Une femme aux cheveux d'un blond clair, à la toilette fanée, et qui

présentait, par sa couleur, un singulier contraste avec la fraîcheur

qu'elle pouvait avoir eue autrefois, laissait apercevoir à travers son

masque noir l'éclat étrange de ses yeux qui suivaient sur le tapis les

vicissitudes du jeu, puis se reportaient sur une carte où elle

marquait chaque coup avec une rigoureuse exactitude, à mesure que le

croupier appelait un nombre ou une couleur; elle n'aventurait son

argent que lorsque la sortie répétée du rouge ou du noir lui faisait

espérer le gain. Sa vue produisait sur ceux qui l'entouraient une

singulière sensation.

Mais, en dépit de tant de soin et d'attention, le sort s'était décidé

contre elle, et son dernier florin venait de disparaître sous le

râteau du croupier. Au moment où celui-ci proclamait, de sa voix

inexorable, la couleur et le nombre gagnants, elle poussa un soupir,

haussa de blanches épaules qui déjà s'aventuraient peut-être hors de

sa robe avec trop de complaisance, puis elle piqua son épingle sur sa

carte et la perça à plusieurs reprises avec une sorte d'impatience

fiévreuse. À ce moment elle aperçut, en levant les yeux, l'honnête

figure de George, qui la contemplait d'un air tout ébahi. Que diable

aussi ce petit drôle avait-il à faire dans ce repaire!

«Monsieur n'est pas joueur? demanda-t-elle en français à l'enfant, en

lui jetant à travers les ouvertures de son masque le coup d'oeil

fascinateur de la bête féroce prête à s'abattre sur sa proie.

--Non, madame,» répondit l'enfant dans la même langue. Mais son accent

ayant trahi son origine britannique, elle reprit avec une

prononciation légèrement étrangère:

«N'auriez-vous donc jamais joué? En ce cas, rendez-moi un petit

service.

--Et lequel?» fit Georgy en rougissant de nouveau.

M. Kirsch était alors tout absorbé dans une partie de rouge et noire,

et ne faisait nulle attention à ce que devenait son jeune maître.

«Jouez pour moi, je vous prie, et placez cette pièce sur un numéro, le

premier qui vous passera par la tête.»

En même temps elle tirait une bourse de sa poche, y puisait une pièce

d'or, la seule qui lui restât, et la mettait dans la main de

l'enfant. Celui-ci fit en riant ce qu'elle lui demandait. L'enfant

gagna. Ce sont là des jeux de la fortune: aux innocents les mains

pleines, dit le proverbe.

«Merci, lui fit-elle en attirant l'argent à elle; merci. Quel est

votre nom?

--Je m'appelle Osborne.» répondit George.

En même temps il plongeait les mains dans ses poches, et se disposait

à tenter la fortune à ses risques et périls, lorsque le major en

uniforme et Jos en marquis firent leur entrée dans la salle; ils

arrivaient du bal de la cour. D'autres personnes, trouvant que l'on

s'ennuyait au château, avaient abandonné plus tôt qu'eux encore

l'étiquette princière pour les plaisirs bourgeois. Quant au major et à

Jos, il est probable qu'en rentrant chez eux, et en ne trouvant point

le petit bonhomme, ils s'étaient aussitôt émus de son absence et

avaient été à sa recherche. Le major alla droit à Georgy, le prit par

le bras, et le tira brusquement à lui au moment où, sous l'empire de

la tentation, l'enfant étendait déjà la main sur le tapis vert;

ensuite, en regardant autour de lui, il aperçut Kirsch occupé, à une

autre table, de la manière que nous avons dite. Il se dirigea vers

lui, et lui demanda comment il avait osé conduire M. George dans un

pareil endroit.

«Laissez-moi tranquille, dit M. Kirsch sous la double excitation du

jeu et du vin; il faut s'amuser, parbleu! et d'ailleurs je ne suis pas

au service de monsieur.»

En voyant dans quel état maître Kirsch se trouvait, le major jugea

qu'il était inutile de discuter avec lui, et il se contenta d'emmener

George, après avoir demandé à Jos s'il voulait rentrer. Jos s'était

mis à côté de la dame masquée, à qui la veine semblait être revenue,

et qui commençait à gagner. Jos paraissait prendre un très-vif intérêt

à son jeu.

