ci-devant miss Swartz, vint avec son mari et des laquais en livrée
jaune-orange, faire visite à Amélia, pour laquelle elle retrouva tout
le feu de ses affections passées. Swartz certainement n'aurait pas
cessé de l'aimer si elle avait continué à la voir, il faut être juste;
mais que voulez-vous? dans une si vaste capitale que Londres, comment
trouver assez de temps pour voir tous ses amis? Quand ils
disparaissent de la sphère où vous vivez, il faut bien continuer à y
vivre, sans s'en inquiéter davantage. N'est-ce pas ainsi qu'il doit en
être dans la Foire aux Vanités?
Le temps que l'étiquette impose d'ordinaire aux douleurs humaines
était à peine révolu pour mistress Osborne, que déjà elle voyait se
presser autour d'elle cette société élégante et choisie qui ne
comprend pas qu'il puisse exister des malheureux. Chacune de ces dames
avait au moins dans sa parenté l'un des pairs du royaume, bien que
leurs maris fussent tous des rogneliards de la Cité. Quelques-unes
étaient de véritables bas-bleus possédant une haute instruction;
d'autres étaient de sévères observatrices de la loi évangélique, et
patronnaient certains ministres. Emmy, il faut l'avouer, se trouvait
fort dépaysée au milieu de toutes ces grandes dames, et elle fut au
supplice pour deux fois qu'elle eut à accepter les invitations de
mistress Frédérick Bullock.
Cette dame tenait à toute force à la patronner et s'était arrogé le
soin de la former aux manières du grand monde. Elle imposa à Amélia
ses marchandes de modes, et réglementa la tenue de sa maison et sa
manière de se conduire. Sa voiture était constamment sur la route de
Roehampton à Richmond, et elle tenait son amie au courant des
commérages du monde élégant et des bruits de la cour. Jos prenait
plaisir à ce bavardage; mais le major s'en allait en grondant dès
qu'il la voyait arriver avec ses prétentions gentilhommières.
Le major s'endormit un soir chez Frédérick Bullock, après un splendide
dîner donné par le banquier et grâce auquel Frédérick espérait faire
passer dans sa banque les fonds placés chez M. Rowdy, le banquier
d'Osborne. Amélia, qui n'entendait rien au latin et ne savait point
quel était le rédacteur de la dernière chronique de la _Revue
d'Édimbourg_; Amélia, qui ne déplorait pas autrement les hésitations
de M. Peel au sujet du fameux bill de l'émancipation catholique;
Amélia, disons-nous, restait silencieuse au milieu de toutes les dames
réunies dans le grand salon, et promenait ses regards errants sur la
pelouse verdoyante, sur les allées sablonneuses du parc, et enfin sur
les serres au vitrage étincelant des derniers feux du soir.
«C'est une excellente personne, mais des plus insignifiantes, remarqua
l'une de ces dames, le major en paraît terriblement épris.
--Il aurait fallu la styler dès son enfance, reprit une autre commère,
mais maintenant c'est peine perdue, on ne réussira jamais à en faire
quelque chose.
--Mesdames, reprit alors mistress Frédérick Bullock, c'est la veuve de
mon frère, et à ce titre je réclame pour elle des égards et des
ménagements; après ce qui m'est arrivé vous ne pouvez supposer que mes
paroles soient inspirées par des vues d'intérêt.
--Cette pauvre mistress Bullock, dit Rowdy à Hollyoch, le soir en se
retirant, est toujours à tramer quelque intrigue; elle voudrait bien
maintenant tirer de notre maison l'argent qu'y a placé mistress
Osborne, pour le faire entrer dans la sienne. Et puis, quoi de plus
ridicule que la manière dont elle cajole le petit Georgy, et dont elle
a soin de le mettre toujours auprès de la petite Rosa aux yeux rouges
et éraillés.»
* * * * *
Cette société égoïste et vénale, sous ses dehors polis et élégants, ne
pouvait convenir à la douce Emmy, aussi sa joie fut-elle grande
lorsqu'on lui proposa un voyage à l'étranger.
CHAPITRE XXX.
Sur les bords du Rhin.
