Non-seulement Mlle Fifine emporta les bijoux ci-dessus mentionnés,

mais, de plus, certaines robes sur lesquelles elle avait depuis

longtemps jeté son dévolu; item quatre candélabres Louis XIV richement

décorés; item six albums ou keepsakes dorés sur tranche; item une

tabatière en or qui avait appartenu à la Dubarry; item un charmant

petit buvard garni de perles, sur lequel Becky composait d'ordinaire

de charmants petits billets roses. Tout cela s'était envolé de

Curzon-Street avec Mlle Fifine, avec le service en argenterie disposé

sur la table pour le souper que Rawdon était venu interrompre si mal à

propos. Mlle Fifine n'avait laissé derrière elle, comme étant trop peu

portatifs, que les pelles et les pincettes, les glaces de cheminées et

le piano en bois de rose.

Peu de temps après, on put voir dans une boutique de modiste de la rue

du Helder, à Paris, une femme qui avait toute l'apparence extérieure

de Mlle Fifine. Sa maison, l'une des mieux achalandées de la capitale,

était placée sous la protection de milord Steyne. Cette femme parlait

toujours de l'Angleterre comme d'un pays livré à la plus insigne

mauvaise foi; elle disait à ses demoiselles de magasin qu'elle avait

été affreusement volée par les naturels de cette île. Un sentiment

compatissant pour de si touchantes infortunes, avait sans doute

déterminé le marquis de Steyne à traiter avec générosité Mme de

Sainte-Amaranthe: nous souhaitons qu'elle ait tout le succès que

mérite sa vertu.

Mistress Crawley, indignée de ne point voir ses domestiques répondre à

ses coups de sonnette, et entendant un grand tumulte et un grand

tapage à l'étage inférieur, s'enveloppa dans sa robe du matin, et d'un

pas majestueux s'avança vers le salon d'où partait le bruit.

La cuisinière, la figure noircie par la fumée de ses fourneaux,

s'était installée dans un magnifique sopha couvert d'étoffe perse à

côté de mistress Raggles, à laquelle elle versait du marasquin. Le

groom qui portait les billets doux de Becky, et grimpait derrière sa

voiture avec une si grande légèreté, fourrait en ce moment ses doigts

dans un plat de crème, tandis que le laquais causait avec Raggles,

dont la figure exprimait la douleur et le désespoir. Bien que la porte

fût ouverte, et que Becky, à quelque pas de là, criât de toute la

force de ses poumons, personne ne répondait à son appel.

«Allons, mistress Raggles, encore une petite goutte, disait la

cuisinière au moment où Becky arrivait sur la porte, enveloppée de sa

robe de chambre de cachemire blanc.

--Simpson! Trotter! criait la maîtresse de la maison au comble de la

fureur, vous restez là les bras croisés, pendant que je vous appelle?

Vous avez l'impudence de vous asseoir devant moi sur mon sopha? Où est

la femme de chambre?»

Effrayé par cette apostrophe imprévue, le groom retira ses doigts de

sa bouche; mais la cuisinière, saisissant le verre de marasquin, dont

mistress Raggles déclarait avoir assez, en avala le contenu tout en

jetant à Becky des regards provocateurs par-dessus les bords dorés du

verre. Ce supplément de liqueur sembla redoubler encore l'insolence de

l'insurgée.

«Votre sopha! Ah! par exemple, dit le cordon bleu révolté, votre

sopha! vous voulez dire celui de mistress Raggles. C'est le sopha de

milord et de mistress Raggles, entendez-vous? Ils l'ont payé à beaux

deniers comptants, et il leur coûte assez cher, allez! S'il me prenait

fantaisie d'y rester jusqu'à ce qu'on me payât mes gages, je pourrais

y demeurer longtemps; et, après tout, pourquoi pas? Ah! ah! ah!»

Là-dessus elle se versa un verre de liqueur, et l'avala avec une

grimace insolente et moqueuse.

