donné?
--Ah! j'ignorais,» fit le pauvre Dobbin perdant tout à fait
contenance.
Emmy ne fit d'abord aucune attention à l'air embarrassé du pauvre
Dobbin ni à l'expression piteuse que prit sa figure; mais par la suite
tout cela lui revint à l'esprit et en y réfléchissant elle acquit la
triste et douloureuse certitude que c'était William et non point
George, comme elle se l'était imaginé, qui lui avait donné ce piano.
Ce qu'elle avait aimé et conservé comme une relique de George, son
plus cher trésor enfin, ne venait point de celui qu'elle avait si
tendrement chéri. Seule devant son piano, combien de fois elle s'était
oubliée à penser à George, que de fois assise devant lui pendant de
longues heures elle en avait tiré des notes mélancoliques tout en
versant des larmes silencieuses et secrètes. Puisque le piano ne
venait plus de George, dès lors il perdait tout son prix: aussi
lorsqu'après cette découverte le vieux Sedley lui demanda d'en jouer,
elle lui répondit que l'instrument était faux à déchirer les oreilles,
qu'elle avait mal à la tête et qu'elle était incapable d'y mettre les
mains.
Puis ensuite, suivant son habitude, elle se reprocha son égoïsme et
son ingratitude, et résolut de faire réparation à l'honnête William du
dédain qu'elle ne lui avait pas témoigné, mais qu'elle avait ressenti
pour son piano. Comme on était quelques jours après dans le salon, et
tandis que Jos, selon son ordinaire, se laissait aller aux douceurs du
sommeil, Amélia, d'une voix défaillante, dit au major Dobbin:
«J'ai à vous demander pardon.
--Et à propos de quoi? répliqua celui-ci.
--Mais.... à propos de ce petit piano.... Je ne vous ai jamais
remercié de me l'avoir donné; il y a bien des années de cela.... avant
mon mariage.... Je croyais qu'il me venait d'un autre.... Je vous
remercie, William.»
En même temps, elle tendit la main, mais le coeur de la pauvre femme
était bien gros et ses yeux se remplirent bientôt de larmes.
William ne put y tenir davantage.
«Amélia, Amélia, lui dit-il, j'avais acheté ce piano pour vous, je
vous aimais alors comme je vous aime encore maintenant, car il faut
bien que je finisse par vous le dire. Je crois que mon amour a
commencé dès le premier jour où je vous ai vue, lorsque George me
conduisit chez vous pour me faire voir la femme à laquelle il avait
engagé sa foi. Vous étiez alors une jeune fille en robe blanche, en
longues boucles. Vous êtes arrivée en chantant, il me semble vous voir
encore. Le soir, nous sommes allés au Vauxhall; dès lors, je n'ai plus
pensé qu'à une femme au monde, et cette femme c'était vous. Pendant
ces douze années qui viennent de s'écouler, je crois n'avoir pas été
une heure entière chaque jour sans penser à vous. J'étais venu pour
vous le dire avant mon départ pour l'Inde, mais alors vous m'avez paru
si indifférente et si froide que je ne n'ai pas eu le courage de vous
faire cet aveu. Ma présence ou mon départ, peu vous importait alors.
--Ah! je suis une ingrate, reprit alors Amélia.
--Non, non, mais une indifférente, continua Dobbin sur le ton du
désespoir. Et d'ailleurs, de quel droit puis-je prétendre inspirer
d'autres sentiments à une femme? Je sais maintenant à quoi m'en tenir.
Votre découverte sur le piano vous a brisé le coeur, vous regrettez
qu'il vienne de moi et non de George. Mais pardonnez à un moment
d'oubli sans lequel je n'aurais jamais parlé comme je viens de le
faire, à un égarement d'une minute et à la folle pensée qui m'a fait
croire qu'un dévouement et une constance de plusieurs années pouvaient
plaider en ma faveur.
--C'est vous qui êtes bien dur et bien cruel maintenant, dit Amélia en
s'animant à son tour. George est toujours mon mari sur la terre comme
dans le ciel. Comment pourrais-je jamais en aimer un autre que lui?
