«Qu'y a-t-il d'extraordinaire à cela; n'est-ce pas lui qui me l'avait

donné?

--Ah! j'ignorais,» fit le pauvre Dobbin perdant tout à fait

contenance.

Emmy ne fit d'abord aucune attention à l'air embarrassé du pauvre

Dobbin ni à l'expression piteuse que prit sa figure; mais par la suite

tout cela lui revint à l'esprit et en y réfléchissant elle acquit la

triste et douloureuse certitude que c'était William et non point

George, comme elle se l'était imaginé, qui lui avait donné ce piano.

Ce qu'elle avait aimé et conservé comme une relique de George, son

plus cher trésor enfin, ne venait point de celui qu'elle avait si

tendrement chéri. Seule devant son piano, combien de fois elle s'était

oubliée à penser à George, que de fois assise devant lui pendant de

longues heures elle en avait tiré des notes mélancoliques tout en

versant des larmes silencieuses et secrètes. Puisque le piano ne

venait plus de George, dès lors il perdait tout son prix: aussi

lorsqu'après cette découverte le vieux Sedley lui demanda d'en jouer,

elle lui répondit que l'instrument était faux à déchirer les oreilles,

qu'elle avait mal à la tête et qu'elle était incapable d'y mettre les

mains.

Puis ensuite, suivant son habitude, elle se reprocha son égoïsme et

son ingratitude, et résolut de faire réparation à l'honnête William du

dédain qu'elle ne lui avait pas témoigné, mais qu'elle avait ressenti

pour son piano. Comme on était quelques jours après dans le salon, et

tandis que Jos, selon son ordinaire, se laissait aller aux douceurs du

sommeil, Amélia, d'une voix défaillante, dit au major Dobbin:

«J'ai à vous demander pardon.

--Et à propos de quoi? répliqua celui-ci.

--Mais.... à propos de ce petit piano.... Je ne vous ai jamais

remercié de me l'avoir donné; il y a bien des années de cela.... avant

mon mariage.... Je croyais qu'il me venait d'un autre.... Je vous

remercie, William.»

En même temps, elle tendit la main, mais le coeur de la pauvre femme

était bien gros et ses yeux se remplirent bientôt de larmes.

William ne put y tenir davantage.

«Amélia, Amélia, lui dit-il, j'avais acheté ce piano pour vous, je

vous aimais alors comme je vous aime encore maintenant, car il faut

bien que je finisse par vous le dire. Je crois que mon amour a

commencé dès le premier jour où je vous ai vue, lorsque George me

conduisit chez vous pour me faire voir la femme à laquelle il avait

engagé sa foi. Vous étiez alors une jeune fille en robe blanche, en

longues boucles. Vous êtes arrivée en chantant, il me semble vous voir

encore. Le soir, nous sommes allés au Vauxhall; dès lors, je n'ai plus

pensé qu'à une femme au monde, et cette femme c'était vous. Pendant

ces douze années qui viennent de s'écouler, je crois n'avoir pas été

une heure entière chaque jour sans penser à vous. J'étais venu pour

vous le dire avant mon départ pour l'Inde, mais alors vous m'avez paru

si indifférente et si froide que je ne n'ai pas eu le courage de vous

faire cet aveu. Ma présence ou mon départ, peu vous importait alors.

--Ah! je suis une ingrate, reprit alors Amélia.

--Non, non, mais une indifférente, continua Dobbin sur le ton du

désespoir. Et d'ailleurs, de quel droit puis-je prétendre inspirer

d'autres sentiments à une femme? Je sais maintenant à quoi m'en tenir.

Votre découverte sur le piano vous a brisé le coeur, vous regrettez

qu'il vienne de moi et non de George. Mais pardonnez à un moment

d'oubli sans lequel je n'aurais jamais parlé comme je viens de le

faire, à un égarement d'une minute et à la folle pensée qui m'a fait

croire qu'un dévouement et une constance de plusieurs années pouvaient

plaider en ma faveur.

--C'est vous qui êtes bien dur et bien cruel maintenant, dit Amélia en

s'animant à son tour. George est toujours mon mari sur la terre comme

dans le ciel. Comment pourrais-je jamais en aimer un autre que lui?

