auprès de cette jolie femme des premières, murmura Fripps entre les
dents tout en suivant les mouvements de son supérieur. Il suffit qu'il
y ait une jolie femme quelque part pour qu'on soit sûr de l'y voir
fourrer son nez.»
Mais, en vérité, à quoi serviraient les diplomates si ce n'était à
cela?
«N'est-ce pas à mistress Dobbin que j'ai l'honneur de parler? demanda
le secrétaire avec sa plus gracieuse grimace.
--Ah! la bonne charge!» s'écria Georgy en étouffant de rire.
La rougeur monta au front d'Emmy et à celui du major. Que notre
lecteur n'oublie pas que nous nous trouvions aux stalles, d'où il nous
était facile de suivre leurs moindres mouvements.
«Voici mistress George Osborne, répondit le major, et voici son frère
M. Sedley, un des fonctionnaires les plus distingués qui soient au
service de la compagnie du Bengale; permettez-moi de le présenter à
Votre Seigneurie.»
Milord fit un sourire si agréable, que Jos, transporté d'aise, se
sentit presque faiblir sous lui.
«Vous proposez-vous de passer quelque temps dans la principauté de
Poupernicle? demanda-t-il. L'existence y est un peu monotone; il nous
faudrait de la société. Nous ferons, du reste, tout au monde pour vous
rendre ce petit réduit agréable. Ah! monsieur, ah!... madame, j'aurai
l'honneur d'aller demain à votre hôtel vous présenter mes civilités.»
En même temps il se retira en lançant un sourire et un regard
semblables à la flèche que le Parthe décoche dans sa fuite, et il
croyait qu'il n'en avait pas besoin de plus pour mettre mistress
Osborne à sa discrétion.
La pièce terminée, les jeunes gens se mirent à parcourir les couloirs
pour jeter un dernier coup d'oeil aux dames, qui se disposaient à se
retirer. La duchesse douairière partit dans une vieille calèche toute
disloquée sur ses essieux; elle était escortée de deux vieilles
demoiselles d'honneur toutes ridées; un vieux gentilhomme au bout du
nez duquel se formaient des stalactites de tabac, l'attendait dans le
vestibule avec un maintien des plus respectueux; il avait une culotte
brune, un gilet vert, et la poitrine chamarrée de décorations parmi
lesquelles l'étoile et le grand cordon jaune de l'ordre de
Saint-Michel de Poupernicle attiraient surtout les regards. Les
tambours battirent aux champs, la garde porta les armes, et la voiture
s'éloigna.
Vint ensuite le duc et la famille du duc avec les grands officiers
d'État et les hauts fonctionnaires de sa maison. Il salua tout le
monde d'un air fort majestueux; tandis que la garde lui portait les
armes, ses laquais en livrée écarlate et armés de torches allumées
prirent les devants, et ses voitures regagnèrent le vieux château
ducal dont les tourelles et les créneaux dominaient la ville. À
Poupernicle tout le monde se connaît; aussi, dès qu'une figure
étrangère se montre dans le pays, le ministre des relations
extérieures ou un autre fonctionnaire de moindre importance se
transporte à l'hôtel des Princes pour y prendre les noms des nouveaux
venus.
De notre poste d'observation, nous continuâmes à assister au défilé du
théâtre. Tapeworm venait de sortir enveloppé de son manteau, qu'un
chasseur gigantesque était chargé de lui tenir tout prêt partout où il
allait, ce qui donnait au secrétaire une véritable tournure de Don
Juan. La femme du premier ministre était montée pendant ce temps dans
sa chaise à porteurs, et sa fille, la charmante Ida, venait de mettre
son châle et ses claques. Nous vîmes ensuite le major qui prenait le
plus grand soin à bien envelopper mistress Osborne dans son châle. M.
Sedley avait un air fort imposant sous son tricorne galonné et avec sa
main à demi cachée dans un immense gilet blanc qui couvrait sa
poitrine.
La voiture que M. Kirsch avait eu la prévoyance d'aller chercher
reconduisit la petite société à l'hôtel. Jos préféra s'en aller à pied
pour fumer en chemin son cigare; les trois autres personnes partirent
donc sans M. Sedley. Kirsch suivit son maître en portant l'étui à
cigares.
