--Puis-je lui en vouloir de sa fidélité? se disait Dobbin à lui-même.

Puis-je être jaloux d'un ami qui maintenant repose dans la tombe, ou

me trouver blessé si un coeur comme celui d'Amélia ressent un amour

éternel. George, George, vous n'avez pas su apprécier le trésor que

vous aviez là.»

Ces réflexions traversèrent l'esprit de William en moins de temps que

nous n'en mettons à les dire, tandis qu'il tenait la main d'Amélia, et

que celle-ci passait son mouchoir sur ses yeux.

«Mon bon ami, lui disait-elle en lui serrant la main qu'elle tenait

dans la sienne, vous avez toujours été pour moi d'une bonté, d'un

dévouement exemplaires.... Ah! voici mon père qui s'éveille. Vous irez

voir George demain, n'est-ce pas?

--Demain, je ne pourrai pas, répondit le bon Dobbin; demain, j'ai

beaucoup à faire.»

Il ne voulait pas lui avouer qu'il n'avait pas encore été voir sa

famille, embrasser sa soeur aînée! Il se décida enfin à prendre congé

d'elle et à lui laisser son adresse pour Jos lorsqu'il serait arrivé.

Ainsi s'écoula sa première journée, cette journée où il la revoyait

pour la première fois.

Quand il rentra chez Slaughter, il trouva sa volaille froide et la

mangea sans y prendre garde. Comme il savait qu'on se couchait de

bonne heure dans sa famille, il ne jugea pas à propos de les déranger

à une heure si avancée; aussi, après cette sage réflexion, se

décida-t-il à aller prendre une contre-marque au théâtre d'Haymarket,

où, nous l'espérons bien, il passa une soirée agréable.

CHAPITRE XXVII.

Le vieux piano.

La visite du major laissa John Sedley dans un état de très-grande

surexcitation pendant toute la soirée. Sa fille ne put lui faire

reprendre ses occupations, ses distractions ordinaires. Il se mit à

bouleverser tiroirs et cartons, à fouiller dans ses paperasses, à

arranger tous ses dossiers pour l'arrivée de Jos. Il classa avec le

plus grand soin ses reçus et ses lettres d'affaires, tous les

documents relatifs à la société vinicole qui, après les plus

magnifiques débuts, avait manqué tout à coup sans qu'on pût en

expliquer le motif; les prospectus de la société houillère, que

l'absence des capitaux avait seule empêché de devenir une magnifique

affaire. Un brevet d'invention pour une scierie mécanique destinée à

fabriquer de la poudre à l'usage de ceux qui écrivent (sans garantie

du gouvernement). Le vieillard passa toute la soirée jusqu'à une heure

fort avancée de la nuit à réunir toutes ces pièces, allant et venant

d'une chambre à l'autre et portant d'une main tremblante une lumière à

moitié éteinte. Il fit un paquet pour la scierie et un autre pour les

vins, un autre pour les charbons, etc., etc....

«Il va me trouver parfaitement en règle, Emmy,» disait le vieillard

d'un air satisfait.

Emmy lui répondit par un sourire.

«Je crains bien que Jos ne regarde pas ces papiers.

--Vous n'y entendez rien, ma chère,» lui répondit son père en hochant

la tête avec un air d'importance.

Certes, il avait raison, Emmy n'y entendait rien, et il est à déplorer

que tant d'autres y soient au contraire si entendus. Toutes ces

paperasses, bonnes pour l'épicier, une fois disposées sur son bureau,

le vieux Sedley les couvrit soigneusement d'un mouchoir de couleur;

c'était un cadeau de l'Inde envoyé par le major Dobbin, puis il

enjoignit, du ton le plus solennel, à la fille et à la dame de la

maison, de ne point toucher à tout cela; c'étaient des papiers qu'il

avait préparés et mis en ordre pour l'arrivée de M. Jos Sedley le

lendemain matin, de M. Jos Sedley de la compagnie des Indes

orientales, division du Bengale!

Le lendemain matin, Amélia trouva son père sur pied; il s'était levé

de très-bonne heure. Jamais elle n'avait remarqué en lui une aussi

grande agitation de corps et d'esprit.

«Je n'ai pu fermer l'oeil, ma chère Emmy, dit-il à sa fille. Je

pensais à ma pauvre Bessy. Je pensais que si elle avait été encore de

ce monde, elle serait venue se promener avec moi dans la voiture de

Jos. Elle a eu aussi la sienne autrefois, et elle y faisait fort bonne

mine.»

