M. Fenouil se mit à rire à son tour.

«Des défenseurs! et qui donc? le major? le capitaine? tous ces

chevaliers du tapis vert qui forment le cortége obligé de madame et

qui, pour cent louis, se chargeraient de la débarrasser du fardeau de

la vie. Nous en savons fort long sur le major Loder, qui n'est pas

plus major que je ne suis marquis, et, au besoin, l'on pourrait

l'envoyer aux galères. Allez, allez, nous sommes bien informés, et

nous avons des amis partout. Nous savons parfaitement vos rencontres

de Paris, et quelle parenté vous y avez retrouvée. Madame a beau

ouvrir de grands yeux, c'est comme j'ai l'honneur de le dire. Comment

se fait-il qu'aucun de nos ambassadeurs sur le continent n'ait

consenti à recevoir madame, c'est qu'elle a offensé quelqu'un qui ne

lui pardonnera jamais, et dont la fureur s'est réveillée à son aspect.

La nuit dernière, en rentrant chez lui, milord était dans une

agitation qui tenait de la démence; Mme de Belladonna lui a fait une

scène à cause de vous; jamais on ne l'avait vue dans un pareil accès

de fureur.

--C'est pour le compte de Mme de Belladonna que vous faites alors

cette démarche, dit Becky se remettant un peu du trouble où l'avait

jetée cette conversation.

--Nullement; elle n'est pour rien dans tout ceci. La jalousie est son

état normal, et, puisqu'il faut vous le dire, c'est de la part de

monseigneur. Vous auriez le plus grand tort de vous montrer à lui; et

si vous restez ici, vous pourrez bien vous en repentir. Rappelez-vous

le conseil que je viens de vous donner; partez vite. Mais voici la

voiture de milord....»

En même temps, M. Fenouil, saisissant Becky par le bras, l'entraîna

dans une autre allée du jardin, au moment où la voiture de milord

Steyne, toute chargée d'armes et de devises, débouchait comme un

ouragan à l'entrée de l'avenue, traînée par des chevaux du plus grand

prix. Mme de Belladonna était assise dans le fond de la voiture; elle

avait un air sombre et maussade, portait un king-Charles sur ses

genoux, et s'abritait derrière une ombrelle blanche. Lord Steyne était

étendu à côté d'elle, la face livide et les yeux à moitié morts. La

haine, la colère, le désir, pouvaient de temps à autre leur rendre un

éclat passager, mais d'ordinaire ils semblaient éteints et fermés pour

un monde dont ce vieux débauché avait épuisé tous les plaisirs et

toutes les illusions.

«Son Excellence n'est pas encore remise de la crise de cette nuit,»

murmura M. Fenouil à l'oreille de mistress Crawley, tandis que la

voiture disparaissait dans un tourbillon de poussière.

Et alors seulement elle sortit de derrière les buissons qui l'avaient

dérobée aux regards du noble lord.

--Tant mieux,» pensa Becky qui prit cela comme consolation.

Milord nourrissait-il en réalité des projets d'assassinat contre

mistress Rawdon, ainsi que M. Fenouil le lui avait donné à entendre,

ou avait-il seulement mission de l'effrayer pour la forcer à quitter

la ville où Sa Seigneurie se proposait de passer l'hiver et où elle

n'eût pas été bien aise de se retrouver face à face avec son ancienne

connaissance, c'est là un point qui n'a jamais été fort bien éclairci.

En ce qui concerne ce digne serviteur, nous dirons seulement qu'après

la mort de son maître il retourna dans son pays natal, où il vécut

respecté de tous jusqu'à la fin de ses jours sous le titre de baron

Finelli qu'il avait acheté de son souverain. Quant à Becky, cette

menace eut tout l'effet qu'on en attendait, si l'on cherchait

seulement à se délivrer par là de la présence de cette petite

aventurière.

Pour ce qui est du marquis de Steyne, chacun sait la triste fin de ce

noble personnage, qui succomba à Naples, deux mois après la révolution

de 1830. On lisait à ce propos dans les journaux: «L'honorable George

Gustave, marquis de Steyne, comte de Gaunt-Castle, pair d'Irlande,

vicomte d'Hellborough, baron de Pitobley et de Grilleby, chevalier de

l'ordre de la Jarretière, de la Toison d'or d'Espagne, de l'ordre

russe de Saint-Nicolas de première classe, de l'ordre turc du

Croissant; premier lord du cabinet des poudres, valet de chambre

ordinaire de Sa Majesté britannique, colonel du régiment de Gaunt,

conservateur du Musée britannique, administrateur du collége de la

Trinité, gouverneur de Grey-Friars, est mort de la douleur que lui a

causée le triomphe de la faction orléaniste.»

