Elle exprima à Jos une tendre et respectueuse gratitude, et jeta au

major Dobbin un coup d'oeil poli quoique défiant, car une voix secrète

lui disait qu'elle avait en lui un ennemi et qu'il venait d'élever la

voix contre elle. En entendant la voix de Becky dans le salon, Amélia

sortit de sa chambre et alla embrasser sa protégée avec la plus vive

effusion. Elle ne fit attention au major que pour lui lancer un regard

de colère. Jamais peut-être on n'avait surpris une expression à la

fois plus injuste et plus dédaigneuse sur les traits de cette petite

femme. Mais, par des motifs à elle connus, elle tenait à laisser voir

sa mauvaise humeur contre Dobbin. Le major, plus indigné de cette

injustice que de sa disgrâce, se retira après un salut non moins

provocateur que l'adieu qu'il obtint pour réponse.

Débarrassée de sa présence, Emmy se livra sans contrainte à ses accès

de tendresse pour Rebecca; et avec un entrain qui surprenait dans sa

personne, s'occupa à installer son amie dans la chambre qu'elle lui

destinait. Lorsqu'une nature faible et chancelante est sur le point de

commettre une injustice, elle est plus que toute autre pressée d'en

avoir fini. Emmy pensait qu'elle venait de faire preuve d'une grande

fermeté et de témoigner de son respect pour la mémoire du capitaine

Osborne.

Georgy rentra de la fête pour l'heure du dîner, et trouva quatre

couverts mis comme d'habitude; mais à la place qu'occupait d'ordinaire

le major Dobbin se trouvait une dame.

«Et Dobbin? demanda l'enfant avec la candeur de son âge.

--Le major dîne probablement en ville, lui répondit sa mère en

l'attirant vers elle et en le couvrant de baisers. Puis après avoir

écarté les cheveux qui lui tombaient sur le front, elle le présenta à

mistress Crawley.

--Voici mon fils, Rebecca,» lui dit-elle.

Cette seule parole dans la bouche de mistress Osborne semblait dire:

Trouvez-moi dans tout l'univers une semblable merveille. Becky regarda

l'enfant avec admiration et lui serra tendrement la main.

«Cher enfant, dit-elle tout haut, comme il ressemble à....»

L'émotion coupa sa phrase, mais Amélia la comprit comme si elle l'eût

achevée. La vue de Georgy lui avait rappelé son enfant chéri. Fort

heureusement, la joie d'avoir retrouvé une amie aida mistress Crawley

à supporter le poids de cette douleur, car elle mangea d'un excellent

appétit.

Pendant le repas, Becky eut occasion de parler à plusieurs reprises,

et George l'écoutait et la regardait avec une attention toute

particulière. Au dessert, Emmy étant allée donner un coup d'oeil à ses

arrangements intérieurs, et Jos s'étant mis à ronfler en parcourant

les colonnes du _Galignani_, Georgy, assis à côté de la nouvelle

arrivée, continua à l'examiner comme une personne qu'il croyait

reconnaître.

«Je parie.... dit-il enfin.

--Eh bien, que pariez-vous? fit Becky en riant.

--Que vous êtes la même femme que j'ai vue hier jouant au rouge ou

noir.

--Silence, petit espiègle, dit Becky en lui prenant la main et en la

couvrant de baisers; votre oncle s'y trouvait aussi, et votre maman

n'en doit rien savoir.

--Soyez tranquille, répondit l'enfant.

--Vous voyez que nous sommes déjà comme une véritable paire d'amis,»

dit Becky à Amélia, qui rentrait en ce moment.

Mistress Osborne avait, en vérité, fort bien choisi la personne à

laquelle elle accordait l'hospitalité de son toit.

William, transporté d'indignation, bien qu'il fût loin de se douter

encore de la catastrophe qui le menaçait, arpentait la ville comme un

fou jusqu'au moment où il rencontra le secrétaire de légation, M.

