major Dobbin un coup d'oeil poli quoique défiant, car une voix secrète
lui disait qu'elle avait en lui un ennemi et qu'il venait d'élever la
voix contre elle. En entendant la voix de Becky dans le salon, Amélia
sortit de sa chambre et alla embrasser sa protégée avec la plus vive
effusion. Elle ne fit attention au major que pour lui lancer un regard
de colère. Jamais peut-être on n'avait surpris une expression à la
fois plus injuste et plus dédaigneuse sur les traits de cette petite
femme. Mais, par des motifs à elle connus, elle tenait à laisser voir
sa mauvaise humeur contre Dobbin. Le major, plus indigné de cette
injustice que de sa disgrâce, se retira après un salut non moins
provocateur que l'adieu qu'il obtint pour réponse.
Débarrassée de sa présence, Emmy se livra sans contrainte à ses accès
de tendresse pour Rebecca; et avec un entrain qui surprenait dans sa
personne, s'occupa à installer son amie dans la chambre qu'elle lui
destinait. Lorsqu'une nature faible et chancelante est sur le point de
commettre une injustice, elle est plus que toute autre pressée d'en
avoir fini. Emmy pensait qu'elle venait de faire preuve d'une grande
fermeté et de témoigner de son respect pour la mémoire du capitaine
Osborne.
Georgy rentra de la fête pour l'heure du dîner, et trouva quatre
couverts mis comme d'habitude; mais à la place qu'occupait d'ordinaire
le major Dobbin se trouvait une dame.
«Et Dobbin? demanda l'enfant avec la candeur de son âge.
--Le major dîne probablement en ville, lui répondit sa mère en
l'attirant vers elle et en le couvrant de baisers. Puis après avoir
écarté les cheveux qui lui tombaient sur le front, elle le présenta à
mistress Crawley.
--Voici mon fils, Rebecca,» lui dit-elle.
Cette seule parole dans la bouche de mistress Osborne semblait dire:
Trouvez-moi dans tout l'univers une semblable merveille. Becky regarda
l'enfant avec admiration et lui serra tendrement la main.
«Cher enfant, dit-elle tout haut, comme il ressemble à....»
L'émotion coupa sa phrase, mais Amélia la comprit comme si elle l'eût
achevée. La vue de Georgy lui avait rappelé son enfant chéri. Fort
heureusement, la joie d'avoir retrouvé une amie aida mistress Crawley
à supporter le poids de cette douleur, car elle mangea d'un excellent
appétit.
Pendant le repas, Becky eut occasion de parler à plusieurs reprises,
et George l'écoutait et la regardait avec une attention toute
particulière. Au dessert, Emmy étant allée donner un coup d'oeil à ses
arrangements intérieurs, et Jos s'étant mis à ronfler en parcourant
les colonnes du _Galignani_, Georgy, assis à côté de la nouvelle
arrivée, continua à l'examiner comme une personne qu'il croyait
reconnaître.
«Je parie.... dit-il enfin.
--Eh bien, que pariez-vous? fit Becky en riant.
--Que vous êtes la même femme que j'ai vue hier jouant au rouge ou
noir.
--Silence, petit espiègle, dit Becky en lui prenant la main et en la
couvrant de baisers; votre oncle s'y trouvait aussi, et votre maman
n'en doit rien savoir.
--Soyez tranquille, répondit l'enfant.
--Vous voyez que nous sommes déjà comme une véritable paire d'amis,»
dit Becky à Amélia, qui rentrait en ce moment.
Mistress Osborne avait, en vérité, fort bien choisi la personne à
laquelle elle accordait l'hospitalité de son toit.
William, transporté d'indignation, bien qu'il fût loin de se douter
encore de la catastrophe qui le menaçait, arpentait la ville comme un
fou jusqu'au moment où il rencontra le secrétaire de légation, M.