Cette éloquente énumération de titres parut successivement dans tous

les journaux de la semaine où l'on fit les plus pompeux éloges de ses

vertus, de sa libéralité, de ses talents, de ses bonnes actions. Son

corps fut enseveli à Naples et son coeur, qui n'avait jamais battu que

pour de nobles et généreuses inspirations, fut transporté à

Castle-Gaunt dans une urne d'argent.

«Les arts et les malheureux, écrivit M. Wagg, ont perdu en lui un

protecteur éclairé, la société un de ses plus beaux ornements,

l'Angleterre un de ses plus grands citoyens.»

Son testament ouvrit le champ à un grand nombre de débats, et l'on

chercha quantité de chicanes à Mme de Belladonna pour l'obliger à

restituer un magnifique diamant que Sa Seigneurie portait toujours au

petit doigt, et qu'on accusait cette dame d'avoir détourné après le

regrettable trépas de lord Steyne. Mais l'homme de confiance de

milord, M. Fenouil, prouva que cette bague avait été offerte à ladite

Mme de Belladonna, par le marquis, deux jours avant sa mort, ainsi que

les billets de banque, les bijoux, les valeurs françaises et

napolitaines, qu'on l'accusait d'avoir pris dans le secrétaire de Sa

Seigneurie, et que les héritiers n'eurent pas honte de réclamer à

cette femme aussi honnête que calomniée.

CHAPITRE XXXIII.

Peines et plaisirs.

Le lendemain de la rencontre dont nous avons précédemment parlé, Jos

apporta à sa toilette une recherche et un luxe inaccoutumés, et, sans

faire part à ses compagnons des événements de la nuit ni les avertir

de sa sortie, il descendit de grand matin dans la rue, et on put le

voir prendre des renseignements à la porte de l'hôtel de l'Éléphant.

Les fêtes avaient rempli la maison de voyageurs; les tables, au

dehors, étaient déjà garnies de personnes qui fumaient en buvant de la

bière; à l'intérieur flottait un nuage de fumée qui empêchait de rien

distinguer. M. Jos, après avoir avec sa solennité ordinaire, et dans

un allemand qu'il maniait assez mal, poursuivi ses investigations

touchant la personne qu'il cherchait, recueillit des indications qui

le conduisirent enfin dans la partie la plus élevée de la maison;

au-dessus des étages successifs occupés par des gens de profession

nomade, il arriva à de petites chambres situées sous les combles, où,

parmi des étudiants, des commissionnaires, des marchands forains et

des paysans, il dénicha enfin l'humble réduit où Rebecca avait été

enfouir ses appâts séducteurs, et qui était assurément le plus modeste

qui ait jamais reçu la beauté.

Cette atmosphère convenait à Becky; elle se sentait à son aise au

milieu de cette tourbe de bohémiens, d'étudiants, de joueurs, de

saltimbanques. Son père et sa mère, tous deux bohémiens par goût et

par nécessité, lui avaient légué cette nature aventureuse et remuante

qui, à défaut de la conversation d'un lord, lui faisait trouver du

charme à celle d'un laquais. Le bruit, le mouvement, l'odeur de la

pipe et du vin, les refrains des étudiants, le langage original des

faiseurs de tours, le jargon des juifs, enfin tout ce qu'il y avait

d'imprévu et d'irrégulier dans ce désordre enchantait et ravissait

cette petite femme, alors même que la fortune capricieuse lui refusait

de quoi payer sa note à l'hôtel. Et depuis que sa bourse s'était

arrondie de tout l'argent que le petit Georgy lui avait fait gagner la

veille, elle trouvait un nouveau charme à cette vie de tumulte et de

hasards.

En atteignant la dernière marche, et tout essoufflé de cette

ascension, Jos s'arrêta sur le palier et chercha à découvrir le no 92.