Tapeworm, qui l'invita à dîner. Tout en dressant le menu de leur

repas, il demanda au diplomate quelques renseignements touchant une

certaine mistress Rawdon Crawley qui avait fait, disait-on, quelque

bruit à Londres. Tapeworm, qui était au courant des commérages de la

grande Cité, et qui, de plus, avait des liens de parenté avec lady

Gaunt, donna au major tous les détails qu'il désirait sur Becky. Le

major ouvrit de grandes oreilles au récit de Tapeworm, qui lui fit les

révélations les plus étourdissantes sur le compte de Becky, de Tufto

et de Steyne, au point que les oreilles simples et candides du major

ne tardèrent pas à en rougir. Lorsque Dobbin lui raconta que Rebecca

devenait la commensale de mistress Osborne et de M. Jos Sedley,

Tapeworm poussa un éclat de rire qui acheva de rendre le major tout

stupéfait. Mieux valait, selon Tapeworm, envoyer chercher de suite à

la prison un de ces messieurs à la tête rasée, portant veste jaune, et

enchaînés deux à deux, avec fonction de balayer les rues de

Poupernicle, pour en faire ses hôtes et leur confier Georgy, que

d'admettre chez soi cette petite intrigante.

Ces renseignements causèrent au major un certain trouble mêlé

d'inquiétude. Le matin même il avait été décidé, avant l'entrevue avec

Rebecca, qu'Amélia irait le soir même au bal de la cour. Le major,

espérant l'y rencontrer pour lui faire part de tout ce qu'il venait

d'apprendre, endossa son uniforme et se rendit au palais dans

l'espérance d'y rencontrer mistress Osborne; mais malheureusement elle

n'y vint point, et, en rentrant chez lui, il s'assura que

l'appartement des Sedley était plongé dans l'obscurité. Il était donc

trop tard pour voir mistress Osborne avant le lendemain matin. Dieu

sait si Dobbin ferma l'oeil de toute la nuit, agité par les terribles

confidences qu'il avait reçues la veille.

Le lendemain de bonne heure, il envoya son domestique porter à

mistress Osborne un billet dans lequel il lui témoignait le désir

d'avoir avec elle un entretien particulier. Il lui fut répondu que

mistress Osborne, se trouvant fort souffrante, était dans la nécessité

de garder la chambre.

Elle aussi n'avait point fermé l'oeil de la nuit. Elle aussi avait été

tourmentée par une pensée qui, depuis longtemps déjà, portait le

trouble dans son coeur. Cent fois elle avait failli céder et toujours

le sacrifice lui avait paru au-dessus de ses forces. Tant d'amour, de

constance, de dévouement, de respect, de gratitude ne pouvaient

triompher d'un sentiment secret inexplicable qui la poussait à la

résistance; aucune considération n'avait d'empire sur Amélia, tous les

prétextes lui étaient bons pour s'enfoncer dans cette ligne de

conduite où la poussait son aveuglement.

Lorsqu'enfin, dans l'après-midi, le major eut obtenu la permission de

se présenter chez elle, au lieu de l'accueil cordial et ouvert auquel

elle l'avait habitué depuis si longtemps, il ne reçut d'elle qu'un

salut froid et cérémonieux; on lui présenta une petite main gantée

qu'on retira presque aussitôt de la sienne.

Rebecca, qui se trouvait dans la même pièce, s'avança vers Dobbin avec

un sourire caressant et lui tendit la main. Dobbin retira la sienne,

en proie à une agitation que trahissait sa figure.

«Pardonnez-moi, Madame, lui dit-il, il est de mon devoir de vous

déclarer que si je me trouve ici, ce n'est nullement un sentiment

d'amitié pour vous qui m'y amène.

--Que diable, s'il vous plaît, laissons tout cela de côté, fit Jos

désirant éviter une scène.

--Je ne sais trop ce que le major Dobbin pourrait avoir à dire contre

Rebecca? fit Amélia d'une voix nette, quoique légèrement émue. Et elle

jeta sur lui un regard très-résolu.

--Je ne veux point de toutes ces discussions-là chez moi, reprit de

nouveau Joseph, entendez-vous, Dobbin? je vous en prie, restons-en

là.»

Puis, après avoir jeté un regard autour de lui et poussé un gros

soupir, il se dirigea tout rouge et tout tremblant vers la porte de sa

chambre.

«Ma chère amie, dit Rebecca avec une douceur angélique, je vous prie,

ne vous refusez pas à entendre les accusations que le major Dobbin

vient porter contre moi.

--Quant à moi, je ne veux rien entendre, s'écria Jos sur un ton de

fausset, et, s'enveloppant dans sa robe de chambre, il s'élança hors

de la pièce.