Encore maintenant je lui appartiens comme la première fois où vous

m'avez vue, mon cher William. C'est lui qui m'a appris à connaître

tout ce qu'il y avait de bon et de généreux en vous, à vous aimer

comme un frère. Et depuis lors n'avez-vous pas fait tout au monde pour

moi, pour mon enfant? Vous, mon meilleur ami, mon protecteur le plus

dévoué! Ah! si vous étiez venu quelques mois plus tôt, vous m'auriez

épargné peut-être cette cruelle et pénible séparation. J'ai manqué en

mourir, mais, hélas! vous n'étiez point là, quoique mes voeux, mes

prières vous appelassent alors, et on m'a séparé de mon enfant, on l'a

enlevé à sa mère! William, c'est un noble coeur que celui de Georgy.

Soyez son ami et restez encore le mien....»

Sa voix s'éteignit avec ces dernières paroles, et Amélia pencha la

tête sur l'épaule de Dobbin. Le major, l'entourant de ses bras,

l'attira vers lui comme un enfant et déposa un baiser sur son front.

«Vous me trouverez toujours le même, chère Amélia, lui dit-il; je ne

vous demande que votre affection; je ne veux rien de plus.

Permettez-moi seulement de rester près de vous et de vous voir

souvent.

--Oui, souvent,» répondit Amélia.

C'est ainsi qu'il fut permis à Dobbin de la voir en toute liberté et

d'espérer dans l'avenir, comme le petit écolier qui, n'ayant pas

d'argent dans sa poche, peut du moins soupirer tout à son aise devant

la boutique du pâtissier.

CHAPITRE XXVIII.

Où l'on revient à une existence plus douce.

La fortune commence enfin à sourire à Amélia. Nous sommes heureux de

la sortir de cette humble et modeste condition qui, depuis si

longtemps, était son partage. Elle va rentrer enfin dans une sphère

plus brillante et plus élevée. Ce ne sera point toutefois dans une

société d'un aussi grand ton et de manières aussi raffinées que celle

où mistress Becky avait trouvé le moyen de pénétrer. C'est néanmoins

dans un monde qui a des prétentions à suivre la mode et à posséder les

allures aristocratiques. Joseph avait des amis parmi les

ex-fonctionnaires des trois présidences de l'Inde. Aussi avait-il pris

son logement dans le quartier anglo-indien, qui a pour centre

Moira-Place. Ses revenus n'étaient pas assez considérables pour lui

permettre l'habiter sur la place même.

Jos s'était contenté d'une maison de second ou troisième ordre dans

Gillespie-Street. Il avait fait emplette de tapis, de glaces

magnifiques, d'un ameublement presque entièrement neuf, provenant

d'une vente à la suite d'une saisie opérée sur un pauvre diable qu'une

faillite de son banquier venait de jeter sur la paille. Son nom fut

inscrit à la quatrième page du journal, son mobilier disputé par les

acheteurs, sous la surveillance du vendeur public, et puis il n'en fut

plus question.

Les fournisseurs de ce malheureux, payés jusqu'au dernier shilling, se

présentèrent chez Jos pour le prier de leur continuer la pratique. Les

marmitons en veste blanche, qui avaient préparé les dîners du maître

précédent, continuèrent à exercer leur profession au profit de Jos;

l'épicier, le fruitier, la laitière chacun de leur côté, vinrent se

recommander à l'intendant et tâchèrent de gagner ses bonnes grâces,

tout le monde enfin, jusqu'au petit groom à la livrée couverte de

passementerie et de boutons, dont le devoir était d'accompagner

mistress Amélia partout où il lui plaisait d'aller.

C'était du reste un train de maison fort modeste. L'intendant de Jos,

qui remplissait en même temps les fonctions de valet de pied, ne fut

jamais vu plus ivre qu'il ne convient à l'intendant d'un ménage bien

tenu.

Emmy eut pour son service une femme de chambre originaire d'une

propriété du père Dobbin, et dont les prévenances et l'humilité

désarmèrent mistress Osborne, d'abord épouvantée de l'idée d'avoir une

domestique attachée à son service. Cette fille se rendit très-utile

par les soins entendus qu'elle donna au vieux Sedley qui ne sortait

plus beaucoup de son appartement et ne paraissait jamais dans les

fêtes qui se donnaient dans la maison.

