présentait, par sa couleur, un singulier contraste avec la fraîcheur
qu'elle pouvait avoir eue autrefois, laissait apercevoir à travers son
masque noir l'éclat étrange de ses yeux qui suivaient sur le tapis les
vicissitudes du jeu, puis se reportaient sur une carte où elle
marquait chaque coup avec une rigoureuse exactitude, à mesure que le
croupier appelait un nombre ou une couleur; elle n'aventurait son
argent que lorsque la sortie répétée du rouge ou du noir lui faisait
espérer le gain. Sa vue produisait sur ceux qui l'entouraient une
singulière sensation.
Mais, en dépit de tant de soin et d'attention, le sort s'était décidé
contre elle, et son dernier florin venait de disparaître sous le
râteau du croupier. Au moment où celui-ci proclamait, de sa voix
inexorable, la couleur et le nombre gagnants, elle poussa un soupir,
haussa de blanches épaules qui déjà s'aventuraient peut-être hors de
sa robe avec trop de complaisance, puis elle piqua son épingle sur sa
carte et la perça à plusieurs reprises avec une sorte d'impatience
fiévreuse. À ce moment elle aperçut, en levant les yeux, l'honnête
figure de George, qui la contemplait d'un air tout ébahi. Que diable
aussi ce petit drôle avait-il à faire dans ce repaire!
«Monsieur n'est pas joueur? demanda-t-elle en français à l'enfant, en
lui jetant à travers les ouvertures de son masque le coup d'oeil
fascinateur de la bête féroce prête à s'abattre sur sa proie.
--Non, madame,» répondit l'enfant dans la même langue. Mais son accent
ayant trahi son origine britannique, elle reprit avec une
prononciation légèrement étrangère:
«N'auriez-vous donc jamais joué? En ce cas, rendez-moi un petit
service.
--Et lequel?» fit Georgy en rougissant de nouveau.
M. Kirsch était alors tout absorbé dans une partie de rouge et noire,
et ne faisait nulle attention à ce que devenait son jeune maître.
«Jouez pour moi, je vous prie, et placez cette pièce sur un numéro, le
premier qui vous passera par la tête.»
En même temps elle tirait une bourse de sa poche, y puisait une pièce
d'or, la seule qui lui restât, et la mettait dans la main de
l'enfant. Celui-ci fit en riant ce qu'elle lui demandait. L'enfant
gagna. Ce sont là des jeux de la fortune: aux innocents les mains
pleines, dit le proverbe.
«Merci, lui fit-elle en attirant l'argent à elle; merci. Quel est
votre nom?
--Je m'appelle Osborne.» répondit George.
En même temps il plongeait les mains dans ses poches, et se disposait
à tenter la fortune à ses risques et périls, lorsque le major en
uniforme et Jos en marquis firent leur entrée dans la salle; ils
arrivaient du bal de la cour. D'autres personnes, trouvant que l'on
s'ennuyait au château, avaient abandonné plus tôt qu'eux encore
l'étiquette princière pour les plaisirs bourgeois. Quant au major et à
Jos, il est probable qu'en rentrant chez eux, et en ne trouvant point
le petit bonhomme, ils s'étaient aussitôt émus de son absence et
avaient été à sa recherche. Le major alla droit à Georgy, le prit par
le bras, et le tira brusquement à lui au moment où, sous l'empire de
la tentation, l'enfant étendait déjà la main sur le tapis vert;
ensuite, en regardant autour de lui, il aperçut Kirsch occupé, à une
autre table, de la manière que nous avons dite. Il se dirigea vers
lui, et lui demanda comment il avait osé conduire M. George dans un
pareil endroit.
«Laissez-moi tranquille, dit M. Kirsch sous la double excitation du
jeu et du vin; il faut s'amuser, parbleu! et d'ailleurs je ne suis pas
au service de monsieur.»
En voyant dans quel état maître Kirsch se trouvait, le major jugea
qu'il était inutile de discuter avec lui, et il se contenta d'emmener
George, après avoir demandé à Jos s'il voulait rentrer. Jos s'était
mis à côté de la dame masquée, à qui la veine semblait être revenue,
et qui commençait à gagner. Jos paraissait prendre un très-vif intérêt
à son jeu.
«Allons, Jos, dit le major, je vous engage à rentrer avec George et
moi, c'est ce que vous avez de mieux à faire.