«Allons, Jos, dit le major, je vous engage à rentrer avec George et

moi, c'est ce que vous avez de mieux à faire.

--Tout à l'heure, dit Jos, je rentrerai avec ce drôle,» continua-t-il

en désignant maître Kirsch.

Les égards que l'on doit à de jeunes oreilles épargnèrent à Jos une

remontrance de Dobbin, et le major partit seul avec George, laissant

son ami dans le salon de jeu.

«Avez-vous joué? demanda le major à Georgy, dès qu'ils furent hors de

la salle.

--Non, répondit l'enfant.

--Donnez-moi votre parole d'honneur que vous ne jouerez de votre vie.

--Et pourquoi, s'il vous plaît? cela m'a l'air fort amusant.»

Le major lui exposa alors, avec toute l'énergie d'une profonde

conviction, les motifs qui l'engageaient à lui tenir ce langage. Si,

par une réserve des plus louables, le major ne s'était imposé le

devoir d'écarter avec soin tout ce qui pouvait porter atteinte à la

mémoire d'un ami, il aurait pu citer à Georgy les funestes résultats

du jeu pour son père. Lorsqu'il fut rentré à son hôtel, le major vit

s'éteindre la lumière qui se trouvait dans la petite chambre voisine

d'Amélia, et peu après, celle qui se trouvait dans la chambre d'Amélia

s'évanouit également, et tout rentra dans l'obscurité la plus

profonde. On voit que le major était bon observateur de ce qui se

passait autour de lui.

Mais revenons à Jos, qui s'était approché de la table de jeu, et

derrière une haie de pointeurs considérait les vicissitudes du tapis

vert. Il n'était pas joueur, mais il ne dédaignait pas les émotions

que de temps à autre pouvait lui procurer ce genre de distraction. Au

fond des poches du gilet dont il venait d'étaler les magnificences à

la cour se trouvaient quelques napoléons. Étendant le bras par-dessus

les jolies épaules de la joueuse masquée qu'il avait devant lui, il

jeta une pièce d'or et gagna. Elle fit aussitôt un petit mouvement

pour lui ménager une place à côté d'elle, et ramenant les plis

bouffants de sa robe elle dégagea la chaise la plus voisine.

«Venez, lui dit-elle, vous me porterez bonheur.»

Elle prononça ces paroles avec un accent étranger fort différent de

cette pureté de langage avec laquelle elle avait à plusieurs reprises

remercié le petit Georgy du coup qu'il avait tenté en sa faveur. Le

gras et majestueux Joseph jeta un coup d'oeil autour de lui pour

s'assurer qu'il n'était observé de personne, puis après cet examen

préalable, il s'assit auprès de la belle inconnue et lui dit à

demi-voix.

«En vérité, par mon âme, je suis très-bien comme cela.... J'ai

beaucoup de chance, allez; et je vais vous porter bonheur.» Puis il se

confondit en une suite de compliments non moins embrouillés.

«Jouez-vous gros jeu? demanda la dame masquée.

--Je vais risquer un ou deux napoléons, fit Jos avec un air magnifique

en jetant sur le tapis sa pièce d'or.

--Oui, vous pouvez jouer un napoléon comme un autre jouerait un

shilling,» continua le masque avec un tel aplomb que Jos le regarda

tout effaré; le masque poursuivit avec un accent français qui émouvait

le coeur: «Oh! je le sais, vous ne jouez pas pour gagner non plus que

moi. Je joue pour m'étourdir, pour oublier, mais je n'en puis venir à

bout. Le temps passé, monsieur, ne peut plus s'effacer de mon coeur.

Votre petit neveu est le portrait vivant de son père, et vous.... vous

n'êtes point changé.... mais si, car tout le monde change ici-bas,

tout le monde oublie. Tous les coeurs....

--Mon Dieu, à qui ai-je l'honneur de parler, murmura Jos, ne sachant

plus où il en était.

--Comment, vous ne devinez pas, Joseph Sedley, dit cette femme d'une

voix mélancolique, en enlevant son masque et tenant un moment son

interlocuteur sous la fixité de son regard. Vous aussi vous m'avez

oubliée!

--Juste ciel! Mistress Crawley, s'écria Jos sans pouvoir revenir de sa

surprise.

--Oui, Rebecca,» dit cette femme en lui prenant la main.

Et tout en le tenant ainsi sous son regard fascinateur, elle n'avait

point cependant cessé de suivre les retours du jeu.