Nous sommes maintenant à quelques semaines des événements retracés
dans le précédent chapitre. Par une belle matinée d'été, après la
clôture du parlement, alors que toute la haute société de Londres
s'enfuit de la ville, les uns pour leurs plaisirs, les autres pour
leur santé, le paquebot pour la Hollande vient de quitter sa station
aux marches de la Tour, emportant avec lui une société choisie de
fugitifs anglais. Le pont, la dunette et le gaillard d'arrière sont
couverts d'une troupe d'enfants aux joues fleuries, de nourrices
bruyantes, de dames en chapeaux roses et en toilettes d'été, de
messieurs en casquettes de voyage et en veste de toile, dont les
moustaches, qui commencent à poindre, vont leur donner un air plus
respectable à l'étranger. Joignez à cela des voyageurs émérites aux
cravates empesées, aux chapeaux bien brossés, tels qu'on en voit par
toute l'Europe, depuis la conclusion de la paix, et qui vont faire
retentir le _goddam_ national dans toutes les capitales du monde
civilisé.
Le régiment des étuis à chapeaux, des malles et des coffres à linge
présente un front de bataille des plus formidables. On voit dans le
nombre d'élégants étudiants de Cambridge qui partent avec leurs
gouverneurs pour aller visiter les universités allemandes. Il s'y
trouve aussi de jeunes Irlandais, encadrés dans de magnifiques favoris
et tout resplendissants de bijoux. Ils ne cessent de parler et se
montrent d'une exquise politesse à l'égard des passagères, que les
étudiants de Cambridge ont au contraire le soin d'éviter avec une
gaucherie toute virginale. On rencontre aussi sur le pont de vieux
habitués de Pall-Mall qui se rendent à Ems ou à Wiesbaden pour y
purifier leur sang épaissi par les dîners de l'hiver, et pour raviver
leur tempérament affaibli aux émotions de la roulette et du trente et
quarante. Voyez encore, là-bas, ce vieux Mathusalem, accompagné de sa
jeune femme dont un officier aux gardes porte l'ombrelle.
Reconnaissons, en traversant cette foule, la noble famille des
Bareacres. Installés près de la roue du bateau, ces impertinents
personnages lorgnent tout le monde et ne parlent à personne. Voilà
bien leur voiture, avec ses armoiries et sa couronne; elle est chargée
de malles sur l'impériale et placée à l'avant du navire au milieu
d'une douzaine d'autres semblables. Il faut un courage héroïque pour
affronter cette barrière de roues, et les malheureux, relégués sur
l'avant du navire, ont à peine assez d'espace pour se retourner. Il se
trouvait là, aux secondes places, des enfants de Juda et d'Israël,
portant avec eux leurs provisions, et assez riches pour acheter chacun
tous les passagers du premier salon.
Les laquais, après s'être un peu affermis sur le navire et avoir
installé leurs maîtres respectifs dans leurs cabines ou sur le pont,
se réunissent en groupe et se mettent à causer tout en fumant; les
juifs se rapprochent d'eux, non sans donner un coup d'oeil aux
voitures. Il est facile de reconnaître la voiture de milord
Mathusalem, l'équipage, le briska et le fourgon de milord Ranauer, que
le propriétaire aurait avec empressement troqué contre de l'argent. Où
milord avait-il pu trouver des ressources suffisantes pour subvenir
aux frais de ce voyage? Les enfants d'Israël pourraient bien nous
l'apprendre, et nous dire aussi combien milord a d'argent en poche, à
quel taux et qui le lui a procuré. Restait encore une voiture de
voyage, très-propre, très-commode qui devint, à son tour, le sujet des
investigations de ces messieurs.
«À qui cette voiture-là? demanda l'un des laquais, qui avait des
bottes à revers et des boucles d'oreille, à un autre qui avait des
boucles d'oreille et des bottes à revers.
--C'est à Kirsch, je bense; je l'ai bu tout à l'heure qui brenait des
sangviches dans la boiture», dit le laquais avec un accent
franco-teutonique.
Kirsch, qui était en ce moment dans le voisinage à donner des
instructions mêlées de jurons polyglottes aux hommes de l'équipage,
sur la manière de ranger les bagages des passagers, arriva pour mettre
au fait ses confrères de l'écurie. Il leur apprit que la voiture
appartenait à un nabab de Calcutta et de la Jamaïque, excessivement
riche, et au service duquel il avait entrepris ce voyage. En ce
moment, un tout jeune homme, qui venait d'escalader la muraille formée
par les caisses et les coffres, était grimpé de là sur la voiture de
lord Mathusalem et, à travers cette route périlleuse, avait fini par
arriver, de voiture en voiture, jusqu'à la sienne, où il avait pénétré
par la portière aux grands applaudissements des spectateurs.
