie, car il porte sur la tête une
flamme et, à côté de cette flamme, une croix latine. Il a les
bras terminés par des doigts de chauve-souris. La figure n'est
pas encore terminée que déjà Léonard reconnaît son insuffisance
et, devinant le peu d'action musculaire des bras, pense à
employer la force des jambes. Nous voyons donc un peu plus haut,
dans la même planche, un homme vigoureux placé sur le ventre, les
jambes repliées et s'apprêtant à lancer un violent coup de pied.
Les muscles saillants, tracés par un crayon d'anatomiste,
décèlent le grand peintre dans un dessin jeté sans prétention.
Dans ce croquis, Léonard n'a pas encore pris de parti quant au
mode d'attache des ailes, mais dans le dessin qui suit,
supprimant l'homme dont il ne conserve plus que les pieds,
l'auteur commence l'étude des détails de la construction. Une
tige arrondie en forme de bât doit être appuyée sur le dos, les
bras prenant un point d'appui sur les deux côtés. Au sommet du
bât, sont deux anneaux fermés, recevant par deux autres anneaux
la racine des ailes. Ce mode d'articulation fort simple, mais qui
manque de précision, présente l'avantage de permettre à l'aile
des mouvements limités de rotation autour de son axe. Le bât se
continue en deux tiges repliées à une demi-ceinture placée
derrière la taille. Sur les côtés du bât, se trouvent deux
poulies portant des cordes à étriers qui, tirées par les pieds,
servent à abaisser les ailes. Celles-ci sont relevées par deux
tiges de bois actionnées par les mains. Une queue est fixée à une
tige placée entre les deux jambes. Mais ici une préoccupation
semble s'emparer de l'esprit de l'inventeur. Les ailes
s'appuieront sur l'air pendant l'abaissement sans doute; mais
pendant le relèvement elles détruiront leur action. Aussi Léonard
cherche un moyen de supprimer cet inconvénient. Il donne aux
doigts de sa chauve-souris la faculté de se plier en dessous sans
pouvoir se relever au-dessus de l'horizontale. Voyez dans le
reste de la page les différents systèmes de doigts articulés
qu'il désire employer. Le premier à gauche se manoeuvre au moyen
de poulies de renvoi; dans le second, les leviers relevés donnent
une action plus énergique. Mais, ce n'est pas encore bien, le
troisième nous montre un ressort fait de deux rotins agissant sur
une roulette placée à la queue de la phalange. Enfin, dans le
bas, il essaie des charnières métalliques.
Après ses études sur le vol, Léonard de Vinci a donné une idée de
l'hélicoptère, et il a eu le mérite d'imaginer le parachute, avec
une rare intelligence. Un savant italien, M. Govi, a résumé ces
travaux à l'Académie des Sciences dans sa séance du 29 août
1881[12], à propos du petit propulseur à hélice que j'avais installé
dans la nacelle du minuscule aérostat électrique de l'Exposition
d'électricité.
[Note 12: Voy. _Comptes rendus de l'Académie des Sciences_,
tome XCIII, 1881, p. 401 et suiv.]
Parmi les projets très nombreux et fort variés que l'on peut voir
dans le _Codice Atlantico_, rendu en 1815 à la Bibliothèque
ambroisienne de Milan, et dans les volumes restés à Paris et
conservés à la Bibliothèque de l'Institut, il y a (au volume B de la
Bibliothèque de l'Institut, feuillet 83, _verso_) le dessin d'une
large hélice destinée à tourner autour d'un axe vertical (fig. 5), à
côté et au-dessous de laquelle on peut lire (écrites en italien et à
rebours) les deux notes suivantes[13]:
[Illustration: Fig. 5.--Principe de l'hélicoptère, dessin de Léonard
de Vinci.]
[Note 13: Voici le texte italien des deux notes:
«Ire. L'estremità di fuori della vite sia di filo di ferro
grosso una corda, e dal cerchio al centro sia braccia 8.
»IIe. Trovo se questo strumento fatto a vite sarà ben fatto,
cioè fatto di tela lina stoppata i suoi pori con amido, e
voltato con prestezza; che detta vite si fà la femmina nell'
aria, e monterà in alto. Piglia lo esemplo da una riga larga
e sottile e menata con furia in fra l' aria; vedrai essere
guidato il tuo braccio per la linea del taglio della detta
asse.
