réputation et d'avoir raison de la médisance. Elle se rendit à
l'église exactement, y chanta plus haut que personne, se mit à la tête
d'une bonne oeuvre pour les veuves et les matelots naufragés, donna
des dessins et des broderies pour la mission de Quashyboo; fut dame
patronesse de plusieurs oeuvres charitables et renonça complétement à
la valse. En un mot, elle se couvrit des dehors les plus respectables,
et c'est précisément le motif qui nous engage à nous arrêter plus
longtemps sur cette partie de sa vie, car les autres ne seraient
peut-être pas aussi bonnes à rapporter. Mais les sourires des uns, les
airs de mépris des autres ne lui échappaient pas, et cependant vous
n'auriez pu deviner à l'expression de ses traits quels étaient ses
supplices intérieurs.
Sa vie, du reste, était un mystère, les opinions à ce sujet étaient
partagées. Parmi cette espèce de gens qui trouvent toujours du plaisir
à se mêler des affaires d'autrui, les uns déclaraient qu'elle était
coupable, tandis que les autres la proclamaient aussi blanche qu'un
agneau et rejetaient tous les torts sur son affreux mari. Elle s'était
fait plus d'un partisan par les larmes abondantes qu'elle versait
toutes les fois qu'il était question de son enfant, par le luxe de
douleur qu'elle étalait toutes les fois que ce nom revenait dans la
conversation ou qu'elle voyait quelqu'un lui témoigner de la sympathie
à ce sujet. C'est ainsi qu'elle avait gagné le coeur de la bonne
mistress Alderney qui tenait le sceptre dans la société anglaise de
Boulogne et qui donnait à elle seule plus de bals et de dîners que
toutes les autorités réunies. Pour cela il lui avait suffi de répandre
des larmes lorsque le petit Alderney, pensionnaire du docteur
Swishtail, était venu passer ses jours de congé auprès de sa mère.
«Mon Rawdon a le même âge, et je crois l'avoir sous les yeux,» avait
dit Becky en étouffant ces dernières paroles dans un soupir.
Or, il y avait tout simplement cinq années de différence et les deux
enfants se ressemblaient tout autant que l'aimable lecteur à son
très-humble et très-obéissant serviteur. Mais Wenham étant venu à
passer par Boulogne, pour aller rejoindre lord Steyne, renversa tout
cet échafaudage sentimental. Il apprit à mistress Alderney comme quoi
il pouvait lui dépeindre le petit Rawdon beaucoup mieux que sa mère
qui le détestait au vu et su de tout le monde, et avait toujours
cherché à le voir le moins possible. Il lui dit que le petit Rawdon
n'avait que neuf ans; qu'il était blond tandis qu'Alderney était brun,
et enfin il laissa à l'excellente dame le regret d'une sympathie mal
employée.
Partout où Becky portait ses pas errants elle réussissait ainsi, à
force de peine et de travail, à gagner les bonnes grâces de tout son
entourage; puis arrivait quelqu'un qui, d'un mot, faisait évanouir
cette bienveillance si péniblement acquise, et il fallait aller
recommencer ailleurs la même besogne. C'était là une existence bien
pénible et bien dure qui, montrant à Becky l'étendue de l'abandon où
elle se trouvait, la poussait peu à peu au désespoir.
Une certaine mistress Newbright prit pendant quelque temps parti pour
elle. Elle avait été séduite par la douceur de son chant dans les
cantiques chantés à l'église et par la profondeur de ses vues sur
quelques points d'une haute gravité, dans lesquels mistress Becky
avait acquis une certaine force lors de son premier séjour à
Crawley-la-Reine. Non-seulement elle avait lu mais encore étudié
certaines brochures dogmatiques; elle faisait, en outre, des gilets de
flanelle pour les sauvages de Quashyboo, des bonnets de coton pour les
Indiens de Cocoanut; elle peignait des écrans pour l'oeuvre de la
conversion du pape et des juifs, et assistait à tous les sermons et à
tous les offices de sa chapelle; mais, hélas! tant de zèle devait
finir par être sans résultats pour elle. Mistress Newbright ayant eu
occasion de correspondre avec la comtesse de Southdown, au sujet de la
fondation de la société de la Bassinoire, pour la conversion des
insulaires de Freejoe, elle reçut, à propos de certains éloges qu'elle
donnait dans une lettre de sa chère amie mistress Rawdon Crawley, une
réponse de la comtesse douairière, où celle-ci lui communiqua des
détails qui firent cesser toute espèce de rapports entre mistress
Newbright et mistress Crawley. Toutes les personnes graves de
Tours,--ce fut là que Becky eut à essuyer ces désagréments!--évitèrent
dès lors comme la peste la société de cette réprouvée.