«Nous allons avoir une fort belle traversée, monsieur George, dit
Kirsch en lui faisant une aimable grimace et en tortillant son chapeau
galonné.
--Allez au diable avec votre français, dit le jeune homme, et
dites-moi plutôt où sont les biscuits?»
Là-dessus Kirsch lui répondit en Anglais, ou tout au moins dans un
idiome approchant, car bien qu'il possédât une teinture de toutes les
langues, Kirsch cependant n'en possédait aucune assez bien pour
pouvoir la parler avec facilité et correction.
Ce jeune homme à la voix impérative et dont l'estomac criait si fort
la faim, malgré un copieux déjeuner qu'il venait de faire trois heures
auparavant à Richmond, ce jeune homme, disons-nous, n'était autre que
notre ami George Osborne; son oncle Joseph, sa mère et un autre
monsieur qui ne les quittait plus étaient sur le gaillard d'arrière,
et tous quatre commençaient leur tournée d'été.
Jos, assis sous la tente qu'on venait de lui dresser sur le pont, se
trouvait juste en face du comte de Bareacres et de sa famille, dont le
moindre geste occupait toute l'attention du héros de Waterloo. Le
noble couple lui parut rajeuni depuis cette fameuse année du 1815 où
Jos se rappelait de les avoir vus à Bruxelles, et depuis lors, il n'en
parlait plus que comme de ses intimes connaissances. Les cheveux de
cette vieille marquise de Carabas, autrefois d'un noir foncé, étaient
maintenant d'un blond cendré qui éblouissait l'oeil, et les favoris du
marquis, qui, jadis, avaient été du plus beau rouge, étaient
maintenant d'un noir magnifique avec de merveilleuses gammes de
nuances et de reflets étincelants. Malgré ces transformations, le
noble couple attirait toute l'attention de Jos, qui, lorsqu'il avait
un lord devant lui, ne voyait plus rien autre.
«Voilà des gens auxquels vous avez l'air de vous intéresser vivement,»
lui dit Dobbin d'un air railleur, qui fit sourire Amélia.
Mistress Osborne portait un petit chapeau de paille avec des rubans
noirs et une robe de deuil. Le mouvement du bateau, les plaisirs du
voyage, en la distrayant du souvenir de ses peines, répandaient sur sa
figure l'expression du contentement.
«Le beau ciel! dit alors Emmy d'une voix émue et touchante; j'espère
que la traversée sera bonne.»
Jos fit un geste magistral, et jetant un coup d'oeil dans la direction
des nobles personnages qu'il avait en face de lui:
«Vous ne feriez guère attention au temps, répondit-il, si vous aviez
fait les mêmes voyages que nous.»
Mais, en dépit de son tempérament aguerri aux voyages, notre ami Jos
resta toute la nuit très-malade dans sa voiture, où son domestique lui
administra force grogs pour le remettre.
Après une heureuse traversée, le navire aborda à Rotterdam, où nos
voyageurs s'embarquèrent sur un autre paquebot qui les transporta à
Cologne, et là ils prirent terre dans un état de parfaite santé. Jos
Sedley ne fut pas médiocrement charmé de se voir annoncé dans les
journaux de Cologne sous le titre pompeux de: Sa Seigneurie lord de
Sedley.
Il avait eu, du reste, la précaution d'emporter son habit de cour
avec lui, et fait tout au monde auprès de Dobbin pour que celui-ci ne
négligeât point de prendre les insignes de son grade. Son intention
bien formelle était de se présenter dans les cours étrangères et
d'aller offrir ses devoirs aux souverains des pays qu'il devait
honorer de sa visite.
Dans tous les pays où s'arrêtait la petite caravane, M. Jos
s'empressait de déposer sa carte et celle du major chez le consul
anglais, et on eut toutes les peines du monde à l'empêcher de mettre
son chapeau à corne et à ganses d'or pour aller dîner chez le
représentant de la nation britannique dans la ville libre de
Judenstadt, par qui nos voyageurs avaient été invités à dîner. Jos
tenait un journal exact de son voyage et y consignait, avec une
scrupuleuse exactitude, les défauts ou les qualités des hôtels dans
lesquels il descendait et le menu des dîners qu'il y avait pris.