Ses yeux, en même temps, se remplissaient de larmes qui s'amassaient

sur le bord de ses paupières et roulaient lentement le long de ses

joues. Amélia les essuya et l'embrassa avec un doux sourire; puis elle

fit à la cravate du vieillard un noeud des plus magnifiques; elle lui

mit ensuite son épingle en or, triste reste de sa grandeur passée.

Installé de la sorte dans son vieux fauteuil, dès six heures du matin,

en grand costume des dimanches, il attendit l'arrivée de son fils.

Dans la grande rue de Southampton, de splendides étalages de tailleur

provoquent par leur élégance l'admiration de tous les passants;

derrière des glaces de toute hauteur se laissent apercevoir des habits

dont la coupe gracieuse est faite pour charmer l'oeil et tenter

l'acheteur; la soie et le velours, l'or et le satin y rivalisent

d'éclat et de magnificence. Sur des gravures qui n'ont point leurs

pareilles dans la réalité, de merveilleux dandys avec une vitre à

l'oeil donnent la main à de petits enfants qui ont tous de grands yeux

et des cheveux frisés; ou bien encore ce sont des amazones caracolant

autour de l'Achille d'Apsley-House. Bien que la garde-robe de Jos fût

garnie des plus splendides vêtements qui soient sortis des ateliers de

Calcutta, il pensa qu'avant de se présenter à la ville pour y faire

une entrée convenable, il devait se munir de quelques-unes de ces

galantes nouveautés. Il choisit en conséquence un gilet de satin

cramoisi parsemé de papillons d'or, un autre gilet en velours rouge à

carreaux blancs avec un collet rabattu, et compléta son costume par

une cravate bleu de ciel et une épingle en or surmontée d'un cavalier

en émail rose franchissant une barrière. Après ces emplettes

seulement, il se crut en état de paraître dignement dans la grande

Cité. L'ancienne gaucherie de Jos et sa funeste maladie de rougir à

tout propos semblaient avoir cédé désormais devant la conscience de sa

valeur personnelle, et s'il éprouvait encore sous le regard des

femmes, aux bals du gouverneur, un certain malaise suivi de quelque

rougeur, si leurs oeillades le faisaient fuir avec un reste d'effroi,

c'était uniquement parce qu'il avait peur d'inspirer une trop forte

passion dont il n'aurait su que faire avec sa résolution bien arrêtée

de ne jamais se marier, et cependant tout Calcutta ne possédait

personne qui pût y faire aussi bonne figure que Waterloo Sedley.

C'était lui qui avait le train de maison le plus splendide, c'était

lui qui donnait les meilleurs déjeuners de garçon, c'était lui qui

avait la cuisine la mieux montée.

Pour faire un habit à un homme de sa circonférence et de son

importance, le tailleur demanda au moins un jour, qui fut employé par

Sedley à chercher un domestique pour le servir lui et son nègre, à

aller retirer ses bagages, ses boîtes et les livres qu'il n'avait

jamais lus, ses caisses de provisions, ses châles destinés il ne

savait pas encore bien à qui, et enfin tout le reste de ses richesses

indiennes.

Le troisième jour, Jos se décida enfin à partir pour Londres dans tout

l'éclat de sa nouvelle toilette. Le nègre installé sur le siége à côté

du domestique européen claquait des dents et grelottait de froid sous

le tartan qui l'enveloppait. Jos fumait dans la voiture et de temps à

autre lâchait une bouffée de tabac par la portière. Il avait un

extérieur si majestueux et si solennel que les gamins accouraient pour

le voir passer et le prenaient tout au moins pour le gouverneur

général. Quant à lui, on peut en être assuré, il se rendait volontiers

aux invitations empressées des hôteliers de la route; il ne manqua pas

une seule fois de se rafraîchir dans toutes les petites villes qu'il

traversa.

