courant de ses plaisirs et de ses affaires, sans s'apercevoir
toutefois que le vieux Sedley manquait dans la foule. Désormais il
n'avait plus de luttes à soutenir contre la fortune, d'espérances à
concevoir, de projets à former. Il ne lui restait plus qu'à aller
prendre sa place dans un coin solitaire et inconnu du cimetière de
Brompton, à côté de sa fidèle épouse.
Jos, Georgy et le major Dobbin accompagnèrent ses restes au champ de
repos dans une voiture de deuil. Jos revint pour les funérailles de
l'_Hôtel de la Jarretière_ à Richmond, où il avait été passer quelques
jours après ce douloureux événement. Il ne se souciait pas beaucoup de
rester à la maison auprès de lui après un si triste événement. Emmy
accomplit, comme toujours, son devoir jusqu'au bout. Elle était triste
plutôt qu'abattue et son chagrin avait quelque chose de solennel.
Elle demandait à Dieu de lui envoyer une fin aussi calme et aussi
sereine que celle du vieillard, autant de soumission aux décrets de la
Providence qu'il en avait montré dans ses dernières paroles où
respiraient la foi, la résignation, la confiance la plus complète dans
son juge souverain.
Le vieux Sedley, à ce moment suprême, tout en serrant la main de sa
fille faisait un triste retour sur ses douleurs passées, et il
trouvait moins de regret à quitter la vie et moins d'amertume dans la
mort.
Si, vers le même temps, nous nous transportons à Russell-Square, nous
y verrons le vieil Osborne disant à Georgy:
«Voulez-vous savoir ce que peuvent le mérite, le travail,
l'intelligence des affaires, regardez-moi! Comparez d'une part ce que
j'ai fait, mon crédit chez le banquier; et voyez de l'autre les belles
spéculations de M. Sedley qui n'ont abouti qu'à une faillite. Et
pourtant, il y a vingt ans, il était dans une meilleure position que
moi et avait dix mille livres sterling de plus.»
À l'exception des membres de cette famille et des Clapp qui vinrent de
Brompton faire leur visite de condoléance, personne au monde ne
s'inquiéta du vieux Sedley, on ne se souvint pas qu'il avait existé un
homme qui portait ce nom.
Le vieil Osborne, en entendant le colonel Buckler traiter le major
Dobbin comme un officier distingué, ainsi que nous l'a appris une
conversation de Georgy, montra d'abord une incrédulité dédaigneuse, et
témoigna combien il avait de répugnance à accorder quelques moyens ou
quelque considération à un garçon de cette trempe. Mais d'autres
personnes de sa société répétèrent le même éloge, et sir William
Dobbin, qui avait une haute opinion du mérite de son fils, raconta
plusieurs histoires, toutes à l'honneur du savoir et de la valeur du
major et de l'estime qu'on faisait de lui dans le monde. Enfin son nom
se trouva porté par le journal sur la liste des personnes reçues dans
les salons aristocratiques. Cette dernière particularité produisit un
effet prodigieux sur le vieil aristocrate de Russell-Square.
La position du major comme subrogé tuteur de George, depuis que
celui-ci avait été confié aux mains de son grand-père, mettait ces
deux hommes dans la nécessité de se voir de temps à autre. Ce fut
dans une de ces entrevues que le vieil Osborne, en examinant les
comptes que le major lui présentait pour les dépenses de l'enfant et
de la mère, conçut un soupçon qui le préoccupa, et fit naître en lui
un mélange tout à la fois de joie et de plaisir. Il crut reconnaître
que Dobbin avait tiré de sa poche la majeure partie de l'argent avec
lequel la pauvre veuve avait vécu ainsi que son fils.
Pressé de s'expliquer, Dobbin, qui ne savait pas mentir, rougit,
balbutia, et finit par tout avouer.
«Ce mariage, dit-il au vieil Osborne, a été pour ainsi dire mon
ouvrage.» À ces mots, la figure du vieillard se rembrunit, mais Dobbin
n'en continua pas moins: «J'ai pensé que mon ami s'était trop avancé
pour pouvoir reculer sans honte, ce qui eût d'ailleurs été la mort
pour mistress Osborne. Par suite, lorsqu'elle s'est trouvée sans
ressources, mon devoir me disait de lui venir en aide avec mes
économies.
