la rapidité de sa course, semblait fuir bien loin derrière lui! comme
elles lui paraissaient aimables et animées ces petites villes où les
bateliers venaient à sa rencontre avec de gais sourires et de profonds
saluts! Il passait comme un ouragan devant ces auberges placées au
bord de la route, dont les enseignes pendaient aux arbres, où chevaux
et charretiers s'arrêtaient pour se rafraîchir sous un ombrage épais;
devant les vieux châteaux avec leurs parcs; devant les chaumières
groupées autour d'une antique église; enfin il foulait le sol anglais;
enfin il respirait l'air natal. Est-il au monde une joie que l'on
puisse comparer à celle-là? Tout prend un air de fête aux yeux du
voyageur qui revient dans sa patrie; tout, sur son passage, semble le
saluer et lui souhaiter sa bienvenue; et pourtant le major Dobbin, sur
la route de Southampton à Londres, ne voyait rien autre chose que le
chiffre décroissant des bornes milliaires. Ah! n'en doutez pas, c'est
qu'il était pressé de revoir sa famille, d'embrasser sa mère et ses
soeurs!
Une fois à Piccadilly, il compta les secondes qu'il lui fallut pour se
rendre à son ancien logis, chez Slaughter, auquel il ne voulut point
faire d'infidélité. Dix années s'étaient écoulées depuis qu'il y avait
fait sa dernière visite, depuis que George et lui, ils étaient jeunes
alors, y avaient donné de joyeux déjeuners, y avaient fait maintes
parties. Ils étaient maintenant passés dans la catégorie des vieux
garçons. Ses cheveux grisonnaient; les passions, les sentiments de sa
jeunesse s'étaient refroidis aux glaces de l'âge. Il retrouva sur la
porte la même garçon, de dix ans plus vieux, mais dans le même habit
bien gras, toujours avec la même quantité de cachets en breloques,
avec la même manière de remuer son argent dans ses poches. Il reçut le
major absolument comme s'il était de retour d'une absence de huit
jours.
«Les effets du major au numéro 23, dit John sans témoigner la moindre
surprise, c'est la chambre qu'on lui donne d'habitude. Que voulez-vous
pour votre dîner? Du poulet rôti, je pense. Eh bien! êtes-vous marié
maintenant?... Le bruit courait que vous étiez marié.... Le chirurgien
écossais de votre régiment.... non, c'était le capitaine Humby du 33e,
en garnison avec le vôtre à Unjee, qui racontait cela....
Prendrez-vous un grog?... Pourquoi êtes-vous venu en poste?... la
diligence ne vous aurait-elle pas aussi bien amené?...»
Là-dessus le fidèle John, dont la mémoire ne perdait le souvenir
d'aucun des officiers qui fréquentaient sa maison, qui savait tous les
égards qu'il leur devait et avec qui dix années ne faisaient pas plus
d'effet qu'un jour, conduisit Dobbin à son ancienne chambre, où le
major retrouva son grand lit aux rideaux de serge, son vieux tapis
peut-être encore plus rapiécé et l'ancien mobilier en bois noir
recouvert d'une étoffe foncée telle que le major se rappelait l'avoir
vue au temps de sa jeunesse.
Il se figurait voir encore George arpenter à grands pas cette chambre
la veille de son mariage, se ronger les ongles et jurer qu'il faudrait
bien que son père finisse par mettre les pouces, et que si, en
définitive, il ne cédait pas, alors il s'arrangerait pour pouvoir se
passer de lui. Tous ces détails lui revinrent aussi clairs, aussi
précis que si c'eût été hier.
«Vous n'avez pas rajeuni,» dit John en examinant son ancienne
connaissance.
Dobbin se mit à rire.
«Dix années et la fièvre ne sont pas faits pour vous ôter des années,
mon garçon, dit-il à John. Quant à vous, vous êtes toujours jeune, ou
plutôt non, vous êtes toujours vieux.
--Qu'est devenue la veuve du capitaine Osborne, reprit John; c'était
un bon garçon, celui-là, un gaillard qui ne comptait pas avec
l'argent. Il n'est pas revenu depuis le jour où il a été se marier en
quittant d'ici. Il me doit encore trois guinées. Regardez, c'est
inscrit sur mon livre: 10 avril 1815, le capitaine Osborne, trois
livres sterling. Si jamais j'en reçois le payement de son père, cela
m'étonnera bien.»