Quant à Emmy, elle goûtait un bonheur pur et sans mélange, Dobbin
portait son pliant, son album, et avait toujours de l'admiration au
service de ses dessins. Quelle différence pour elle, qui jusqu'alors
n'avait point su ce que c'était que les éloges et l'admiration! Assise
sur le pont du navire, elle esquissait les rochers ou les châteaux qui
s'étalaient sur les deux rives du fleuve, ou bien, à dos de mulet,
allait visiter de vieilles forteresses en ruine, escortée de ses deux
aides de camp, Georgy et Dobbin. Elle riait avec le major de la
singulière figure qu'il faisait sur sa monture avec ses deux jambes
pendantes de chaque côté jusqu'à terre. Le bon major servait
d'interprète à la petite troupe, car il savait de la langue allemande
ce qui était nécessaire à sa profession de soldat. Il refaisait, avec
George, ravi de toutes ces excursions, les campagnes du Rhin et du
Palatinat. Grâce à ses conversations soutenues avec meinherr Kirsch
sur le siége de la voiture, maître George fit de rapides progrès dans
la connaissance de l'allemand; il parlait cette langue avec les
garçons d'auberge et les postillons d'une façon qui charmait sa mère
et amusait son tuteur.
Quant à M. Jos, tandis que ses compagnons se livraient à ces
fatigantes excursions de l'après-midi, il allait, son dîner fini,
goûter les douceurs du sommeil, ou, assis sous des berceaux de verdure
dans les jardins de l'hôtel, il se chauffait aux rayons du soleil.
Jardins enchantés qui bordez le noble fleuve, séjour splendide de paix
et de lumière, monts orgueilleux dont la tête couronnée d'un rayon de
soleil se réfléchit dans les ondes majestueuses qui baignent vos
pieds, qui peut jamais vous avoir contemplés sans emporter un souvenir
reconnaissant de cette splendeur et de ce calme qui récrée et repose
les yeux de l'homme?
Laissons un moment la plume et rêvons aux magnificences des bords du
Rhin, qui sont pour l'âme comme la source d'une joie secrète. À cette
époque, par une belle soirée d'été, les vaches descendent par
troupeaux du haut des collines, mêlant leurs longs mugissements au
bruit aigu de leurs clochettes; dans le lointain, on aperçoit quelque
vieille cité avec ses fossés, ses poternes et ses tours féodales, avec
de vastes allées de marronniers en dehors des remparts, projetant sur
l'herbe une ombre bleuâtre; le ciel répand à la surface du fleuve ses
teintes de poudre et d'or; la lune s'élève à l'horizon, pâle et
décolorée, à l'opposé des feux du couchant. Enfin, le soleil a disparu
derrière ces hautes montagnes hérissées de châteaux forts; la nuit a
soudainement étendu ses voiles sur le ciel, et le fleuve s'assombrit
de plus en plus. Quelques faibles lumières errantes sur les remparts
s'agitent de loin en loin à la surface des eaux paisibles et
majestueuses, ou bien les clartés isolées de quelque pauvre chaumière
scintillent comme un feu follet à l'autre versant du fleuve.
Insensible à toutes ces merveilles, Jos se livre au sommeil; enveloppé
dans son foulard, il se met à son aise, ou bien encore il parcourt les
nouvelles anglaises contenues dans les colonnes du _Galignani_,
feuille bénie de tous les Anglais qui voyagent loin du sol natal. Du
reste que Jos dormît ou non, ses amis ne s'apercevaient que fort peu
de son absence.
Ce fut là qu'Emmy apprit à goûter des plaisirs jusqu'alors inconnus
pour elle; ce fut là que, pour la première fois, elle fut initiée aux
merveilles de Mozart et de Cimarosa. Nous avons déjà entretenu nos
lecteurs des prédilections du major pour la musique et de l'ardeur
avec laquelle il se livrait à l'étude de la flûte; mais son plus grand
bonheur était de voir le ravissement que ces opéras causaient à Emmy.
Un nouveau monde se révélait à elle au milieu de ces suaves et
mélodieuses harmonies. Les chefs-d'oeuvre de Mozart pouvaient-ils
laisser insensible une âme aussi exquise et aussi délicate? La
tendresse de certains passages de _Don Juan_ avait caressé son âme de
si délicieuses émotions, que parfois elle se demandait le soir, dans
le recueillement de la prière, si ce n'était point pécher que
d'éprouver une si vive jouissance à entendre ces pures harmonies. Le
major, aux lumières théologiques duquel elle avait recours en ces
circonstances, dont l'âme était d'ailleurs si pieuse et si noble, lui
disait que, pour sa part, ce bonheur intérieur, qui lui venait des
chefs-d'oeuvre de l'art ou de la nature, ne pouvait que lui inspirer
de la reconnaissance envers Dieu; et que, pour lui, le plaisir
d'écouter de la belle musique ressemblait à celui qu'il éprouvait en
contemplant les étoiles du ciel ou la végétation de la terre.