Par précaution, il avait pris avant le départ un copieux déjeuner à

Southampton, composé à la fois de riz, de poisson et d'omelette;

l'estomac ainsi garni, il avait pu aller jusqu'à Winchester, où un

verre de xérès lui avait paru nécessaire. À Alton, il était descendu

pour goûter à la bière, en grand renom dans la localité. À Farnham, il

s'était arrêté pour visiter le château de l'évêque et prendre une

légère collation composée d'anguilles, de côtelettes, de haricots de

Soissons, le tout arrosé d'une bouteille de bordeaux. Se sentant un

peu impressionné par le froid, au relais de Bagshot, et voyant son

nègre claquer de plus en plus des dents, il avait avalé un grog pour

se réchauffer. Si bien qu'en débarquant à Londres, il avait l'estomac

garni de vin, de bière, de viande, de xérès, de poisson et de tabac,

ni plus ni moins que la cabine aux provisions d'un bateau à vapeur. Il

commençait déjà à se faire nuit lorsque la voiture arriva avec un

bruit de tonnerre devant la petite porte de Brompton, où, par un

sentiment de tendresse filiale, il avait voulu descendre avant d'aller

au logement que M. Dobbin avait dû arrêter pour lui chez Slaughter.

Les habitants de la rue étaient tous à leurs fenêtres; la petite bonne

de la maison accourut à la porte grillée du jardin; les dames Clapp

regardèrent par le soupirail de la cuisine. Emmy était fort occupée au

milieu de ses chiffons, tandis que le vieux Sedley, dans le petit

salon, battait la campagne plus que jamais. Jos descendit de sa

berline, s'avança avec un air majestueux à travers le jardin en

faisant crier le gravier sous ses pas. Il était escorté du nouveau

domestique qu'il avait engagé à Southampton, et de son nègre, transi

de froid, et dont la figure noire, sous l'impression de la

température, était devenue couleur café au lait. Le pauvre gelé

produisit une sensation immense sur mistress et miss Clapp, qui, étant

sorties de leur retraite pour écouter peut-être à la porte du salon,

trouvèrent Loll Jewab étendu sur un banc, tremblant de tous ses

membres, au milieu de lamentations pitoyables, et dont les grandes

prunelles jaunes et les dents d'une blancheur éblouissante se

détachaient sur l'ébène de sa figure.

Car, mon cher lecteur, vous avez dû remarquer que nous avons

adroitement fermé la porte sur Jos, son vieux père, sa douce et

aimable soeur, pour laisser passer les premiers épanchements de la

tendresse. Le vieillard fut très-ému, sa fille ne le fut pas moins,

comme on peut se l'imaginer, et Jos céda aussi quelque peu à

l'attendrissement général. Après dix années d'absence, quel est

l'égoïste assez endurci pour que les souvenirs du passé, les liens de

la famille n'aient aucun pouvoir sur lui? La séparation semble

consacrer les affections du jeune âge, et lorsqu'on reporte sa pensée

sur les plaisirs évanouis, les chagrins dont ils furent entourés

disparaissent dans l'éloignement pour ne plus laisser voir que ce

qu'ils ont eu de doux et d'aimable. Jos avait réellement du plaisir à

serrer la main de son père, malgré le refroidissement passager

qu'avaient amené entre eux les entreprises commerciales. Il était

enchanté de voir sa soeur, si charmante dans le temps où le chagrin

n'avait pas encore chassé le sourire de ses lèvres, et il suivait avec

peine les rides profondes que l'indigence, le malheur et les années

avaient marquées dans les traits de ce vieillard, traversé par de si

cruelles épreuves. Emmy, allant au-devant de son frère jusqu'à la

porte, lui avait glissé quelques mots à l'oreille pour lui apprendre

la mort de leur mère et lui recommander de n'en point parler devant le

vieux Sedley. Précaution inutile! ce fut là le premier sujet par

lequel débuta le vieux Sedley, et il versa d'abondantes larmes.

L'émotion fut contagieuse pour le fonctionnaire de la compagnie des

Indes, et ce spectacle lui inspira de plus sérieuses réflexions qu'il

n'était habitué à en faire.

Le résultat de cette entrevue fut on ne peut plus satisfaisant sans

doute, car lorsque Joseph fut remonté dans sa chaise de poste pour se

faire conduire à son hôtel, Emmy embrassa tendrement son père et lui

demanda avec un air de triomphe si elle n'avait pas eu raison de lui

soutenir que son frère avait un excellent coeur.