Tapeworm, qui l'invita à dîner. Tout en dressant le menu de leur
repas, il demanda au diplomate quelques renseignements touchant une
certaine mistress Rawdon Crawley qui avait fait, disait-on, quelque
bruit à Londres. Tapeworm, qui était au courant des commérages de la
grande Cité, et qui, de plus, avait des liens de parenté avec lady
Gaunt, donna au major tous les détails qu'il désirait sur Becky. Le
major ouvrit de grandes oreilles au récit de Tapeworm, qui lui fit les
révélations les plus étourdissantes sur le compte de Becky, de Tufto
et de Steyne, au point que les oreilles simples et candides du major
ne tardèrent pas à en rougir. Lorsque Dobbin lui raconta que Rebecca
devenait la commensale de mistress Osborne et de M. Jos Sedley,
Tapeworm poussa un éclat de rire qui acheva de rendre le major tout
stupéfait. Mieux valait, selon Tapeworm, envoyer chercher de suite à
la prison un de ces messieurs à la tête rasée, portant veste jaune, et
enchaînés deux à deux, avec fonction de balayer les rues de
Poupernicle, pour en faire ses hôtes et leur confier Georgy, que
d'admettre chez soi cette petite intrigante.
Ces renseignements causèrent au major un certain trouble mêlé
d'inquiétude. Le matin même il avait été décidé, avant l'entrevue avec
Rebecca, qu'Amélia irait le soir même au bal de la cour. Le major,
espérant l'y rencontrer pour lui faire part de tout ce qu'il venait
d'apprendre, endossa son uniforme et se rendit au palais dans
l'espérance d'y rencontrer mistress Osborne; mais malheureusement elle
n'y vint point, et, en rentrant chez lui, il s'assura que
l'appartement des Sedley était plongé dans l'obscurité. Il était donc
trop tard pour voir mistress Osborne avant le lendemain matin. Dieu
sait si Dobbin ferma l'oeil de toute la nuit, agité par les terribles
confidences qu'il avait reçues la veille.
Le lendemain de bonne heure, il envoya son domestique porter à
mistress Osborne un billet dans lequel il lui témoignait le désir
d'avoir avec elle un entretien particulier. Il lui fut répondu que
mistress Osborne, se trouvant fort souffrante, était dans la nécessité
de garder la chambre.
Elle aussi n'avait point fermé l'oeil de la nuit. Elle aussi avait été
tourmentée par une pensée qui, depuis longtemps déjà, portait le
trouble dans son coeur. Cent fois elle avait failli céder et toujours
le sacrifice lui avait paru au-dessus de ses forces. Tant d'amour, de
constance, de dévouement, de respect, de gratitude ne pouvaient
triompher d'un sentiment secret inexplicable qui la poussait à la
résistance; aucune considération n'avait d'empire sur Amélia, tous les
prétextes lui étaient bons pour s'enfoncer dans cette ligne de
conduite où la poussait son aveuglement.
Lorsqu'enfin, dans l'après-midi, le major eut obtenu la permission de
se présenter chez elle, au lieu de l'accueil cordial et ouvert auquel
elle l'avait habitué depuis si longtemps, il ne reçut d'elle qu'un
salut froid et cérémonieux; on lui présenta une petite main gantée
qu'on retira presque aussitôt de la sienne.
Rebecca, qui se trouvait dans la même pièce, s'avança vers Dobbin avec
un sourire caressant et lui tendit la main. Dobbin retira la sienne,
en proie à une agitation que trahissait sa figure.
«Pardonnez-moi, Madame, lui dit-il, il est de mon devoir de vous
déclarer que si je me trouve ici, ce n'est nullement un sentiment
d'amitié pour vous qui m'y amène.
--Que diable, s'il vous plaît, laissons tout cela de côté, fit Jos
désirant éviter une scène.
--Je ne sais trop ce que le major Dobbin pourrait avoir à dire contre
Rebecca? fit Amélia d'une voix nette, quoique légèrement émue. Et elle
jeta sur lui un regard très-résolu.
--Je ne veux point de toutes ces discussions-là chez moi, reprit de
nouveau Joseph, entendez-vous, Dobbin? je vous en prie, restons-en
là.»
Puis, après avoir jeté un regard autour de lui et poussé un gros
soupir, il se dirigea tout rouge et tout tremblant vers la porte de sa
chambre.
«Ma chère amie, dit Rebecca avec une douceur angélique, je vous prie,
ne vous refusez pas à entendre les accusations que le major Dobbin
vient porter contre moi.
--Quant à moi, je ne veux rien entendre, s'écria Jos sur un ton de
fausset, et, s'enveloppant dans sa robe de chambre, il s'élança hors
de la pièce.
--Maintenant que vous n'avez plus devant vous que des femmes, il n'y a
plus rien qui puisse retenir vos paroles, monsieur, lui dit Amélia.