--Tout à l'heure, dit Jos, je rentrerai avec ce drôle,» continua-t-il
en désignant maître Kirsch.
Les égards que l'on doit à de jeunes oreilles épargnèrent à Jos une
remontrance de Dobbin, et le major partit seul avec George, laissant
son ami dans le salon de jeu.
«Avez-vous joué? demanda le major à Georgy, dès qu'ils furent hors de
la salle.
--Non, répondit l'enfant.
--Donnez-moi votre parole d'honneur que vous ne jouerez de votre vie.
--Et pourquoi, s'il vous plaît? cela m'a l'air fort amusant.»
Le major lui exposa alors, avec toute l'énergie d'une profonde
conviction, les motifs qui l'engageaient à lui tenir ce langage. Si,
par une réserve des plus louables, le major ne s'était imposé le
devoir d'écarter avec soin tout ce qui pouvait porter atteinte à la
mémoire d'un ami, il aurait pu citer à Georgy les funestes résultats
du jeu pour son père. Lorsqu'il fut rentré à son hôtel, le major vit
s'éteindre la lumière qui se trouvait dans la petite chambre voisine
d'Amélia, et peu après, celle qui se trouvait dans la chambre d'Amélia
s'évanouit également, et tout rentra dans l'obscurité la plus
profonde. On voit que le major était bon observateur de ce qui se
passait autour de lui.
Mais revenons à Jos, qui s'était approché de la table de jeu, et
derrière une haie de pointeurs considérait les vicissitudes du tapis
vert. Il n'était pas joueur, mais il ne dédaignait pas les émotions
que de temps à autre pouvait lui procurer ce genre de distraction. Au
fond des poches du gilet dont il venait d'étaler les magnificences à
la cour se trouvaient quelques napoléons. Étendant le bras par-dessus
les jolies épaules de la joueuse masquée qu'il avait devant lui, il
jeta une pièce d'or et gagna. Elle fit aussitôt un petit mouvement
pour lui ménager une place à côté d'elle, et ramenant les plis
bouffants de sa robe elle dégagea la chaise la plus voisine.
«Venez, lui dit-elle, vous me porterez bonheur.»
Elle prononça ces paroles avec un accent étranger fort différent de
cette pureté de langage avec laquelle elle avait à plusieurs reprises
remercié le petit Georgy du coup qu'il avait tenté en sa faveur. Le
gras et majestueux Joseph jeta un coup d'oeil autour de lui pour
s'assurer qu'il n'était observé de personne, puis après cet examen
préalable, il s'assit auprès de la belle inconnue et lui dit à
demi-voix.
«En vérité, par mon âme, je suis très-bien comme cela.... J'ai
beaucoup de chance, allez; et je vais vous porter bonheur.» Puis il se
confondit en une suite de compliments non moins embrouillés.
«Jouez-vous gros jeu? demanda la dame masquée.
--Je vais risquer un ou deux napoléons, fit Jos avec un air magnifique
en jetant sur le tapis sa pièce d'or.
--Oui, vous pouvez jouer un napoléon comme un autre jouerait un
shilling,» continua le masque avec un tel aplomb que Jos le regarda
tout effaré; le masque poursuivit avec un accent français qui émouvait
le coeur: «Oh! je le sais, vous ne jouez pas pour gagner non plus que
moi. Je joue pour m'étourdir, pour oublier, mais je n'en puis venir à
bout. Le temps passé, monsieur, ne peut plus s'effacer de mon coeur.
Votre petit neveu est le portrait vivant de son père, et vous.... vous
n'êtes point changé.... mais si, car tout le monde change ici-bas,
tout le monde oublie. Tous les coeurs....
--Mon Dieu, à qui ai-je l'honneur de parler, murmura Jos, ne sachant
plus où il en était.
--Comment, vous ne devinez pas, Joseph Sedley, dit cette femme d'une
voix mélancolique, en enlevant son masque et tenant un moment son
interlocuteur sous la fixité de son regard. Vous aussi vous m'avez
oubliée!
--Juste ciel! Mistress Crawley, s'écria Jos sans pouvoir revenir de sa
surprise.
--Oui, Rebecca,» dit cette femme en lui prenant la main.
Et tout en le tenant ainsi sous son regard fascinateur, elle n'avait
point cependant cessé de suivre les retours du jeu.