Nous prenons plaisir à nous arrêter à cette période de la vie
d'Amélia, parce que ce fut pour elle une époque de joie pure et sans
mélange. On a pu remarquer jusqu'ici que les nobles inspirations de
son intelligence ont toujours été étouffées par le délaissement et le
dédain, comme c'est, hélas! le sort d'une femme ici-bas; car chacune
des personnes de ce sexe aimable trouvant une rivale dans toutes ses
semblables, est sûre d'avance de voir traiter, avec un charitable
empressement, sa réserve de gaucherie, sa candeur de sottise; et ce
silence, qui n'est qu'une protestation timide contre la malveillance
de ceux qui tiennent le monde à leur discrétion, est loin de trouver
grâce devant le tribunal de l'inquisition féminine.
Telle avait été à peu près jusqu'alors la société de cette pauvre et
chère Emmy, qui enfin se trouvait placée en compagnie d'un galant
homme. Or, c'est là une espèce plus rare qu'on ne pense, dans la
société, où l'on trouve beaucoup de petits maîtres qui ont des habits
de la dernière coupe, mais peu de gens qui savent unir la bonté à la
générosité des sentiments, et poussent l'ignorance des petites
intrigues jusqu'à la simplicité. Pour moi, si j'avais à faire une
liste des gens de cette espèce, elle serait bientôt terminée.
Toutefois, je mettrais d'abord en tête notre cher ami le major. Ses
jambes sont démesurées, sa figure est jaune, ses lèvres minces, ce qui
au premier abord forme un ensemble assez ridicule, c'est vrai; mais il
a l'esprit juste, le coeur bon, une vie irréprochable, une âme tout à
la fois candide et dévouée. Sa tournure avait plus d'une fois prêté
matière aux railleries des deux George, et il en était peut-être bien
résulté quelque doute et quelque incertitude dans l'esprit de la
petite Emmy sur la valeur et les mérites du major. Mais qui de nous
n'a pas aussi ses heures de méprise? qui de nous n'a pas maintes fois
changé d'opinion sur son héros? Emmy, dans ces jours de bonheur
qu'elle goûtait maintenant, sentit ses idées se modifier
singulièrement sur le compte du major.
Ce temps fut peut-être le plus heureux de la vie d'Emmy. Toutefois,
qui de nous peut se faire une juste idée de son bonheur? qui de nous
peut s'arrêter et dire: «Je suis maintenant au comble de mes voeux; je
touche au faîte des félicités humaines?» Quoi qu'il en soit, chacun de
nos deux voyageurs goûtait, dans cette tournée d'été, une joie aussi
complète qu'aucun des couples qui, cette année, étaient partis de
l'Angleterre. Georgy ne les quittait point; mais c'était le major qui
portait le châle d'Emmy, qui prenait soin de ses affaires, dans leurs
excursions vagabondes, pendant que notre jeune espiègle courait
toujours en avant et grimpait sur les arbres ou les ruines des vieux
châteaux. Nos deux paisibles touristes s'asseyaient sur l'herbe, et le
major fumait son cigare avec un sang-froid imperturbable, tandis
qu'Emmy dessinait un paysage ou de vieilles ruines. Ce fut pendant ce
voyage que l'auteur de la présente histoire eut l'avantage de faire la
connaissance de ses héros.
On était alors dans la charmante petite capitale du grand-duché de
Poupernicle, la même ville où sir Pitt Crawley avait rempli avec tant
de distinction l'office d'attaché.