Comme notre intention était aussi de rentrer à pied, nous primes le
parti d'accoster maître Jos, nous nous mimes à causer des agréments
très-réels que la localité offrait aux Anglais. On y chassait, on s'y
promenait, on y dansait, car cette cour hospitalière avait pris le
soin de réunir dans sa petite enceinte tous les plaisirs qui pouvaient
attirer et retenir les étrangers. La société était des plus choisies,
le théâtre excellent, et on y vivait à bon marché.
«Notre ministre plénipotentiaire m'a fait l'effet d'un homme fort
accueillant et très-affable, nous dit notre nouvel ami; avec un
résident comme lui et un bon médecin, ce séjour doit être des plus
agréables. Bien le bon soir, messieurs, je vous souhaite.»
Et là-dessus maître Jos regagna sa chambre en faisant craquer ses
bottes sur les marches de l'escalier. Kirsch l'escortait tenant à la
main son flambeau. Et nous nous livrâmes au sommeil avec l'espoir que
cette jolie femme consentirait à passer quelque temps dans la
principauté de Poupernicle.
CHAPITRE XXXI.
Où nous nous retrouvons avec une vieille connaissance.
L'excessive politesse de lord Tapeworm produisit sur l'esprit de M.
Jos la plus favorable impression, et le lendemain matin, à déjeuner,
il déclara qu'à son avis Poupernicle était bien le plus charmant pays
du monde. Il était toujours très-facile de saisir les finesses de Jos,
et Dobbin riait en lui-même en entendant le digne fonctionnaire parler
sur le ton d'un homme qui s'y connaît, du château de Tapeworm et du
lignage de cette noble famille. Dobbin eut par là la preuve que son
digne compagnon s'était levé de grand matin afin de consulter le
_Dictionnaire de la Pairie_, qu'il ne quittait jamais, pas même en
voyage. Jos, à ce qu'il disait, affirmait avoir déjà vu le
très-honorable comte de Bagwig, le père de sa seigneurie..., à la
cour.... au petit lever...; il en appelait aux souvenirs de Dob.
Le diplomate, fidèle à sa promesse, étant venu visiter nos voyageurs,
et ayant fait à Jos de grands saluts et de profondes révérences, ce
dernier se sentit dès lors tout porté pour lui.
Dès l'arrivée de son excellence, Jos jeta un coup d'oeil à Kirsch qui,
prévenu à l'avance, alla disposer une petite collation de viandes
froides, de gelées et autres friandises, à laquelle le noble visiteur
fut obligé de prendre part pour mettre un terme aux obsessions de Jos.
Tapeworm ne laissait échapper aucune occasion de témoigner son
admiration pour les beaux yeux de mistress Osborne, dont la fraîcheur
et la beauté semblaient gagner chaque jour un nouvel éclat; aussi
paraissait-il fort satisfait de toutes les invitations qui lui
procuraient le moyen de venir passer quelques heures chez M. Sedley.
Il lui adressa deux ou trois questions un peu gaillardes sur l'Inde et
sur les jolies filles que l'on y rencontre; il demanda à Amélia si ce
bel enfant qu'elle avait avec elle était le sien, et il étonna
grandement la petite femme en la complimentant de la sensation qu'elle
avait produite au théâtre; enfin il acheva la conquête de Dobbin en
lui parlant des exploits en Belgique, du contingent de Poupernicle,
commandé par le prince héréditaire, maintenant duc de Poupernicle.
La galanterie était, chez les Tapeworm, une vertu de famille; aussi,
leur digne représentant se persuadait-il que toutes les femmes sur
lesquelles il daignait laisser tomber un regard devenaient aussitôt
amoureuses de lui. Il quitta Emmy bien convaincu qu'elle était
désormais fascinée par la force de son esprit et de ses séductions, et
il se hâta de rentrer chez lui pour lui écrire un poulet des mieux
tournés. Emmy, à vrai dire, ne se sentait nullement gagnée par
l'admiration; les grimaces, le babillage, le mouchoir parfumé, les
bottes vernies et à haute tige de Tapeworm l'avaient d'abord étourdie,
puis, enfin, lui avaient donné la migraine. Elle n'avait rien entendu
à la moitié de ses beaux compliments. Avec le peu d'expérience qu'elle
avait du monde, elle ignorait encore complétement ce que c'était qu'un
homme à bonnes fortunes, et milord lui paraissait plus curieux encore
qu'amusant. S'il n'excitait pas son admiration, il éveillait du moins
sa surprise. Quant à Jos, il était plongé dans l'enchantement.
