une habileté qui avait de quoi surprendre de sa part, elle m'a dit que
sa dernière espérance reposait tout entière sur vous. Ah! elle est
bien à plaindre, Emmy; sa douleur va presque à la folie, et son
histoire m'a vivement touché; oui, je vous le jure sur l'honneur,
jamais si cruelle persécution n'a trouvé victime aussi résignée. Sa
famille a été bien dure et bien cruelle à son égard.
--Pauvre créature! fit Amélia.
--Faute de trouver un ami qui lui tende la main, elle dit qu'il ne lui
reste plus qu'à mourir; et Jos, d'une voix émue et tremblante,
continua sur le même ton: Par mon âme, vous savez sans doute qu'elle a
déjà essayé de se donner la mort! Elle porte toujours du laudanum avec
elle; elle en a une bouteille dans sa chambre.... Une pauvre petite
chambre, bien misérable.... dans une maison plus misérable encore....
l'hôtel de l'Éléphant. Elle loge dans les combles; j'ai voulu y aller
moi-même.»
Cette dernière particularité n'eut pas l'air de faire grande
impression sur Emmy; elle fit même un léger sourire. Peut-être
voyait-elle en esprit Jos tout essoufflé gravir les étages successifs.
«Elle est seule, seule en face de son chagrin, reprit-il: le récit des
tortures qu'elle a endurées a vraiment de quoi fendre l'âme. Elle a un
petit garçon du même âge que Georgy.
--Oui, en effet, reprit Emmy, je crois m'en souvenir; eh bien! après.
--Le plus joli petit ange qu'on puisse voir, reprit Jos dont la
sensibilité était en raison de la grosseur, et qui avait été fort ému
par l'histoire de Becky; un petit ange qui adorait sa mère, et ces
bourreaux ont eu la barbarie de l'arracher à ses bras, et ne lui ont
plus jamais permis de le revoir.
--Cher Joseph, s'écria Emmy éclatant en sanglots, courons sur-le-champ
auprès d'elle.»
Elle s'élança aussitôt vers sa chambre à coucher, mit son chapeau en
toute hâte et revint avec son châle sur le bras, en priant Dobbin de
l'accompagner. Le major arrangea le châle sur les épaules d'Amélia,
c'était un cachemire blanc qu'il lui avait rapporté des Indes. Il vit
bien alors qu'il ne lui restait d'autre parti que celui de
l'obéissance, et, offrant son bras, il sortit avec elle.
«C'est au no 92, au quatrième étage,» leur avait dit Jos, qui ne se
souciait peut-être plus beaucoup de tenter une nouvelle ascension.
Content du succès qu'il venait de remporter, il alla se placer à la
fenêtre du salon qui dominait la place où était situé l'hôtel de
l'Éléphant, et il put voir Amélia au bras du major, se dirigeant vers
la demeure de Becky. Fort heureusement pour elle, elle les aperçut de
sa mansarde où elle était à causer et à rire avec les deux étudiants
et où l'on ne ménageait pas ses railleries au grand-papa de Becky. Par
suite de la remarque qu'elle venait de faire, elle s'empressa de
congédier les deux compagnons et de mettre un peu d'ordre dans son
petit réduit avant l'arrivée du propriétaire de l'hôtel qui, sachant
que mistress Osborne était en grande faveur à la cour du grand-duc, se
confondit auprès d'elle en saluts de toutes sortes et voulut
l'accompagner jusqu'à l'étage supérieur, s'excusant de la roideur de
l'escalier et de l'élévation des marches.
«Ouvrez, s'il vous plaît, ma charmante lady, fit le propriétaire de
l'hôtel en frappant à la porte de Becky à laquelle, la veille encore,
il n'accordait qu'un _madame_ tout sec, et qu'il avait traitée
jusqu'alors avec fort peu de politesse.
--Qu'est-ce?» demanda Becky en passant la tête à demi, puis elle
poussa un petit cri.
Elle avait devant elle Emmy tremblant de tous ses membres et Dobbin
avec sa grande taille appuyé sur sa canne. Il était là en observateur
et prenait le plus grand intérêt à la scène qui allait se passer. Emmy
s'élança les bras ouverts au-devant de Rebecca. Elle venait de lui
pardonner le passé, l'embrassant avec toute l'effusion du coeur. Et
toi, pauvre créature, souillée, depuis quand avais-tu été l'objet
d'aussi pures, d'aussi saintes caresses!