En disant ces mots, John remit dans sa poche son carnet de maroquin où
se trouvait inscrite la dette du capitaine sur une page sale et
crasseuse qui restait entière au milieu d'une foule d'autres notes
griffonnées portant également le montant des dettes des autres
habitués de la maison.
Après avoir installé son client dans la chambre qui lui était
destinée, John se retira avec un calme parfait. Le major Dobbin,
moitié rouge, moitié souriant des sottises de ce vieux radoteur, tira
de sa valise le plus beau et le plus élégant costume de ville qu'il
eût en sa possession. Il fut pris d'un mouvement de gaieté en voyant
dans une petite glace placée au-dessus de sa toilette sa figure brûlée
par le soleil et ses cheveux grisonnant par l'âge.
«C'est de bon augure, pensa-t-il, que le vieux John se soit souvenu de
moi; elle me reconnaîtra peut-être aussi, je l'espère.»
Et il sortit de l'hôtel en prenant comme autrefois le chemin de
Brompton.
Tout en marchant, il retrouvait les moindres incidents de sa dernière
entrevue avec Amélia, aussi présents à sa mémoire que si c'eût été la
veille. L'Arc-de-Triomphe et la statue d'Achille, élevés dans
Piccadilly depuis qu'il y était venu, ne frappèrent que
très-faiblement ses yeux et son esprit. Mais il fut pris comme d'un
frisson général en entrant dans un passage qui conduisait à la rue de
Brompton où se trouvait la demeure d'Amélia. Était-elle ou non mariée?
S'il la rencontrait avec son petit garçon, qu'allait-il lui dire? Il
aperçut une femme qui se dirigeait de son côté, menant à la main un
enfant de cinq ans; c'était elle, peut-être? Il ne lui en fallut pas
davantage pour le faire trembler comme une feuille. Quand il fut enfin
devant sa maison, quand il se vit en face de la porte, il saisit la
sonnette et s'arrêta un moment. Il aurait presque pu entendre les
battements de son coeur contre sa poitrine.
«Quoi qu'il en soit, se dit-il enfin en lui-même, que le Seigneur
tout-puissant répande sur elle ses bénédictions. Allons, ajouta-t-il,
comme pour se donner du courage, peut-être est-elle sortie en ce
moment.»
Cette réflexion était bien faite pour le décider à entrer. La fenêtre
de la pièce où elle se tenait d'ordinaire était ouverte et personne
n'était dans la chambre. Le major crut apercevoir le piano et le
tableau placé au-dessus qui occupait toujours la même place
qu'autrefois. Alors les mêmes inquiétudes vinrent l'assaillir. Mais la
plaque de cuivre indiquait bien la porte de M. Clapp, et Dobbin,
soulevant le marteau, le laissa retomber de tout son poids.
Une jeune fille de seize ans à l'air mutin, aux yeux vifs, aux joues
roses, accourut à cet appel et regarda fixement le major qui se
soutenait contre le mur. Il était pâle et défait comme un mort, et il
eut grand'peine à retrouver assez de force pour murmurer ces mots:
«Mistress Osborne demeure-t-elle encore ici?»
La jeune fille poursuivit son examen pendant quelques minutes encore,
puis pâlissant à son tour:
«Ah! mon Dieu, s'écria-t-elle, c'est le major Dobbin: et elle lui
tendit la main. Vous ne vous souvenez plus de moi, lui dit-elle, je
vous appelais le major sucre d'orge.»
Aussitôt, et c'était la première fois de sa vie qu'il se livrait à un
pareil transport, le major serra étroitement la jeune fille et
l'embrassa. Pour elle, elle se mit à rire, à se livrer aux transports
d'une folle gaieté, à pousser des cris de joie, à appeler son père et
sa mère de toute la force de ses poumons. Le digne couple ne tarda pas
à paraître, déjà ils avaient aperçu le major à travers la fenêtre de
la cuisine, et n'avaient pas été peu surpris de voir leur jeune fille
entre les bras d'un grand gaillard en habit bleu et en pantalon blanc.
«Vous ne reconnaissez donc pas votre vieil ami? leur dit-il non sans
rougir un peu. Vous ne vous souvenez donc plus de moi, mistress Clapp,
et de ces bons gâteaux que vous étiez dans l'usage de me faire pour le
thé? Regardez-moi bien, Clapp, je suis le parrain de George: me voici
tout frais débarqué de l'Inde.»