--Maintenant que vous n'avez plus devant vous que des femmes, il n'y a

plus rien qui puisse retenir vos paroles, monsieur, lui dit Amélia.

--Amélia, répondit le major d'un ton de dignité blessée, pouvez-vous

bien parler ainsi, et surtout à moi, à moi qui suis sûr de n'avoir à

me reprocher aucun mauvais procédé à l'égard d'une femme; et en cette

circonstance, ce n'est point un plaisir qui m'amène auprès de vous,

c'est un devoir que je viens y remplir.

--Dépêchez-vous alors, major Dobbin,» répondit Amélia qui s'animait de

plus en plus.

Comme elle prononçait ces paroles avec un accent impérieux dans la

voix, la figure de Dobbin prit une expression dure et sévère.

«Eh bien? je viens vous dire....--vous pouvez rester, mistress

Crawley, car il n'y a rien que je ne puisse dire devant vous,--je

viens vous dire que je ne trouve point convenable qu'une famille que

j'aime et j'estime, donne asile à une femme séparée de son mari, qui

voyage sous un nom emprunté et fréquente les maisons de jeu....

--J'étais au bal, s'écria Becky.

--Et que ce n'est point la compagne qu'il faut à mistress Osborne et à

son fils. J'ajouterai, continua Dobbin en sa tournant vers Rebecca,

que j'ai trouvé ici des gens qui vous connaissent parfaitement, madame,

et qui m'ont donné sur votre conduite des détails que je craindrais de

répéter en présence de mistress Osborne.

--Major Dobbin, répliqua Rebecca, vous vous servez d'une manière de

calomnier les gens pleine de réserve et de convenance, et vous avez

l'adresse de les mettre sous le poids d'une mystérieuse accusation

sans avoir le courage de la formuler; prétendez-vous faire allusion à

des infidélités de ma part à l'égard de mon mari; je mets au défi qui

que ce soit, et vous tout le premier, d'en produire aucune preuve. Mon

honneur est intact, entendez-vous, et aussi intact, pour le moins, que

celui du plus cruel ennemi qui ait jamais cherché à y porter atteinte.

Après quoi, vous vous en prendrez à ma pauvreté, à mon malheur, à mon

état d'isolement. Voilà ce qu'on peut surtout me reprocher; voilà les

crimes dont chaque jour je subis la douloureuse expiation. Je m'en

vais, Emmy, je m'en vais, oubliez que vous m'avez retrouvée, mais ne

croyez pas que je sois plus coupable maintenant que lorsque vous

m'avez connue autrefois. Pour moi, ces quelques heures de bonheur

seront un rêve, et, comme un pauvre pèlerin, je reprendrai ma route

sans jeter un regard en arrière. Vous rappelez-vous cette romance que

nous chantions autrefois? hélas! ce temps a déjà fui bien loin. Et

depuis lors ma vie a été un long pèlerinage, pendant lequel je me suis

vue méprisée partout parce que j'étais pauvre, outragée parce que

j'étais seule. Adieu, je me retire puisque mon séjour ici dérange les

plans de votre ami.

--C'est la seule chose, madame, qui vous reste à faire, répliqua le

major, et si je possède quelque autorité dans cette maison....

--De l'autorité, vous n'en exercez aucune, s'écria Amélia furieuse.

Rebecca, vous resterez avec moi; non, non, ne craignez point que je

vous abandonne, parce qu'on vous persécute et qu'on vous insulte,

parce qu'il prend au major Dobbin la fantaisie de vous faire une

scène. Venez avec moi, ma chère.»

Les deux femmes se dirigèrent en même temps vers la porte. William

s'avança pour l'ouvrir, et comme elles quittaient la pièce, le major

prit la main d'Amélia et lui dit:

«Veuillez rester, je vous prie, j'ai à vous parler.

--C'est pour vous parler contre moi lorsque je n'y serai plus pour me

défendre, fit Becky prenant un air de victime.»

Amélia pour toute réponse lui serra la main.

«Sur l'honneur, il ne s'agit point de vous, dit Dobbin, restez, je

vous prie, Amélia.»

Amélia resta et Dobbin fit un profond salut à mistress Crawley comme

elle tirait la porte sur elle. Amélia fixa ses regards sur le major

tout en s'appuyant contre la cheminée. Ses lèvres et sa figure étaient

toutes pâles.