Le major et sa société étaient descendus avec les domestiques à
l'hôtel _des Princes_, le meilleur de toute la ville, et le soir, les
voyageurs dînèrent à la table d'hôte. Tout le monde remarqua l'air
majestueux et grave que Jos mettait à sabler ou plutôt à déguster le
johannisberg qu'il avait demandé. On put aussi constater que l'enfant
était doué d'un excellent appétit, et qu'il engloutissait boeuf
grillé, côtelettes, salades, puddings, volailles rôties et plats
sucrés avec une résolution qui faisait honneur aux mâchoires de son
pays. Après avoir ainsi tenu bon devant une quinzaine de plats, il
ferma la marche par l'absorption de quelques friandises, en ayant soin
par prévoyance de remplir en même temps ses poches. Plusieurs des
convives charmés de ses manières ouvertes et aimables l'aidèrent
eux-mêmes à dévaliser les assiettes de macarons qu'il grignota en se
rendant au théâtre où tous les bons et flegmatiques allemands allaient
ponctuellement passer leur soirée. Sa mère, toujours en grand deuil,
riait et rougissait à la fois des espiègleries de son fils pendant le
dîner, sans en paraître la moins du monde fâchée. Le colonel, car
notre ami Dobbin avait obtenu ce grade à peu près vers cette époque,
le colonel raillait l'enfant avec le plus grand sérieux du monde et
lui présentait tous les plats auxquels il n'avait point touché, en le
suppliant de ne point faire jeûner ainsi son estomac et lui offrant,
même si besoin était, de faire venir un supplément.
Il y avait ce soir-là représentation _par ordre_ au théâtre
grand-ducal de la cour de Poupernicle. Mme Schroeder Devrient, alors
dans l'éclat de la beauté et du talent, remplissait le rôle principal
dans le merveilleux opéra de _Fidelio_. De nos stalles d'orchestre, il
nous était facile d'apercevoir nos quatre compagnons de la table
d'hôte, remplissant la loge que le propriétaire de l'hôtel _des
Princes_ tenait à la disposition de ses plus riches visiteurs. Je ne
pus m'empêcher de remarquer l'effet que produisirent sur mistress
Osborne ces notes harmonieuses et pures auxquelles venait se joindre
tout le pathétique que déployait l'actrice dans son jeu. La figure de
M. Osborne brillait d'une telle expression d'admiration et de bonheur,
que le petit Fripps, attaché d'ambassade, à la voix grasseyante et aux
prétentions d'homme blasé, ne put s'empêcher de s'écrier:
«Vai Dieu, cela fait plaisi de voâ une femme dans de paeils tanspots
d'essaltation!»
Le lendemain on donnait une pièce de Beethoven: _die Schlacht bei
Vittoria_ (la bataille de Vittoria). Au lever du rideau, Marlborough
s'avance au milieu d'un morceau d'ensemble de tous les instruments;
c'est une confusion du bruit des tambours, des notes aiguës des
trompettes, du roulement de l'artillerie et des cris des mourants, qui
se termine par le chant national et triomphateur du _God save the
King_.
Il se trouvait environ une vingtaine d'Anglais dans la salle, qui, dès
les premières notes de cette musique si connue et si chère, éclatèrent
en applaudissements redoublés. Les jeunes gens de l'orchestre, sir
John et lady Bullminster, qui étaient venus s'établir à Poupernicle
pour y suivre l'éducation de leurs neuf enfants; le gros monsieur à
moustaches, le major en culotte blanche, l'enfant pour lequel il se
montrait si bienveillant, la dame en noir, et jusqu'à Kirch lui-même,
se levèrent électrisés par l'air national, comme pour protester de
leur entier dévouement à leur chère patrie. Quant à Tapeworm, le
secrétaire de l'ambassade, il monta sur son banc et se mit à saluer de
tous côtés, comme si en lui se fût trouvée la personnification de tout
le Royaume-Uni. Tapeworm était le neveu et l'héritier du vieux
maréchal Tiptoff, dont le nom a été déjà prononcé dans cette histoire,
quelque temps avant la bataille de Waterloo. Il était alors colonel du
***e, où le major Dobbin servait en qualité de capitaine, et il mourut
la même année des suites de ses blessures et d'une indigestion d'oeufs
de pluvier. C'était ainsi que le colonel sir Michel O'Dowd, chevalier
du Bain, avait été, par une faveur toute spéciale de Sa Majesté, mis à
la tête dudit régiment, qui, sous sa conduite, s'était couvert d'éclat
en maintes circonstances.
Tapeworm s'était rencontré avec le colonel Dobbin chez son oncle le
maréchal, et il le reconnut ce soir-là au théâtre. Avec une affabilité
des plus touchantes, le ministre quitta sa loge, et alla publiquement
donner une poignée de main à l'ancien ami qu'il venait de retrouver.