On se donna aussitôt de bonnes poignées de main, mistress Clapp parut
à la fois fort attendrie et fort charmée, et elle prit plusieurs fois
le ciel à témoin de sa joie.
Le maître et la maîtresse du logis conduisirent le digne major auprès
de John Sedley; il reconnut jusqu'aux moindres parties de
l'ameublement, depuis le vieux piano, qui avait bien eu aussi son
mérite dans son temps, jusqu'aux écrans et au petit porte-montre en
albâtre dont le disque blanchâtre encadrait la montre d'or du vieux
Sedley. Dobbin se plaça dans le fauteuil vacant de son ancien ami. Le
père, la mère et la fille, en entremêlant leur récit des exclamations
les plus pathétiques, informèrent le major des faits que nous
connaissons déjà, mais qu'il ignorait pour sa part complétement, tels
que la mort de mistress Sedley, l'installation de George chez son
grand-père Osborne, la séparation qui avait été si cruelle pour sa
mère enfin, et tous les autres détails de la vie d'Amélia. Deux ou
trois fois il fut sur le point d'entamer la question de mariage, et
deux ou trois fois il s'arrêta tout court pour ne point exposer à
leurs yeux les secrets de son coeur. On lui apprit enfin que mistress
Osborne était allée se promener avec son père à Kensington-Gardens où
elle accompagnait toujours ce vieillard désormais si faible et si
débile, ce qui rendait bien triste et bien pénible l'existence de
cette pauvre femme qui se conduisait comme un ange à l'égard de son
père.
«Je suis fort à court de temps, dit alors le major, et je suis pris ce
soir par des affaires d'importance; je serais pourtant bien aise de
voir mistress Osborne. Miss Polly pourrait-elle m'accompagner et me
montrer le chemin?»
Miss Polly fut à la fois charmée et surprise de cette proposition;
elle connaissait le chemin et ne demandait pas mieux que de le montrer
au major Dobbin; elle allait, elle aussi, fort souvent, avec M. Sedley
les jours où mistress Osborne se rendait à Russell-Square; elle
connaissait le banc favori du vieillard. Elle alla donc bien vite
s'apprêter, et au bout de quelques minutes elle redescendit avec son
plus beau chapeau, le châle jaune de sa mère, une grande broche en
caillou d'Irlande, qu'elle avait pris également à sa mère, afin de
faire meilleure mine au bras du digne major.
Dobbin, en habit bleu et en gants de peau de daim, offrit son bras à
la jeune fille, et ils partirent comme un couple joyeux. Le major
n'était pas fâché de sentir quelqu'un près de lui pendant cette
entrevue qui lui inspirait une certaine terreur. Il fit à sa compagne
mille questions sur Amélia. L'excellent coeur du major saignait à la
pensée que la pauvre mère avait eu à se séparer de son fils. Comment
avait-elle supporté cette dure extrémité? Le voyait-elle souvent? M.
Sedley avait-il au moins les moyens de mener une vieillesse douce et
facile? Polly s'efforçait de satisfaire de son mieux à toutes les
questions du major.
Au milieu de leur course, il survint un petit incident qui fut la
source d'un très-vif plaisir pour notre ami. Ils rencontrèrent un
jeune homme aux pâles couleurs, aux favoris clair-semés, à la cravate
blanche et roide, et qui se promenait _en sandwich_[3], c'est-à-dire
ayant une femme à chaque bras. L'une des deux était grande et maigre,
d'un âge moyen, avec une expression et les allures frappantes par leur
conformité avec celles du ministre anglican à côté de qui elle
s'avançait. L'autre était une petite femme à la mine terreuse, ornée
d'un magnifique chapeau neuf couvert de rubans blancs, enroulée dans
une pelisse splendide dont l'adroit ajustement laissait entrevoir sur
sa poitrine le large disque d'une montre en or. Le monsieur flanqué de
ces deux dames portait en outre un parasol, un châle et un panier, si
bien qu'il avait les deux mains complétement embarrassées et qu'il ne
put lever son chapeau pour répondre au salut dont le gratifia miss
Mary Clapp.
[Note 3: On sait qu'un sandwich est une tranche
de jambon entre deux tranches de pain.]
Il lui fit toutefois un gracieux mouvement de tête, tandis que les
deux dames se bornaient à un petit salut protecteur et jetaient des
regards sévères et soupçonneux sur ce monsieur en vêtement bleu, en
canne de bambou, qui accompagnait miss Polly.