Nulle part Becky ne réussissait à former un établissement durable. Ses
efforts avaient toujours le même et triste sort. De Boulogne, elle
avait été à Dieppe, de Dieppe à Caen, de Caen à Tours. Partout elle
avait tenté de s'entourer de considération, et partout il lui avait
fallu un beau matin déguerpir et prendre la fuite devant les vautours
acharnés à sa ruine.
Au milieu de ses courses aventureuses, Becky avait fait la
connaissance d'une certaine mistress Hook Eagles, qui jouissait d'une
réputation irréprochable et d'une maison dans Portman-Square. Elle
habitait un hôtel de Dieppe au moment où Becky était venue y chercher
un refuge. Ce fut à la mer que ces deux dames se virent pour la
première fois. Après avoir nagé côte à côte, elles se retrouvèrent
dans la même position à la table d'hôte de l'hôtel. Comme tout le
monde, mistress Eagles avait entendu parler de l'affaire de lord
Steyne, et en cela elle en était au même point que tout le monde. Mais
à la suite d'une conversation avec Becky, elle déclara que mistress
Crawley était un ange, son mari un gredin, lord Steyne un vieux
débauché, sans foi ni loi, comme c'était, du reste, connu de tout le
monde, et qu'enfin toute cette affaire n'était qu'une infâme
conspiration de ce traître de Wenham contre l'innocence et la vertu
de mistress Crawley.
«Si vous aviez pour deux liards de coeur, monsieur Eagles, disait-elle
à son mari, vous tiendriez une paire de soufflets toute prête pour ce
drôle la première fois que vous le rencontreriez au club.»
Mais M. Eagles était déjà d'un certain âge et d'une humeur peu
belliqueuse; par état mari de mistress Eagles, par goût géologue, et
d'une taille peu pyramidale, il ne voulait prendre qui que ce fût par
les oreilles.
Mistress Eagles, après avoir ainsi placé mistress Rawdon sous sa haute
protection, voulut qu'elle l'accompagnât à Paris et se fâcha contre la
femme de l'ambassadeur, qui refusait de recevoir sa protégée; en un
mot elle ne négligea rien de ce qui était humainement possible pour
attirer à Becky tout la respect que mérite une personne vertueuse.
Becky eut pendant quelque temps la tournure d'une personne fort rangée
et fort respectable; mais cette nécessité d'observer si rigoureusement
les convenances lui devint bientôt d'un ennui mortel. Les journées se
ressemblaient avec une monotonie désespérante: c'était un bien-être
fastidieux à force de régularité; chaque jour, même promenade en
voiture dans le même bois, aux environs de Boulogne; même société tous
les soirs; même sermon de Blair tous les dimanches: on eût dit une
comédie qu'on s'empressait de recommencer sitôt qu'elle était finie.
Becky en avait par-dessus la tête. Par bonheur, arriva de Cambridge le
jeune Eagles; mais sa mère s'étant bientôt aperçue de l'impression
produite sur lui par sa jeune amie, notifia à Becky que rien désormais
ne la retenait plus.
Elle songea alors à tenir une maison avec une autre personne de son
sexe; mais leur temps se passa à se quereller ou à faire des dettes.
Puis ensuite Becky essaya de la pension bourgeoise; elle entra dans la
fameuse maison tenue par Mme de Saint-Amour, rue Royale, à Paris; et
là elle commença à faire l'essai de ses grâces et de leur puissance
séductrice sur les dandys un peu râpés et les beautés équivoques qui
fréquentaient les salons de la maîtresse de la maison. Becky aimait la
société; elle en avait besoin à tout prix, comme un fumeur d'opium ne
peut se passer de sa pipe, et en somme elle fut assez satisfaite du
temps qui s'écoula pour elle dans cette pension bourgeoise.
Pendant quelque temps, Becky sut obtenir le sceptre dans les salons de
la comtesse. Mais à la fin, ses anciens créanciers de 1815, ayant sans
doute découvert son gîte, la forcèrent de quitter Paris, et la pauvre
créature n'eut que tout juste le temps de se diriger en toute hâte sur
Bruxelles.