«Voilà un grand seigneur fort poli, disait-il. Voyez un peu jusqu'à
quel point il pousse la prévenance! Sa seigneurie n'a-t-elle pas été
jusqu'à m'offrir de m'envoyer son médecin. Kirsch, vous allez de ce
pas porter nos cartes chez le comte de Schlüsselback, j'aurais, ainsi
que le major, un véritable plaisir à aller lui faire ma cour le plus
tôt possible. Kirsch, sortez mon uniforme, nos deux uniformes, nous
les mettrons pour cette visite; c'est une marque de politesse à
laquelle ne doit pas manquer un Anglais en voyage vis-à-vis du
souverain dont il traverse les États, et des représentants de sa
nation.
Le docteur de lord Tapeworm, M. Von Glauber, médecin ordinaire de son
altesse le grand-duc, ne manqua pas de venir faire sa visite. Il n'eut
pas de peine à persuader à Jos que les eaux minérales de Poupernicle
et qu'un régime particulier auquel il offrait de le mettre ne
pouvaient manquer de rendre au fonctionnaire du Bengale la vigueur et
les roses de la jeunesse.
«Il est arifé ici, lui dit-il, l'an ternier, le chénéral Bulkeley, un
chénéral anclais teux fois cros comme fou. Eh pien! monsieu, au pou
de troa moa, che l'ai renfoyé tout à fait maigre, et au pou de teux
mois, il afé pu tanser afec la paronne de Glauber.»
Il n'y avait plus à hésiter, les sources, le docteur, la cour, le
chargé d'affaires parlaient à son esprit avec une éloquence
irrésistible. Il résolut, en conséquence, de passer l'automne dans
cette délicieuse résidence. Fidèle à sa parole, le chargé d'affaires
présenta Jos et le major à Victor Aurélius XVII. Ce fut le comte de
Schlüsselback, maréchal du palais, qui les introduisit à l'audience du
souverain.
Bientôt ils reçurent une invitation à dîner à la cour, et lorsqu'ils
eurent annoncé leur intention de s'arrêter dans cette ville, les dames
les plus huppées de l'endroit allèrent rendre visite à mistress
Osborne, et comme chacune de ces dames, quelque pauvre qu'elle pût
être, était pour le moins baronne, l'excellent Jos ne se sentait pas
d'aise. Il écrivit à un de ses amis du club qu'on savait en Allemagne
traiter avec les plus justes égards l'importante Compagnie des Indes;
qu'il allait apprendre à son ami le comte de Schlüsselback la manière
indienne de chasser le sanglier, et qu'enfin ses augustes amis le duc
et la duchesse étaient tout ce qu'il y avait de plus aimable et de
plus poli au monde.
Emmy fut également présentée à cette auguste famille, et comme le
deuil est contraire à l'étiquette de cour, elle se rendit au palais
avec une robe en crêpe rose, une garniture de diamants au corsage et
donnant le bras à son frère. La toilette lui allait si bien, que le
duc et sa cour ne se lassèrent point de l'admirer. Nous ne parlons
point de Dobbin, qui n'avait presque jamais vu Amélia en toilette de
bal; aussi jurait-il alors qu'on ne lui aurait pas donné plus de
vingt-cinq ans.
Elle dansa une polonaise avec le major Dobbin, tandis que M. Jos avait
l'honneur d'être le cavalier de la comtesse de Schlüsselback, vieille
dame qui portait une touffe de plumes sur le chignon, mais qui
comptait seize quartiers de noblesse et des alliances avec presque
toutes les maisons royales de l'Allemagne.