Encore maintenant je lui appartiens comme la première fois où vous
m'avez vue, mon cher William. C'est lui qui m'a appris à connaître
tout ce qu'il y avait de bon et de généreux en vous, à vous aimer
comme un frère. Et depuis lors n'avez-vous pas fait tout au monde pour
moi, pour mon enfant? Vous, mon meilleur ami, mon protecteur le plus
dévoué! Ah! si vous étiez venu quelques mois plus tôt, vous m'auriez
épargné peut-être cette cruelle et pénible séparation. J'ai manqué en
mourir, mais, hélas! vous n'étiez point là, quoique mes voeux, mes
prières vous appelassent alors, et on m'a séparé de mon enfant, on l'a
enlevé à sa mère! William, c'est un noble coeur que celui de Georgy.
Soyez son ami et restez encore le mien....»
Sa voix s'éteignit avec ces dernières paroles, et Amélia pencha la
tête sur l'épaule de Dobbin. Le major, l'entourant de ses bras,
l'attira vers lui comme un enfant et déposa un baiser sur son front.
«Vous me trouverez toujours le même, chère Amélia, lui dit-il; je ne
vous demande que votre affection; je ne veux rien de plus.
Permettez-moi seulement de rester près de vous et de vous voir
souvent.
--Oui, souvent,» répondit Amélia.
C'est ainsi qu'il fut permis à Dobbin de la voir en toute liberté et
d'espérer dans l'avenir, comme le petit écolier qui, n'ayant pas
d'argent dans sa poche, peut du moins soupirer tout à son aise devant
la boutique du pâtissier.
CHAPITRE XXVIII.
Où l'on revient à une existence plus douce.
La fortune commence enfin à sourire à Amélia. Nous sommes heureux de
la sortir de cette humble et modeste condition qui, depuis si
longtemps, était son partage. Elle va rentrer enfin dans une sphère
plus brillante et plus élevée. Ce ne sera point toutefois dans une
société d'un aussi grand ton et de manières aussi raffinées que celle
où mistress Becky avait trouvé le moyen de pénétrer. C'est néanmoins
dans un monde qui a des prétentions à suivre la mode et à posséder les
allures aristocratiques. Joseph avait des amis parmi les
ex-fonctionnaires des trois présidences de l'Inde. Aussi avait-il pris
son logement dans le quartier anglo-indien, qui a pour centre
Moira-Place. Ses revenus n'étaient pas assez considérables pour lui
permettre l'habiter sur la place même.
Jos s'était contenté d'une maison de second ou troisième ordre dans
Gillespie-Street. Il avait fait emplette de tapis, de glaces
magnifiques, d'un ameublement presque entièrement neuf, provenant
d'une vente à la suite d'une saisie opérée sur un pauvre diable qu'une
faillite de son banquier venait de jeter sur la paille. Son nom fut
inscrit à la quatrième page du journal, son mobilier disputé par les
acheteurs, sous la surveillance du vendeur public, et puis il n'en fut
plus question.
Les fournisseurs de ce malheureux, payés jusqu'au dernier shilling, se
présentèrent chez Jos pour le prier de leur continuer la pratique. Les
marmitons en veste blanche, qui avaient préparé les dîners du maître
précédent, continuèrent à exercer leur profession au profit de Jos;
l'épicier, le fruitier, la laitière chacun de leur côté, vinrent se
recommander à l'intendant et tâchèrent de gagner ses bonnes grâces,
tout le monde enfin, jusqu'au petit groom à la livrée couverte de
passementerie et de boutons, dont le devoir était d'accompagner
mistress Amélia partout où il lui plaisait d'aller.
C'était du reste un train de maison fort modeste. L'intendant de Jos,
qui remplissait en même temps les fonctions de valet de pied, ne fut
jamais vu plus ivre qu'il ne convient à l'intendant d'un ménage bien
tenu.
Emmy eut pour son service une femme de chambre originaire d'une
propriété du père Dobbin, et dont les prévenances et l'humilité
désarmèrent mistress Osborne, d'abord épouvantée de l'idée d'avoir une
domestique attachée à son service. Cette fille se rendit très-utile
par les soins entendus qu'elle donna au vieux Sedley qui ne sortait
plus beaucoup de son appartement et ne paraissait jamais dans les
fêtes qui se donnaient dans la maison.
Mistress Osborne commença à recevoir beaucoup de visites. Lady Dobbin
et ses filles la félicitèrent de son changement de position et se
montrèrent fort empressées auprès d'elle; miss Osborne vint lui faire
visite dans sa grande voiture armoriée. La rumeur publique attribuait
à Jos d'immenses richesses, et pour le vieil Osborne rien n'était plus
naturel que Georgy héritât de la fortune de son oncle, comme il devait
hériter de la sienne.