CHAPITRE XXXIV.
Amantium iræ.
Tant de franchise et de bonté d'âme ne pouvaient point laisser
insensible, quelque pervertie qu'elle fût, celle qui en était l'objet.
Elle répondit aux caresses et aux douces paroles d'Emmy par quelque
chose qui ressemblait à de la gratitude et par une émotion qui, si
elle ne fut pas durable, était du moins sincère. C'était cet adroit
mensonge du fils arraché aux bras de sa mère, c'était l'idée de ce
déchirant spectacle qui avait rendu à Becky le coeur d'Amélia; ce fut
aussi le premier sujet dont s'entretinrent tout naturellement les deux
amies.
«Ainsi donc ils vous ont pris votre enfant chéri, disait d'une voix
émue la trop candide Amélia; ah! Rebecca, je comprends vos
souffrances, je sais ce que c'est que d'être privée de son enfant;
aussi je compatis bien à la douleur des mères qui sont affligées d'une
aussi pénible séparation. Mais le ciel, qui veille sur nous, vous
rendra aussi le vôtre, comme une providence miséricordieuse m'a fait
retrouver le mien.
--Mon fils, mon enfant?... Ah! au fait, j'ai eu le coeur déchiré par
de bien cruelles angoisses,» répondit Becky tourmentée peut-être par
un secret remords.
Becky se sentait mal à l'aise en amassant mensonge sur mensonge en
présence de tant de confiance et de simplicité; tel est souvent le
triste sort de ceux qui se sont écartés une seule fois du sentier de
la vérité. Une première fausseté en entraîne une autre, et l'on roule
ainsi de faussetés en faussetés avec la crainte de voir à la fin tant
d'impostures découvertes.
«Mes tortures, continua Becky, ont été épouvantables lorsqu'on m'a
arraché mon fils. (Il est à regretter qu'à ce moment un cliquetis de
la bouteille ne soit pas venu mêler ses gémissements aux siens.) J'ai
failli en mourir; j'ai eu une congestion cérébrale, et mon docteur
m'avait condamnée; hélas! si j'en ai réchappé, c'était pour me trouver
dans l'indigence et le délaissement.
--Quel âge a-t-il? demanda Emmy.
--Onze ans, répondit l'autre.
--Onze ans! reprit la mère de George toute surprise; mais il est de
l'âge de Georgy, qui a....
--Ah! c'est pourtant vrai, s'écria Becky qui avait parfaitement oublié
toutes les particularités de l'âge du petit Rawdon. Si vous saviez
comme le chagrin a bouleversé ma pauvre tête, chère Amélia! Ah, je ne
suis plus la même. Il y a des moments où je ne me souviens plus de
rien. Rawdy avait onze ans lorsqu'on me l'a enlevé; il était joli
comme un ange. Mon Dieu! ayez pitié de moi, je ne le reverrai donc
plus?
--Était-il blond ou brun? demanda cette petite niaise d'Emmy. Vous
devez avoir conservé de ses cheveux; montrez-les moi, je vous prie.»
Becky eut presque un sourire pour tant de simplicité.
«Un autre jour, chère amie, quand mes bagages seront arrivés de
Leipsick que j'ai quitté pour venir ici. J'ai aussi son portrait en
médaillon; je l'avais fait faire hélas! dans des temps plus heureux.
--Pauvre Becky! disait Emmy, combien je dois être reconnaissante
envers Dieu! Et elle se laissa aller à ses réflexions ordinaires sur
la beauté, l'esprit, les qualités de son fils qui n'avait pas d'égal
au monde; je vous ferai voir mon fils,» continua-t-elle.
Dans sa pensée elle ne pouvait offrir de plus grande consolation à
Rebecca, si quelque chose ici-bas pouvait la consoler.
La conversation se prolongea encore plus d'une heure entre ces deux
femmes, et Becky en profita pour faire à son amie un récit
circonstancié de son existence depuis qu'elles s'étaient quittées
jusqu'à cette époque. Elle lui raconta comme quoi son mariage avec
Rawdon avait toujours soulevé dans la famille de son mari les
animosités les plus violentes; comme quoi sa belle-soeur, femme
artificieuse et passionnée, avait versé contre elle le fiel et le
poison dans l'âme de son mari; comme quoi il avait formé de coupables
relations qui l'avaient amené à délaisser complétement sa femme.