Elle avait conservé de cette ville un souvenir parfaitement exact;
elle ne put retenir un sourire de satisfaction en se retrouvant à
l'entre-sol jadis occupé par elle et d'où elle avait pu contempler la
famille Bareacres demandant à grands cris des chevaux pour fuir tandis
que la voiture restait stationnaire sous la porte cochère de l'hôtel.
Elle visita Waterloo et Lacken, et, reconnaissant dans ce dernier
endroit le monument élevé à George Osborne, elle s'amusa à en prendre
une esquisse.
«Ce pauvre Cupidon, murmura-t-elle tout bas, il m'aimait à en mourir.
Cette tête-là n'était pas sans un grain de folie. Et la pauvre Emmy,
est-elle encore de ce monde? C'était là une bonne petite créature. Je
n'oublierai jamais son gros gaillard de frère; je crois avoir quelque
part, dans mes papiers, la caricature de sa grosse personne. En somme,
c'étaient d'assez braves gens, mais un peu naïfs.»
Becky arrivait à Bruxelles recommandée par Mme de Saint-Amour à son
amie, la comtesse de Borodino, veuve d'un général de Napoléon, le
fameux comte de Borodino, auquel son illustre maître n'avait laissé en
mourant d'autres ressources que la table d'hôte et l'écarté. Des
élégants de bas étage, des roués de second ordre, des veuves qui n'ont
jamais eu de maris, des Anglais qui se figurent avec leur candeur
native que ces salons leur représentent la meilleure société du
continent et se font un plaisir d'y dépenser leur argent, tel était le
personnel qui garnissait la table d'hôte de Mme Borodino. De jeunes
dupes régalaient tour à tour la compagnie de vin de Champagne,
allaient au bois avec ces dames, louaient des voitures pour les
parties de campagne et des loges à l'Opéra pour la soirée, puis se
pressaient au-dessus de ces blanches épaules, pour parier autour des
tables d'écarté, et écrivaient à leurs parents des lettres où ils se
félicitaient d'avoir leur entrée dans les maisons les plus distinguées
de la capitale.
Là, aussi bien qu'à Paris, Becky était l'âme de toutes ces fêtes, et
charmait les maisons où elle allait. Elle acceptait le champagne, les
promenades à la campagne, les bouquets, les loges au théâtre, mais ce
qu'elle mettait au-dessus de tout, c'était le jeu, et elle s'y livrait
avec une folle audace. Elle risqua d'abord une mise fort modeste, puis
vint ensuite la pièce de cinq francs, puis les napoléons puis les
billets de banque. Si parfois elle se sentait gênée pour payer ses
mois de pension, elle s'adressait à quelque jeune homme qui lui
prêtait de l'argent, et lorsqu'elle se trouvait en fonds elle traitait
avec la dernière insolence mistress Borodino que la veille elle avait
cherché à amadouer par ses cajoleries. Il y avait des jours où elle
n'aventurait que dix sous sur le tapis, c'est qu'alors ses finances
étaient à sec; d'autres fois au contraire, elle risquait tout un
quartier de ses revenus et se disait toute prête à s'acquitter envers
Mme Borodino. Ces jours-là elle aurait tenu contre tous les chevaliers
d'industrie de la terre.
Un beau jour, Becky quitta Bruxelles, devant, il faut bien le dire,
trois mois de pension à Mme de Borodino, qui, pour s'en venger, ne
manquait jamais de raconter à tout Anglais qui venait chez elle quel
était l'amour de Becky pour le jeu et la boisson; par quelle habile
comédie elle avait su soutirer de l'argent à M. Muff, ministre de
l'Église réformée; les audiences particulières qu'elle avait données
dans sa chambre à milord Noodle, fils de sir Noodle et élève de M.
Muff, et enfin cent autres coquineries au courant desquelles la
comtesse de Borodino ne manquait pas de mettre ses visiteurs.
C'est ainsi que notre voyageuse promenait sa tente à travers les
différentes capitales de l'Europe, et menait une existence aussi
vagabonde que celle d'Ulysse ou du Juif-Errant. Ses dispositions à
l'intrigue ne faisaient chaque jour que croître et embellir, et elle
devint bientôt une vraie bohémienne dans toute la force du terme, ne
fréquentant plus que les gens dont la réputation ne répand pas
précisément un parfum d'honnêteté.