«Je suis à l'hôtel de l'Éléphant, continua-t-elle. Demandez madame

Rawdon. J'ai aperçu aujourd'hui cette chère Amélia, elle est bien

jolie et paraît bien heureuse; et vous aussi, M. Jos. Hélas! mon cher

monsieur Sedley, la douleur et le chagrin ne sont plus désormais que

pour moi seule.»

En même temps elle poussa son argent du rouge au noir comme par un

mouvement machinal, tout en faisant semblant d'essuyer ses yeux avec

un mouchoir de poche garni d'une dentelle en lambeaux.

Le rouge passa de nouveau, et elle perdit tout par ce dernier coup.

«Partons, dit-elle, et donnez-moi votre bras jusqu'à mon hôtel. Ne

sommes-nous pas de vieux amis, mon cher M. Sedley?»

M. Kirsch qui, de son côté, avait perdu tout l'argent qu'il avait sur

lui, suivit de loin son maître aux clartés argentées de la lune, dont

la splendeur éclipsait les derniers reflets des illuminations

mourantes.

CHAPITRE XXXII.

À l'aventure.

Par un motif dont on nous saura gré, nous sommes obligé de jeter le

voile sur une certaine partie de l'existence de mistress Rebecca

Crawley. C'est une de ces concessions qu'il convient de faire à ce

monde moral qui, sans déclarer une guerre acharnée au vice, éprouve

cependant une répugnance insurmontable à l'entendre appeler par son

nom. Dans la Foire aux Vanités il est des choses qui se font tous les

jours, que personne n'ignore, et dont cependant on ne parle jamais, à

la mode de ces sectateurs d'Arhiman, qui veulent bien adorer le

diable, mais à la condition de n'en jamais prononcer le nom. Un public

délicat et poli ne pourra souffrir qu'on lui présente une description

du vice dans sa laideur native, tout comme une Américaine ou une

Anglaise aux principes sévères et inflexibles se récriera toutes les

fois que le mot _culotte_ viendra blesser ses chastes et candides

oreilles; et cependant, madame, vous voyez chaque jour ce vêtement si

indispensable se promener dans nos villes, sans que votre vue en soit

autrement offusquée. Si l'on en était réduit à rougir toutes les fois

qu'on le voit passer, il faudrait en ce cas disposer d'une terrible

provision de pudeur. Mais heureusement votre modestie ne s'alarme,

votre pudeur ne se croit outragée que lorsque ce nom est prononcé

devant vous.

L'écrivain du présent récit, désirant donner la preuve de sa déférence

aux susceptibilités du l'usage, ne fera voir la dépravation que sous

son jour léger, coquet, aimable et séduisant, de manière à ne blesser

la délicatesse de personne. Aucun de nos lecteurs ne pourrait

jusqu'ici accuser Becky, qui certainement n'est pas un dragon de

vertu, d'avoir froissé en rien la bienséance dans ses formes

extérieures, et l'écrivain prie ses lecteurs de lui dire si jamais une

seule fois il lui est arrivé de manquer aux convenances, et si dans la

description de cette syrène à la voix enchanteresse, aux sourires

trompeurs, aux irrésistibles séductions, aux artifices pleins de grâce

et de coquetterie, nous avons fait paraître à la surface de l'eau les

écailles hideuses du monstre? Non, non; jamais. C'est aux gens avides

de pareils spectacles de plonger leurs regards dans la transparence de

l'onde pour contempler à leur aise les contorsions et les replis de

cette queue visqueuse et gluante qui s'enroule autour des os broyés et

des cadavres palpitants de ses victimes. Mais a-t-on jamais vu

paraître à la clarté du jour rien qui puisse blesser les lois les plus

sévères de la décence, du goût, des bonnes moeurs? Le Tartufe le plus

cafard de la Foire aux Vanités a-t-il jamais eu le droit de crier au

scandale? Quoi! la syrène disparut et se plonge dans l'élément liquide

pour aller se repaître de cadavres, l'eau s'agite alors et se trouble

sans que l'oeil le plus curieux parvienne malgré de vains efforts, à

distinguer les mystères que cache cette fange. C'est bien assez de

contempler ces créatures redoutables lorsque sur leur rocher elles

s'accompagnent de leurs instruments et attirent par un chant qui doit

donner la mort. Mais lorsqu'elles s'enfoncent et plongent dans

l'élément qui les a vues naître, croyez-moi, il n'est pas bon

d'examiner leurs évolutions sous-marines et d'assister à ces horribles

festins, où ces anthropophages se repaissent de chair humaine et de

membres en lambeaux. De même Becky a disparu à nos regards pour

quelque temps. À merveille, et nous ne perdons pas grand'chose à

n'avoir pas à parler de ses faits et gestes pendant cette période.