Tandis qu'elle avait tout supporté, la pauvreté, le mépris, la
froideur de l'homme qu'elle avait le plus aimé, et tout cela pour
l'amour de son fils; enfin, par suite des outrages les plus graves,
elle avait été obligée de demander une séparation! Son mari n'avait-il
pas eu l'infamie de lui proposer de sacrifier son honneur, afin
d'obtenir du marquis de Steyne l'avancement que lui faisait entrevoir
à ce prix ce seigneur aussi puissant que corrompu.
Becky débita cette partie dramatique de son histoire avec un accent de
pudeur outragée et de vertueuse indignation. À la suite de cette
insulte, forcée de fuir le domicile conjugal, elle s'était vue
poursuivie par la haine de ce monstre qui avait eu la cruauté de ravir
un enfant à sa mère. C'est ainsi que Becky se trouvait pauvre,
errante, abandonnée, sans appui, sans ressources.
Emmy accepta sans la moindre défiance l'histoire qui lui fut racontée
avec toutes sortes de détails imaginaires. Elle frémissait
d'indignation au récit de la conduite du misérable Rawdon, de l'infâme
Steyne, et ses yeux exprimaient toute sa sympathie pour Rebecca à
chaque nouveau trait des persécutions auxquelles elle avait été en
butte de la part de cette noble famille et de son mari. Becky n'en
disait point de mal, et ses paroles témoignaient plus de douleur que
de colère. Elle avait aimé Rawdon de toutes les forces de son âme,
trop passionnément, peut-être, mais enfin il était le père de son
enfant. En entendant Becky raconter la scène de l'enlèvement de son
fils, Emmy tira son mouchoir de sa poche pour s'essuyer les yeux à la
dérobée, et notre petite tragédienne put jouir de l'effet produit sur
celle qui l'écoutait par le petit drame qu'elle venait d'inventer.
Le major, fatigué d'attendre la fin de cette conversation dans cet
étroit couloir où il heurte sans cesse son chapeau contre les poutres
du toit, et ne voulant pas cependant l'interrompre, descend au
rez-de-chaussée dans la grande salle commune à tous les habitants de
l'hôtel. L'atmosphère de cette pièce est un épais nuage de fumée au
milieu duquel, dans la journée, se vide plus d'un verre de bière. Sur
une table grasse et noirâtre sont placés des chandeliers de cuivre,
garnis d'un bâton de suif et rangés au-dessous des clous qui portent
la clef des voyageurs. Emmy avait passé en rougissant à travers ces
brouillards flottants, au milieu desquels on trouvait rassemblé un
ramassis de gens les plus divers, des colporteurs avec leurs balles,
des étudiants qui mordaient après des tartines de beurre et de gros
morceaux de viande, des oisifs qui jouaient aux cartes ou aux dominos
sur des tables humides de bière, des jongleurs ambulants qui se
rafraîchissaient dans l'intervalle de leurs exercices. Tel était le
public de cet endroit qui, les jours de fête, se presse dans toutes
les auberges allemandes, au milieu de la fumée et du tapage. Le garçon
apporta un pot de bière au major qui, tirant un cigare de sa poche,
chercha dans la combustion de ce sournois végétal et dans la lecture
du journal les moyens de prendre patience jusqu'au moment où il serait
rappelé à ses devoirs de cavalier servant.
Hans et Fritz descendirent au même instant le chapeau sur l'oreille,
faisant retentir leurs éperons sur les dalles de pierre. Ils avaient
des pipes magnifiques ornées de trophées d'armes sculptés. Ils
accrochèrent leur clef au no 90, après quoi demandant du beurre, du
jambon et de la bière, ils s'assirent à côté du major et se mirent à
causer des duels et des défis à boire de l'université de
Schoppenhausen, fort renommée par la force des études, et d'où ils
arrivaient avec Becky, comme le faisait assez voir leur conversation,
afin d'assister aux fêtes du mariage données à Poupernicle.
«La petite fierge d'Erin barait edre en bays de gonnaissance, dit Hans
qui savait un peu le français; quand le crand baba s'est en allé il
est venu une bétite combadriote à elle, et je les ai entendues
pavarder et chacasser ensemble.
--Il faudra prendre des billets pour son concert. As-tu de l'argent,
Hans?
--Son concert, son concert; il est dans les brouillards, son concert.