--Amélia, répondit le major d'un ton de dignité blessée, pouvez-vous
bien parler ainsi, et surtout à moi, à moi qui suis sûr de n'avoir à
me reprocher aucun mauvais procédé à l'égard d'une femme; et en cette
circonstance, ce n'est point un plaisir qui m'amène auprès de vous,
c'est un devoir que je viens y remplir.
--Dépêchez-vous alors, major Dobbin,» répondit Amélia qui s'animait de
plus en plus.
Comme elle prononçait ces paroles avec un accent impérieux dans la
voix, la figure de Dobbin prit une expression dure et sévère.
«Eh bien? je viens vous dire....--vous pouvez rester, mistress
Crawley, car il n'y a rien que je ne puisse dire devant vous,--je
viens vous dire que je ne trouve point convenable qu'une famille que
j'aime et j'estime, donne asile à une femme séparée de son mari, qui
voyage sous un nom emprunté et fréquente les maisons de jeu....
--J'étais au bal, s'écria Becky.
--Et que ce n'est point la compagne qu'il faut à mistress Osborne et à
son fils. J'ajouterai, continua Dobbin en sa tournant vers Rebecca,
que j'ai trouvé ici des gens qui vous connaissent parfaitement, madame,
et qui m'ont donné sur votre conduite des détails que je craindrais de
répéter en présence de mistress Osborne.
--Major Dobbin, répliqua Rebecca, vous vous servez d'une manière de
calomnier les gens pleine de réserve et de convenance, et vous avez
l'adresse de les mettre sous le poids d'une mystérieuse accusation
sans avoir le courage de la formuler; prétendez-vous faire allusion à
des infidélités de ma part à l'égard de mon mari; je mets au défi qui
que ce soit, et vous tout le premier, d'en produire aucune preuve. Mon
honneur est intact, entendez-vous, et aussi intact, pour le moins, que
celui du plus cruel ennemi qui ait jamais cherché à y porter atteinte.
Après quoi, vous vous en prendrez à ma pauvreté, à mon malheur, à mon
état d'isolement. Voilà ce qu'on peut surtout me reprocher; voilà les
crimes dont chaque jour je subis la douloureuse expiation. Je m'en
vais, Emmy, je m'en vais, oubliez que vous m'avez retrouvée, mais ne
croyez pas que je sois plus coupable maintenant que lorsque vous
m'avez connue autrefois. Pour moi, ces quelques heures de bonheur
seront un rêve, et, comme un pauvre pèlerin, je reprendrai ma route
sans jeter un regard en arrière. Vous rappelez-vous cette romance que
nous chantions autrefois? hélas! ce temps a déjà fui bien loin. Et
depuis lors ma vie a été un long pèlerinage, pendant lequel je me suis
vue méprisée partout parce que j'étais pauvre, outragée parce que
j'étais seule. Adieu, je me retire puisque mon séjour ici dérange les
plans de votre ami.
--C'est la seule chose, madame, qui vous reste à faire, répliqua le
major, et si je possède quelque autorité dans cette maison....
--De l'autorité, vous n'en exercez aucune, s'écria Amélia furieuse.
Rebecca, vous resterez avec moi; non, non, ne craignez point que je
vous abandonne, parce qu'on vous persécute et qu'on vous insulte,
parce qu'il prend au major Dobbin la fantaisie de vous faire une
scène. Venez avec moi, ma chère.»
Les deux femmes se dirigèrent en même temps vers la porte. William
s'avança pour l'ouvrir, et comme elles quittaient la pièce, le major
prit la main d'Amélia et lui dit:
«Veuillez rester, je vous prie, j'ai à vous parler.
--C'est pour vous parler contre moi lorsque je n'y serai plus pour me
défendre, fit Becky prenant un air de victime.»
Amélia pour toute réponse lui serra la main.
«Sur l'honneur, il ne s'agit point de vous, dit Dobbin, restez, je
vous prie, Amélia.»
Amélia resta et Dobbin fit un profond salut à mistress Crawley comme
elle tirait la porte sur elle. Amélia fixa ses regards sur le major
tout en s'appuyant contre la cheminée. Ses lèvres et sa figure étaient
toutes pâles.