«Je suis à l'hôtel de l'Éléphant, continua-t-elle. Demandez madame
Rawdon. J'ai aperçu aujourd'hui cette chère Amélia, elle est bien
jolie et paraît bien heureuse; et vous aussi, M. Jos. Hélas! mon cher
monsieur Sedley, la douleur et le chagrin ne sont plus désormais que
pour moi seule.»
En même temps elle poussa son argent du rouge au noir comme par un
mouvement machinal, tout en faisant semblant d'essuyer ses yeux avec
un mouchoir de poche garni d'une dentelle en lambeaux.
Le rouge passa de nouveau, et elle perdit tout par ce dernier coup.
«Partons, dit-elle, et donnez-moi votre bras jusqu'à mon hôtel. Ne
sommes-nous pas de vieux amis, mon cher M. Sedley?»
M. Kirsch qui, de son côté, avait perdu tout l'argent qu'il avait sur
lui, suivit de loin son maître aux clartés argentées de la lune, dont
la splendeur éclipsait les derniers reflets des illuminations
mourantes.
CHAPITRE XXXII.
À l'aventure.
Par un motif dont on nous saura gré, nous sommes obligé de jeter le
voile sur une certaine partie de l'existence de mistress Rebecca
Crawley. C'est une de ces concessions qu'il convient de faire à ce
monde moral qui, sans déclarer une guerre acharnée au vice, éprouve
cependant une répugnance insurmontable à l'entendre appeler par son
nom. Dans la Foire aux Vanités il est des choses qui se font tous les
jours, que personne n'ignore, et dont cependant on ne parle jamais, à
la mode de ces sectateurs d'Arhiman, qui veulent bien adorer le
diable, mais à la condition de n'en jamais prononcer le nom. Un public
délicat et poli ne pourra souffrir qu'on lui présente une description
du vice dans sa laideur native, tout comme une Américaine ou une
Anglaise aux principes sévères et inflexibles se récriera toutes les
fois que le mot _culotte_ viendra blesser ses chastes et candides
oreilles; et cependant, madame, vous voyez chaque jour ce vêtement si
indispensable se promener dans nos villes, sans que votre vue en soit
autrement offusquée. Si l'on en était réduit à rougir toutes les fois
qu'on le voit passer, il faudrait en ce cas disposer d'une terrible
provision de pudeur. Mais heureusement votre modestie ne s'alarme,
votre pudeur ne se croit outragée que lorsque ce nom est prononcé
devant vous.
L'écrivain du présent récit, désirant donner la preuve de sa déférence
aux susceptibilités du l'usage, ne fera voir la dépravation que sous
son jour léger, coquet, aimable et séduisant, de manière à ne blesser
la délicatesse de personne. Aucun de nos lecteurs ne pourrait
jusqu'ici accuser Becky, qui certainement n'est pas un dragon de
vertu, d'avoir froissé en rien la bienséance dans ses formes
extérieures, et l'écrivain prie ses lecteurs de lui dire si jamais une
seule fois il lui est arrivé de manquer aux convenances, et si dans la
description de cette syrène à la voix enchanteresse, aux sourires
trompeurs, aux irrésistibles séductions, aux artifices pleins de grâce
et de coquetterie, nous avons fait paraître à la surface de l'eau les
écailles hideuses du monstre? Non, non; jamais. C'est aux gens avides
de pareils spectacles de plonger leurs regards dans la transparence de
l'onde pour contempler à leur aise les contorsions et les replis de
cette queue visqueuse et gluante qui s'enroule autour des os broyés et
des cadavres palpitants de ses victimes. Mais a-t-on jamais vu
paraître à la clarté du jour rien qui puisse blesser les lois les plus
sévères de la décence, du goût, des bonnes moeurs? Le Tartufe le plus
cafard de la Foire aux Vanités a-t-il jamais eu le droit de crier au
scandale? Quoi! la syrène disparut et se plonge dans l'élément liquide
pour aller se repaître de cadavres, l'eau s'agite alors et se trouble
sans que l'oeil le plus curieux parvienne malgré de vains efforts, à
distinguer les mystères que cache cette fange. C'est bien assez de
contempler ces créatures redoutables lorsque sur leur rocher elles
s'accompagnent de leurs instruments et attirent par un chant qui doit
donner la mort. Mais lorsqu'elles s'enfoncent et plongent dans
l'élément qui les a vues naître, croyez-moi, il n'est pas bon
d'examiner leurs évolutions sous-marines et d'assister à ces horribles
festins, où ces anthropophages se repaissent de chair humaine et de
membres en lambeaux. De même Becky a disparu à nos regards pour
quelque temps. À merveille, et nous ne perdons pas grand'chose à
n'avoir pas à parler de ses faits et gestes pendant cette période.