«Sia l' armatura della sopradetta tela, di canne lunghe e
grosse.
«Puossene fare uno picciolo modello di carta, che lo stile
suo sia di sottile piastra di ferro e torta per forza, e nel
tornare in libertà fara volgere la vite.»]
_À côté de la figure._--Que le contour extérieur de la vis
(_hélice_) soit en fil de fer de l'épaisseur d'une corde, et
qu'il y ait du bord au centre huit brasses de distance.
_Au-dessous de la figure._--Si cet instrument, en forme de vis,
est bien fait, c'est-à-dire fait en toile de lin dont on a bouché
les pores avec de l'amidon, et si on le tourne avec vitesse, je
trouve qu'une telle vis se fera son écrou dans l'air et qu'elle
montera en haut.
Tu en auras une preuve en faisant mouvoir rapidement à travers
l'air une règle large et mince, car ton bras sera forcé de suivre
la direction du tranchant de cette planchette.
La charpente de ladite toile doit être faite avec de longs et
gros roseaux.
On en peut faire un petit modèle en papier, dont l'axe soit une
lame de fer mince que l'on tord avec force. Quand on laissera
cette lame libre, elle fera tourner la vis (_l'hélice_).
On voit donc par là que, non seulement Léonard avait inventé le
propulseur à hélice, mais qu'il avait songé à l'utiliser pour la
locomotion aérienne, et qu'il en avait construit de petits modèles
en papier, mis en mouvement par des lames minces d'acier tordues,
puis abandonnées à elles-mêmes.
En consultant d'ailleurs le _Saggio delle Opere di Leonardi da
Vinci_, publié à Milan en 1872 (1 vol. in-fol.), au chapitre
intitulé: _Leonardo letterato e scienziato_ (p. 20-21) et les
planches photolithographiques qui l'accompagnent (pl. XVI, nº 1), on
peut constater que cet homme de génie avait étudié le moyen de
mesurer l'effort que l'on peut exercer en frappant l'air avec des
palettes de dimensions déterminées, et qu'il avait inventé le
_parachute_, dont il donne le dessin reproduit ci-dessus (fig. 6);
il décrit l'appareil dans les termes suivants[14]:
Si un homme a un pavillon (_tente_) de toile empesée dont chaque
face ait 12 brasses de large et qui soit haut de 12 brasses, il
pourra se jeter de quelque grande hauteur que ce soit, sans
crainte de danger.
[Note 14: «Se un uomo ha un padiglione di pannolino intasato,
che sia 12 braccia per faccia, e alto 12, potrà gittarsi da
ogni grande altezza senza danno di sè» (_Codice Atlantico_,
fº 372, _verso_).]
[Illustration: Fig. 6.--Principe du parachute, dessin de Léonard de
Vinci.]
Les études faites par Léonard de Vinci sur les appareils d'aviation
sont, on le voit, nombreuses et remarquables.
Si les expériences de vol aérien de Léonard de Vinci ne semblent pas
avoir été exécutées en grand, il n'en est peut-être pas de même du
parachute, dont l'emploi est beaucoup plus sûr. La description de
Léonard de Vinci a été reproduite postérieurement, non sans une
amélioration notable dans le mode de représentation de l'appareil,
dans un recueil de machines, dû à Fauste Veranzio et publié à Venise
en 1617.
La gravure ci-jointe (fig. 7) est la reproduction exacte du
parachute que l'auteur définit d'autre part dans les termes
suivants, assurément inspirés de ceux de Léonard de Vinci:
Avecq un voile quarré estendu avec quattre perches égalles et
ayant attaché quatre cordes aux quattre coings, un homme sans
danger se pourra jeter du haut d'une tour ou de quelque autre
lieu éminent; car encore que, à l'heure, il n'aye pas de vent,
l'effort de celui qui tombera apportera du vent qui retiendra la
voile, de peur qu'il ne tombe violement, mais petit à petit
descende. L'homme doncq se doit mesurer avec la grandeur de la
voile.