Si nous donnions le compte exact de sa vie pendant les deux années qui

suivirent la catastrophe de Curzon-Street, peut-être certaines

personnes auraient-elles le droit de nous accuser de manquer à la

bienséance, car Becky encourut, pendant ce temps, les reproches que

méritent presque toutes les personnes qui sacrifient à de vains

plaisirs les nobles inspirations du coeur et du devoir, reproches

encore plus légitimes lorsque cette personne est une femme dans

laquelle on ne trouve ni foi, ni tendresse, ni principes. Pour ma

part, je penche à croire que mistress Becky, inaccessible aux remords,

se trouva pour un temps en proie à un sombre désespoir, et, prenant en

quelque sorte sa personne en dégoût, n'eut plus aucun souci de sa

réputation.

Ce n'est jamais du premier bond que l'on arrive au dernier degré de

l'infamie et de la dégradation; mais on y descend par une pente

insensible en dépit de tous les efforts pour se retenir. C'est

l'histoire du naufragé qui, cramponné longtemps à un débris du navire

comme à une dernière chance de salut, sent peu à peu ses forces

l'abandonner et finit par lâcher tout et se laisse aller au fond de

l'abîme qui se referme sur lui.

Becky errait à l'aventure dans la ville de Londres, tandis que son

mari prenait toutes ses dispositions pour se rendre au poste qui

venait de lui être désigné; elle fit, comme on n'en peut douter, plus

d'une tentative pour revoir son beau frère et réchauffer des

sentiments auxquels elle s'était, en quelque sorte, acquis des droits

réels auprès de lui. Un jour où sir Pitt, en compagnie de M. Wenham,

se rendait à la chambre des communes, ce dernier découvrit mistress

Rawdon qui, cachée sous un voile noir, faisait le guet aux abords du

Palais législatif. Elle s'esquiva comme une couleuvre quand ses yeux

rencontrèrent ceux de M. Wenham; ses projets échouèrent donc en ce qui

concernait le baronnet.

Peut-être aussi lady Jane y était-elle bien pour quelque chose. On

nous a raconté que son mari fut tout étonné de l'énergique vigueur

qu'elle déploya en cette occurrence et de la résolution avec laquelle

elle se déclara contre mistress Becky. Elle engagea spontanément

Rawdon à venir demeurer à Gaunt-Street jusqu'à son départ pour

Coventry-Island. Dans son opinion, un pareil hôte ne pouvait manquer

d'écarter Becky de sa porte. Toutes les adresses des lettres qui

arrivaient pour son mari passaient rigoureusement par son inspection,

dans la crainte que sa belle-soeur ne fût en correspondance avec sir

Pitt. Mais pour écrire, il aurait fallu à Becky cette présence

d'esprit que nous lui avons connue jadis. Or elle ne fit aucune

tentative pour voir Pitt ou lui écrire chez lui, et obtempéra à ses

désirs en ne lui faisant remettre de correspondance touchant ses

débats matrimoniaux que par des gens d'affaire.

Le fait est que l'on n'avait rien négligé pour indisposer contre elle

l'esprit de son beau-frère. Peu après l'arrivée de lord Steyne, Wenham

avait eu une conférence avec le baronnet et lui avait communiqué sur

mistress Becky des détails biographiques qui avaient fort étonné le

député de Crawley-la-Reine. M. Wenham en savait long sur son compte;

il n'ignorait ni ce qu'était son père, ni l'année où sa mère avait

débuté à l'Opéra, ni les détails de la vie antérieure de Becky et de

sa conduite pendant son mariage. Comme nous sommes persuadé que la

plupart de ces récits étaient accrédités par la malveillance, nous ne

voulons point nous en faire ici l'écho. Mais ce qu'il y a de certain,

c'est que Becky avait singulièrement baissé dans l'estime de son noble

parent, qui jadis la voyait avec des yeux fort prévenus en sa faveur.