«J'ai à vous faire des excuses, lui dit le major, pour la manière dont
je viens de vous parler. C'est à tort que j'ai employé le mot
d'autorité.
--Ah! c'est heureux que vous le reconnaissiez, dit Amélia dont les
dents claquaient les unes contre les autres.
--Vous me laisserez au moins le droit de m'expliquer, continua le
major Dobbin.
--C'est une manière adroite et généreuse de me rappeler les
obligations que je vous ai, fit Amélia.
--Les droits que je réclame, répondit William, sont ceux que m'a
laissés le père de George.
--Vous n'avez pas craint d'insulter à sa mémoire hier encore; vous
savez bien ce que je veux dire; soyez-en sûr, je ne l'oublierai
jamais, non, jamais.»
Amélia prononça ces derniers mots avec le petit tremblement convulsif
que donnent d'ordinaire la colère et l'émotion.
«Y pensez-vous, Amélia? fit Dobbin avec un retour de tristesse;
croyez-vous que ces mots prononcés dans l'emportement de la colère
soient assez forts pour ne plus rien laisser de toute une vie de
dévouement. La mémoire de George n'a point à s'offenser de la manière
dont je me conduis par égard pour elle, et si je mérite des reproches,
je n'aurai jamais à en recevoir de sa veuve et de la mère de son fils.
Pensez-y, pensez-y dans le calme de la réflexion, et je suis convaincu
qu'en âme et conscience vous serez obligée de m'absoudre d'une
pareille accusation; et déjà, maintenant, vous n'aurez pas le courage
de me condamner.»
Amélia laissa tomber sa tête sur sa poitrine.
«Ce ne sont point mes paroles d'hier, Amélia, qui vous ont ainsi
animée contre moi. Ce n'est là qu'un prétexte, ou bien j'aurais perdu
ma peine à vous aimer pendant quinze ans, à veiller avec tendresse sur
votre coeur. Et croyez-vous donc que, depuis de si longues années, je
n'aie pas appris à lire dans votre âme, dans vos pensées. Je sais ce
dont votre coeur est capable; il peut s'attacher avec fidélité à un
souvenir, chérir une image; mais il ne peut ressentir un attachement
assez fort pour répondre à celui que j'éprouve pour vous, enfin tel
que j'aurais voulu le rencontrer dans une âme mieux trempée que la
vôtre. Non, vous n'êtes pas digne de l'amour que je vous avais voué;
je l'ai reconnu depuis longtemps, le but que je proposais à mon
existence n'était pas digne des efforts que j'ai tentés pour
l'atteindre. Insensé, je me suis bercé de vaines chimères, et, dans
mon fol abandon, je me sentais toujours prêt à échanger la franchise
et l'ardeur de mon âme contre la faible étincelle d'amour assoupie
dans la vôtre; mais maintenant je renonce à un pareil marché, je me
retire et sans qu'il y ait reproche ou ressentiment de ma part. Oh!
nullement; avec une bonne nature, vous avez fait tout ce qu'on pouvait
attendre de vous; mais la hauteur de l'attachement que je vous portais
est trop élevée pour vous, et pour y atteindre, pour avoir part à
cette généreuse tendresse, il fallait un coeur plus grand que le
vôtre. Adieu, Amélia; après avoir suivi toutes les vicissitudes du
combat qui se livrait en vous, je reconnais qu'il est temps d'y mettre
fin; nous sommes tous deux à bout de nos forces.»
Amélia, consternée et silencieuse, écoutait William qui secouait tout
à coup la chaîne qui jusqu'alors les tenait unis et regagnait à la
fois son indépendance et sa supériorité. Depuis longtemps cette
petite créature le sentant prosterné à ses pieds, avait cru qu'il ne
saurait jamais se relever. Elle ne voulait point l'épouser, mais le
tenir à sa discrétion, elle voulait tout de lui, sans lui faire aucune
concession. C'était un de ces marchés tels qu'on en voit souvent en
amour.
Cette véhémente apostrophe de William l'avait complétement renversée
et mise en déroute. Étonnée désormais de la position offensive qu'elle
avait prise d'abord, elle ne songeait plus qu'à battre en retraite.
«Si je vous comprends bien, vous allez partir, William?» lui
demanda-t-elle.
William sourit tristement.