--Major Dobbin, dit M. Osborne en fronçant le sourcil et en devenant
tout rouge, vous m'avez fait bien du mal, mais permettez-moi de vous
dire que vous n'en êtes pas moins un brave garçon. Voici ma main,
monsieur. Dieu sait si j'aurais été me douter que ma chair et mon sang
ne vivaient que par vous.»
Dobbin, tout confus de voir découvertes ses ruses charitables, serra
la main qu'on lui tendait. Puis il chercha alors à radoucir le
vieillard, à détruire ses préjugés sur le compte de son fils.
«C'était un noble coeur, lui disait-il; nous l'aimions tous au
régiment, et nous étions prêts à faire tout pour lui. Pour ma part,
j'étais très-fier de ses préférences pour moi, et lorsque j'allais
promener avec lui je n'aurais pas été plus heureux de sortir avec le
commandant en chef. Je n'ai jamais, en sang-froid et en courage,
rencontré son égal. En un mot, il avait toutes les qualités du
soldat.»
Dobbin raconta alors au vieillard certaines histoires qui mettaient en
relief la valeur et la perfection de son fils; le major terminait en
disant:
«Georgy est tout son portrait.
--C'est au point, reprenait le grand-père, que quelquefois cela me
fait trembler.»
Le major fut invité à dîner une ou deux fois chez M. Osborne, c'était
dans le courant de la maladie de M. Sedley. Après le dîner, leur
conversation roulait toute la soirée sur leur héros de prédilection.
Le père, suivant son habitude, vantait bien haut les faits et gestes
de son fils, et se glorifiait de l'éclat qui en rejaillissait sur la
famille; jamais il ne s'était montré d'humeur plus facile et si
accommodante en ce qui concernait le pauvre garçon; le coeur
charitable du major s'en réjouissait comme s'il y trouvait l'heureux
présage du pardon et de l'oubli. À la seconde séance, le vieil Osborne
appela Dobbin par son nom de baptême, tout comme il avait coutume de
faire quand George et Dobbin étaient camarades. Le brave garçon fut
sensible à cette marque d'amitié, toujours dans l'espérance d'une
réconciliation prochaine.
Le lendemain à déjeuner, lorsque miss Osborne, avec l'aigreur
naturelle à son âge et à son caractère, hasarda quelques remarques peu
obligeantes sur l'air et la tournure du major. Le maître de la maison
l'interrompit:
«Vous le trouveriez encore assez bon pour vous, miss Osborne, si les
raisins n'étaient pas trop verts. Allez; vous avez beau dire, le major
n'est pas aussi laid qu'on pourrait le croire, à vous entendre.
--Fort bien, bon papa,» dit Georgy en appuyant d'un air approbateur.
Et s'approchant du vieillard d'un air câlin, il lui sourit avec
tendresse et l'embrassa. Puis il raconta le soir même l'histoire à sa
mère, qui trouva que le petit garçon avait très-bien agi.
«Oui, c'est un excellent coeur, lui dit-elle, votre père en faisait
grand cas; c'est un homme plein de délicatesse et de dévouement.»
Dobbin survint après cette conversation, ce qui fit un peu rougir
Amélia, et le petit vaurien augmenta encore son trouble et sa
confusion en racontant à Dobbin le reste de l'histoire et en lui
disant:
«Vous ne savez pas, mon vieux Dob, je connais une demoiselle, comme il
n'y en a pas beaucoup, qui s'accommoderait assez de vous pour mari.
Elle a du teint, elle ne manque pas de front et elle grogne du soir au
matin après les domestiques.
--Quelle est-elle? demanda Dobbin.
--C'est ma tante Osborne, répliqua le petit garçon; c'est bon papa
qui le lui a dit. Ce sera fameux, Dob, quand vous allez vous trouver
mon oncle.»
La voix défaillante du vieux Sedley, qui de la chambre voisine
appelait Amélia, vint couper court à la plaisanterie.