[Note 15: In-8º de 356 pages. Pérouse, 1678.]
[Note 16: La reproduction de ces dessins avec un bon
article à ce sujet a été donnée dans _l'Aréonaute_ de
septembre 1874, et plus récemment dans un journal militaire
italien, _Rivista de artigliera_, 1885.]
[Illustration: Fig. 7--Le parachute de Venise (1617), d'après une
gravure du temps.]
Il est impossible de donner plus nettement le principe du parachute,
et l'appareil se trouve si clairement expliqué qu'il nous semble
difficile que l'expérience indiquée successivement par Léonard de
Vinci et par Fauste Veranzio n'ait pas été essayée. On voit qu'elle
a pu être faite deux cents ans avant celle de Garnerin.
En 1768, plus d'un siècle après la publication de l'ouvrage de
Fauste Veranzio, un savant mathématicien, Paucton, a esquissé le
projet d'un véritable hélicoptère, qu'il a désigné sous le nom de
_ptérophore_[17].
[Note 17: _Théorie de la vis d'Archimède_, de laquelle on
déduit celle des moulins, conçue d'une nouvelle manière.
Paris, 1768.]
Un homme, dit Paucton, est capable d'une force suffisante pour
vaincre le poids de son corps. Si donc je mets entre les mains de
cet homme une machine telle que, par son moyen, il agisse sur
l'air avec toute la force dont il est capable et toute l'adresse
possible, il s'élèvera à l'aide de ce fluide, comme à l'aide de
l'eau, ou même d'un corps solide. Or, il ne paraît pas que dans
un ptérophore, adapté verticalement à une chaise, le tout fait de
matière légère et soigneusement exécuté, il ne se trouve rien qui
l'empêche d'avoir cette propriété dans toute sa perfection. Dans
la construction, on aurait soin que la machine produisît le moins
de frottement qu'il serait possible; et elle doit naturellement
en produire peu, n'étant pas du tout composée. Le nouveau Dédale,
assis commodément sur sa chaise, donnerait au ptérophore, par le
moyen d'une manivelle, telle vitesse circulaire qu'il jugerait à
propos. Ce seul ptérophore l'enlèverait verticalement; mais pour
se mouvoir horizontalement, il lui faudrait un gouvernail; ce
serait un second ptérophore. Lorsqu'il voudrait se reposer un
peu, des clapets ou soupapes, ajustés solidement aux extrémités
de secteurs de sciadique, fermeraient d'eux-mêmes les canaux
hélices par où l'air coule, et feraient de la base du ptérophore
une surface parfaitement pleine qui résisterait au fluide et
ralentirait considérablement la chute de la machine.
On voit que Paucton expose nettement un projet d'un appareil
d'aviation mû par deux hélices, l'une destinée à l'ascension,
l'autre à la propulsion du système. Et cela en 1768!
Il n'y a rien de nouveau sous le soleil!
III
LE PRINCIPE DES BALLONS
Le Père Francesco Lana et son projet de navire aérien en 1670. --
Le Brésilien Gusmâo. -- Expérience de Lisbonne en 1709. -- Le
Père Galien et l'art de voyager dans les airs, en 1756.
Si le parachute a été indiqué à la fin du quinzième siècle et
nettement décrit au commencement du dix-septième siècle, nous allons
voir que l'idée des ballons a été émise vers la fin du dix-septième
siècle, en 1670, par Lana. On a beaucoup écrit sur le célèbre
jésuite; mais, ici encore, j'ai voulu me reporter au texte original.
Après plus de quinze années de recherches, je suis arrivé à me
procurer ce livre rare[18], où Francesco Lana a écrit le curieux
chapitre intitulé: _Fabricare una nave che camini sostentata sopra
l'aria a remi et a vele; quale si dimostra poter riuscire nella
pratica_ (Construire un navire qui se soutienne dans l'air et se
déplace à l'aide de rames et de voiles; l'on démontre que ce projet
est pratiquement réalisable).
[Note 18: Voici le titre exact du livre original: _Prodromo
ouero saggio di alcune inventioni nuove premesso all arte
maestra opera che prepara il P._ FRANCESCO LANA BRESCIANO
della compagnia di Giesu, etc. Dedicato alla sacra maesta
cesarea del imperatore Leopoldo I. In Brescia. MDCLXX.--In-4º
de 252 pages, avec 70 figures gravées sur des planches hors
texte.]