En face du no 92, qui était la chambre qu'on lui avait indiquée comme

étant celle de la personne qu'il demandait, se trouvait le no 94, dont

la porte entr'ouverte laissait voir un étudiant en bottes à hautes

liges, en tunique boutonnée et crotté, jusqu'à l'échine. Il était

couché sur son lit et fumait sa pipe, tandis qu'un autre étudiant, aux

cheveux blonds et flottants, portant une tunique à brandebourgs fort

râpée et fort crottée, se tenait un genou en terre et l'oeil collé sur

la serrure du 92. Par cette voie de correspondance, il adressait les

supplications les plus pressantes à la personne qui occupait la

chambre.

«Laissez-moi, répondait une voix bien connue qui fit tressaillir notre

ami Jos; j'attends quelqu'un, j'attends mon grand-père, et je ne

voudrais pas qu'il vous trouvât chez moi.

--Ange de la verte Erin, continuait l'étudiant aux cheveux dorés et

aux grandes boucles d'oreilles, prenez-nous en compassion,

laissez-vous fléchir à nos prières et venez dîner avec moi et Fritz

dans un des restaurants du Parc. Nous aurons des faisans rôtis, de la

bière, du plum-pudding et du vin de France. Ne nous refusez pas, si

vous ne voulez avoir à vous reprocher notre mort.

--Oui, notre mort!» reprit l'autre sans se déranger seulement de son

lit.

Jos entendit tout ce colloque, mais il n'y comprit rien, attendu qu'il

n'avait jamais fait aucun effort pour savoir la langue qui se parlait

autour de lui.

«Nioumero quatre-vinn-doze, si vous plaît? demanda Jos d'une voix

solennelle, lorsqu'il se sentit assez remis pour pouvoir parler.

--Quouatre-fan-touce!» dit l'étudiant en se relevant. En même temps il

s'élança dans la chambre, qu'il ferma au verrou, et Jos put distinguer

les éclats de rire qu'il faisait avec son camarade.

L'ex-fonctionnaire du Bengale était tout déconcerté de cet accueil,

lorsque la porte du 92, s'ouvrant d'elle-même, laissa passer la petite

figure de Becky, sur laquelle se trahissait une expression à la fois

railleuse et sournoise; elle courut au-devant de Joseph.

«C'est vous, lui dit-elle; ah! si vous saviez avec quelle impatience

je vous attendais; arrêtez.... tout à l'heure.... dans une minute,

vous pourrez entrer.»

Cette minute fut employée par elle à cacher sous sa couverture son pot

de rouge, une bouteille d'eau-de-vie et une assiette avec un reste de

pâté; puis elle donna un coup de peigne à sa chevelure, et alors

seulement elle introduisit son visiteur.

En guise de robe du matin, elle avait un domino rose, vieille guenille

couverte de taches et de souillures, et portant à plusieurs endroits

des traces de pommade. Mais de ses larges manches sortaient des bras

éblouissants de blancheur et de beauté, et sa robe serrée autour de sa

taille svelte et mince laissait deviner d'une manière assez

avantageuse la délicatesse des formes qu'elle dessinait à demi. Elle

introduisit maître Jos dans sa mansarde.

«Entrez, lui dit-elle, et causons un peu. Tenez, voici une chaise.»

Et accompagnant la voix du geste, elle imprima un léger mouvement à

la main de son visiteur et l'obligea de force à s'asseoir sur sa seule

et unique chaise. Quant à elle, elle se plaça sur le lit, prenant bien

garde à la bouteille et à l'assiette qu'il recelait, et évitant de

s'asseoir dessus, ce que Jos n'aurait pas manqué de faire si elle lui

avait permis de prendre cette place. Après cette installation, la

conversation s'engagea entre elle et son ancien admirateur.

«Les années n'ont pas eu grande prise sur vous, lui dit-elle avec un

regard de tendre intérêt. Je vous aurais reconnu n'importe où. Qu'on

est heureux, en pays étranger, de se retrouver en face d'un ami loyal

et dévoué!»

À dire vrai, en ce moment, l'ami loyal et dévoué n'avait rien, dans

l'expression de sa figure, qui justifiât ces deux épithètes: on y

remarquait plutôt l'embarras et la stupéfaction. Jos jetait un regard

inquisiteur sur le singulier local qu'occupait son ancienne passion.