«Morbleu! disait-il, pourquoi maître George ne deviendrait-il pas un
grand personnage? J'entends qu'il entre au parlement avant ma mort.
Vous pouvez allez voir sa mère, miss Osborne, quoique, pour ma part,
je sois bien résolu à ne jamais me rencontrer avec elle.»
Miss Osborne alla lui faire visite. Emmy en fut enchantée, comme vous
pouvez le croire. Elle entrevoyait dans ce rapprochement de plus
fréquents rapports avec Georgy; on permit au bambin de venir plus
souvent chez elle. Il dînait deux ou trois fois par semaine à
Gillespie-Street. Il y exerçait dans cette maison la même domination
qu'à Russell-Square.
La présence du major Dobbin lui inspirait toutefois un certain respect
et une certaine retenue; l'enfant savait très-bien son monde, et le
major Dobbin lui en imposait. George ne pouvait s'empêcher d'admirer
la simplicité de son ami, son égalité d'humeur, la variété de son
instruction, dont il faisait un usage si calme et si sensé, son amour
inaltérable pour la vérité et la justice. Personne, dans sa petite
appréciation d'enfant, n'était comparable au major, et il éprouvait à
son endroit une tendresse spontanée et instinctive. On le voyait
toujours accroché à l'habit de son parrain, n'ayant pas de plus grand
plaisir que d'aller se promener au parc avec lui et d'écouter ses
histoires. William parlait à George de son père, de l'Inde, de
Waterloo, de tout excepté de lui. Quand George se laissait aller à ses
caprices et à ses petites colères, le major le relevait par quelque
raillerie que mistress Osborne trouvait toujours fort dure. Un jour
Dobbin vint le prendre pour aller au spectacle, l'enfant refusa
d'aller au parterre, trouvant que c'était bon pour la canaille;
Dobbin, en conséquence, lui fit ouvrir une loge, l'y laissa et alla au
parterre. Le major se trouvait à peine depuis quelques minutes à sa
place lorsqu'il sentit un bras se glisser sous le sien, et une petite
main bien gantée chercher la sienne et la serrer. George avait reconnu
le ridicule de sa conduite et était venu s'asseoir humblement à côté
de son ami. Un sourire bienveillant éclaira la figure de Dobbin, et ce
fut avec un regard affectueux qu'il accueillit l'enfant prodigue.
Dobbin aimait cet enfant comme il aimait tout ce qui tenait à Amélia;
quant à elle, elle éprouva une joie ineffable en entendant raconter ce
bon mouvement de son fils. Ses yeux regardaient Dobbin avec une
tendresse qu'ils n'avaient jamais eue jusque-là.
George ne se lassait point de faire l'éloge du major à sa mère.
«Je l'aime, ma chère maman, lui disait-il, parce qu'il est au courant
de toutes choses, et qu'il ne ressemble point au vieux Veal qui passe
son temps à se vanter et à nous faire des phrases d'une demi-lieue. À
la pension, nous l'appelons M. le barboteur. C'est moi qui lui ai
donné ce joli nom; n'est-ce pas qu'il ne lui va pas mal, chère maman?
Dobbin lit le latin comme l'anglais, et le français de même, et
lorsque nous sortons ensemble, il me raconte des histoires sur papa et
jamais sur lui. Cependant, le colonel Buckler, que j'ai entendu chez
grand-papa, nous disait que c'était le plus brave officier de l'armée,
et qu'il s'est distingué en maintes circonstances. Alors, bon papa,
tout surpris, a dit: «Comment, ce garçon-là? je l'aurais pris pour la
plus grande poule mouillée de la terre.» Mais ce n'est pas vrai ça,
n'est-ce pas, maman?»
Emmy se mettait à rire et pensait comme son petit garçon, que Dobbin
n'était point une poule mouillée.