Max m'a dit qu'elle en avait annoncé un de même à Leipsick; toute la
ville avait pris des billets, et elle est partie sans chanter. Hier,
elle racontait dans la voiture que son pianiste était tombé malade à
Dresde. D'ailleurs, on ne me fera jamais croire qu'elle soit capable
de chanter; sa voix est aussi enrouée que la tienne, ô toi le plus
célèbre gosier de l'Allemagne comme entonnoir à bière.
--Enrouée! allons donc! je l'ai entendue fredonner à sa fenêtre une
délicieuse petite ballade anglaise, _la Rose sur le balcon_, et elle
n'avait pas l'air d'être enrouée du tout.
--Les soifeurs et les chanteurs ne passent point par la même porte,
dit Fritz, dont le nez rouge témoignait assez qu'il aimait mieux faire
entrer du liquide dans son gosier qu'en tirer des notes musicales.
_Ergo_, tu feras mieux de ne pas prendre de billets; d'ailleurs, elle
a fait d'excellentes affaires au trente-et-quarante la nuit dernière;
je l'ai vue qui faisait jouer un petit garçon pour elle. Nous
dépenserons notre argent ici, au spectacle, où nous pourrons encore la
régaler de vin français et de cognac dans les jardins d'Aurélius; mais
quant à lui prendre des billets, je lui en souhaite. N'est-ce pas là
ton avis? Garçon! un autre pot de bière!»
Après avoir à plusieurs reprises trempé leurs blondes moustaches dans
l'écume de la liqueur dorée, puis ensuite les avoir retroussées d'une
façon très-crâne, ils allèrent se mêler aux flots de la populace qui
inondait le champ de foire.
Le major qui les avait vus accrocher leur clef au no 90, et n'avait
pas perdu un mot de leur conversation, n'eut pas de peine à comprendre
qu'il s'agissait entre eux de Becky.
«Voilà cette infernale petite femme, pensa-t-il tout bas, qui se remet
à faire des siennes.»
Il se prit à rire en se rappelant ses agaceries d'autrefois et l'essai
comique de ses tentatives auprès de maître Jos. Il en avait ri bien
souvent avec George, au moment où ce dernier tomba lui-même dans les
filets de cette petite Circé quelques semaines après son mariage, et
eut avec elle des relations que son camarade soupçonnait, mais qu'il
voulut toujours ignorer. William était à la fois, et trop affecté et
trop honteux de la conduite de son ami pour chercher à pénétrer ce
triste mystère, bien que George y eût fait allusion comme quiconque
est tourmenté par la voix du remords. Le matin de la bataille de
Waterloo, alors que les deux jeunes officiers, sous une pluie
battante, à la tête de leurs compagnies rangées en bataille, suivaient
les mouvements des colonnes françaises qui occupaient les hauteurs
opposées, George avait dit à Dobbin:
«Je suis bien aise qu'on nous ait enfin donné l'ordre du départ, car
je me trouve engagé avec cette femme dans la plus sotte intrigue qui
existe. Si je meurs, j'espère qu'Emmy ne saura jamais un mot de cette
affaire, et je voudrais pour tout au monde n'avoir pas fait le premier
pas.»
William éprouvait une véritable satisfaction à penser que plus d'une
fois il avait adouci les regrets de la veuve de George, en lui
rappelant qu'Osborne, un peu avant de quitter la vie, après la
première journée des Quatre-Bras, lui avait parlé de sa femme et de
son père dans des termes pleins de gravité et de tendresse.
Dans ses conversations avec le vieil Osborne, William était revenu
souvent sur ces détails, et c'est ainsi qu'il avait réussi à
réconcilier le vieillard avec la mémoire de son fils au moment où il
allait lui-même sortir de cette vie.
«Oui, se disait Dobbin, cette infernale créature va encore nous tramer
quelque intrigue de sa façon. Je voudrais la voir à mille lieues
d'ici. Elle porte toujours le malheur à ses trousses.»
Il se livrait ainsi à ses pressentiments et à ses inquiétudes, la tête
appuyée sur sa main, la gazette de Poupernicle à la hauteur de son
nez, lorsqu'il se sentit frapper sur l'épaule avec une ombrelle, et
levant les yeux, il aperçut Amélia devant lui.