Il était impossible d'en douter, une modification s'opérait dans
l'esprit du vieil Osborne. Il demandait souvent à George des nouvelles
de son oncle, et riait de la manière dont le petit bonhomme
réussissait à contrefaire la voix de Jos et sa gloutonnerie à avaler
sa soupe; puis il finissait toujours par lui dire:
«Allons, monsieur, il n'est pas bien que les enfants se moquent ainsi
de leurs parents. Miss Osborne, un de ces jours, en allant vous
promener en voiture, vous mettrez ma carte chez M. Sedley,
entendez-vous? Jamais nous n'avons été mal ensemble.»
À la carte déposée, il fut répondu par une autre carte, et un beau
jour Jos et le major furent invités ensemble chez le vieil Osborne. Ce
fut le dîner à la fois le plus splendide et le plus ennuyeux qui ait
été donné dans cette maison. Toute l'argenterie fut mise en branle, et
la meilleure société fut conviée. M. Jos offrit le bras à miss Osborne
pour passer dans la salle à manger, et, en retour, cette demoiselle se
montra pleine d'amabilité avec lui. À peine adressa-t-elle la parole
au major, placé entre elle et M. Osborne, et que sa timidité gêna fort
pendant tout le dîner. Jos, de son accent le plus solennel, déclara
qu'il n'avait jamais mangé d'aussi bonne soupe à la tortue, et demanda
à M. Osborne où il s'était procuré son madère.
«C'est du vin qui provient de la vente de M. Sedley, dit tout bas le
sommelier à son maître.
--Je l'ai depuis longtemps et il m'a coûté gros,» dit M. Osborne à son
convive. Puis il glissa à l'oreille de son autre voisin: «Cela sort de
la cave de son vieux bonhomme de père.»
À plusieurs reprises, M. Osborne questionna le major sur mistress
George Osborne, sujet sur lequel l'éloquence du major ne se trouvait
jamais à court. Dobbin parla à M. Osborne des souffrances de cette
pauvre femme, de son attachement sans borne à son mari dont la mémoire
était encore pour elle l'objet d'un culte sacré, de la tendresse et de
la piété avec laquelle elle avait assisté ses parents, enfin de la
manière touchante dont elle suivait en tout les inspirations de son
coeur.
«Vous auriez peine à vous faire une idée des tortures qu'elle a
endurées, disait l'honnête Dobbin avec un tremblement dans la voix;
pour ma part, j'ai la ferme confiance que vous reviendrez enfin sur
vos injustes préventions. Si elle vous a enlevé votre fils, elle vous
a donné le sien, et quelle qu'ait été votre tendresse pour votre
George, jamais elle n'a pu égaler celle qu'elle ressent pour son fils.
--Vous êtes un brave garçon William,» lui dit M. Osborne pour toute
réponse.
Jamais auparavant il n'était venu à l'idée du vieil Osborne que la
pauvre veuve avait pu éprouver quelque peine à se séparer de son fils,
et que du moment qu'elle le voyait en brillante position, elle ne
dirait pas se trouver parfaitement satisfaite. Une réconciliation
semblait donc prochaine et à peu près assurée, et le coeur d'Amélia
commençait déjà à battre avec violence à la terrible pensée d'une
entrevue avec le père de George.
Mais toute probable qu'elle paraissait, cette entrevue ne devait point
avoir lieu. La maladie du vieux Sedley, et sa mort qui survint peu
après, l'ajourna pour quelque temps. Cet événement et d'autres de même
nature avaient fait une vive impression sur l'esprit de M. Osborne,
chez lequel l'affaiblissement des forces morales semblait suivre le
déclin des années. Il avait fait venir ses hommes d'affaires pour
modifier sans doute quelque chose à son testament. Son médecin qui, en
l'examinant attentivement, le trouva fort changé et fort malade,
déclara qu'une saignée et un voyage à la mer étaient de toute
nécessité; mais le vieillard ne se soumit ni à l'une ni à l'autre de
ces prescriptions.
Un jour, comme il ne descendait point pour le déjeuner, son domestique
monta à son cabinet de toilette, et le trouva étendu sur le parquet en
proie à une violente attaque. On s'empressa d'en informer miss
Osborne, les médecins furent appelés, on eut recours à la saignée et
aux ventouses. Osborne recouvra un peu sa connaissance, mais il ne put
jamais reprendre l'usage de la parole, malgré tous les efforts qu'il
fit à plusieurs reprises; il mourut enfin au bout de quatre jours. Les
médecins cédèrent la place aux entrepreneurs des pompes funèbres.