Bien que les émoluments de gouverneur à Coventry-Island ne soient pas

fort considérables, une partie fut mise de côté par son excellence

pour servir à acquitter certaines dettes ou être placée en rentes

viagères; les charges de cette position entraînaient d'ailleurs des

dépenses considérables. Après avoir établi la balance de son budget,

Rawdon constitua à sa femme une rente de trois cents livres sterling,

qu'il s'engageait à lui faire tenir, à la condition expresse qu'il

n'entendrait plus jamais parler d'elle. Autrement il se montrerait

décidé à ne point reculer devant le scandale d'une séparation

judiciaire. Mais, en somme, M. Wenham, lord Steyne, Rawdon lui-même,

tout le monde enfin avait intérêt à étouffer cette malheureuse affaire

et à faciliter à cette femme les moyens de sortir de la

Grande-Bretagne.

Ce fut sans aucun doute le tracas des arrangements avec les hommes

d'affaires qui empêcha mistress Rawdon de rien faire pour son fils, ou

même d'aller le voir et lui dire adieu. L'enfant était sous le

patronage immédiat de son oncle et de sa tante, qui avait réussi à

entrer fort avant dans la confiance et la tendresse de leur neveu.

Rebecca écrivit à l'enfant une lettre datée de Boulogne; elle l'y

exhortait à bien travailler, et lui annonçait qu'elle allait visiter

le continent, que là elle se proposait bien de lui écrire encore plus

d'une fois; mais une année se passa sans qu'elle donnât aucun signe de

vie, et elle ne se décida à écrire que lorsque le fils de sir Pitt,

après une existence maladive, mourut enfin d'une complication de

rougeole et de coqueluche. La mère de Rawdon écrivit alors à son cher

fils une lettre des plus tendres; cette mort, en effet, le rendait

héritier de Crawley-la-Reine, et son excellente tante, qui était déjà

comme une mère pour Rawdon, reporta sur lui toute l'affection qu'elle

éprouvait pour l'enfant qui venait de lui être enlevé si cruellement.

Le petit Rawdon Crawley était maintenant un beau et grand garçon, et

il rougit beaucoup à la réception de cette lettre.

«Ma tante Jane, lui dit-il, ma véritable mère, c'est vous, et.... non

pas elle.»

Il n'en répondit pas moins par une lettre fort respectueuse à mistress

Rebecca, qui se trouvait alors dans un hôtel de Florence. Mais

n'anticipons point sur les événements.

Dans son premier vol, l'intéressante Becky n'avait pas été s'abattre

bien loin. Après avoir traversé le détroit, elle s'était arrêtée à

Boulogne, asile ouvert à toutes les innocentes créatures méconnues par

d'injustes concitoyens; là, elle prit une femme de chambre et deux

pièces dans un hôtel et mena une existence assez agréable en se

faisant passer pour veuve. À la table d'hôte elle s'était acquis une

réputation d'amabilité, et racontait à ses voisins des histoires sur

son frère sir Pitt et sur les hauts personnages qu'elle connaissait à

Londres. Elle avait cette parole élégante et facile dont l'effet est

immanquable sur les gens d'un rang inférieur.

Au milieu de cette société de second ordre, elle passait pour une

personne qu'il ne fallait point traiter comme tout le monde; elle

invitait à venir prendre le thé dans sa chambre, et partageait tout

comme les autres les innocentes distractions que cette localité offre

à ses visiteurs, telles que les bains de mer, les courses en char à

banc, les promenades sur la plage, les parties de spectacle. Mistress

Burjoice, la femme de l'imprimeur, qui était venue se fixer à l'hôtel

pour la saison d'été, et auprès de laquelle M. Burjoice se rendait

très-exactement le samedi soir pour passer avec elle la journée du

dimanche; mistress Burjoice chantait partout les louanges de Becky.

Mais ses éloges cessèrent un beau jour où Burjoice avait montré

beaucoup trop de prévenances à l'égard de Becky. Les torts, n'en

doutez point, étaient du côté de mistress Burjoice, car le seul

reproche qu'on pût faire à Becky, c'était de se montrer peut-être trop

accueillante et trop aimable, surtout à l'égard des hommes.