Une de ses robes était jetée sur un des montants de son lit, une autre

accrochée à une patère plantée sur la porte. Un chapeau couvrait à

moitié un miroir cassé, à côté duquel était placée une jolie petite

paire de bottines couleur bronze. Un roman français se promenait sur

la table de nuit, à côté d'un bout de chandelle que Becky avait aussi

pensé à fourrer sous la couverture; mais elle n'avait exécuté que la

moitié de ce projet et avait seulement enfoui dans cette cachette le

petit cornet avec lequel elle éteignait sa chandelle au moment de se

livrer au sommeil.

«Je vous aurais reconnu n'importe où, continua-t-elle; il est des

choses qu'une femme n'oublie jamais, et vous êtes le premier homme

que.... que j'aie distingué.

--En vérité, dit Jos; mais, par mon âme, vous ne m'en aviez encore

rien dit.

--Lorsque j'ai quitté Chiswick avec votre soeur, j'étais presque

encore une enfant.... Au fait, comment va-t-elle, cette chère

Amélie?... Elle avait un bien vilain mari, et tout naturellement

c'était de moi qu'elle était jalouse, cette chère petite, comme si je

m'étais souciée de lui, alors qu'il y avait quelqu'un au monde....

Mais, hélas! ne revenons pas sur le passé.»

Elle essuya en même temps ses paupières avec un mouchoir garni d'une

dentelle déchirée.

«Vous êtes surpris de me voir ici, reprit-elle ensuite, et, à la

vérité, je me trouve dans un monde fort différent de celui que j'ai

fréquenté jusqu'ici. Ah! si vous saviez combien il m'a fallu supporter

de chagrins et de soucis. Voyez-vous, avec les tourments que j'ai

soufferts, il y a eu de quoi me rendre folle. Maintenant, mon humeur

inquiète me promène de pays en pays; et au milieu de cette vie agitée

et malheureuse, j'espère en vain m'affranchir du chagrin qui me

poursuit. Tous mes amis m'ont trahie, tous! entendez-vous bien? Non,

non, la terre tout entière ne porte pas un homme d'honneur. Ce qui du

moins fait ma force, c'est que ma conscience ne me reproche rien; car

si j'ai épousé mon mari, c'était parce que, dans mon dépit, je voyais

qu'un autre.... Mais laissons cela. Ma conduite a toujours été celle

de l'honneur et de la droiture, et, en retour, je n'ai trouvé que

mépris et abandon. On n'a rien respecté, pas même mes affections

maternelles: l'enfant de mon amour, qui faisait mon espoir, ma joie,

ma vie, mon orgueil, l'unique objet de mes plus secrètes prières, eh

bien! on a eu la cruauté de me l'enlever, de venir le prendre presque

dans mes bras.»

En même temps, elle accompagnait ces paroles des signes du plus

violent désespoir; elle portait la main sur son coeur et se frappait

la tête contre le traversin. La bouteille à l'eau-de-vie qui s'était

égarée dans ces parages, tinta contre l'assiette où se trouvaient les

restes du pâté, ce qui produisit un cliquetis des plus propres à

produire la pitié. C'était sans doute l'émotion qui les gagnait au

spectacle de cette grande douleur. Max et Fritz écoutaient à la porte,

tout surpris des sanglots et des pleurs de mistress Becky; Jos aussi

était à la fois effrayé et ému en voyant l'ancien objet de ses flammes

dans cet état de grande exaltation. À la faveur de la compassion

qu'elle avait réussi à faire naître, Rebecca se mit à raconter son

histoire avec une simplicité, une naïveté, un abandon qui portaient la

persuasion dans le coeur de son auditeur. Comment, après un récit

aussi véridique, hésiter à la prendre pour un ange descendu du ciel

pour être sur cette terre la victime des infernales machinations de

ces vilains diables que l'on y rencontre. Oui, c'était bien une

créature immaculée, une martyre inébranlable au milieu des

persécutions, que cette femme que Jos voyait assise sur le lit à côté

de la bouteille d'eau-de-vie.

Leur entretien se prolongea encore fort longtemps et fut des plus

tendres et des plus confidentiels. Ce fut au milieu de ces touchants

épanchements que Jos apprit, d'une manière qui ne pouvait blesser sa

pudique nature, que la vue de sa séduisante personne avait été pour

Becky la première révélation des douceurs ineffables que l'on trouve

dans l'amour. En vain George Osborne avait eu le tort impardonnable de

lui faire la cour, d'exciter ainsi la jalousie d'Amélia et d'amener

quelques nuages entre elle et lui; jamais Becky n'avait donné le

moindre encouragement au malheureux officier, car depuis le jour où

elle avait vu Jos toutes ses pensées avaient été dès lors pour lui.