Toutes les fenêtres de la façade restèrent closes, et Bullock accourut
de la Cité en toute précipitation.
«Combien a-t-il laissé à cette petite peste, demanda-t-il; bien sûr,
il ne lui aura pas donné la moitié de sa fortune; il aura certainement
fait un partage en trois portions égales.»
Il y avait bien là, en effet, un sujet de très-vive préoccupation;
mais qu'avait voulu dire le moribond, lorsqu'à deux ou trois reprises
différentes, il avait inutilement cherché à parler? Il désirait sans
doute revoir Amélia, et avant de quitter ce monde, faire sa paix avec
l'épouse fidèle et dévouée de son fils. Oh! sans doute, car son
testament était la preuve qu'il avait enfin écarté cette haine qui, si
longtemps, avait rempli son coeur.
On trouva, après sa mort, dans sa robe de chambre, la lettre au grand
cachet rouge que son fils lui avait écrite la veille de la bataille de
Waterloo. Il avait aussi passé en revue d'autres papiers relatifs à
toute cette affaire, car la clef du coffre où il les tenait serrés
était encore dans sa poche, et les cachets des enveloppes qui les
avaient renfermés étaient brisés de fraîche date; probablement cela
s'était passé la nuit qui avait précédé son attaque, et où le
sommelier en lui apportant son thé, l'avait trouvé à lire dans son
cabinet la grande Bible rouge de famille.
À l'ouverture du testament, on trouva que la moitié de sa fortune
avait été laissée à George, et que le reste était partagé entre les
deux soeurs. M. Bullock pouvait, à son choix, continuer les affaires
au profit commun ou bien retirer sa part de la maison commerciale. Une
rente de cinq cents louis, imputable sur la part de George était
constituée à sa mère, «la veuve de mon bien-aimé fils George,
Osborne,» avait écrit le vieillard, Amélia était de plus autorisée à
reprendre son fils avec elle.
Le vieillard désignait le major Dobbin, «l'ami de son fils bien-aimé,»
pour exécuteur testamentaire. «En reconnaissance de la noble
assistance qu'il a prêtée à mon petit-fils et à sa mère en leur venant
en aide avec ses propres ressources, je le prie d'accepter, avec
l'expression de ma gratitude, la somme nécessaire pour acheter un
brevet de lieutenant-colonel, si mieux il n'aime en disposer
autrement.»
En apprenant que son beau-père avait ainsi, à ses derniers moments,
déposé toutes ses préventions contre elle, Amélia se laissa aller à
toutes les douceurs de la reconnaissance pour les dernières
dispositions qu'il avait faites en sa faveur; mais ses transports ne
connurent plus de bornes lorsqu'elle eut appris que Georgy allait lui
être rendu, et qu'elle le devait à William; que c'était enfin la
généreuse assistance du major qui l'avait soutenue dans les dures
épreuves de la pauvreté; oh! alors, elle tomba à genoux, et, par une
fervente prière, appela les bénédictions du ciel sur ce noble et
généreux ami. Elle éprouva une joie ineffable à se prosterner, à
s'humilier devant ce prodige d'affection et de dévouement.
N'avait-elle donc que de la reconnaissance pour payer un dévouement si
complet, si désintéressé? À peine une pensée plus tendre se
présentait-elle à son esprit, qu'aussitôt l'ombre de George,
paraissant sortir de la tombe, se dressait devant elle pour lui dire:
«Vous m'appartenez, vous m'appartenez à moi seul, et maintenant et
toujours.» William, hélas! ne connaissait que trop les sentiments
qu'elle éprouvait; sa vie entière ne s'était-elle pas passée ainsi à
les deviner?
Lorsque le monde connut le testament laissé par M. Osborne, ce fut un
spectacle vraiment touchant de voir quel mouvement de hausse se fit à
l'égard de mistress George Osborne parmi les personnes de sa société.