Il n'existe point de ville un peu importante en Europe, où les
industriels anglais n'aient établi une succursale, et dont le public
ne puisse voir les noms affichés dans la cour du shériff. Ce sont
souvent des jeunes gens de très-bonne famille répudiés par leur
famille, vrais piliers d'estaminets et maquignons ambulants, sous les
auspices desquels ont lieu les courses de chevaux à l'étranger, et
s'ouvrent les maisons de jeu. C'est parmi cette espèce de gens que se
recrute surtout la population des prisons pour dettes. Ils aiment le
vin et le tapage, les duels et les rixes; et quelque beau matin on
apprend qu'ils ont disparu sans avoir payé leur note. Au jeu ils se
feraient scrupule de ne point tricher; lorsqu'ils ont plumé quelque
innocent pigeon, on les voit s'étaler à Baden-Baden dans d'élégantes
briskas; ont-ils la poche vide, on les aperçoit rôdant avec un air
piteux et des habits râpés autour des tables de jeu, jusqu'au moment
où ils parviennent à glisser une fausse lettre de change à quelque
juif avide ou à dépouiller une nouvelle dupe. Ces alternatives de
grandeur et de misère présentent de singulières bizarreries. C'est une
vie de fièvre continuelle et parfaitement conforme, du reste, aux
goûts et aux dispositions de Becky. Elle errait ainsi de ville en
ville, s'adressant partout à ces sociétés de bohémiens. Dans toutes
les maisons de jeu de l'Allemagne, le bonheur de Mme de Rawdon était
devenu proverbial; avec Mme de Cruche-Cassée elle ouvrit une maison à
Florence, et l'un de mes amis, M. Frédéric Pigeon, me raconta que,
chez elle, à Lausanne, après s'être grisé à un souper, il avait perdu
huit cents louis contre le major Loder et l'honorable M. Deuceace.
Nous sommes obligé d'esquisser rapidement la biographie de Becky, mais
à en juger par ces traits rassemblés au hasard, moins on en dira et
mieux cela vaudra.
Quand la fortune tenait mistress Rebecca au bas de la roue, elle avait
alors recours aux concerts et aux leçons de musique. Une matinée
musicale fut donnée à Wildbad par une certaine Mme Rawdon, avec le
concours du premier pianiste de l'hospodar de Valachie, M. Spoft. Mon
jeune ami, M. Eaves, qui connaît tout ce monde et a visité tous les
pays, m'a affirmé qu'étant à Strasbourg, en 1830, il assista aux
débuts d'une Mme Rebecque dans l'opéra de la _Dame blanche_, et que
son apparition sur le théâtre souleva une épouvantable tempête. Elle
fut sifflée à outrance par toute la salle, en partie pour son peu
d'habitude de la scène et en partie à cause des sympathies maladroites
que lui avaient témoignées de l'orchestre quelques officiers de la
garnison. Eaves était certainement convaincu que l'infortunée
débutante n'était autre que la malheureuse Rawdon-Crawley.
Elle en était ainsi réduite à l'état de ces êtres nomades pour qui la
vie s'écoule au jour le jour. Dès qu'elle avait de l'argent, elle le
jouait; quand elle l'avait joué, elle ne reculait devant aucun
expédient pour s'en procurer, et Dieu sait par quels moyens elle y
parvenait! On la vit quelque temps à Saint-Pétersbourg, mais elle
reçut bientôt un ordre de la police de quitter cette capitale, ce qui
prouve la fausseté de la chronique qui, plus tard, la représente comme
résidant à Toeplitz et à Vienne, en qualité d'espion de la Russie. On
m'a raconté aussi qu'à Paris, elle retrouva une de ses parentes, sa
grand'mère maternelle, qui, loin d'être une Montmorency, remplissait
les fonctions d'ouvreuse de loges dans l'un des plus crasseux théâtres
des boulevards.
Leur entrevue, comme me l'ont donné à entendre des témoins oculaires,
fut très-touchante et très-pathétique; mais les détails à ce sujet
n'ont point un caractère assez authentique pour que l'historien se
hasarde à les répéter.