Poupernicle est situé au fond d'une heureuse vallée, baignée par les
eaux fertilisantes de la Rump, qui s'y déroule en mille replis
tortueux avant d'aller se jeter dans le Rhin, à un endroit que je ne
puis indiquer, faute d'avoir la carte sous les yeux. Dans certains
points la rivière est assez forte pour supporter un bac, et dans
d'autres pour faire tourner un moulin. Dans Poupernicle même, le grand
et fameux Victor Aurélius XIV a construit un pont magnifique, sur
lequel s'élève sa statue, entourée de naïades, qui portent les
emblèmes de la victoire, des cornes d'abondance et le rameau
d'olivier. Il a le pied sur la tête d'un Turc prosterné devant lui. Le
prince fait aux passants un gracieux sourire et désigne de son glaive
la place Aurélius, où il avait commencé à édifier un nouveau palais,
qui eût été la merveille de son siècle, si ce prince magnanime avait
eu l'argent nécessaire pour le terminer. Mais il ne put être achevé
faute d'argent comptant. Le parc et le jardin, tombés désormais dans
un état de dépérissement déplorable, pourraient contenir dix cours et
dix souverains comme ceux que possède Poupernicle.
Les jardins renferment des terrasses et des bassins allégoriques pour
le moins dignes de ceux de Versailles et qui exciteraient l'admiration
des étrangers, s'ils n'étaient en réparation continuelle pour les
conduits.
Le gouvernement est despotique, pour le plus grand bien des sujets,
mais tempéré par une chambre élective ou non à volonté. Pendant tout
le temps de mon séjour à Poupernicle, je n'ai point entendu dire
qu'elle se fût réunie. L'armée se composait d'un fort bel état-major,
mais d'un très-petit nombre de soldats; pour la cavalerie, on compte
environ trois ou quatre cavaliers qui font le service des dépêches;
chacun d'eux a un uniforme différent pour représenter les différents
corps.
La noblesse se visite régulièrement. Chaque marquise, comtesse ou
baronne a son jour de réception; ce qui fait que la semaine se trouve
toute remplie pour le mortel fortuné qui jouit des grandes et petites
entrées dans la haute société de Poupernicle.
Malgré son peu d'étendue, la capitale de ce petit royaume a été
cependant le théâtre des querelles les plus vives. La politique fait
rage à Poupernicle, et les partis y sont très-ardents. Deux factions y
règnent: l'une tenant pour mistress Strumpff et l'autre pour mistress
Lederburg. L'une est soutenue par le ministre anglais, l'autre par le
chargé d'affaires français, M. de Macabau. Du moment où notre ministre
plénipotentiaire se déclarait pour mistress Strumpff, de beaucoup la
meilleure chanteuse, car elle compte trois notes de plus dans la
voix, il n'en fallait pas davantage pour que le ministre français se
jetât dans l'autre parti et se montrât toujours en opposition avec
notre envoyé.
Tout le monde dans la ville était obligé de se ranger de l'un ou de
l'autre côté.
Nous avions pour nous le ministre de la maison du grand-duc, son
premier écuyer, son secrétaire particulier et le précepteur du jeune
prince. Le parti français se recrutait du ministre des affaires
étrangères, de la femme du général en chef qui avait servi sous
Napoléon, du maréchal du palais et de sa femme, qui, enchantée de
suivre les modes de Paris, avait toute espèce de renseignements à ce
sujet par l'entremise du courrier d'ambassade de M. de Macabau. Le
secrétaire de chancellerie était un petit de Grignac malin comme
Satan, et qui avait dessiné la caricature de Tapeworm sur tous les
albums de la localité.
Leur quartier général et leur table d'hôte étaient à l'hôtel de
l'Éléphant, qui, avec celui des Princes, composait tout ce que
Poupernicle avait d'établissements en ce genre. Tout en observant en
public les plus strictes convenances, ces messieurs n'avaient garde,
cependant, de s'épargner les épigrammes les plus mordantes. Tels on
voit des lutteurs se couvrir de meurtrissures et de plaies sans que
jamais l'expression de leur figure trahisse la souffrance physique.