Mistress Osborne commença à recevoir beaucoup de visites. Lady Dobbin

et ses filles la félicitèrent de son changement de position et se

montrèrent fort empressées auprès d'elle; miss Osborne vint lui faire

visite dans sa grande voiture armoriée. La rumeur publique attribuait

à Jos d'immenses richesses, et pour le vieil Osborne rien n'était plus

naturel que Georgy héritât de la fortune de son oncle, comme il devait

hériter de la sienne.

«Morbleu! disait-il, pourquoi maître George ne deviendrait-il pas un

grand personnage? J'entends qu'il entre au parlement avant ma mort.

Vous pouvez allez voir sa mère, miss Osborne, quoique, pour ma part,

je sois bien résolu à ne jamais me rencontrer avec elle.»

Miss Osborne alla lui faire visite. Emmy en fut enchantée, comme vous

pouvez le croire. Elle entrevoyait dans ce rapprochement de plus

fréquents rapports avec Georgy; on permit au bambin de venir plus

souvent chez elle. Il dînait deux ou trois fois par semaine à

Gillespie-Street. Il y exerçait dans cette maison la même domination

qu'à Russell-Square.

La présence du major Dobbin lui inspirait toutefois un certain respect

et une certaine retenue; l'enfant savait très-bien son monde, et le

major Dobbin lui en imposait. George ne pouvait s'empêcher d'admirer

la simplicité de son ami, son égalité d'humeur, la variété de son

instruction, dont il faisait un usage si calme et si sensé, son amour

inaltérable pour la vérité et la justice. Personne, dans sa petite

appréciation d'enfant, n'était comparable au major, et il éprouvait à

son endroit une tendresse spontanée et instinctive. On le voyait

toujours accroché à l'habit de son parrain, n'ayant pas de plus grand

plaisir que d'aller se promener au parc avec lui et d'écouter ses

histoires. William parlait à George de son père, de l'Inde, de

Waterloo, de tout excepté de lui. Quand George se laissait aller à ses

caprices et à ses petites colères, le major le relevait par quelque

raillerie que mistress Osborne trouvait toujours fort dure. Un jour

Dobbin vint le prendre pour aller au spectacle, l'enfant refusa

d'aller au parterre, trouvant que c'était bon pour la canaille;

Dobbin, en conséquence, lui fit ouvrir une loge, l'y laissa et alla au

parterre. Le major se trouvait à peine depuis quelques minutes à sa

place lorsqu'il sentit un bras se glisser sous le sien, et une petite

main bien gantée chercher la sienne et la serrer. George avait reconnu

le ridicule de sa conduite et était venu s'asseoir humblement à côté

de son ami. Un sourire bienveillant éclaira la figure de Dobbin, et ce

fut avec un regard affectueux qu'il accueillit l'enfant prodigue.

Dobbin aimait cet enfant comme il aimait tout ce qui tenait à Amélia;

quant à elle, elle éprouva une joie ineffable en entendant raconter ce

bon mouvement de son fils. Ses yeux regardaient Dobbin avec une

tendresse qu'ils n'avaient jamais eue jusque-là.

George ne se lassait point de faire l'éloge du major à sa mère.

«Je l'aime, ma chère maman, lui disait-il, parce qu'il est au courant

de toutes choses, et qu'il ne ressemble point au vieux Veal qui passe

son temps à se vanter et à nous faire des phrases d'une demi-lieue. À

la pension, nous l'appelons M. le barboteur. C'est moi qui lui ai

donné ce joli nom; n'est-ce pas qu'il ne lui va pas mal, chère maman?

Dobbin lit le latin comme l'anglais, et le français de même, et

lorsque nous sortons ensemble, il me raconte des histoires sur papa et

jamais sur lui. Cependant, le colonel Buckler, que j'ai entendu chez

grand-papa, nous disait que c'était le plus brave officier de l'armée,

et qu'il s'est distingué en maintes circonstances. Alors, bon papa,

tout surpris, a dit: «Comment, ce garçon-là? je l'aurais pris pour la

plus grande poule mouillée de la terre.» Mais ce n'est pas vrai ça,

n'est-ce pas, maman?»

Emmy se mettait à rire et pensait comme son petit garçon, que Dobbin

n'était point une poule mouillée.