Il arriva qu'à Rome, mistress Rawdon eut à toucher un semestre de sa
pension chez le principal banquier de la ville, et comme tous ceux qui
avaient chez ce prince des usuriers un compte ouvert de plus de cinq
cents scudi étaient invités au bal qu'il donnait pendant l'hiver,
Rebecca reçut une invitation et parut à l'une des splendides soirées
du prince et de la princesse Polonia. La princesse était de la maison
des Pompili, qui descendent en ligne directe du second roi de Rome et
d'Égérie de la maison d'Olympus. Le grand-père du prince Alexandre
Polonia vendait des pains de savons, des essences, du tabac, des
mouchoirs de poche, se chargeait de maintes commissions délicates
moyennant salaire et prêtait de l'argent à la petite semaine. Toute la
haute société de Rome se pressait dans ses salons. Princes, ducs,
ambassadeurs, artistes, vieux ou jeunes gens de tout rang et de toutes
conditions, tout le monde y accourait. Des flots de lumière
éclairaient ses somptueux portiques; les murs étaient couverts de
boiseries dorées et de toiles d'une authenticité suspecte. Une vaste
couronne d'or surmontait l'écusson princier du propriétaire. Un énorme
champignon d'or sur champ de gueule avec une fontaine d'argent
représentant les armes de la famille Pompili, brillait à tous les
chambranles des portes et sur toutes les boiseries, et enfin sur le
dais qui ombrageait l'estrade tapissée de velours et destinée à
recevoir les papes et les empereurs.
Becky était arrivée par la diligence de Florence et était descendue
dans un hôtel d'une apparence fort mesquine; elle reçut néanmoins une
invitation pour la fête du prince Polonia. Sa femme de chambre
l'habilla avec un soin tout particulier; puis Becky se rendit à ce bal
au bras du major Loder, en compagnie duquel elle voyageait alors.
C'était le même major qui, l'année suivante, tua en duel le prince de
Ravioli à Naples, et fut roué à coups de canne par sir John Buckskin
pour avoir mis par mégarde, en jouant à l'écarté, quatre rois dans son
chapeau en sus de ceux qui se trouvaient dans le jeu. Ces deux
honnêtes personnes se rendirent donc ensemble au bal, et Becky y
reconnut une foule de visages qu'elle avait rencontrés dans des temps
plus heureux, alors que, sans être plus vertueuse, elle jouissait du
moins de la réputation qui s'attache à cette qualité. Le major Loder y
retrouva une foule d'étrangers à la mine équivoque, aux moustaches
effilées, portant à la boutonnière des rubans froissés et fanés, et
laissant voir le moins de linge possible. Quant aux Anglais, ils se
détournaient à l'approche du major. Becky y rencontra aussi quelques
dames de sa connaissance: des veuves françaises, des comtesses
italiennes d'une provenance douteuse, victimes, comme toujours, des
brutalités de leurs maris.
Pour nous, qui fréquentons la meilleure compagnie de la Foire aux
vanités, quittons vite cet égout où s'agite tout ce que ce bas monde
renferme de plus impur. Jouons, si nous y trouvons du plaisir, mais
que ce soit au moins avec des cartes propres et non avec des cartes
grasses. Mais, hélas! il suffit d'avoir un peu voyagé pour s'être
trouvé en présence de quelques-uns de ces escrocs qui portent les
couleurs du roi, montrent une commission parfaitement en règle, et
font profession de dévaliser leurs semblables jusqu'au moment où, sans
autre forme de procès, on les prend à quelque coin de rue.
Becky, toujours au bras du major Loder, parcourait les salons du
prince Polonia, et figurait d'une manière fort méritante dans les
nombreux assauts donnés au buffet et au champagne par une armée
irrégulière d'avides invités. Quand notre couple se sentit
suffisamment rafraîchi, il dirigea ses pas vers un petit salon de
velours rose, où venait aboutir cette longue suite d'appartements. Là,
au milieu de la pièce, on voyait la statue de Vénus, mille fois
répétée par les glaces de Venise qui garnissaient les lambris. Le
prince avait fait servir dans cette pièce un petit souper fin pour les
hôtes qu'il honorait d'une distinction particulière. Parmi ces
convives d'élite assis à cette table privilégiée se trouvait lord
Steyne. Becky l'eut bien vite reconnu.
La blessure faite par la broche avait laissé une cicatrice rougeâtre
sur ce front lisse et blanc; les favoris d'un rouge clair avaient reçu
une teinte plus foncée, ce qui ajoutait encore à la pâleur de sa
figure. Il portait son collier, ses ordres, son ruban bleu et sa
jarretière. C'était le plus important personnage de la réunion, bien
qu'on y comptât cependant un duc régnant et une Altesse royale. Sa
Seigneurie avait à côté d'elle la belle comtesse de Belladonna, dont
le mari, le comte Paolo della Belladonna, célèbre par ses collections
entomologiques, était en ce moment en mission auprès de l'empereur de
Maroc.