«J'ai à vous faire des excuses, lui dit le major, pour la manière dont

je viens de vous parler. C'est à tort que j'ai employé le mot

d'autorité.

--Ah! c'est heureux que vous le reconnaissiez, dit Amélia dont les

dents claquaient les unes contre les autres.

--Vous me laisserez au moins le droit de m'expliquer, continua le

major Dobbin.

--C'est une manière adroite et généreuse de me rappeler les

obligations que je vous ai, fit Amélia.

--Les droits que je réclame, répondit William, sont ceux que m'a

laissés le père de George.

--Vous n'avez pas craint d'insulter à sa mémoire hier encore; vous

savez bien ce que je veux dire; soyez-en sûr, je ne l'oublierai

jamais, non, jamais.»

Amélia prononça ces derniers mots avec le petit tremblement convulsif

que donnent d'ordinaire la colère et l'émotion.

«Y pensez-vous, Amélia? fit Dobbin avec un retour de tristesse;

croyez-vous que ces mots prononcés dans l'emportement de la colère

soient assez forts pour ne plus rien laisser de toute une vie de

dévouement. La mémoire de George n'a point à s'offenser de la manière

dont je me conduis par égard pour elle, et si je mérite des reproches,

je n'aurai jamais à en recevoir de sa veuve et de la mère de son fils.

Pensez-y, pensez-y dans le calme de la réflexion, et je suis convaincu

qu'en âme et conscience vous serez obligée de m'absoudre d'une

pareille accusation; et déjà, maintenant, vous n'aurez pas le courage

de me condamner.»

Amélia laissa tomber sa tête sur sa poitrine.

«Ce ne sont point mes paroles d'hier, Amélia, qui vous ont ainsi

animée contre moi. Ce n'est là qu'un prétexte, ou bien j'aurais perdu

ma peine à vous aimer pendant quinze ans, à veiller avec tendresse sur

votre coeur. Et croyez-vous donc que, depuis de si longues années, je

n'aie pas appris à lire dans votre âme, dans vos pensées. Je sais ce

dont votre coeur est capable; il peut s'attacher avec fidélité à un

souvenir, chérir une image; mais il ne peut ressentir un attachement

assez fort pour répondre à celui que j'éprouve pour vous, enfin tel

que j'aurais voulu le rencontrer dans une âme mieux trempée que la

vôtre. Non, vous n'êtes pas digne de l'amour que je vous avais voué;

je l'ai reconnu depuis longtemps, le but que je proposais à mon

existence n'était pas digne des efforts que j'ai tentés pour

l'atteindre. Insensé, je me suis bercé de vaines chimères, et, dans

mon fol abandon, je me sentais toujours prêt à échanger la franchise

et l'ardeur de mon âme contre la faible étincelle d'amour assoupie

dans la vôtre; mais maintenant je renonce à un pareil marché, je me

retire et sans qu'il y ait reproche ou ressentiment de ma part. Oh!

nullement; avec une bonne nature, vous avez fait tout ce qu'on pouvait

attendre de vous; mais la hauteur de l'attachement que je vous portais

est trop élevée pour vous, et pour y atteindre, pour avoir part à

cette généreuse tendresse, il fallait un coeur plus grand que le

vôtre. Adieu, Amélia; après avoir suivi toutes les vicissitudes du

combat qui se livrait en vous, je reconnais qu'il est temps d'y mettre

fin; nous sommes tous deux à bout de nos forces.»

Amélia, consternée et silencieuse, écoutait William qui secouait tout

à coup la chaîne qui jusqu'alors les tenait unis et regagnait à la

fois son indépendance et sa supériorité. Depuis longtemps cette

petite créature le sentant prosterné à ses pieds, avait cru qu'il ne

saurait jamais se relever. Elle ne voulait point l'épouser, mais le

tenir à sa discrétion, elle voulait tout de lui, sans lui faire aucune

concession. C'était un de ces marchés tels qu'on en voit souvent en

amour.

Cette véhémente apostrophe de William l'avait complétement renversée

et mise en déroute. Étonnée désormais de la position offensive qu'elle

avait prise d'abord, elle ne songeait plus qu'à battre en retraite.

«Si je vous comprends bien, vous allez partir, William?» lui

demanda-t-elle.

William sourit tristement.

«Une fois déjà je vous ai quittée, lui dit-il, et je suis revenu après

douze années; alors nous étions jeunes tous les deux, mais la vie

s'use enfin à jouer ainsi avec l'espérance.»