Ainsi s'établissait entre George et le major une affection réciproque

et beaucoup plus grande, il faut l'avouer, que celle qui existait

entre l'oncle et le neveu. George avait attrapé une certaine manière

de gonfler ses joues, de mettre les mains dans les poches de sa veste

et de répéter les expressions et les allures favorites de Jos d'une

manière si exacte, qu'on éclatait de rire rien qu'à le voir. Les

domestiques avaient toutes les peines du monde à se contenir lorsque

le petit garnement, demandant quelque chose qui n'était point sur la

table, contrefaisait son oncle à s'y méprendre. Dobbin était tout prêt

lui-même à étouffer en voyant la pantomime de l'enfant; et George en

aurait fait autant à la barbe et au nez de son oncle sans les

réprimandes de Dobbin et les supplications d'Amélia.

Le digne fonctionnaire civil s'était fort bien aperçu que l'enfant le

tournait en dérision, aussi éprouvait-il une grande gêne en sa

présence, et s'efforçait-il de se rendre plus imposant par la

solennité de sa tournure toutes les fois qu'il se trouvait en la

présence de maître George. Mais s'il pouvait être prévenu d'avance de

la venue du petit bonhomme à Gillespie-Street, M. Jos ne manquait pas

alors d'avoir une partie arrangée à son club. Peut-être cette absence

n'était-elle pas très-regrettée. Ces jours-là seulement, M. Sedley

consentait à descendre de sa retraite et à se mêler à une de ces

bonnes et intimes réunions de famille dont le major se trouvait

presque toujours faire partie. D'ailleurs n'était-il pas, à plus d'un

titre, l'ami de la maison, l'ami de tous les membres de la famille.

«Il aurait fait aussi bien de rester à Madras pour le temps qu'il

passe avec nous, disait miss Anna en parlant de son frère.

--Mais, mon Dieu, miss Anna! le major ne songe point à vous épouser!»

Jos Sedley menait une existence noblement oisive, ainsi qu'il

convenait à une personne de sa haute importance. Sa première démarche

avait été pour se faire recevoir au Club-Oriental où il passait toutes

ses matinées en compagnie de ses amis des Indes, où il dînait, où il

prenait des convives qu'il amenait chez lui.

Il était convenu qu'Amélia ferait les honneurs à ces messieurs et à

leurs femmes; et comme de juste, dans ces dîners, on ne parlait guère

que de l'Inde. Ne vous imaginez pas, toutefois, que ce sujet présente

quelque chose de bien neuf et de bien original; la comédie humaine est

toujours à peu près la même partout!

Avant peu, Amélia eut un carnet de visite, et une grande partie de sa

journée se passa régulièrement à aller voir les femmes des hauts

dignitaires qui avaient exercé dans les présidences de Bombay, de

Calcutta et de Madras. Nous nous habituons bien vite, en général, aux

changements qui surviennent dans notre existence. C'est ainsi

qu'Amélia fut bientôt rompue à cette vie. La voiture allait tous les

jours faire sa tournée ordinaire, et le petit groom en livrée ne

faisait que quitter le siége et y remonter, déposant à chaque porte

les cartes de Jos et d'Amélia. À de certaines heures, Emmy allait

prendre Jos à son club pour aller ensuite se promener au grand air, ou

bien elle emmenait le vieux Sedley et le conduisait à Regent-Park. Au

bout de quelque temps, elle avait aussi bien pris son parti de sa

femme de chambre et de sa voiture, de son carnet et de son groom, que

naguère de l'humble existence qu'elle menait à Brompton, et elle

s'accommodait aussi bien de l'un que de l'autre. Sa destinée lui

aurait donné une couronne de duchesse qu'elle ne se serait pas moins

bien tirée du rôle qu'elle aurait eu à jouer.

Parmi les femmes de la société de Jos, chacune s'accordait à dire que

c'était une charmante jeune femme qui n'avait peut-être pas beaucoup

de ressources en elle, mais qui, au demeurant, était charmante. Qui

aurait pu dire autrement?

Les hommes aimaient en elle sa bonté simple et naturelle, sa candeur

et la franchise de ses manières. Les jeunes élégants qui venaient

passer à Londres le temps de leur congé, les lions de la mode, aux

chaînes d'or étincelantes, aux moustaches retroussées, qui sur la

banquette de leur cab éblouissaient les passants, qui hantaient les

plus riches hôtels du quartier aristocratique; eh bien! ces lions de

la mode admiraient mistress Osborne, aimaient galoper dans le parc aux

portières de sa voiture ou à être admis à l'honneur de lui dire une

visite du matin. Swankey, officier dans les gardes du corps, un

lovelace de la plus dangereuse espèce, le plus grand garnement de

toute l'armée des Indes, fut un jour surpris par le major Dobbin à

faire en tête à tête à Amélia une description de la chasse aux cochons

sauvages. À partir de ce moment, cet officier allait toujours disant

du mal d'un grand diable des armées royales, aussi maigre que long,

qui ne pouvait souffrir l'esprit des autres dans la conversation.