Si nous donnions le compte exact de sa vie pendant les deux années qui
suivirent la catastrophe de Curzon-Street, peut-être certaines
personnes auraient-elles le droit de nous accuser de manquer à la
bienséance, car Becky encourut, pendant ce temps, les reproches que
méritent presque toutes les personnes qui sacrifient à de vains
plaisirs les nobles inspirations du coeur et du devoir, reproches
encore plus légitimes lorsque cette personne est une femme dans
laquelle on ne trouve ni foi, ni tendresse, ni principes. Pour ma
part, je penche à croire que mistress Becky, inaccessible aux remords,
se trouva pour un temps en proie à un sombre désespoir, et, prenant en
quelque sorte sa personne en dégoût, n'eut plus aucun souci de sa
réputation.
Ce n'est jamais du premier bond que l'on arrive au dernier degré de
l'infamie et de la dégradation; mais on y descend par une pente
insensible en dépit de tous les efforts pour se retenir. C'est
l'histoire du naufragé qui, cramponné longtemps à un débris du navire
comme à une dernière chance de salut, sent peu à peu ses forces
l'abandonner et finit par lâcher tout et se laisse aller au fond de
l'abîme qui se referme sur lui.
Becky errait à l'aventure dans la ville de Londres, tandis que son
mari prenait toutes ses dispositions pour se rendre au poste qui
venait de lui être désigné; elle fit, comme on n'en peut douter, plus
d'une tentative pour revoir son beau frère et réchauffer des
sentiments auxquels elle s'était, en quelque sorte, acquis des droits
réels auprès de lui. Un jour où sir Pitt, en compagnie de M. Wenham,
se rendait à la chambre des communes, ce dernier découvrit mistress
Rawdon qui, cachée sous un voile noir, faisait le guet aux abords du
Palais législatif. Elle s'esquiva comme une couleuvre quand ses yeux
rencontrèrent ceux de M. Wenham; ses projets échouèrent donc en ce qui
concernait le baronnet.
Peut-être aussi lady Jane y était-elle bien pour quelque chose. On
nous a raconté que son mari fut tout étonné de l'énergique vigueur
qu'elle déploya en cette occurrence et de la résolution avec laquelle
elle se déclara contre mistress Becky. Elle engagea spontanément
Rawdon à venir demeurer à Gaunt-Street jusqu'à son départ pour
Coventry-Island. Dans son opinion, un pareil hôte ne pouvait manquer
d'écarter Becky de sa porte. Toutes les adresses des lettres qui
arrivaient pour son mari passaient rigoureusement par son inspection,
dans la crainte que sa belle-soeur ne fût en correspondance avec sir
Pitt. Mais pour écrire, il aurait fallu à Becky cette présence
d'esprit que nous lui avons connue jadis. Or elle ne fit aucune
tentative pour voir Pitt ou lui écrire chez lui, et obtempéra à ses
désirs en ne lui faisant remettre de correspondance touchant ses
débats matrimoniaux que par des gens d'affaire.
Le fait est que l'on n'avait rien négligé pour indisposer contre elle
l'esprit de son beau-frère. Peu après l'arrivée de lord Steyne, Wenham
avait eu une conférence avec le baronnet et lui avait communiqué sur
mistress Becky des détails biographiques qui avaient fort étonné le
député de Crawley-la-Reine. M. Wenham en savait long sur son compte;
il n'ignorait ni ce qu'était son père, ni l'année où sa mère avait
débuté à l'Opéra, ni les détails de la vie antérieure de Becky et de
sa conduite pendant son mariage. Comme nous sommes persuadé que la
plupart de ces récits étaient accrédités par la malveillance, nous ne
voulons point nous en faire ici l'écho. Mais ce qu'il y a de certain,
c'est que Becky avait singulièrement baissé dans l'estime de son noble
parent, qui jadis la voyait avec des yeux fort prévenus en sa faveur.