Becky, en apercevant l'illustre tête à laquelle se rattachaient tant
de souvenirs, dut être plus vivement choquée de la vulgarité du major
Loder, et de l'odeur infecte de tabac que répandait le capitaine Rook.
Elle chercha sans doute à retrouver les grands airs, à reprendre les
allures et les sentiments qu'elle étalait avec tant de supériorité
dans sa petite maison de May-Fair.
«Cette femme paraît sotte et capricieuse, pensa-t-elle tout bas; je
suis sûre qu'elle ne sait comment s'y prendre pour le distraire; il
doit en avoir déjà par-dessus la tête, ce qui ne lui est jamais arrivé
avec moi!»
La crainte, l'espoir, les souvenirs firent battre ce petit coeur, et
Becky, avec des yeux où brillait un éclat surnaturel augmenté encore
par le rouge qui entourait sa paupière, contemplait fixement le noble
personnage auquel ses plaques réservées pour les grandes occasions,
donnaient encore une nouvelle majesté. Comment ne pas admirer ces
manières faciles et pleines d'une familiarité imposante? Ah! c'était
bien là le type du grand seigneur à l'esprit pétillant, à la
conversation aimable, aux manières empreintes d'une exquise
distinction; et pour le remplacer, elle avait un troupier qui puait le
cigare et l'eau-de-vie; un capitaine Rook, dont les bons mots
sentaient l'écurie, qui ne parlait que courses et que chevaux, et
autres sujets de la même espèce.
«Je voudrais bien savoir s'il me reconnaîtrait,» pensait Rebecca en
elle-même.
Au même instant, lord Steyne, qui causait avec une grande dame placée
à ses côtés, leva les yeux et aperçut Becky. Ses jambes tremblèrent
sous elle à la rencontre de leurs yeux; toutefois, elle eut assez
d'empire sur elle-même pour adresser au noble lord un de ses plus
gracieux sourires accompagné d'un petit salut bien timide et bien
suppliant. Pendant une minute, lord Steyne la regarda d'un oeil tout
effaré, et il resta les yeux fixes et la bouche béante, comme Macbeth
à la vue du spectre de Banquo, jusqu'au moment où l'affreux major
Loder entraîna Becky d'un autre côté.
«Gagnons le souper, lui avait dit son cavalier; à voir manger tous ces
gros personnages, cela donne appétit. Dépêchons-nous d'aller dire un
mot au champagne du gouverneur.»
Becky trouvait que le major lui en avait déjà dit beaucoup trop long.
Le lendemain, elle alla se promener au _Corso_, ce rendez-vous des
oisifs de Rome, espérant y retrouver lord Steyne; mais elle n'y vit
que M. Fenouil, l'homme de confiance de Sa Seigneurie qui, l'abordant
avec un salut assez familier, lui adressa les paroles suivantes:
«Je savais, madame, vous trouver ici; car je vous suis depuis le
moment où vous avez quitté votre hôtel, et j'ai à vous faire une
communication qui vous intéresse.
--De la part du marquis de Steyne? demanda Becky en s'efforçant de
prendre un air de dignité qui déguisait mal l'agitation où la jetaient
la crainte et l'espérance.
--Non, reprit l'homme de service, mais de ma part. Le climat de Rome
est un climat fort malsain.
--Oh! pas encore, monsieur Fenouil; attendez à Pâques pour cela.
--Je vous répète, madame, qu'il est des gens auxquels il ne convient
en aucune saison; il y règne une _mal'aria_ dont le souffle empoisonné
fait des victimes en tout temps. Moi, je vous ai toujours considérée
comme une brave femme, et, parole d'honneur, je serais fâché qu'il
vous arrivât malheur. Vous voilà avertie; c'est à vous maintenant de
quitter Rome, à moins que vous ne soyez fatiguée de la vie.»
Becky s'efforçait de rire, mais elle était au comble de la rage et de
la fureur.
«Vous plaisantez, monsieur Fenouil.... On irait assassiner une pauvre
femme; voilà qui ressemble fort à du roman. Milord Steyne a donc des
bravi pour cochers et des stylets plein ses voitures? Je reste,
entendez-vous? ne serait-ce que pour le faire enrager, et, d'ailleurs,
j'ai plus d'un défenseur.»