Cette femme possédait le secret de réduire Dobbin à ses volontés,
comme il arrive pour les plus faibles qui finissent toujours par
trouver quelqu'un qui leur sert de victime, et elle lui ordonnait
d'aller, de venir, le chargeait de ses commissions, enfin il n'était
pas au monde de caniche mieux dressé ni plus obéissant. Je crois en
vérité qu'il se serait jeté à l'eau si par un beau jour il lui avait
pris fantaisie de lui dire: Tiens, Dobbin, va chercher!
«Eh bien! monsieur, lui dit-elle avec un petit mouvement de tête et un
salut railleur, c'est comme cela que vous m'avez attendue pour
descendre les escaliers.
--Il m'était impossible de me tenir debout dans ce couloir,» lui dit
le major d'un air piteux qui avait quelque chose de risible.
Il se leva en même temps, ravi de lui offrir son bras et de trouver
l'occasion de sortir de cette atmosphère empestée. Il allait même
partir sans penser à payer le garçon, lorsque celui-ci courut après
lui et, l'arrêtant sur le seuil de la porte, lui réclama le prix de la
bière qu'il n'avait pas consommée. Emmy se mit à rire; elle l'appella
mauvais payeur, l'accusa de fuir devant ses créanciers et l'accabla de
mille petites railleries autorisées par les circonstances. Jamais elle
n'avait été si animée ni si joyeuse, et elle eut rapidement traversé
la place du marché. Il lui fallait son frère à l'instant même, et le
major riait de cette tendresse subite, car à vrai dire il y avait
longtemps qu'il ne l'avait vue si pressée de courir après son cher
Jos.
L'ex-fonctionnaire civil était dans le salon du premier étage où il se
promenait dans la chambre, rongeait ses ongles et allait sans cesse à
la fenêtre pour examiner s'il ne sortait personne de l'hôtel de
l'Éléphant, tandis qu'Emmy était renfermée avec son amie, et que le
major battait la générale sur les tables graisseuses de la salle
commune. Si donc mistress Osborne était pressée de revoir son frère,
ce désir était bien partagé.
«Eh bien? lui demanda-t-il du plus loin qu'il l'aperçut.
--Hélas! répondit Emmy, elle a eu beaucoup à souffrir.
--Par mon âme, je le crois bien, dit Jos, dont les joues frémissaient
ni plus ni moins qu'une gelée au rhum.
--On pourrait lui donner la chambre de Paym, reprit Emmy, et Paym ira
coucher à l'étage supérieur.»
Paym était une gouvernante anglaise, d'un certain âge, spécialement
attachée au service de mistress Sedley, à laquelle M. Kirsch, comme le
lui prescrivaient son devoir et sa position, avait le soin de faire sa
cour, et que George s'amusait à effrayer par des histoires de voleurs
et de revenants. Toutes ses journées se passaient à grogner, et tous
les matins en habillant sa maîtresse elle lui signifiait sa résolution
irrévocable de partir le lendemain pour son village natal de Clapham.
«Elle prendra la chambre de Paym, dit Emmy.
--Eh quoi! vous songeriez à loger cette femme sous le même toit que
vous? s'écria le major en bondissant.
--Mais sans doute, dit Amélia de l'air le plus candide du monde; ce
n'est pas la peine de vous fâcher, major Dobbin, et de vous en prendre
à notre mobilier. Il est tout naturel que nous la prenions avec nous.
--Tout naturel, mon cher, dit Joseph à son tour.
--La pauvre créature a passé par tant d'épreuves! continua Emmy: son
banquier, qui fait faillite et disparaît; son mari, ce misérable, ce
monstre qui l'abandonne et lui enlève encore son enfant,--en même
temps Emmy avançait le poing avec une expression menaçante et résolue
qui enthousiasma le major;--enfin cette pauvre créature, délaissée, en
est réduite maintenant à donner des leçons de chant pour gagner sa
subsistance, et nous aurions la cruauté de ne pas la prendre avec
nous?...
--Prenez de ses leçons tant qu'il vous plaira, reprit le major avec la
même animation; mais ne la recevez pas dans votre appartement. Je vous
en supplie, ne le faites point.
--Peuh! fit Jos en haussant les épaules.
--Comment! vous, toujours si bon, si généreux, toujours si dévoué en
toute occasion; je ne vous comprends pas, William, reprit Amélia
s'animant à son tour. N'est-ce pas le moment de lui tendre la main
alors que le malheur l'accable et de lui rendre service. Elle serait
ma plus ancienne amie, et je ne....