Bien que les émoluments de gouverneur à Coventry-Island ne soient pas
fort considérables, une partie fut mise de côté par son excellence
pour servir à acquitter certaines dettes ou être placée en rentes
viagères; les charges de cette position entraînaient d'ailleurs des
dépenses considérables. Après avoir établi la balance de son budget,
Rawdon constitua à sa femme une rente de trois cents livres sterling,
qu'il s'engageait à lui faire tenir, à la condition expresse qu'il
n'entendrait plus jamais parler d'elle. Autrement il se montrerait
décidé à ne point reculer devant le scandale d'une séparation
judiciaire. Mais, en somme, M. Wenham, lord Steyne, Rawdon lui-même,
tout le monde enfin avait intérêt à étouffer cette malheureuse affaire
et à faciliter à cette femme les moyens de sortir de la
Grande-Bretagne.
Ce fut sans aucun doute le tracas des arrangements avec les hommes
d'affaires qui empêcha mistress Rawdon de rien faire pour son fils, ou
même d'aller le voir et lui dire adieu. L'enfant était sous le
patronage immédiat de son oncle et de sa tante, qui avait réussi à
entrer fort avant dans la confiance et la tendresse de leur neveu.
Rebecca écrivit à l'enfant une lettre datée de Boulogne; elle l'y
exhortait à bien travailler, et lui annonçait qu'elle allait visiter
le continent, que là elle se proposait bien de lui écrire encore plus
d'une fois; mais une année se passa sans qu'elle donnât aucun signe de
vie, et elle ne se décida à écrire que lorsque le fils de sir Pitt,
après une existence maladive, mourut enfin d'une complication de
rougeole et de coqueluche. La mère de Rawdon écrivit alors à son cher
fils une lettre des plus tendres; cette mort, en effet, le rendait
héritier de Crawley-la-Reine, et son excellente tante, qui était déjà
comme une mère pour Rawdon, reporta sur lui toute l'affection qu'elle
éprouvait pour l'enfant qui venait de lui être enlevé si cruellement.
Le petit Rawdon Crawley était maintenant un beau et grand garçon, et
il rougit beaucoup à la réception de cette lettre.
«Ma tante Jane, lui dit-il, ma véritable mère, c'est vous, et.... non
pas elle.»
Il n'en répondit pas moins par une lettre fort respectueuse à mistress
Rebecca, qui se trouvait alors dans un hôtel de Florence. Mais
n'anticipons point sur les événements.
Dans son premier vol, l'intéressante Becky n'avait pas été s'abattre
bien loin. Après avoir traversé le détroit, elle s'était arrêtée à
Boulogne, asile ouvert à toutes les innocentes créatures méconnues par
d'injustes concitoyens; là, elle prit une femme de chambre et deux
pièces dans un hôtel et mena une existence assez agréable en se
faisant passer pour veuve. À la table d'hôte elle s'était acquis une
réputation d'amabilité, et racontait à ses voisins des histoires sur
son frère sir Pitt et sur les hauts personnages qu'elle connaissait à
Londres. Elle avait cette parole élégante et facile dont l'effet est
immanquable sur les gens d'un rang inférieur.
Au milieu de cette société de second ordre, elle passait pour une
personne qu'il ne fallait point traiter comme tout le monde; elle
invitait à venir prendre le thé dans sa chambre, et partageait tout
comme les autres les innocentes distractions que cette localité offre
à ses visiteurs, telles que les bains de mer, les courses en char à
banc, les promenades sur la plage, les parties de spectacle. Mistress
Burjoice, la femme de l'imprimeur, qui était venue se fixer à l'hôtel
pour la saison d'été, et auprès de laquelle M. Burjoice se rendait
très-exactement le samedi soir pour passer avec elle la journée du
dimanche; mistress Burjoice chantait partout les louanges de Becky.
Mais ses éloges cessèrent un beau jour où Burjoice avait montré
beaucoup trop de prévenances à l'égard de Becky. Les torts, n'en
doutez point, étaient du côté de mistress Burjoice, car le seul
reproche qu'on pût faire à Becky, c'était de se montrer peut-être trop
accueillante et trop aimable, surtout à l'égard des hommes.