Je vais donner ici la traduction de quelques-uns des passages les
plus curieux de ce chapitre: ils montreront que les idées de Lana
étaient excellentes au point de vue théorique.
Après avoir rappelé la fable de Dédale et le fait de l'expérience de
vol de Dante de Pérouse, le savant jésuite s'exprime ainsi qu'il
suit:
On n'a jamais cru possible jusqu'ici de construire un navire
parcourant les airs, comme s'il était soutenu par de l'eau, parce
qu'on n'a jamais jugé que l'on pourrait réaliser une machine plus
légère que l'air lui-même: condition nécessaire pour obtenir
l'effet voulu. M'étant toujours ingénié à rechercher les
inventions des choses les plus difficiles, après de longues
études sur ce sujet, je pense avoir trouvé le moyen de construire
une machine plus légère en espèce que l'air, qui, non seulement
grâce à sa légèreté, se soutienne dans l'air; mais qui encore
puisse emporter avec elle des hommes, ou tout autre poids, et je
ne crois pas me tromper, car je n'avance rien que je ne démontre
par des expériences certaines, et je me base sur une proposition
du onzième livre d'_Euclide_, que tous les mathématiciens
admettent comme rigoureusement vraie.
Lana, après ce préambule, entre dans de longues dissertations sur
des expériences préliminaires dont la gravure ci-jointe (fig. 8),
reproduite pour la première fois de l'original, avec l'exactitude
que comporte la photographie, montre le dispositif. L'auteur
considère d'abord un vase sphérique de cuivre ou de fer-blanc A (nº
III de la figure), muni d'une longue tubulure à robinet BC d'au
moins 47 palmes romaines de longueur. Il remplit le système d'eau,
il bouche l'orifice C et retourne le tout au-dessus de l'eau.
Ouvrant alors le robinet B (nº V de la figure), il indique que le
vase A se vide d'eau, et que le tube restera rempli jusqu'à la
hauteur de 46 palmes 26 minutes.
[Illustration: Fig. 8.--Le navire aérien du Père Lana (1670).
Reproduction par l'héliogravure de la figure authentique.]
Il s'agit là de l'expérience très bien indiquée du baromètre à eau;
Lana montre que le vase A se trouve vide d'air et que, dans ces
conditions, il a perdu de son poids. Sans entrer dans toutes les
démonstrations qu'il fournit à ce sujet, sans parler de la méthode
qu'il propose d'employer pour faire le vide, nous dirons seulement
qu'il se trouve conduit à imaginer, pour la confection du navire
aérien qu'il propose, quatre grandes sphères en cuivre mince A B C D
(nº IV de la figure), dans lesquelles on aurait fait le vide. Ces
sphères ou ces ballons, comme Lana les appelle, seraient plus légers
que le volume d'air déplacé; ils s'élèveraient, par conséquent, dans
l'atmosphère. Lana imagine de suspendre à ces ballons une barque où
se tiendraient les voyageurs, et, tombant dans l'erreur que devaient
commettre plus tard les premiers aéronautes qui voulaient diriger
les ballons avec des voiles, sans se rendre compte que le vent
n'existe pas pour l'aérostat immergé dans l'air, il munit son navire
d'une voile de propulsion.
Assurément le projet de Lana est impraticable: le savant jésuite n'a
pas prévu que ses ballons de cuivre vides d'air seraient écrasés par
la pression atmosphérique extérieure; mais il n'en a pas moins eu
une idée très nette et très remarquable pour son époque du principe
de la navigation aérienne par les ballons plus légers que le volume
d'air qu'ils déplacent. Il termine son long chapitre par quelques
considérations très curieuses:
Je ne vois pas d'autres difficultés que l'on puisse opposer à
cette idée, si ce n'est une qui me semble plus importante que
toutes les autres, et que Dieu veuille ne pas permettre que cette
invention soit jamais appliquée avec succès dans la pratique,
afin d'empêcher les conséquences qui en résulteraient pour le
gouvernement civil et politique des hommes. En effet, qui ne voit
qu'il n'y a pas d'État qui serait assuré contre un coup de
surprise, car ce navire se dirigerait en droite ligne sur une de
ses places fortes, et, y atterrissant, pourrait y descendre des
soldats.