Sans doute, ses devoirs d'épouse lui avaient été durs à remplir; mais

jusqu'ici elle les avait rigoureusement accomplis et voulait les

accomplir jusqu'à son dernier jour, jusqu'au moment où le climat fatal

dans lequel vivait le capitaine Crawley viendrait la délivrer d'un

joug que ses durs traitements lui avaient rendu insupportable.

En se retirant, Jos emporta la conviction qu'il venait de voir la

femme la plus vertueuse et la plus aimable que le monde possédât, et

il se mit à ruminer dans son esprit mille projets inspirés par le plus

tendre intérêt et le désir de réparer à son égard les injustices du

sort. Ses tortures si prolongées devaient avoir leur terme; elle

devait enfin rentrer dans le monde dont elle avait fait si longtemps

le plus bel ornement. Jos veillerait à tout ce qu'il y avait à faire.

Pour arriver à ce but, la première chose était de la retirer de ce

misérable taudis pour la mettre dans un logement plus convenable; il

se proposait de charger Amélia de cette négociation et de la prier

d'aller voir son amie et de la traiter comme par le passé. En sortant,

il allait de suite s'en entendre avec le major. Rebecca versa des

larmes d'attendrissement et de reconnaissance en reconduisant son gros

visiteur, et lui serra la main comme il s'inclinait pour déposer un

baiser sur la sienne.

Becky fit à Jos un salut aussi gracieux que si le galetas dont elle

venait de lui faire les honneurs eût été tout au moins un palais.

Lorsque cette masse pesante eut disparu dans les profondeurs de

l'escalier, Hans et Fritz, la pipe à la bouche, vinrent trouver leur

voisine dans sa chambre, et elle les divertit beaucoup en faisant à

leurs yeux la caricature de Jos. Elle n'oublia pas le pâté dans la

cachette où elle l'avait mis, non plus que sa chère bouteille

d'eau-de-vie, à laquelle elle fit de nombreuses accolades.

Pendant ce temps, Jos se dirigeait vers la demeure de Dobbin. Il prit

un air grave et solennel pour lui redire la touchante histoire qu'il

venait d'entendre; mais il eut soin d'omettre l'aventure de la nuit

précédente. Tandis que nos deux amis discutaient ainsi sur ce qu'il y

avait à faire pour mistress Becky, celle-ci achevait le déjeuner à la

fourchette si brusquement interrompu par la visite de Jos.

Comment expliquer sa présence dans cette ville, l'abandon où elle se

trouvait, ses courses vagabondes? Le motif s'en trouve dans un des

premiers classiques que l'on met aux mains des écoliers: _Facilis

lescensus Averni_, a dit le poëte. Jetons le voile sur cette partie de

son histoire. Si Becky était alors encore un peu plus dépravée qu'au

temps de ses grandeurs, la faute en était à la fortune qui l'avait

fait descendre si bas.

Quant à Amélia, dont l'excessive douceur dégénérait presque en

faiblesse, il lui suffisait d'apprendre que quelqu'un était malheureux

pour que son coeur fut aussitôt touché d'une belle pitié en faveur de

celui qui souffrait. L'idée du malheur d'autrui, alors même qu'il

était mérité, lui était insupportable. Selon elle, il aurait fallu

abolir les prisons, le Code pénal, les menottes, le fouet, la

pauvreté, la maladie et la faim. Il y avait tant de bonté dans ce

coeur, qu'il était toujours prêt à oublier même une injure mortelle.

En apprenant l'aventure sentimentale arrivée à Jos, l'impression du

major ne fut pas tout à fait conforme à celle de l'ex-fonctionnaire du

Bengale, et même son premier mouvement fut peu favorable aux

infortunes de notre aventurière.

«La voilà donc revenue sur l'eau, cette petite drôlesse,» répondit-il

tout d'abord à Jos.

Il n'avait jamais éprouvé pour Rebecca la plus légère sympathie; loin

de là, elle ne lui avait inspiré que de la défiance depuis le moment

où les petits yeux perçants et verts de cette jeune intrigante

s'étaient arrêtés sur les siens pour s'en détourner ensuite avec une

pruderie affectée.