Ainsi s'établissait entre George et le major une affection réciproque
et beaucoup plus grande, il faut l'avouer, que celle qui existait
entre l'oncle et le neveu. George avait attrapé une certaine manière
de gonfler ses joues, de mettre les mains dans les poches de sa veste
et de répéter les expressions et les allures favorites de Jos d'une
manière si exacte, qu'on éclatait de rire rien qu'à le voir. Les
domestiques avaient toutes les peines du monde à se contenir lorsque
le petit garnement, demandant quelque chose qui n'était point sur la
table, contrefaisait son oncle à s'y méprendre. Dobbin était tout prêt
lui-même à étouffer en voyant la pantomime de l'enfant; et George en
aurait fait autant à la barbe et au nez de son oncle sans les
réprimandes de Dobbin et les supplications d'Amélia.
Le digne fonctionnaire civil s'était fort bien aperçu que l'enfant le
tournait en dérision, aussi éprouvait-il une grande gêne en sa
présence, et s'efforçait-il de se rendre plus imposant par la
solennité de sa tournure toutes les fois qu'il se trouvait en la
présence de maître George. Mais s'il pouvait être prévenu d'avance de
la venue du petit bonhomme à Gillespie-Street, M. Jos ne manquait pas
alors d'avoir une partie arrangée à son club. Peut-être cette absence
n'était-elle pas très-regrettée. Ces jours-là seulement, M. Sedley
consentait à descendre de sa retraite et à se mêler à une de ces
bonnes et intimes réunions de famille dont le major se trouvait
presque toujours faire partie. D'ailleurs n'était-il pas, à plus d'un
titre, l'ami de la maison, l'ami de tous les membres de la famille.
«Il aurait fait aussi bien de rester à Madras pour le temps qu'il
passe avec nous, disait miss Anna en parlant de son frère.
--Mais, mon Dieu, miss Anna! le major ne songe point à vous épouser!»
Jos Sedley menait une existence noblement oisive, ainsi qu'il
convenait à une personne de sa haute importance. Sa première démarche
avait été pour se faire recevoir au Club-Oriental où il passait toutes
ses matinées en compagnie de ses amis des Indes, où il dînait, où il
prenait des convives qu'il amenait chez lui.
Il était convenu qu'Amélia ferait les honneurs à ces messieurs et à
leurs femmes; et comme de juste, dans ces dîners, on ne parlait guère
que de l'Inde. Ne vous imaginez pas, toutefois, que ce sujet présente
quelque chose de bien neuf et de bien original; la comédie humaine est
toujours à peu près la même partout!
Avant peu, Amélia eut un carnet de visite, et une grande partie de sa
journée se passa régulièrement à aller voir les femmes des hauts
dignitaires qui avaient exercé dans les présidences de Bombay, de
Calcutta et de Madras. Nous nous habituons bien vite, en général, aux
changements qui surviennent dans notre existence. C'est ainsi
qu'Amélia fut bientôt rompue à cette vie. La voiture allait tous les
jours faire sa tournée ordinaire, et le petit groom en livrée ne
faisait que quitter le siége et y remonter, déposant à chaque porte
les cartes de Jos et d'Amélia. À de certaines heures, Emmy allait
prendre Jos à son club pour aller ensuite se promener au grand air, ou
bien elle emmenait le vieux Sedley et le conduisait à Regent-Park. Au
bout de quelque temps, elle avait aussi bien pris son parti de sa
femme de chambre et de sa voiture, de son carnet et de son groom, que
naguère de l'humble existence qu'elle menait à Brompton, et elle
s'accommodait aussi bien de l'un que de l'autre. Sa destinée lui
aurait donné une couronne de duchesse qu'elle ne se serait pas moins
bien tirée du rôle qu'elle aurait eu à jouer.
Parmi les femmes de la société de Jos, chacune s'accordait à dire que
c'était une charmante jeune femme qui n'avait peut-être pas beaucoup
de ressources en elle, mais qui, au demeurant, était charmante. Qui
aurait pu dire autrement?
Les hommes aimaient en elle sa bonté simple et naturelle, sa candeur
et la franchise de ses manières. Les jeunes élégants qui venaient
passer à Londres le temps de leur congé, les lions de la mode, aux
chaînes d'or étincelantes, aux moustaches retroussées, qui sur la
banquette de leur cab éblouissaient les passants, qui hantaient les
plus riches hôtels du quartier aristocratique; eh bien! ces lions de
la mode admiraient mistress Osborne, aimaient galoper dans le parc aux
portières de sa voiture ou à être admis à l'honneur de lui dire une
visite du matin. Swankey, officier dans les gardes du corps, un
lovelace de la plus dangereuse espèce, le plus grand garnement de
toute l'armée des Indes, fut un jour surpris par le major Dobbin à
faire en tête à tête à Amélia une description de la chasse aux cochons
sauvages. À partir de ce moment, cet officier allait toujours disant
du mal d'un grand diable des armées royales, aussi maigre que long,
qui ne pouvait souffrir l'esprit des autres dans la conversation.