Tapeworm et Macabau ne manquaient jamais d'assaisonner les dépêches
qu'ils adressaient à leur gouvernement, d'attaques ou de
récriminations contre un odieux rival. Notre résident, par exemple,
écrivait à son gouvernement les lignes suivantes:
«L'intérêt de la Grande-Bretagne, dans ce pays comme dans le reste de
l'Allemagne, restera compromis aussi longtemps que l'envoyé français
qui se trouve ici sera maintenu à son poste. C'est un homme infâme,
abominable, qui ne recule devant aucune scélératesse, et commettrait
tous les crimes pour arriver à ses fins. Par de perfides insinuations,
il cherche à pervertir l'esprit de la cour à l'égard des ministres de
la Grande-Bretagne; il s'efforce de présenter la conduite de notre
gouvernement sous le jour le plus atroce et le plus odieux, et il est
malheureusement approuvé par un ministre dont l'ignorance est aussi
notoire que son influence est fatale.»
Dans une autre correspondance on écrivait:
«M. de Tapeworm n'a rien rabattu de son arrogance britannique et de
son système de dénigrement ridicule à l'égard de la plus grande nation
de la terre. On l'a surpris l'autre jour à parler fort légèrement de
la cour de France, et hier on l'a entendu accuser son altesse royale
le duc d'Orléans, qui sait si bien ce qu'il doit à sa famille et
surtout à lui-même, de conspirer contre le trône de notre auguste
souverain. Il prodigue l'or à pleines mains, si par hasard ses menaces
n'ont pas tout le succès qu'il en attend. À force de bassesses, il est
parvenu à se faire un assez grand nombre de créatures à la cour. En
résumé, Poupernicle ne peut espérer de repos, l'Allemagne de
tranquillité; la France ne peut prétendre à un légitime respect et
l'Europe à la satisfaction qui lui est due, tant qu'on n'aura point
commencé par écraser cette bête venimeuse.»
Que le lecteur se figure plusieurs pages écrites ainsi dans le même
style. En outre, lorsque de part ou d'autre on envoyait quelque
dépêche confidentielle, le contenu ne manquait jamais d'en transpirer
toujours au dehors.
La saison d'hiver était à peine commencée qu'Emmy avait déjà choisi un
jour de réception et se distinguait par la manière aussi gracieuse que
modeste dont elle faisait les honneurs de chez elle. Elle prit un
maître de français qui lui fit compliment de la pureté de son accent
et de la facilité qu'elle montrait à apprendre, ce qui s'expliquait du
reste par l'étude particulière qu'elle avait faite de la grammaire
dans le temps où elle s'essayait à donner des leçons à George. Mme
Strumpff lui donnait des leçons de chant, et Emmy s'en acquittait
d'une façon si agréable et d'une voix si douce, que le major, qui
avait pris un appartement en face d'elle, laissait ses fenêtres
ouvertes pour entendre la leçon. Les dames allemandes, si
sentimentales et si simples dans leurs goûts, se prirent d'une belle
passion pour elle, et se mirent à l'appeler leur _chère amie_. Ces
détails paraîtront peut-être minutieux et vulgaires, mais nous nous
faisons un devoir de les citer, parce qu'ils se rattachent à des temps
heureux. Quant au major, il était devenu l'instituteur de George; il
lisait avec lui les _Commentaires de César_, et lui faisait repasser
les mathématiques, en supplément des leçons que lui donnait un maître
particulier. Tous les soirs on allait se promener à cheval à côté de
la voiture d'Emmy, trop timide pour se risquer de même, et toujours
prête à pousser un cri au moindre mouvement de la monture de George.
Elle causait dans un coin de la voiture avec quelque blonde Allemande,
tandis que Jos faisait un somme dans l'encoignure voisine.
Jos fut atteint de sentiments fort tendres pour la comtesse Fanny de
Butterbrod, douce et tendre créature dont les parchemins établissaient
parfaitement les droits aux titres de chanoinesse et de comtesse, mais
qui, pour tout revenu, ne possédait qu'une somme de 250 livres par an.
Fanny disait, à qui voulait l'entendre, qu'elle demandait au ciel,
comme le plus grand bonheur, de devenir la soeur d'Amélia.
Jos aurait pu, de cette façon, mettre sur les panneaux de sa voiture
et sur son argenterie la couronne et l'écusson de la comtesse.