Jos Sedley, touché en effet de la misérable position de ses parents,

leur déclara, au milieu des premiers épanchements du coeur, qu'il

voulait sans plus de retard les soustraire à la gêne et au besoin, que

pendant tout le temps qu'il allait passer en Angleterre, et il ne

prévoyait pas qu'il dût en partir de sitôt, il mettait à leur

disposition et sa maison et ce qu'il possédait. Amélia ferait à

merveille les honneurs de sa table jusqu'au moment où elle deviendrait

en son propre nom maîtresse de maison.

En entendant ces paroles, la pauvre femme laissa tristement tomber sa

tête sur sa poitrine, puis les larmes commencèrent à arriver en

abondance; elle avait bien saisi le sens caché sous ces paroles. Elle

avait causé longuement à ce sujet avec sa jeune confidente miss Mary,

le même soir de la visite du major. L'indiscrète Polly avait fait une

découverte qu'elle ne put garder pour elle, et dont elle s'empressa de

faire part à Amélia. Elle lui raconta le tressaillement, le frisson de

joie qui avaient trahi Dobbin au moment où, M. Binney passant à côté

d'eux avec sa jeune épouse, le major avait reconnu qu'il n'avait plus

de rival à craindre.

«N'avez-vous pas remarqué, disait-elle à Emmy, comme il était tout

hors de lui quand vous lui avez demandé s'il était marié, et avec

quelle vivacité il vous a répondu: Où avez-vous entendu un pareil

mensonge? Ah! madame, madame, ses yeux ne vous ont pas quittée un seul

instant, et je crois en vérité que ses cheveux ne sont devenus gris

qu'à force de penser à vous.»

Amélia, levant alors les yeux, regarda les portraits de son mari et de

son fils suspendus au-dessus de son lit. Puis, elle ordonna à sa

petite protégée de ne plus jamais, au grand jamais, lui parler de

semblables choses. Le major Dobbin avait été l'ami intime de son mari,

son protecteur affectueux et dévoué, celui de son fils; elle l'aimait

comme un frère, mais une femme qui avait eu le bonheur d'avoir un

époux comme le sien, et à cette pensée ses yeux se tournaient vers le

mur, ne pouvait songer à un nouvel hyménée.

La pauvre Polly soupira et pensa au jeune chirurgien Tom Kins, qui, à

l'église, avait toujours tourné les yeux de son côté, et qui, par les

oeillades incendiaires qu'il lui lançait, avait presque amené son

pauvre petit coeur à capitulation; elle savait déjà le parti qu'elle

prendrait si le hasard voulait qu'il mourût. Elle craignait qu'il ne

fût poitrinaire, ses joues étaient si rouges et sa taille si mince.

Ce n'est point qu'Emmy, instruite de la passion du bon major, en

éprouva de l'aversion ou du dédain. Quelle femme aurait pu se fâcher

de l'attachement d'un coeur aussi loyal et aussi sincère? Sans

encourager son admirateur, Emmy avait pour lui cette estime et cette

amitié que méritait bien un si complet dévouement, et tant qu'il

renfermerait en lui-même ses secrets sentiments de tendresse, oh!

alors elle ne demandait pas mieux que de lui faire un accueil franc et

cordial; mais s'il venait à lui faire ses propositions, alors elle

prendrait la parole pour mettre un terme à des espérances qui ne

pouvaient jamais devenir une réalité.

Ce soir-là, après sa conversation avec miss Polly, elle dormit d'un

sommeil plus profond. Elle éprouvait une joie qu'elle n'avait pas

goûtée depuis longtemps.

«Je suis bien aise, pensait-elle, qu'il n'aille pas épouser cette

miss O'Dowd. La soeur du colonel O'Dowd n'a pas la délicatesse de

sentiments qu'il faut à la femme du major William.»

Mais parmi les femmes qu'elle connaissait, laquelle aurait bien fait

l'affaire? Ce n'était point miss Binney, elle était trop vieille et

avait trop mauvais caractère. La petite Polly était trop jeune.

Mistress Osborne, avant de s'endormir, ne réussit à trouver personne

qui aurait pu convenir au major.