Pendant cet entretien la porte de la chambre de mistress Osborne

s'était doucement entrebâillée, et Becky, tournant le bouton au moment

même où Dobbin l'avait lâché, n'avait point perdu un mot de toute

cette conversation.

«C'est un noble coeur, pensa-t-elle en elle-même, et c'est bien mal à

cette femme de se jouer ainsi de lui.»

Elle admirait Dobbin sans lui conserver aucune rancune pour s'être

déclaré aussi ouvertement contre elle. C'était là une partie jouée

avec loyauté et à armes égales de part et d'autre.

«Ah! pensait-elle, si j'avais trouvé un homme comme celui-là, un homme

qui aurait eu comme lui du coeur et de la tête, je n'aurais point

regardé à ses grands pieds.»

Elle alla alors s'enfermer dans sa chambre, se recueillit pendant un

instant, et écrivit un billet à Dobbin, où elle l'engageait à attendre

quelques jours avant de partir, lui promettant de tout faire pour lui

auprès d'Amélia.

Sa séparation consommée, le pauvre Dobbin se dirigea vers la porte et

sortit. La petite aventurière de qui venait cette brouillerie était

enfin maîtresse du champ de bataille, c'était à elle maintenant de

savoir tirer de la victoire le meilleur parti possible.

Maître George rentrant comme d'habitude à l'heure du dîner, avait

remarqué l'absence de son vieux Dobbin. Le silence le plus profond

régna pendant tout ce repas; Jos n'avait rien perdu de son appétit,

mais Emmy ne mangeait pas.

Après le dîner, Georgy s'étendit sur un canapé tout proche de la

fenêtre, ayant vue sur la place du marché. Georgy regardait ce qui se

passait dehors, tandis que sa mère s'occupait à ranger d'un autre

côté, tout à coup il s'aperçut qu'il y avait grand mouvement dans

l'hôtel occupé par le major.

«Hélas! dit-il, voilà le voiturin de Dobbin que l'on sort de la

remise.» Ce voiturin avait été acheté par Dobbin, moyennant six livres

sterling, et lui avait valu de la part de ses amis un feu roulant de

plaisanteries.

Emmy tressaillit sans rien dire.

«Hé! hé! continua George, voici François qui sort avec le

porte-manteau, et Kunz, le postillon borgne, qui traverse le marché

avec ses trois rosses; le voilà avec ses grandes bottes et sa veste

jaune. Il y a donc quelqu'un qui s'en va? Mais ils mettent les chevaux

à la voiture de Dobbin: le major va donc partir?

--Oui, dit Emmy, il part en voyage.

--En voyage! et quand reviendra-t-il?

--Jamais, répondit Emmy.

--Non, il ne partira pas! s'écria le petit Georgy en s'agitant sur le

canapé.

--Allez-vous vous tenir tranquille, monsieur! lui cria Jos.

--Je vous défends de sortir, Georgy,» lui dit sa mère avec une

expression de tristesse.

L'enfant s'arrêta, frappa du pied, puis, sautant et s'agitant sur le

canapé, il donna tous les signes de l'impatience et de la curiosité.

Les chevaux furent attelés, les bagages chargés sur la voiture;

François apporta l'épée, la canne et le parapluie de son maître, tout

cela lié ensemble; il les plaça dans le filet, mit à côté de lui sur

le siége le nécessaire de voyage et l'étui du chapeau à cornes.

François sortit encore le vieux manteau de drap bleu doublé de serge

rouge qui, depuis quinze ans, tenait fidèle compagnie à son

propriétaire; il était tout neuf à la campagne de Waterloo, et avait

couvert George et William la nuit qui avait suivi l'affaire des

Quatre-Bras.

Le propriétaire de l'hôtel vint à son tour donner un coup d'oeil à la

voiture. François apporta ensuite le reste des bagages; Dobbin parut

enfin. Le maître de l'hôtel pleurait presque de le voir partir; le

major était adoré de tous ceux avec qui il était en rapport. Ce ne

fut qu'à grand'peine qu'il parvint à se soustraire à l'attendrissement

de ces adieux.

«Moi, je veux aller lui dire adieu, s'écria George en frappant du

pied.

--Vous lui donnerez ceci,» dit Becky, qui semblait fort émue.