Tout autre que le major n'aurait pas manqué de ressentir de la

jalousie à l'occasion de ce capitaine du Bengale; mais Dobbin était

d'une nature trop généreuse, d'une âme trop confiante pour concevoir

jamais aucun soupçon sur Amélia. Il se sentait heureux des hommages et

de l'admiration qu'avaient pour elle tous ceux qui l'approchaient.

Depuis qu'elle était femme n'avait-elle pas toujours été persécutée et

méconnue? Il ressentait donc une véritable joie à voir cette âme si

bien douée s'épanouir au souffle du bonheur et sa gaieté lui revenir

avec les jours de prospérité. Tous ceux qui avaient du coeur et de

l'esprit complimentaient le major du bon sens dont il faisait la

preuve par un tel choix, s'il est vrai de dire que l'on conserve son

bon sens au milieu des illusions de l'amour.

Jos s'était fait présenter à la cour, comme doit faire tout bon sujet

de notre gracieux souverain; mais Jos avait eu soin de se rendre

d'abord à son club dans sa grande tenue en attendant Dobbin, qui

devait venir l'y chercher dans un vieil uniforme râpé. À partir de ce

moment, Jos, qui avait eu auparavant des tendances libérales, devint

un effréné tory et l'une des colonnes de l'État, si bien qu'il ne se

tint pour content qu'après avoir fait présenter Amélia à la cour. Il

s'était persuadé qu'il entrait pour quelque chose dans le salut du

royaume et que le souverain ne pouvait être parfaitement heureux que

lorsqu'il aurait vu Jos Sedley et sa famille se ranger sur les marches

du trône.

Emmy s'amusait beaucoup de cette idée de présentation.

«Faudra-t-il mettre les diamants de la famille? demandait elle à Jos.

--Des diamants, pensait en lui-même le major; ah! si j'avais jamais le

droit de vous en offrir, je voudrais vous prouver qu'il n'y en a point

de trop beaux pour vous!»

CHAPITRE XXIX.

Deux lampes qui s'éteignent.

La durée du deuil pour mistress Sedley était à peine arrivée à son

terme, et Jos venait à peine de quitter ses habits noirs pour paraître

sous le brillant costume qu'il aimait tant à revêtir, que déjà il fut

facile de prévoir, à tous ceux qui entouraient M. Sedley, qu'un

événement de même nature allait bientôt avoir lieu, et que le

vieillard ne tarderait pas à rejoindre celle qui l'avait précédé dans

sa triste et dernière demeure.

«L'état de santé de mon père, répétait souvent Jos Sedley à son club,

m'empêche de vous traiter comme je l'aurais voulu, ou du moins, il

faut remettre cela à l'année prochaine; mais venez chez moi à six

heures et demie, mon garçon, sans cérémonie, vous y trouverez la

fortune du pot, et pour convives deux ou trois de nos vieux camarades,

et cela tant qu'il vous plaira, et, toutes les fois, vous me ferez

plaisir.»

C'est ainsi que Jos vidait avec ses amis la bouteille de bordeaux en

petit comité et à petit bruit, tandis qu'à l'étage supérieur les

dernières étincelles de la vie s'éteignaient insensiblement chez son

vieux père. Après avoir bien bu pendant le dîner, on se mettait à

faire un rob en quittant la table. Quelquefois, le major Dobbin

prenait aussi les cartes, et mistress Osborne faisait de temps à autre

quelques courtes apparitions après avoir assisté au coucher de son

malade, et lorsqu'il était en proie à un de ces sommes légers et

inquiets qui visitent parfois la vieillesse à ses derniers jours.

Le vieillard demandait toujours sa fille et ne se trouvait heureux que

lorsqu'il la sentait auprès de lui, et ne voulait recevoir que de sa

main ses potions et ses tisanes; et quant à elle, elle ne se proposa

plus d'autre tâche que d'adoucir les derniers moments de son père.