«Cette infernale créature porte le malheur à sa suite et le répand

partout où elle va, dit-il, sans autres égards pour mistress Rawdon;

qui sait le genre de vie qu'elle a mené depuis que nous l'avons perdue

de vue? Que vient-elle faire ici, toute seule, en pays étranger? À

d'autres ces histoires de persécution et de tortures! une honnête

femme ne manque jamais d'inspirer la sympathie, et d'ailleurs ne

quitte point ainsi sa famille. Pourquoi a-t-elle planté là son mari?

Je sais qu'il ne valait pas grand'chose et que sa réputation n'était

pas meilleure que lui; je n'ai pas oublié les manoeuvres de ce

chevalier d'industrie pour arriver à dépouiller ce pauvre George. Et

puis, lorsqu'ils se sont séparés, n'y a-t-il pas eu à ce propos du

bruit et du scandale? Il est venu comme une rumeur de cela à mes

oreilles.»

Le major Dobbin, s'échauffant de plus en plus, accablait de ses

fâcheux souvenirs la pauvre Rebecca, tandis que Jos faisait de son

mieux pour le convaincre qu'elle était digne de tout respect et qu'il

fallait voir en elle la plus vertueuse comme la plus persécutée des

femmes.

«Je le veux bien, dit le major on diplomate consommé, nous nous en

rapporterons à mistress George. Allons de ce pas la consulter. Vous

m'accorderez, j'espère, que nous ne pouvons tomber sur un meilleur

juge en cette matière.

--Peuh! Emmy! fit Joseph, qui n'était pas alors dans ses moments de

tendresse pour sa soeur.

--Eh bien quoi? reprit le major avec vivacité, morbleu! monsieur,

c'est la femme qui possède le jugement le plus sensé et le plus fin

que j'aie rencontré de ma vie. Je vous le répète, allons de ce pas la

trouver; nous lui demanderons ce qu'elle pense d'un rapprochement avec

cette femme, et, quelle que soit sa décision, je m'engage à m'y

soumettre.»

Ce fourbe abominable de Dobbin croyait dans son for intérieur être sûr

d'avance de l'arrêt. Il se rappelait qu'autrefois Emmy avait été, et

avec de trop justes motifs, jalouse de Rebecca, et elle ne prononçait

jamais son nom qu'avec un frémissement de terreur. Or, une femme

jalouse ne pardonne jamais, pensa Dobbin. Ce fut au milieu de ces

réflexions que les deux amis arrivèrent auprès de mistress George, qui

roucoulait en ce moment de toute la force de son gosier, sous la

direction de Mme Strumpff. Quand la maîtresse de chant se fut retirée,

Joseph entama la conversation avec le ton solennel qui le quittait

rarement:

«Amélia, ma chère, lui dit-il, par mon âme, je viens de faire la plus

extraordinaire, oui, la plus extraordinaire rencontre que vous

puissiez imaginer: une de vos anciennes amies, une de vos bonnes amies

est nouvellement arrivée ici, et je serais bien aise que vous

allassiez lui faire visite.

--Faire visite, et à qui donc? demanda Amélia. Prenez garde, Dobbin,

vous allez casser mes ciseaux.»

Le major s'était emparé des susdits ciseaux par la petite chaîne à

laquelle les dames les suspendent d'ordinaire à leur ceinture, et leur

imprimait un mouvement de rotation qui inquiétait vivement Amélia sur

leur sort.

«C'est une femme que je ne puis sentir, dit le major d'un ton

hargneux, et que vous n'avez aucun sujet d'aimer beaucoup.

--C'est Rebecca, Rebecca, n'est-ce pas? fit Amélia toute rouge et

paraissant fort agitée.

--Vous avez deviné; c'est précisément cela,» répondit Dobbin.

Bruxelles, Waterloo, avec leurs souvenirs si amers et si douloureux,

se présentèrent à l'esprit de la pauvre femme et soulevèrent dans

cette âme sensible une terrible agitation.

«Ne me demandez point à la voir, continua Emmy; il m'est impossible de

la voir.

--Je vous l'avais bien dit, fit Dobbin en se retournant vers Jos.

--Ah si vous saviez comme elle est malheureuse, reprit Jos avec une

nouvelle insistance. Elle est plongée dans l'indigence la plus

complète, sans amis pour la secourir, et elle a été malade à toute

extrémité, et enfin son indigne mari a eu l'infamie de l'abandonner.»

Amélia poussa un soupir.

La foire aux vanités, Tome II · 第 37 / 41 段