Et elle remit à l'enfant un petit morceau de papier. Descendre

l'escalier, traverser la rue fut pour George l'affaire d'une seconde;

déjà le postillon jaune commençait à faire claquer son fouet. William

était dans la voiture. George monta sur le marchepied, et entourant le

cou du major de ses deux bras, comme on pouvait le voir de la fenêtre,

lui adressa des questions sans fin; puis il lui donna le petit billet

que sa mère l'avait chargé de lui remettre. William le saisit avec

empressement et il tremblait pour l'ouvrir; mais tout à coup ses

traits s'altérèrent, il déchira ce papier et en jeta les morceaux par

la portière; puis il embrassa George sur le front, et l'enfant

redescendit avec l'aide de François en se frottant les yeux. Georgy

resta encore quelques moments à regarder la voiture. Le postillon

agita de nouveau son fouet, François s'élança sur le siége, les trois

chevaux s'ébranlèrent. En même temps, la tête de Dobbin s'inclina sur

sa poitrine; il ne leva point les yeux quand la voiture passa sous les

fenêtres d'Amélia, et Georgy resta seul dans la rue éclatant en larmes

et en sanglots au milieu des passants attroupés.

La femme de chambre d'Emmy entendit l'enfant pleurer pendant toute la

nuit; elle lui porta des bonbons pour essayer de le consoler et mêla

ses regrets aux siens, car tous ceux qui connaissaient cet honnête et

brave major ne pouvaient s'empêcher de se laisser prendre d'affection

pour lui.

Quant à Emmy, n'avait-elle pas rempli son devoir? n'avait-elle pas

pour se consoler la miniature de George?

CHAPITRE XXXV.

Naissances, mariages et décès.

Tout en prenant la résolution de servir l'amour si sincère de Dobbin,

Rebecca jugea qu'à cet égard le mieux était de garder le silence le

plus absolu. Pour elle la question d'intérêt personnel passait avant

toute autre; aussi tout ce qui pouvait assurer le bonheur de Dobbin ne

venait-il dans son esprit qu'après une foule de choses qui la

touchaient en propre.

En conséquence des événements que nous venons de mentionner, elle se

trouva contre tout espoir transportée au milieu de l'aisance et du

bien-être; en un mot, au milieu d'amis au coeur simple et affectueux,

société qui n'avait pas existé pour elle depuis longtemps. En dépit de

ses inclinations naturelles pour une existence vagabonde, elle se

prenait par moments à désirer, à chérir le repos; c'est ainsi qu'après

une longue course à travers le désert, sur le dos d'un dromadaire,

l'Arabe aime à se reposer au pied d'un dattier, à y goûter la

fraîcheur d'une source pure, ou bien à revenir pour quelque temps dans

les lieux habités par les hommes et à se promener dans les bazars, à

se rafraîchir dans les bains publics, à dire sa prière à la mosquée,

pour aller s'élancer de nouveau dans des courses errantes et

périlleuses. Notre petite Ismaélite avait trouvé de son goût les

tentes et le pilau de Jos. Après avoir attaché son coursier et

suspendu ses armes, elle se réchauffait à ce foyer hospitalier. Cette

halte d'un moment la préparait ensuite à trouver plus de charme aux

agitations de la vie inquiète et errante.

Cette existence faisait son bonheur, et avec l'adresse que nous lui

connaissons elle réussissait à la rendre agréable à ceux contre

lesquels elle exerçait son pouvoir séducteur. Déjà la petite entrevue

dans la mansarde de l'auberge de l'Éléphant lui avait suffi pour

raviver chez Jos tout le feu de ses anciennes ardeurs. Au bout d'une

semaine l'ex-fonctionnaire civil lui appartenait tout entier comme

l'esclave le plus soumis, comme l'admirateur le plus passionné. Après

dîner, il n'allait plus se coucher comme à son habitude, lorsqu'il en

était réduit à la société de la trop paisible Amélia; il allait avec

Becky se promener en voiture découverte; lui proposait mille

distractions et inventait en son honneur mille parties de plaisir.

Tapeworm, le secrétaire de légation, qui l'avait si peu ménagée en

paroles, vint dîner quelques jours après avec Joseph et dès lors il se

montra fort exact à venir présenter ses devoirs à Rebecca.

La foire aux vanités, Tome II · 第 39 / 41 段