Lorsqu'au milieu de tous ces projets, survinrent de grandes
réjouissances à l'occasion du mariage du prince héréditaire de
Poupernicle avec la princesse Amélie de Hombourg-Schlippen-Schloppen.
La splendeur de ces fêtes rappela les prodigalités du règne de Victor
XIV. Les princes, les princesses et les grands personnages du
voisinage furent invités à y prendre part. Les lits montèrent au prix
fabuleux, à Poupernicle, de 3 francs par nuit, et l'armée eut peine à
suffire à tous les postes d'honneur qu'il fallut établir aux portes
des excellences et des altesses qui arrivaient de tous côtés. La
princesse avait été épousée par procuration, à la résidence de son
père, par le comte de Schlüsselback. Quantité de tabatières furent
données à cette occasion, ainsi que je l'ai appris d'un joaillier de
la cour, qui, après s'être chargé de les vendre, se chargea aussi de
les racheter. On envoya la plaque de l'ordre de Saint-Michel de
Poupernicle à tous les grands dignitaires de la cour de la demoiselle;
tandis que les cordons et les croix de Ste-Catherine de
Schlippen-Schloppen brillaient sur toutes les poitrines les plus
considérables de Poupernicle. L'envoyé français reçut les deux
décorations.
«Le voilà couvert de rubans comme un cheval de corbillard, disait
Tapeworm, auquel, d'après les principes de son gouvernement, il était
interdit de recevoir aucune décoration; à lui les cordons, mais à nous
la victoire.»
Le fait est que le parti britannique triomphait. Le parti français
avait proposé une princesse de la maison de Polztausend-Donnerwerter,
et aussitôt le parti anglais s'était mis en campagne pour trouver une
autre alliance.
Tout le monde fut convié à ces fêtes. Des guirlandes de fleurs et des
arcs de triomphe furent disposés sur la route par laquelle devait
arriver la jeune mariée. De la grande fontaine de la place
Saint-Michel jaillissait un vin passablement aigre, tandis que celle
de la place d'Armes versait des flots de bière. Les grandes eaux
jouèrent aussi pour cette solennité; des mâts de cocagne furent
dressés dans le parc et dans les jardins, et à leur sommet des
montres, des couverts d'argent, et des saucisses entourées de rubans
roses, provoquaient la convoitise des amateurs. Georgy, aux grands
applaudissements des spectateurs, eut l'idée de grimper à l'un de ces
mâts, puis ensuite il se laissa glisser avec la rapidité de l'éclair.
Mais cette prouesse était uniquement pour la gloire, et il donna son
saucisson à un paysan qui, ayant tenté l'ascension avant lui, se
désolait au pied du mât de son peu de succès.
La chancellerie française comptait six lampions de plus que la
légation britannique, mais la légation britannique avait un
transparent sur lequel on voyait, à l'approche du jeune couple, la
discorde prendre la fuite; la discorde ressemblait, traits pour
traits, à l'ambassadeur français; la France eut donc le dessous, et il
n'y a aucun doute pour nous que l'avancement du Tapeworm et la croix
de chevalier du Bain n'aient été la récompense de cette manifestation
éclatante.
Les étrangers arrivèrent en foule pour les fêtes, les Anglais ne
manquèrent pas à l'appel. Il y eut des bals à la cour, bals dans tous
les lieux publics; on installa même des tapis verts pour le trente et
quarante et la roulette, mais seulement pour les huit jours que
durèrent les fêtes.
Georgy, qui avait toujours les poches pleines d'écus, et dont les
parents étaient invités aux fêtes de la cour, se rendit au bal de la
Cité en compagnie de l'interprète de son oncle, M. Kirsch. Jusqu'alors
il n'avait fait que passer dans la salle de jeu de Baden où, conduit
par le bon Dobbin, il n'avait été autorisé qu'au simple rôle de
spectateur. Georgy était donc enchanté de pouvoir se rendre sans
contrôle et sans entraves dans les salons où croupiers et spectateurs
agitaient sans rien voir le râteau fatal. Des femmes étaient aussi
assises à la table de jeu, mais elles portaient des masques; c'était
une licence accordée pendant ces temps de fête et de plaisir.