Elle avait fait placer son lit tout à côté de la porte qui donnait

dans la chambre du vieillard, et accourait aussitôt au moindre bruit,

au moindre mouvement que faisait le pauvre invalide sur sa couche de

souffrance. Nous lui devons toutefois cette justice, c'est que bien

souvent il passait dans le silence de longues et pénibles insomnies,

afin de ne point troubler le repos de sa bonne et vigilante

garde-malade.

Il éprouvait alors pour sa fille une tendresse bien plus vive que

celle qu'il avait ressentie pour elle jusque-là. C'était dans

l'accomplissement de ces prévenances et de ces soins, inspirés par la

piété filiale, qu'éclatait le dévouement de cette douce et simple

créature.

«Ne dirait-on pas un rayon de soleil qui pénètre silencieux dans la

chambre du malade?» se disait en lui-même M. Dobbin lorsqu'il la

voyait monter auprès de son père.

Une expression ineffable de douceur brillait sur sa figure tandis

qu'elle se livrait, pleine de grâce et de légèreté, aux mille petits

soins de la garde-malade. Ah! il faut être aveugle ou insensible pour

ne pas trouver à la femme qui allaite son enfant ou qui est assise au

chevet d'un vieillard comme un reflet d'amour et de compassion répandu

sur les traits de sa figure!

Alors se ferma dans le coeur du pauvre Sedley une secrète blessure qui

y saignait depuis plusieurs années, alors il se livra à toutes les

douceurs d'une tendresse sans arrière-pensée. Le vieillard, touché à

ses derniers moments de tant d'affection et d'amour filial, oublia les

reproches secrets qu'il nourrissait contre sa fille, les torts dont il

l'avait, de concert avec sa femme, accusée plus d'une fois pendant

leurs longues heures d'insomnie; alors qu'ils lui faisaient un crime

de tout sacrifier à son fils, de fermer les yeux sur la vieillesse et

l'infortune de ses parents pour ne plus voir que son enfant, de s'être

livré à des transports insensés, absurdes, exagérés lorsqu'on l'avait

séparé de Georgy. Le vieux Sedley en approchant du moment suprême

reconnut combien ces griefs étaient peu fondés, et rendit justice à

cette victime patiente et résignée. Un soir où, comme d'habitude, elle

rentrait dans sa chambre sur la pointe du pied, elle trouva le

vieillard éveillé, et il lui fit l'aveu du secret qui lui pesait si

fort sur le coeur.

«Ah! Emmy, lui dit-il en finissant, j'ai été bien injuste, bien ingrat

à votre égard;» et en même temps il lui tendait une froide et débile

main.

Pendant cela, Emmy, agenouillée au pied du lit, élevait son âme à

Dieu, tandis que le vieillard priait avec elle serrant toujours sa

main dans la sienne. Ami lecteur, puissions-nous dans un moment

semblable trouver un coeur comme celui-là pour s'unir à nos dernières

prières!

Peut-être alors toute sa vie passée vint-elle se présenter à son

esprit, peut-être, se reportant aux débuts de sa carrière, vit-il ses

premiers efforts couronnés d'heureux succès, suivis de prospérité et

de grandeurs pour faire place enfin au désastre qui avait ruiné ses

dernières années sans lui laisser d'autre espoir que la mort, qui

venait maintenant frapper à sa porte. Il n'y avait plus à nourrir

aucun projet de revanche contre la fortune, qui, après avoir mis à

néant ce qu'il y avait de fort et d'énergique en lui, ne lui avait

laissé que l'indigence et le déshonneur. Sa vie aboutissait au néant

de toutes ses vanités, de toutes ses espérances, et il ne restait plus

devant lui que ses déceptions passées et la mort. Dites-moi, cher

lecteur, quel sort trouvez-vous préférable ici-bas, ou de mourir au

sein de la prospérité et de la gloire, ou de succomber dans la

pauvreté et l'humiliation? d'être riche et de subir la loi commune, ou

de quitter la vie après avoir perdu la partie? Quel singulier

sentiment doit alors éprouver celui qui arrive à ce jour de la vie où

il n'a plus qu'à se dire: Demain, succès ou défaite peu importe!

demain le soleil se lèvera comme à l'ordinaire et des milliers de

mortels se rendront ou à leurs plaisirs ou à leurs travaux accoutumés,

sans s'apercevoir seulement que je suis sorti de la mêlée.

La foire aux vanités, Tome II · 第 31 / 41 段