«Quelles sont ces personnes?» demanda le major fort diverti _par ce
trio burlesque_, lorsqu'il fut assez loin pour ne pouvoir plus en être
entendu.
Mary le regarda avec un petit air malicieux.
«C'est notre ministre le révérend M. Binney--le major
tressaillit--avec sa soeur miss Binney. Dieu merci, elle nous a assez
tourmentés avec son école du dimanche; et l'autre petite dame qui a
une paille dans la vue et une si belle montre sur l'estomac, c'est
mistress Binney, autrefois miss Grits. Son père était épicier, et
tenait une boutique _à la Cloche d'or_, Kensington-Gravel. Ils se
sont mariés le mois dernier, et les voilà de retour de Margate. Elle
possède cinq cents livres sterling de revenu; mais la brouille s'est
mise entre elle et miss Binney, qui a conduit tout ce mariage.»
Le major fut presque tenté de faire des sauts de joie; il frappa le
sol de sa canne d'une manière si bizarre que miss Clapp ne put retenir
une exclamation et s'empêcher de rire; puis il resta quelques moments
silencieux, la bouche béante, suivant des yeux le couple qui
s'éloignait, tandis que miss Mary lui donnait tous les détails qui les
concernait; mais la seule chose qu'il eût entendue, c'est que le
ministre avait épousé une autre femme qu'Amélia, et cela lui suffisait
pour ouvrir son coeur à la joie. Après cette rencontre, on pressa le
pas pour arriver plus vite à destination, et ils arrivèrent encore
trop tôt, car le major frissonnait d'autant plus à l'idée de cette
entrevue, qu'il n'avait pas été un seul jour sans désirer dans le
cours des dix dernières années. Enfin, ils atteignirent l'antique
portail formant l'entrée de Kensington-Gardens.
«Nous y voici,» dit miss Polly; et elle sentit de nouveau le bras de
Dobbin tressaillir sous le sien. Elle savait, du reste, à quoi s'en
tenir: sa jeune mémoire avait conservé le souvenir de toutes les
confidences passées.
«Allez devant, lui dit le major, pour l'avertir.»
Polly partit comme un trait, et son châle flottait derrière elle au
souffle du vent.
Le vieux Sedley était assis sur son banc, son mouchoir placé à côté de
lui; il redisait, suivant son habitude, pour la centième fois, quelque
vieille histoire du temps de sa jeunesse à la pauvre Amélia, qui la
savait déjà par coeur et qui avait encore un sourire résigné pour le
récit du vieillard. Toutefois, à force d'entendre les racontages de
son vieux père, elle pouvait désormais sourire en toute sécurité, sans
même prêter l'oreille, et penser à ses propres affaires. Voyant Mary
arriver en courant, Amélia se leva tout effarée de son banc. Sa
première pensée fut qu'il était arrivé quelque malheur à Georgy. Mais
la figure empressée et joyeuse de la messagère eut bien vite dissipé
les craintes qui s'élevaient dans le coeur de cette tendre mère.
«Bonne nouvelle, bonne nouvelle, criait l'éclaireur de Dobbin; il est
arrivé! il est arrivé!
--«Qui cela? dit Emmy pensant toujours à son fils.
--Regardez par là,» répondit miss Clapp en faisant un demi-tour et en
étendant la main dans la direction qu'elle indiquait.
Amélia aperçut alors la pâle figure de Dobbin et les immenses contours
de son ombre qui se dessinaient sur l'herbe. Ce fut à son tour de
tressaillir, de rougir et de pleurer. Dans les grandes circonstances,
les larmes étaient toujours le suprême recours de cette douce et
simple créature.
Les yeux de Dobbin s'arrêtèrent avec tendresse sur Amélia; elle était
bien toujours la même: seulement ses joues étaient un peu pâles, sa
figure un peu plus pleine, ses yeux comme autrefois exprimaient la
bonté et la confiance. Quelques fils d'argent se mêlaient à sa noire
chevelure. Elle tendit les deux mains à Dobbin avec un sourire voilé
par les larmes. Et lui, saisissant ces deux mains amies les serra
quelques instants dans les siennes, au milieu d'une contemplation
muette. Que ne la serrait-il dans ses bras? Que ne lui jurait-il que,
dorénavant, il resterait pour toujours auprès d'elle? Certainement il
n'eût trouvé alors aucune résistance de sa part.
«J'ai.... j'ai à vous annoncer l'arrivée d'un autre personnage, fit-il
après un moment de silence.