«Une fois déjà je vous ai quittée, lui dit-il, et je suis revenu après
douze années; alors nous étions jeunes tous les deux, mais la vie
s'use enfin à jouer ainsi avec l'espérance.»
Pendant cet entretien la porte de la chambre de mistress Osborne
s'était doucement entrebâillée, et Becky, tournant le bouton au moment
même où Dobbin l'avait lâché, n'avait point perdu un mot de toute
cette conversation.
«C'est un noble coeur, pensa-t-elle en elle-même, et c'est bien mal à
cette femme de se jouer ainsi de lui.»
Elle admirait Dobbin sans lui conserver aucune rancune pour s'être
déclaré aussi ouvertement contre elle. C'était là une partie jouée
avec loyauté et à armes égales de part et d'autre.
«Ah! pensait-elle, si j'avais trouvé un homme comme celui-là, un homme
qui aurait eu comme lui du coeur et de la tête, je n'aurais point
regardé à ses grands pieds.»
Elle alla alors s'enfermer dans sa chambre, se recueillit pendant un
instant, et écrivit un billet à Dobbin, où elle l'engageait à attendre
quelques jours avant de partir, lui promettant de tout faire pour lui
auprès d'Amélia.
Sa séparation consommée, le pauvre Dobbin se dirigea vers la porte et
sortit. La petite aventurière de qui venait cette brouillerie était
enfin maîtresse du champ de bataille, c'était à elle maintenant de
savoir tirer de la victoire le meilleur parti possible.
Maître George rentrant comme d'habitude à l'heure du dîner, avait
remarqué l'absence de son vieux Dobbin. Le silence le plus profond
régna pendant tout ce repas; Jos n'avait rien perdu de son appétit,
mais Emmy ne mangeait pas.
Après le dîner, Georgy s'étendit sur un canapé tout proche de la
fenêtre, ayant vue sur la place du marché. Georgy regardait ce qui se
passait dehors, tandis que sa mère s'occupait à ranger d'un autre
côté, tout à coup il s'aperçut qu'il y avait grand mouvement dans
l'hôtel occupé par le major.
«Hélas! dit-il, voilà le voiturin de Dobbin que l'on sort de la
remise.» Ce voiturin avait été acheté par Dobbin, moyennant six livres
sterling, et lui avait valu de la part de ses amis un feu roulant de
plaisanteries.
Emmy tressaillit sans rien dire.
«Hé! hé! continua George, voici François qui sort avec le
porte-manteau, et Kunz, le postillon borgne, qui traverse le marché
avec ses trois rosses; le voilà avec ses grandes bottes et sa veste
jaune. Il y a donc quelqu'un qui s'en va? Mais ils mettent les chevaux
à la voiture de Dobbin: le major va donc partir?
--Oui, dit Emmy, il part en voyage.
--En voyage! et quand reviendra-t-il?
--Jamais, répondit Emmy.
--Non, il ne partira pas! s'écria le petit Georgy en s'agitant sur le
canapé.
--Allez-vous vous tenir tranquille, monsieur! lui cria Jos.
--Je vous défends de sortir, Georgy,» lui dit sa mère avec une
expression de tristesse.
L'enfant s'arrêta, frappa du pied, puis, sautant et s'agitant sur le
canapé, il donna tous les signes de l'impatience et de la curiosité.
Les chevaux furent attelés, les bagages chargés sur la voiture;
François apporta l'épée, la canne et le parapluie de son maître, tout
cela lié ensemble; il les plaça dans le filet, mit à côté de lui sur
le siége le nécessaire de voyage et l'étui du chapeau à cornes.
François sortit encore le vieux manteau de drap bleu doublé de serge
rouge qui, depuis quinze ans, tenait fidèle compagnie à son
propriétaire; il était tout neuf à la campagne de Waterloo, et avait
couvert George et William la nuit qui avait suivi l'affaire des
Quatre-Bras.
Le propriétaire de l'hôtel vint à son tour donner un coup d'oeil à la
voiture. François apporta ensuite le reste des bagages; Dobbin parut
enfin. Le maître de l'hôtel pleurait presque de le voir partir; le
major était adoré de tous ceux avec qui il était en rapport. Ce ne
fut qu'à grand'peine qu'il parvint à se soustraire à l'attendrissement
de ces adieux.
«Moi, je veux aller lui dire adieu, s'écria George en frappant du
pied.