On était alors dans la belle saison, à cette époque de l'année qui,

pour tous les Anglais, est le signal de déserter le sol natal et de se

disperser sur la surface du globe habité. Becky put, de cette manière,

juger plus d'une fois de quelle façon sa conduite était appréciée dans

la haute société de Londres, au milieu de laquelle elle avait été

naguère introduite. Un jour qu'elle se promenait sur la jetée de

Boulogne, elle se trouva face à face avec lady Tartlet et ses filles,

qui contemplaient les blanches falaises d'Albion se dessinant dans le

lointain sur l'azur du ciel et des eaux. À sa vue, lady Tartlet se

retrancha derrière son ombrelle, et, rassemblant autour d'elle ses

filles en bataillon carré, elle battit en retraite en foudroyant du

regard notre pauvre Becky, qui se trouva dans un complet isolement.

Une autre fois, étant allée assister au débarquement du paquebot, un

matin où il avait fait beaucoup de vent, elle s'amusait à considérer

les ravages causés par le mal de mer sur la figure des passagers. Lady

Hingstone se trouvait au nombre des victimes et avait énormément

souffert de la traversée. Ses jambes pouvaient à peine la soutenir

pour traverser la planche qui conduisait du navire à la jetée; mais

elle retrouva toute son énergie en apercevant Becky qui, sous son

chapeau rond, la regardait avec un sourire impitoyable et railleur. La

noble dame y répondit par un air de souverain mépris, et d'un pas

résolu se dirigea vers le bâtiment de la douane, sans avoir besoin de

soutien. Becky fit semblant de rire, mais je n'oserais assurer qu'elle

fût au fond fort contente. Désormais repoussée de tous, en apercevant

de loin les blanches falaises de l'Angleterre, elle comprenait qu'il

lui était interdit pour toujours d'y rentrer.

Les hommes aussi avaient singulièrement changé dans leur manière

d'agir avec elle. Grinstone lui riait au nez et la traitait avec des

airs de familiarité qui lui déplaisaient fort. Le petit Bob Suckling,

qui, trois mois auparavant, lui parlait toujours chapeau bas et aurait

fait un mille par une pluie battante rien que pour se trouver sur le

passage de sa voiture, étant un jour à causer sur la jetée avec le

jeune Fitzoof, officier aux gardes, au moment où Becky passait, la

salua à peine de la tête avec un petit air de connaissance et sans se

déranger le moins du monde de sa conversation. Tom Raikes eut

l'impertinence de se présenter chez elle avec un cigare à la bouche;

elle lui ferma, il est vrai, la porte au nez, et si elle eut un

regret, ce fut de ne pas lui avoir pris les doigts dans les battants.

C'est ainsi que le vide se faisait de plus en plus autour de Becky.

«S'il avait été ici, se disait-elle, ces lâches n'auraient jamais osé

m'insulter.»

Elle se mettait alors à penser avec une tristesse mêlée de regrets à

l'honnête homme confiant et fidèle, de la part duquel elle avait

toujours trouvé une soumission absolue, une humeur des plus égales,

un dévouement sans bornes, et sans doute alors elle se mettait à

pleurer, car ces jours-là sa figure était plus animée et plus rouge

que de coutume quand elle descendait pour le dîner.

Les outrages du sexe le plus noble ne lui étaient peut-être pas encore

aussi intolérables que la sympathie qu'affectaient certaines femmes à

son égard. Deux de ces créatures qu'elle avait dédaignées à Londres,

en traversant Boulogne, vinrent lui faire leurs compliments de

condoléance, et prirent avec elle des airs protecteurs qui lui

causèrent un accès de rage. Ces dames, après l'avoir embrassée, la

quittèrent en souriant, et elle entendit le colonel Hornby, leur

cavalier servant, pousser sur l'escalier des éclats de rire dont il

n'était que trop facile de comprendre le sens.

Après cette visite, Becky qui avait exactement payé sa note de chaque

semaine, qui était d'une politesse exquise avec la maîtresse de

l'hôtel, et qui, par tous les moyens, s'était efforcée de se faire

bien venir des gens de service, Becky eut la douleur et l'affront

d'entendre le maître de la maison l'engager à chercher un autre

logement, vu qu'il lui était impossible de la recevoir dans un hôtel

fréquenté par des femmes honnêtes; elle se vit donc réduite à prendre

gîte ailleurs et à s'ensevelir dans un isolement qui lui devenait de

plus en plus odieux.

La foire aux vanités, Tome II · 第 35 / 41 段