--De mistress Dobbin?» demanda Amélia avec un mouvement involontaire.
Ah! c'était bien le moment de lui dire le secret qui lui pesait sur le
coeur.
«Non, non, répondit-il en lui lâchant les mains; qui a pu vous faire
un pareil mensonge? Nous avons fait la traversée avec Jos sur le même
bâtiment, et il revient pour vous donner l'aisance et le bonheur.
--Mon père! mon père! s'écria Emmy, écoutez ces bonnes nouvelles: mon
frère est en Angleterre. Il vient prendre soin de vous. Voici le major
Dobbin.»
M. Sedley releva la tête comme un homme qui est pris à l'improviste et
qui cherche à recueillir ses pensées; il fit au major un profond salut
à l'ancienne mode, en lui demandant si son digne père, sir William,
était toujours en bonne santé, ajoutant qu'il se proposait d'aller lui
rendre prochainement la dernière visite qu'il en avait reçue. Il y
avait huit ans que sir William n'était venu voir le pauvre Sedley, et
c'était cette visite que le bon vieillard songeait à rendre.
«Il n'a plus sa tête bien présente,» dit tout bas Emmy à Dobbin au
moment où ce dernier serrait cordialement la main du vieillard.
Malgré les importantes affaires que Dobbin prétextait avoir à Londres
ce soir-là, le major, sur l'invitation de M. Sedley, consentit à
prendre le thé. Amélia, donnant le bras à sa jeune amie, ouvrit la
marche avec elle, tandis que M. Sedley restait en partage à Dobbin. Le
vieillard marchait très-doucement, et il en profita pour raconter à
son compagnon une foule d'anciennes histoires sur lui, sur sa pauvre
chère épouse, sur sa prospérité passée, et enfin sur sa banqueroute.
Ses pensées, comme cela arrive toujours pour les vieillards dont la
mémoire faiblit, se reportaient toutes au premier temps de la vie, et
le passé pour lui se résumait à peu de chose près dans la catastrophe
qu'il avait subie. Le major le laissait parler tout à son aise; ses
yeux, pendant ce temps, ne quittaient point l'être adoré qui marchait
devant lui, cette chère petite image toujours présente à son
imagination, toujours associée à ses prières, divine apparition qui
venait embellir tous ses rêves.
Ce soir-là, le bonheur, la joie intérieure d'Amélia éclataient dans
ses traits et dans ses mouvements. Elle s'acquitta de ses devoirs de
maîtresse de maison avec une grâce et une délicatesse parfaites. Tel
fut, du moins, l'avis de Dobbin, qui la suivait des yeux à travers la
demi-obscurité du jour sur son déclin. Il était donc enfin arrivé pour
lui ce moment après lequel il soupirait depuis si longtemps; combien
de fois sur les rives lointaines, sous les brûlantes ardeurs du soleil
de l'Inde, au milieu de marches forcées, sa pensée, traversant les
mers, ne s'était-elle pas transportée auprès d'elle; alors elle lui
était apparue telle qu'il la voyait maintenant, comme un ange
consolateur pour la vieillesse et l'infirmité, et rehaussant son
indigence de toute la grandeur de sa résignation.
Le major trouvait le thé d'autant meilleur qu'il le recevait de la
main d'Amélia, et Amélia lui servait tasse sur tasse, se faisant un
malin plaisir d'encourager cette disposition. À vrai dire, elle
ignorait que le major n'avait point encore dîné, et que son couvert
l'attendait chez Slaughter, à cette même place où George et Dobbin
avaient fait ensemble de joyeux repas dans le temps où Amélia n'était
encore qu'une enfant, une élève à peine sortie de la maison de miss
Pinkerton.
La première chose que mistress Osborne fit voir au major fut la
miniature de Georgy; ce fut la première chose qu'elle monta chercher
en arrivant à la maison. L'enfant, bien entendu, était dix fois plus
joli, mais n'était-ce pas d'un noble coeur d'avoir pensé à l'apporter
à sa mère? Jusqu'au moment où son père alla se coucher, elle ne parla
pas beaucoup de Georgy. Il était trop douloureux pour lui d'entendre
parler de M. Osborne de Russell-Square; il ne se doutait point
assurément que depuis quelques mois il ne vivait que des bienfaits de
son rival, et ce nom prononcé en sa présence eût excité de sa part la
plus vive colère.