--Vous lui donnerez ceci,» dit Becky, qui semblait fort émue.
Et elle remit à l'enfant un petit morceau de papier. Descendre
l'escalier, traverser la rue fut pour George l'affaire d'une seconde;
déjà le postillon jaune commençait à faire claquer son fouet. William
était dans la voiture. George monta sur le marchepied, et entourant le
cou du major de ses deux bras, comme on pouvait le voir de la fenêtre,
lui adressa des questions sans fin; puis il lui donna le petit billet
que sa mère l'avait chargé de lui remettre. William le saisit avec
empressement et il tremblait pour l'ouvrir; mais tout à coup ses
traits s'altérèrent, il déchira ce papier et en jeta les morceaux par
la portière; puis il embrassa George sur le front, et l'enfant
redescendit avec l'aide de François en se frottant les yeux. Georgy
resta encore quelques moments à regarder la voiture. Le postillon
agita de nouveau son fouet, François s'élança sur le siége, les trois
chevaux s'ébranlèrent. En même temps, la tête de Dobbin s'inclina sur
sa poitrine; il ne leva point les yeux quand la voiture passa sous les
fenêtres d'Amélia, et Georgy resta seul dans la rue éclatant en larmes
et en sanglots au milieu des passants attroupés.
La femme de chambre d'Emmy entendit l'enfant pleurer pendant toute la
nuit; elle lui porta des bonbons pour essayer de le consoler et mêla
ses regrets aux siens, car tous ceux qui connaissaient cet honnête et
brave major ne pouvaient s'empêcher de se laisser prendre d'affection
pour lui.
Quant à Emmy, n'avait-elle pas rempli son devoir? n'avait-elle pas
pour se consoler la miniature de George?
CHAPITRE XXXV.
Naissances, mariages et décès.
Tout en prenant la résolution de servir l'amour si sincère de Dobbin,
Rebecca jugea qu'à cet égard le mieux était de garder le silence le
plus absolu. Pour elle la question d'intérêt personnel passait avant
toute autre; aussi tout ce qui pouvait assurer le bonheur de Dobbin ne
venait-il dans son esprit qu'après une foule de choses qui la
touchaient en propre.
En conséquence des événements que nous venons de mentionner, elle se
trouva contre tout espoir transportée au milieu de l'aisance et du
bien-être; en un mot, au milieu d'amis au coeur simple et affectueux,
société qui n'avait pas existé pour elle depuis longtemps. En dépit de
ses inclinations naturelles pour une existence vagabonde, elle se
prenait par moments à désirer, à chérir le repos; c'est ainsi qu'après
une longue course à travers le désert, sur le dos d'un dromadaire,
l'Arabe aime à se reposer au pied d'un dattier, à y goûter la
fraîcheur d'une source pure, ou bien à revenir pour quelque temps dans
les lieux habités par les hommes et à se promener dans les bazars, à
se rafraîchir dans les bains publics, à dire sa prière à la mosquée,
pour aller s'élancer de nouveau dans des courses errantes et
périlleuses. Notre petite Ismaélite avait trouvé de son goût les
tentes et le pilau de Jos. Après avoir attaché son coursier et
suspendu ses armes, elle se réchauffait à ce foyer hospitalier. Cette
halte d'un moment la préparait ensuite à trouver plus de charme aux
agitations de la vie inquiète et errante.
Cette existence faisait son bonheur, et avec l'adresse que nous lui
connaissons elle réussissait à la rendre agréable à ceux contre
lesquels elle exerçait son pouvoir séducteur. Déjà la petite entrevue
dans la mansarde de l'auberge de l'Éléphant lui avait suffi pour
raviver chez Jos tout le feu de ses anciennes ardeurs. Au bout d'une
semaine l'ex-fonctionnaire civil lui appartenait tout entier comme
l'esclave le plus soumis, comme l'admirateur le plus passionné. Après
dîner, il n'allait plus se coucher comme à son habitude, lorsqu'il en
était réduit à la société de la trop paisible Amélia; il allait avec
Becky se promener en voiture découverte; lui proposait mille
distractions et inventait en son honneur mille parties de plaisir.
Tapeworm, le secrétaire de légation, qui l'avait si peu ménagée en
paroles, vint dîner quelques jours après avec Joseph et dès lors il se
montra fort exact à venir présenter ses devoirs à Rebecca.