Jos se trouvait si commodément installé à Saint-Martin-Lane, y goûtait

avec tant de charmes les douceurs de son hookah, et se trouvait si

bien à portée de tous les théâtres, qu'il serait indéfiniment resté

chez Slaughter, s'il n'avait été harcelé par les vives instances du

major. Notre digne ami ne laissa ni paix ni trêve à maître Jos que

celui-ci n'eût exécuté sa promesse de prendre chez lui Amélia et son

père. Jos était une pâte molle que le premier venu pétrissait à sa

guise; et quant à Dobbin, il prenait plus à coeur ce qui intéressait

les autres que ce qui le touchait personnellement. L'employé civil

devint donc le point de mire de toutes les manoeuvres si louables

d'ailleurs de l'excellent Dobbin. Il ne faisait jamais la moindre

objection toutes les fois que son ami lui disait de vendre, d'acheter

ou de céder quelque chose. Loll Jewab, l'Indien, après avoir été

quelque temps poursuivi des huées de l'impitoyable jeunesse de

Saint-Martin-Lane toutes les fois qu'il montrait dans la rue sa figure

basanée, fut renvoyé à Calcutta sur un bâtiment équipé en partie par

le père de Dobbin; toutefois, avant de quitter son maître, il lui

apprit à préparer un pilaw et un curry et à bourrer une pipe. La

principale occupation de Jos et son plus grand plaisir était de

surveiller la confection d'une jolie voiture qu'il avait commandée

avec le major chez un carrossier voisin. Il avait fait emplette d'une

paire de chevaux avec lesquels on le voyait se promener au parc ou

faire visite aux amis qu'il avait connus dans l'Inde. Il sortit

fréquemment avec Amélia, et lorsqu'il en était ainsi, on pouvait

presque toujours voir le major Dobbin sur la banquette de derrière.

D'autres fois, le vieux Sedley accompagnait sa fille, et miss Clapp,

qu'Amélia emmenait quelquefois avec elle, était enchantée de se faire

voir avec son châle jaune et dans cette splendide voiture à son jeune

chirurgien dont elle apercevait parfaitement la figure à travers les

fentes de la croisée.

Peu après la première visite de Jos à Brompton, il se passa dans

cette humble demeure où les Sedley avaient vécu dix années de leur

vie, une scène des plus touchantes. La voiture de Jos, non pas celle

d'apparat, une autre qu'il avait louée temporairement, pour attendre

qu'on eût fini de construire celle dont nous avons parlé, vint prendre

un matin le vieux Sedley et sa fille pour ne plus les ramener dans

cette demeure. Les larmes que le maître et la maîtresse du logis et

leur fille versèrent en cette occasion furent aussi sincères qu'aucune

de celles qui ont été versées dans le cours de cette histoire. Pendant

cette longue durée de rapports journaliers et intimes, ils ne

pouvaient se rappeler une dure parole sortie de la bouche d'Amélia. En

toute occasion même douceur et même bonté; même égalité de caractère,

jusque dans les circonstances où miss Clapp s'était montrée la plus

exigeante et avait réclamé son loyer avec une certaine aigreur.

Lorsque cette excellente et bonne créature fut sur le point de la

quitter pour tout à fait, la maîtresse de la maison se reprocha son

excessive dureté. Elle avait les larmes aux yeux en fixant sur le

volet, avec des pains à cacheter, l'écriteau qui annonçait la vacance

de ses petites chambres; jamais, jamais elle ne pouvait espérer de

revoir de pareils locataires, et la suite ne confirma que trop ce

funeste pressentiment. Miss Clapp se vengea de la perversité de

l'espèce humaine en levant sur ses locataires de très-lourdes

contributions pour le thé et les rôties; le plus souvent ils faisaient

la moue et grognaient beaucoup, quelques-uns ne payaient pas, et aucun

d'eux ne restait. La maîtresse du logis se prenait alors à regretter

ses vieux et fidèles amis.

Quant à miss Mary, le jour du départ d'Amélia, son chagrin fut tel,

que nous renonçons à le dépeindre. Depuis son enfance, elle ne l'avait

pas quittée un seul jour, et avait pour elle une passion si vive et si

tendre, que lorsque la voiture vint chercher Amélia, la jeune fille

s'évanouit presque dans les bras de son amie, dont l'émotion n'était

pas moins grande que la sienne. Amélia aimait miss Clapp comme sa

fille; pendant onze ans elle l'avait eue pour confidente de ses

pensées et de ses peines. La séparation fut donc des plus déchirantes

pour toutes les deux. Il fut du moins convenu que Mary irait voir

souvent miss Osborne dans la grande maison qu'elle allait occuper, et

où Mary était sûre qu'elle ne serait jamais aussi heureuse que sous

l'humble toit qu'elle quittait.