--Elle n'a pas toujours été votre amie,» dit le major Dobbin, irrité
de cette résistance.
Cette allusion était trop dure; Emmy lança au major un regard plein de
dignité.
«C'est mal, c'est bien mal, lui dit-elle, ce que vous faites là, major
Dobbin.»
Puis, après ces paroles, elle se retira d'un pas ferme et majestueux,
et alla cacher dans sa chambre l'offense dont elle se croyait blessée.
«Me rappeler un pareil souvenir! dit-elle lorsqu'elle eut fermé la
porte; il y a de la cruauté de sa part à rouvrir une blessure qui m'a
tant fait souffrir. Ah! c'est bien mal à lui! Si je l'avais oublié,
devait-il m'en faire souvenir? Non, non, certainement.» En même temps,
elle regardait le portrait de son mari suspendu, comme à l'ordinaire,
à son chevet, et au-dessous celui de son fils. «Et quand j'y pense,
c'est lui-même qui a tout fait pour me prouver que ma jalousie était
injuste et aveugle et que vous étiez au-dessus de tout reproche, ô
vous qui maintenant me regardez du haut du ciel!»
Suffoquée d'indignation, elle parcourait à grands pas sa chambre et
fut enfin s'appuyer sur le bois du lit au-dessus duquel était
suspendue la petite miniature de son mari. Elle resta pendant
longtemps à le contempler sans en détacher ses regards, et dans les
yeux du portrait elle croyait voir une expression de reproche qui lui
paraissait redoubler à mesure qu'elle le contemplait davantage. Tous
les vieux souvenirs de ce premier amour se pressaient en foule dans
son esprit et sa blessure à peine cicatrisée se rouvrait avec des
douleurs plus vives. Le courage manquait à Emmy pour supporter les
reproches qui semblaient lui venir de la peinture; c'était trop pour
ses forces, c'était plus que n'en pouvait supporter cette âme timorée.
Pauvre Dobbin! pauvre William! une seule parole a renversé l'ouvrage
de bien des années. L'édifice péniblement élevé par tant de constance
et de dévouement a été détruit par un seul mot; un seul mot a dissipé
ses espérances et lui enlève ce coeur qui était la conquête et la
récompense d'une vie d'abnégation.
Bien que William eût pu lire dans les regards d'Amélia qu'une crise
allait avoir lieu, il n'en continua pas moins à supplier Sedley de se
tenir sur ses gardes à l'égard de Rebecca, et, avec une énergie sans
égale, il insista pour que Jos ne donnât point asile à Rebecca. Jos
devait commencer par prendre quelques renseignements sur son compte,
et le major lui dit à cette occasion de quelle manière il avait appris
l'existence qu'elle menait au milieu de joueurs et de gens mal famés,
et rappela le mal qu'elle avait fait jadis. N'était-ce pas elle qui,
de concert avec Crawley, avait précipité le pauvre George à sa ruine?
De son propre aveu, elle était séparée de son mari et peut-être pour
d'autres motifs que ceux qu'elle mettait en avant; en somme, ce serait
une fâcheuse société pour sa soeur, qui n'entendait rien aux affaires
du monde. William, en conséquence, avec toute l'éloquence dont il
était capable et avec une énergie inaccoutumée, suppliait Jos de
fermer sa porte à Rebecca.
Avec moins d'emportement et plus d'habileté, Dobbin eût peut-être
réussi auprès de Jos; mais le fonctionnaire civil se sentait
profondément froissé des allures dominatrices que le major prenait à
son égard. Il était d'ailleurs confirmé dans cette manière de voir par
son laquais, M. Kirsch, que le major contrariait singulièrement en
contrôlant ses dépenses et qui se trouvait ainsi tout naturellement
porté à prendre le parti de son maître. À la tirade de Dobbin, Jos
opposa une vigoureuse réplique et lui donna à entendre qu'il
s'entendait mieux que tout autre au soin de défendre son honneur,
qu'il désirait qu'on ne se mêlât point de ses affaires, et qu'il était
résolu à s'affranchir enfin du joug que le major faisait peser sur
lui. Cet entretien fut long et orageux, et se termina de la manière la
plus simple par l'entrée de mistress Becky qui arrivait à l'hôtel de
l'Éléphant avec son bagage, porté par un commissionnaire.