Les domestiques de Jos, qui, auparavant, s'y reprenaient à deux fois
avant d'exécuter ses ordres ou bien avaient coutume de lui répondre:
_Nous en parlerons à monsieur_, comme s'il eût été le juge souverain
de tout ce qu'ils avaient à faire, les domestiques, disons-nous, ne
songèrent plus, à l'avenir, à la soumettre à ce contrôle. La
cuisinière se dispensa dorénavant de plaisanter sur les vieilles robes
fanées de madame qui assurément se trouvaient éclipsées par les
toilettes ébouriffantes que faisait le dimanche le cordon bleu pour se
rendre à l'église. On ne murmurait plus à l'office en entendant
retentir sa sonnette, et l'on ne se faisait plus tirer l'oreille pour
répondre à son appel; le cocher cessa de dire qu'on voulait rendre ses
chevaux poussifs et transformer sa voiture en hôpital en lui faisant
tous les jours charrier le vieux moribond avec mistress Osborne. Au
contraire, il était maintenant toujours prêt à la conduire, et il
n'avait plus qu'une crainte, celle de se voir supplanté par celui de
M. Osborne; il répétait à qui voulait l'entendre que les cochers de
Russell-Square ne connaissaient pas les rues de la Cité et qu'ils
n'avaient point du tout bonne tournure sur le siége d'une voiture où
se trouvait une noble lady.
Les amis de Jos, aussi bien les hommes que les femmes, commencèrent à
prendre comme un subit intérêt à la pauvre Emmy jusque-là si
dédaignée, et leurs lettres de condoléance montèrent bien vite en tas
sur sa table. Jos lui-même, qui la traitait auparavant comme une
créature sans portée envers laquelle il exerçait la charité, et qui la
nourrissait et la protégeait comme par devoir, Jos se mit à avoir pour
elle ainsi que pour son riche neveu les plus grands égards. Son unique
souci était désormais de la promener de plaisirs en plaisirs pour
faire oublier «à cette pauvre chère enfant,» comme il disait, ses
temps de peines et de chagrins. Il était désormais fort ponctuel aux
heures des repas, et ne manquait pas de lui demander quels étaient ses
projets pour le reste du jour.
En qualité de tutrice de Georgy, et avec l'assentiment du major, comme
subrogé tuteur, elle engagea miss Osborne à rester à Russell-Square
aussi longtemps qu'elle le voudrait. Cette demoiselle lui en fit de
grands remercîments et lui déclara qu'elle ne se sentait pas le
courage de vivre dans cette triste et solitaire maison: elle se retira
donc à Cheltenham avec deux anciens domestiques. Quant au reste de la
maison, il fut congédié avec de larges gratifications. Mistress
Osborne aurait volontiers conservé le vieux sommelier, qui préféra
monter à son compte un petit hôtel avec ses économies. Espérons que la
chance lui aura été favorable! Miss Osborne, comme nous venons de le
dire, n'avait point accepté l'offre de résider à Russell-Square.
Mistress Osborne, après y avoir mûrement réfléchi, ne voulut point non
plus aller de suite s'installer dans cette sombre et triste
habitation. En conséquence, la maison fut démeublée; le riche
mobilier, les candélabres massifs, les glaces de Venise furent
emballés et serrés avec soin, le meuble de salon en bois de rose fut
soigneusement entouré de paille, les tapis roulés et ficelés; des
livres de choix et bien reliés trouvèrent place dans des caisses pour
y attendre la majorité de George; enfin toute la lourde et massive
vaisselle fut envoyée chez les banquiers de la maison pour attendre la
même époque.
Un jour Emmy, accompagnée de George, vint faire une visite dans cette
maison maintenant déserte et où elle n'était pas entrée depuis
l'époque qui avait précédé son mariage. Dans la cour était encore une
partie de la paille qui avait servi à serrer et à emballer les
meubles. Ils pénétrèrent dans ces grandes salles aux murailles
dénudées, couvertes encore des crochets qui avaient servi à suspendre
les glaces et les tableaux. Ils montèrent ensuite à l'étage supérieur
par le grand escalier silencieux et solitaire; dans ces chambres où,
comme George le disait tout bas à sa mère, son bon papa était mort.
Ils montèrent encore un étage et arrivèrent à la chambre de George.
L'enfant était toujours auprès d'Amélia, se serrant à ses côtés, mais
elle, elle pensait alors à un autre George, qui, lui aussi, avait
habité dans cette même chambre.