Le livre du P. Lana eut un grand succès à l'époque où il fut publié,
et le chapitre du navire aérien attira vivement l'attention de ses
contemporains, comme l'attestent des publications spéciales qui ont
été faites de ce chapitre en brochures isolées[19].
[Note 19: Nous citerons notamment _la Nave volante_,
dissertazione del P. Francesco Lana da Brescia. In-8º de 28
pages avec une planche.]
Nous arrivons à présent au dix-huitième siècle et à l'époque la plus
curieuse incontestablement dans l'histoire des antériorités de la
découverte des aérostats. Nous allons étudier attentivement ce qui a
été écrit au sujet d'un célèbre Brésilien, Gusmâo, qui a été
surnommé à son époque _l'homme volant_, et qui paraît avoir exécuté
à Lisbonne une expérience de locomotion aérienne.
Gusmâo (Bartholomeu-Lourenço de) naquit à Santos, au Brésil, alors
colonie portugaise, vers 1665, et mourut après 1724. Il était le
frère d'Alexandre Gusmâo, célèbre homme d'État brésilien, et après
avoir renoncé à l'état ecclésiastique auquel il s'était d'abord
destiné, il se voua à l'étude des sciences physiques.
C'est dans les premières années du dix-huitième siècle que Gusmâo
conçut le projet de construire une machine au moyen de laquelle on
pourrait voyager au sein de l'air. L'un des membres les plus
distingués de l'Académie de Lisbonne, Freire de Carvalho[20], qui
paraît avoir étudié tous les documents relatifs à ce fait important,
dit que «de l'examen de divers mémoires, soit imprimés, soit
manuscrits, il ressort bien que Gusmâo avait inventé une machine à
l'aide de laquelle on pouvait _se transporter dans les airs d'un
lieu à un autre_». Mais il ajoute aussitôt qu'il est impossible, par
ces mêmes descriptions, «de se faire une idée exacte de la machine
elle-même».
[Note 20: Francisco Freire de Carvalho, _Memorias da Academia
das sciencias de Lisboa_, broch. in-4º. Lisbonne.]
D'après certains récits du temps, l'auteur aurait mis en usage comme
moteurs, l'électricité et le magnétisme combinés; quelques écrivains
ont dit que la machine avait la forme d'un oiseau, criblé de tubes à
travers lesquels passait l'air.
Ces descriptions sont inadmissibles. Un artiste du dix-huitième
siècle a donné de l'appareil de Gusmâo un dessin que l'on peut voir
au département des estampes de la Bibliothèque nationale et que je
possède aussi dans ma collection de documents aéronautiques. Ce
dessin est, suivant l'expression de M. Ferdinand Denis, auquel on
doit une savante étude sur Gusmâo[21], «une curiosité inutile».
[Note 21: _Nouvelle biographie générale_. Paris, Firmin
Didot, MDCCCLIX, t. XXII.]
Cependant, parmi les documents contradictoires de l'époque, il en
est qui semblent offrir un intérêt historique de premier ordre.
M. Carvalho a pu recueillir un exemplaire imprimé de la pétition
adressée par Gusmâo au roi de Portugal en 1709. On y lit ce qui
suit:
J'ai inventé une machine au moyen de laquelle on peut voyager
dans l'air bien plus rapidement que sur terre ou sur mer; on
pourra aussi faire plus de deux cents lieues par jour,
transporter des dépêches pour les armées et les contrées les plus
éloignées. On fera sortir des places assiégées les personnes que
l'on voudra, sans que l'ennemi puisse s'y opposer. Grâce à cette
machine, on découvrira les régions les plus voisines des pôles.
Le roi fit répondre à l'inventeur, sous la date du 17 avril 1709,
que si les effets annoncés pouvaient se réaliser, il le nommerait en
récompense professeur de mathématiques à l'Université de Coïmbre,
avec un traitement annuel de 600 000 reis (4 245 francs).