On était alors dans la belle saison, à cette époque de l'année qui,
pour tous les Anglais, est le signal de déserter le sol natal et de se
disperser sur la surface du globe habité. Becky put, de cette manière,
juger plus d'une fois de quelle façon sa conduite était appréciée dans
la haute société de Londres, au milieu de laquelle elle avait été
naguère introduite. Un jour qu'elle se promenait sur la jetée de
Boulogne, elle se trouva face à face avec lady Tartlet et ses filles,
qui contemplaient les blanches falaises d'Albion se dessinant dans le
lointain sur l'azur du ciel et des eaux. À sa vue, lady Tartlet se
retrancha derrière son ombrelle, et, rassemblant autour d'elle ses
filles en bataillon carré, elle battit en retraite en foudroyant du
regard notre pauvre Becky, qui se trouva dans un complet isolement.
Une autre fois, étant allée assister au débarquement du paquebot, un
matin où il avait fait beaucoup de vent, elle s'amusait à considérer
les ravages causés par le mal de mer sur la figure des passagers. Lady
Hingstone se trouvait au nombre des victimes et avait énormément
souffert de la traversée. Ses jambes pouvaient à peine la soutenir
pour traverser la planche qui conduisait du navire à la jetée; mais
elle retrouva toute son énergie en apercevant Becky qui, sous son
chapeau rond, la regardait avec un sourire impitoyable et railleur. La
noble dame y répondit par un air de souverain mépris, et d'un pas
résolu se dirigea vers le bâtiment de la douane, sans avoir besoin de
soutien. Becky fit semblant de rire, mais je n'oserais assurer qu'elle
fût au fond fort contente. Désormais repoussée de tous, en apercevant
de loin les blanches falaises de l'Angleterre, elle comprenait qu'il
lui était interdit pour toujours d'y rentrer.
Les hommes aussi avaient singulièrement changé dans leur manière
d'agir avec elle. Grinstone lui riait au nez et la traitait avec des
airs de familiarité qui lui déplaisaient fort. Le petit Bob Suckling,
qui, trois mois auparavant, lui parlait toujours chapeau bas et aurait
fait un mille par une pluie battante rien que pour se trouver sur le
passage de sa voiture, étant un jour à causer sur la jetée avec le
jeune Fitzoof, officier aux gardes, au moment où Becky passait, la
salua à peine de la tête avec un petit air de connaissance et sans se
déranger le moins du monde de sa conversation. Tom Raikes eut
l'impertinence de se présenter chez elle avec un cigare à la bouche;
elle lui ferma, il est vrai, la porte au nez, et si elle eut un
regret, ce fut de ne pas lui avoir pris les doigts dans les battants.
C'est ainsi que le vide se faisait de plus en plus autour de Becky.
«S'il avait été ici, se disait-elle, ces lâches n'auraient jamais osé
m'insulter.»
Elle se mettait alors à penser avec une tristesse mêlée de regrets à
l'honnête homme confiant et fidèle, de la part duquel elle avait
toujours trouvé une soumission absolue, une humeur des plus égales,
un dévouement sans bornes, et sans doute alors elle se mettait à
pleurer, car ces jours-là sa figure était plus animée et plus rouge
que de coutume quand elle descendait pour le dîner.
Les outrages du sexe le plus noble ne lui étaient peut-être pas encore
aussi intolérables que la sympathie qu'affectaient certaines femmes à
son égard. Deux de ces créatures qu'elle avait dédaignées à Londres,
en traversant Boulogne, vinrent lui faire leurs compliments de
condoléance, et prirent avec elle des airs protecteurs qui lui
causèrent un accès de rage. Ces dames, après l'avoir embrassée, la
quittèrent en souriant, et elle entendit le colonel Hornby, leur
cavalier servant, pousser sur l'escalier des éclats de rire dont il
n'était que trop facile de comprendre le sens.
Après cette visite, Becky qui avait exactement payé sa note de chaque
semaine, qui était d'une politesse exquise avec la maîtresse de
l'hôtel, et qui, par tous les moyens, s'était efforcée de se faire
bien venir des gens de service, Becky eut la douleur et l'affront
d'entendre le maître de la maison l'engager à chercher un autre
logement, vu qu'il lui était impossible de la recevoir dans un hôtel
fréquenté par des femmes honnêtes; elle se vit donc réduite à prendre
gîte ailleurs et à s'ensevelir dans un isolement qui lui devenait de
plus en plus odieux.