Elle s'avança près d'une des fenêtres, qui se trouvait ouverte, et à
laquelle, après la séparation, elle était venue souvent regarder son
fils avec un coeur brisé et saignant. Elle aperçut alors par-dessus
les arbres de Russell-Square la vieille maison où elle était née et où
sa jeunesse s'était écoulée sans nuages et sans peines. Tout son passé
se représentait alors à son esprit avec ces heureux jours de fête, ces
figures où brillait toujours un sourire, ces temps d'insouciance et de
joie, suivis trop tôt de chagrins et d'épreuves, et, au milieu de tant
d'autres pensées, elle songeait aussi à l'homme en qui elle avait
toujours trouvé un protecteur et un bon génie, qui, dans l'adversité,
avait été son seul bienfaiteur comme son seul ami.
«Regardez ma mère, dit alors le petit George, ce G et cet O gravés sur
la glace avec un diamant; je ne les avais pas encore remarqués, car ce
n'est pas moi qui les ai faits.
--C'était la chambre de votre père longtemps avant que vous fussiez de
ce monde, mon cher George,» lui dit sa mère, et, tout en rougissant,
elle l'embrassa.
En revenant de Russell-Square à Richmond, où elle avait loué une
maison pour pouvoir mettre ordre à ses affaires, elle ne prononça pas
une seule parole. C'était dans cette retraite que les gens de loi, qui
s'efforçaient de prendre avec elle un air gracieux, venait l'assaillir
de leurs paperasses; ces visites, comme on en peut être sûr, étaient
toutes comptées sur leurs notes. À Richmond, se trouvait aussi un
cabinet pour le major Dobbin, qui venait y faire de longues séances,
afin de régler les affaires de son jeune pupille.
À l'occasion de cette mort, Georgy fut retiré pour un temps illimité
de la pension de M. Veal, et l'on pria ce digne et savant homme de
faire une inscription funèbre pour être placée au-dessous du monument
du capitaine George Osborne, dans la chapelle des Enfants-Trouvés.
Mistress Bullock, la tante de Georgy, privée, par les dispositions
prises en faveur de ce petit monstre, d'une partie de la somme qu'elle
espérait avoir sur l'héritage de son père, montra néanmoins l'esprit
le plus bienveillant à l'égard de la mère et de l'enfant, et fut la
première à provoquer un rapprochement. De Roehampton, qui est tout
près de Richmond, on vit un jour arriver la voiture armoriée où se
trouvait mistress Bullock avec ses enfants maladifs et souffreteux. La
famille Bullock fit irruption dans le jardin où lisait Amélia, où
Joseph, sous un berceau de feuillage, était tranquillement occupé à
préparer des framboises à l'eau-de-vie, et où le major, en jaquette de
l'Inde, jouait au cheval fondu avec Georgy, qui lui faisait tendre le
dos. Il sautait en ce moment par-dessus la tête du major, et alla
tomber à quelques pas des Bullocks, qui venaient d'ouvrir la porte.
Les enfants avaient la tête surmontée d'immenses panaches noirs avec
des petites vestes en velours noir, et faisaient escorte à leur mère,
qui, elle aussi, observait le deuil le plus sévère.
«Il est tout juste d'un âge convenable pour Rosa, pensa cette tendre
mère en jetant un coup d'oeil à sa petite-fille, qui pouvait bien
avoir sept ans. Allons, Rosa, allez embrasser votre cousin, dit tout
haut mistress Frédérick; vous ne me reconnaissez donc pas, mon cher
George? Mais je suis votre tante!
--Je vous connais bien de reste, répondit George; mais je ne veux pas
être embrassé, moi! et il battit en retraite devant les caresses que
son obéissante cousine s'apprêtait à lui faire.
--Allons, petit espiègle, conduisez-moi à votre maman,» fit alors
mistress Frédérick.
Ce fut ainsi que ces deux dames se retrouvèrent en face l'une de
l'autre, après une absence de près de quinze ans. Pendant tout le
temps qu'Emmy avait été dans la peine et la pauvreté, sa belle-soeur
n'avait jamais songé à venir la visiter; mais maintenant qu'elle se
trouvait dans une position brillante et prospère, elle avait hâte de
revenir à elle.