Espérons qu'elle se trompait dans cette appréciation de l'avenir, car

cet humble asile avait donné bien peu de jours de bonheur à la pauvre

Emmy. La fatalité semblait s'y être appliquée à l'y persécuter, et

elle éprouva un sentiment pénible toutes les fois qu'elle fut obligée

de revenir dans cette maison et de se trouver en face de la femme qui

l'avait tyrannisée, dont elle avait eu à essuyer les bourrades et les

reproches, et même la brusque familiarité, chose qui ne lui était pas

moins pénible. Les serviles protestations de bons offices qu'Amélia en

reçut lorsqu'elle se trouva en pleine voie de prospérité furent loin

d'être beaucoup plus agréables à cette dernière. Sa voix n'avait pas

assez d'inflexions diverses pour témoigner de son admiration pour

cette nouvelle maison et pour l'ameublement qui la décorait. Elle

tâtait avec les doigts toutes les robes de mistress Osborne et en

estimait la valeur; elle protestait bien haut et bien fort que rien

n'était trop beau pour une si excellente dame. En recevant ces banales

flatteries, Emmy ne pouvait s'empêcher de se souvenir que c'était la

même bouche dont les grossières et cruelles paroles lui avaient causé

de si vives souffrances; que c'était la même personne qui la recevait

si mal lorsqu'il lui était arrivé de lui demander des délais pour

payer son terme; qui la taxait de folles dépenses lorsque par hasard

elle achetait quelques petites douceurs pour son père et sa mère

souffrants, qui enfin avait pris plaisir à lui faire avaler jusqu'à la

lie le calice de l'humiliation.

Personne ne saura jamais tous les chagrins qui ont joué un si grand

rôle dans la vie de cette pauvre femme; elle ne voulut point les

laisser voir à son père dont l'imprévoyance était la cause principale

de ses afflictions, et supportait sans se plaindre les conséquences

d'une faute à laquelle elle était étrangère. Par sa nature humble et

douce, elle semblait prédestinée au rôle sublime de l'immolation.

Il n'est pas de malheur qui n'ait, dit-on, son bon côté. En effet, la

pauvre Marie éprouva un si violent accès de douleur du départ de son

amie, qu'il fallut la confier aux mains du jeune aide en chirurgie

dont les soins la rétablirent au bout de quelque temps. Emmy, en

quittant Brompton, laissa en souvenir à Marie tous les meubles que

cette maison renfermait. Elle enleva seulement les tableaux placés

au-dessus du chevet de son lit ainsi que son vieux piano, son vieux

piano dont les sons étaient un peu sourds et cassés à cause de son

grand âge, mais pour lequel elle conservait toujours une affection

particulière. Elle était encore enfant lorsqu'elle s'en servit pour la

première fois, c'était un cadeau que lui avaient fait ses parents; et

lorsque la ruine la plus complète vint s'abattre sur sa famille il

avait été sauvé du naufrage et lui avait été donné comme une seconde

fois.

Le major éprouva un vif plaisir lorsqu'en veillant à l'installation de

Jos dans la nouvelle maison, qu'il avait choisie avec lui, il vit

arriver de Brompton au milieu des effets et des malles, le vieux piano

qu'il connaissait bien. Amélia voulut à toute force le placer dans sa

chambre, jolie petite pièce du second étage qui touchait à celle de

son père et où le vieillard passait ses soirées.

Lorsque les commissionnaires se présentèrent avec cette épinette, et

que d'après l'ordre d'Amélia ils l'eurent placée dans la pièce

désignée, Dobbin, ne se possédant plus, lui dit d'un ton

très-sentimental:

«Je suis bien heureux de voir que vous l'avez si soigneusement

conservé. Je craignais que maintenant vous n'en eussiez plus nul

souci.

--C'est peut-être la chose à laquelle je tiens le plus au monde,

répondit alors mistress Osborne.

--En vérité, Amélia?» fit le major.

Le major qui l'avait acheté, bien qu'il n'en eût jamais rien dit, ne

pouvait supposer qu'Emmy se trompât au point de croire qu'elle le

devait à un autre et d'ignorer quel en était le donateur.

Il allait hasarder la question que depuis si longtemps il avait sur

ses lèvres, lorsque soudain elle reprit:

La foire aux vanités, Tome II · 第 30 / 41 段