Tout autre que le major n'aurait pas manqué de ressentir de la
jalousie à l'occasion de ce capitaine du Bengale; mais Dobbin était
d'une nature trop généreuse, d'une âme trop confiante pour concevoir
jamais aucun soupçon sur Amélia. Il se sentait heureux des hommages et
de l'admiration qu'avaient pour elle tous ceux qui l'approchaient.
Depuis qu'elle était femme n'avait-elle pas toujours été persécutée et
méconnue? Il ressentait donc une véritable joie à voir cette âme si
bien douée s'épanouir au souffle du bonheur et sa gaieté lui revenir
avec les jours de prospérité. Tous ceux qui avaient du coeur et de
l'esprit complimentaient le major du bon sens dont il faisait la
preuve par un tel choix, s'il est vrai de dire que l'on conserve son
bon sens au milieu des illusions de l'amour.
Jos s'était fait présenter à la cour, comme doit faire tout bon sujet
de notre gracieux souverain; mais Jos avait eu soin de se rendre
d'abord à son club dans sa grande tenue en attendant Dobbin, qui
devait venir l'y chercher dans un vieil uniforme râpé. À partir de ce
moment, Jos, qui avait eu auparavant des tendances libérales, devint
un effréné tory et l'une des colonnes de l'État, si bien qu'il ne se
tint pour content qu'après avoir fait présenter Amélia à la cour. Il
s'était persuadé qu'il entrait pour quelque chose dans le salut du
royaume et que le souverain ne pouvait être parfaitement heureux que
lorsqu'il aurait vu Jos Sedley et sa famille se ranger sur les marches
du trône.
Emmy s'amusait beaucoup de cette idée de présentation.
«Faudra-t-il mettre les diamants de la famille? demandait elle à Jos.
--Des diamants, pensait en lui-même le major; ah! si j'avais jamais le
droit de vous en offrir, je voudrais vous prouver qu'il n'y en a point
de trop beaux pour vous!»
CHAPITRE XXIX.
Deux lampes qui s'éteignent.
La durée du deuil pour mistress Sedley était à peine arrivée à son
terme, et Jos venait à peine de quitter ses habits noirs pour paraître
sous le brillant costume qu'il aimait tant à revêtir, que déjà il fut
facile de prévoir, à tous ceux qui entouraient M. Sedley, qu'un
événement de même nature allait bientôt avoir lieu, et que le
vieillard ne tarderait pas à rejoindre celle qui l'avait précédé dans
sa triste et dernière demeure.
«L'état de santé de mon père, répétait souvent Jos Sedley à son club,
m'empêche de vous traiter comme je l'aurais voulu, ou du moins, il
faut remettre cela à l'année prochaine; mais venez chez moi à six
heures et demie, mon garçon, sans cérémonie, vous y trouverez la
fortune du pot, et pour convives deux ou trois de nos vieux camarades,
et cela tant qu'il vous plaira, et, toutes les fois, vous me ferez
plaisir.»
C'est ainsi que Jos vidait avec ses amis la bouteille de bordeaux en
petit comité et à petit bruit, tandis qu'à l'étage supérieur les
dernières étincelles de la vie s'éteignaient insensiblement chez son
vieux père. Après avoir bien bu pendant le dîner, on se mettait à
faire un rob en quittant la table. Quelquefois, le major Dobbin
prenait aussi les cartes, et mistress Osborne faisait de temps à autre
quelques courtes apparitions après avoir assisté au coucher de son
malade, et lorsqu'il était en proie à un de ces sommes légers et
inquiets qui visitent parfois la vieillesse à ses derniers jours.
Le vieillard demandait toujours sa fille et ne se trouvait heureux que
lorsqu'il la sentait auprès de lui, et ne voulait recevoir que de sa
main ses potions et ses tisanes; et quant à elle, elle ne se proposa
plus d'autre tâche que d'adoucir les derniers moments de son père.