Dobbin raconta à Amélia ce qui s'était passé à bord du _Ramchunder_ et
exagéra peut-être encore les bienveillantes dispositions de Jos à
l'égard de son père. Ce qu'il y avait de certain, c'est que le major,
par son insistance pendant le voyage à représenter à son compagnon les
devoirs que sa position lui imposait vis-à-vis de son père, avait fini
par arracher de lui la promesse qu'il se chargerait de sa soeur et de
son neveu. L'irritation de Jos, à propos des billets que le vieillard
avait tirés sur lui, s'était un peu calmée au récit que Dobbin lui
avait fait de ses petites misères personnelles, du fameux envoi de
vins dont le vieillard l'avait favorisé. Enfin, par ses ménagements,
il avait amené M. Jos qui, après tout, n'était pas d'un caractère
intraitable, quand on savait le prendre par la douceur et la
flatterie, à manifester des dispositions très-favorables pour la
famille qu'il allait retrouver en Europe.
En un mot, s'il faut le dire, le major donna une entorse à la vérité
au point d'affirmer au vieux M. Sedley que la cause du retour de Jos
en Europe était l'unique désir de le revoir.
À son heure ordinaire, le vieux M. Sedley commença à ronfler dans son
fauteuil, et Amélia put alors entamer cette conversation qu'elle
désirait si ardemment, puisque Georgy devait en être l'objet exclusif.
Elle ne dit rien à Dobbin des souffrances que lui avait coûtées la
séparation, car bien que cette blessure fût pour elle ouverte et
toujours saignante, elle regardait comme un sentiment condamnable son
regret de ne plus l'avoir près d'elle. Mais elle avait mille choses à
lui dire sur tout ce qui tenait à son fils, sur ses qualités, ses
talents, son avenir. Elle lui dépeignit sa beauté angélique, lui cita
mille exemples de sa générosité, de la noblesse de son coeur. Quand
il était encore avec elle, une princesse de sang royal l'avait arrêté
pour l'admirer dans Kensington-Gardens; maintenant il coulait ses
jours au milieu de tous les raffinements du luxe et de l'opulence. Il
avait un groom, un poney. Sa gentillesse et sa vivacité étaient
incomparables; enfin le révérend Lawrence Veal, le maître de George,
était un homme prodigieux pour son érudition et l'agrément de sa
conversation.
«Il sait tout, disait Amélia; il a des réunions charmantes. Allons,
monsieur, avec votre instruction, les hautes connaissances que vous
possédez et toutes vos perfections en esprit et en science.... Vous
avez beau branler la tête pour dire non..., il me le disait bien
souvent..., vous aurez un véritable plaisir à venir aux réunions de M.
Veal. C'est le dernier mardi de chaque mois. Il prétend qu'au barreau
et dans la politique il n'y a point de place à laquelle George ne
puisse prétendre. Regardez-moi ceci.»
Ouvrant alors un tiroir de table, elle présenta au major un travail de
la façon de George. Voici le texte de ce chef-d'oeuvre qui se trouve
encore en la possession de la mère de George:
L'ÉGOÏSME.
De tous les vices qui dégradent la nature humaine, l'égoïsme est le
plus odieux et le plus méprisable. Un amour exagéré de soi-même
conduit aux crimes les plus monstrueux et occasionne les plus grands
malheurs dans les États comme dans les familles. Un homme égoïste
appauvrit sa famille et cause souvent sa ruine, tout comme un monarque
égoïste cause la ruine de son peuple en le précipitant dans la guerre.
Exemple: L'égoïsme d'Achille, comme l'a remarqué Homère, causa aux
Grecs des maux sans nombre: [Greek: myri' Achaiois alge' ethêke].
(Hom., _Il._, A, 2.) L'égoïsme de feu Napoléon Bonaparte plongea
l'Europe dans des guerres sans fin, et le fit périr sur un misérable
rocher de l'océan Atlantique, à Sainte-Hélène.
Nous voyons, par ces exemples, que nous ne devons point consulter
notre ambition ou notre intérêt personnel, mais prendre en
considération l'intérêt des autres aussi bien que le nôtre.
George SEDLEY OSBORNE.
Athêné-House, 24 avril 1827.
«Eh bien! que dites-vous de ce style et de ces citations grecques à
son âge? disait la mère en extase. Oh! William, ajoutait-elle en
prenant la main du major, quel trésor m'est venu du ciel lorsqu'il m'a
donné ce fils. C'est la joie et la consolation de ma vie, c'est
l'image vivante de.... de celui qui n'est plus.