Elle avait fait placer son lit tout à côté de la porte qui donnait
dans la chambre du vieillard, et accourait aussitôt au moindre bruit,
au moindre mouvement que faisait le pauvre invalide sur sa couche de
souffrance. Nous lui devons toutefois cette justice, c'est que bien
souvent il passait dans le silence de longues et pénibles insomnies,
afin de ne point troubler le repos de sa bonne et vigilante
garde-malade.
Il éprouvait alors pour sa fille une tendresse bien plus vive que
celle qu'il avait ressentie pour elle jusque-là. C'était dans
l'accomplissement de ces prévenances et de ces soins, inspirés par la
piété filiale, qu'éclatait le dévouement de cette douce et simple
créature.
«Ne dirait-on pas un rayon de soleil qui pénètre silencieux dans la
chambre du malade?» se disait en lui-même M. Dobbin lorsqu'il la
voyait monter auprès de son père.
Une expression ineffable de douceur brillait sur sa figure tandis
qu'elle se livrait, pleine de grâce et de légèreté, aux mille petits
soins de la garde-malade. Ah! il faut être aveugle ou insensible pour
ne pas trouver à la femme qui allaite son enfant ou qui est assise au
chevet d'un vieillard comme un reflet d'amour et de compassion répandu
sur les traits de sa figure!
Alors se ferma dans le coeur du pauvre Sedley une secrète blessure qui
y saignait depuis plusieurs années, alors il se livra à toutes les
douceurs d'une tendresse sans arrière-pensée. Le vieillard, touché à
ses derniers moments de tant d'affection et d'amour filial, oublia les
reproches secrets qu'il nourrissait contre sa fille, les torts dont il
l'avait, de concert avec sa femme, accusée plus d'une fois pendant
leurs longues heures d'insomnie; alors qu'ils lui faisaient un crime
de tout sacrifier à son fils, de fermer les yeux sur la vieillesse et
l'infortune de ses parents pour ne plus voir que son enfant, de s'être
livré à des transports insensés, absurdes, exagérés lorsqu'on l'avait
séparé de Georgy. Le vieux Sedley en approchant du moment suprême
reconnut combien ces griefs étaient peu fondés, et rendit justice à
cette victime patiente et résignée. Un soir où, comme d'habitude, elle
rentrait dans sa chambre sur la pointe du pied, elle trouva le
vieillard éveillé, et il lui fit l'aveu du secret qui lui pesait si
fort sur le coeur.
«Ah! Emmy, lui dit-il en finissant, j'ai été bien injuste, bien ingrat
à votre égard;» et en même temps il lui tendait une froide et débile
main.
Pendant cela, Emmy, agenouillée au pied du lit, élevait son âme à
Dieu, tandis que le vieillard priait avec elle serrant toujours sa
main dans la sienne. Ami lecteur, puissions-nous dans un moment
semblable trouver un coeur comme celui-là pour s'unir à nos dernières
prières!
Peut-être alors toute sa vie passée vint-elle se présenter à son
esprit, peut-être, se reportant aux débuts de sa carrière, vit-il ses
premiers efforts couronnés d'heureux succès, suivis de prospérité et
de grandeurs pour faire place enfin au désastre qui avait ruiné ses
dernières années sans lui laisser d'autre espoir que la mort, qui
venait maintenant frapper à sa porte. Il n'y avait plus à nourrir
aucun projet de revanche contre la fortune, qui, après avoir mis à
néant ce qu'il y avait de fort et d'énergique en lui, ne lui avait
laissé que l'indigence et le déshonneur. Sa vie aboutissait au néant
de toutes ses vanités, de toutes ses espérances, et il ne restait plus
devant lui que ses déceptions passées et la mort. Dites-moi, cher
lecteur, quel sort trouvez-vous préférable ici-bas, ou de mourir au
sein de la prospérité et de la gloire, ou de succomber dans la
pauvreté et l'humiliation? d'être riche et de subir la loi commune, ou
de quitter la vie après avoir perdu la partie? Quel singulier
sentiment doit alors éprouver celui qui arrive à ce jour de la vie où
il n'a plus qu'à se dire: Demain, succès ou défaite peu importe!
demain le soleil se lèvera comme à l'ordinaire et des milliers de
mortels se rendront ou à leurs plaisirs ou à leurs travaux accoutumés,
sans s'apercevoir seulement que je suis sorti de la mêlée.