«Trotter! Simpson! jetez-moi cette ivrognesse à la porte! hurla

mistress Crawley.

--Mettez l'y vous-même si vous voulez, répondit Trotter le laquais;

payez-moi mes gages, et je vous laisserai bien libre de m'y envoyer

aussi. Je vous assure que nous ne serons pas longs à déguerpir.

--Croyez-vous donc que vous êtes ici pour m'insulter tous les uns

après les autres! s'écria Becky furieuse; quand le colonel Crawley va

rentrer, je lui....»

Cette menace, loin d'effrayer les domestiques, ne fit que provoquer de

bruyants éclats de rire de leur part. Raggles toutefois ne s'en mêla

point, tout absorbé qu'il était par ses tristes préoccupations.

«Il ne reviendra pas, répliqua milord Trotter; il a envoyé chercher

ses affaires; mais je n'ai point voulu les livrer malgré le

consentement qu'y donnait M. Raggles. Il n'est pas plus colonel que

moi, voyez-vous; et maintenant qu'il a pris la clef des champs, vous

voudriez faire comme lui. À vous deux, vous faites la paire; vous

voulez escroquer le pauvre monde, mais il faut en rabattre, ma belle

dame; payez-nous nos gages, vous dis-je, payez-nous nos gages.»

Il était évident, à la tournure chancelante de M. Trotter, à sa

prononciation pâteuse, qu'il avait demandé à la bouteille son courage

et ses inspirations.

«Monsieur Raggles, dit alors Becky au comble de l'exaspération, me

laisserez-vous insulter de la sorte par cet ivrogne?

--Voyons, Trotter, pas tant de tapage, dit le petit Simpson.

Entendez-vous, Trotter?»

Il souffrait de l'humiliation de sa maîtresse, et il réussit à lui

éviter les injures qu'allait lui attirer l'épithète d'ivrogne

appliquée au laquais.

«Ah! madame, disait Raggles, j'aurais pu vivre bien longtemps sans

croire qu'un pareil malheur fût possible. Je connais la famille

Crawley depuis que je suis né. Je suis resté pendant trente ans chez

miss Crawley en qualité de sommelier, et je n'aurais jamais pensé que

ce serait un des membres de cette famille-là qui me mettrait sur la

paille. (Le pauvre diable, en disant ces mots, avait les yeux remplis

de larmes.) Pouvez-vous seulement me donner un shilling pour tout ce

que vous me devez; voilà quatre ans que vous demeurez dans cette

maison; c'est moi qui ai fourni à l'entretien de votre table, c'est

moi qui vous ai donné la vaisselle et le linge, vous avez chez moi une

note de lait et de beurre qui monte à deux cents livres; c'est moi qui

vous ai fourni tous les oeufs pour vos omelettes, toute la crème pour

votre épagneul.

--Et à côté de ça, reprit la cuisinière, elle se moquait pas mal que

son enfant, qui est son sang et sa chair, ait de quoi seulement manger

à sa faim. Il y a beaux jours que sans moi le pauvre martyr serait

mort de faim.

--On l'élèvera pour l'amour de Dieu,» dit alors M. Trotter avec un

hoquet bachique.

L'honnête Raggles, continua d'une voix lamentable à énumérer ses

griefs. Il ne disait que trop vrai, Becky et son mari l'avait ruiné.

Il avait des billets à payer la semaine suivante, et pas un shilling

en caisse; on allait le déclarer en faillite, le chasser de sa

boutique, le chasser de sa maison, par ce qu'il avait eu la faiblesse

de se fier à la parole d'un Crawley. Ses larmes et ses gémissements

ajoutèrent encore à l'arrogance de Becky.

«C'est donc un complot contre moi, s'écria-t-elle d'un ton d'aigreur.

Que prétendez-vous? Si je ne vous paye pas aujourd'hui, vous n'avez

qu'à repasser demain, et tout sera soldé. Je croyais que le colonel

avait réglé vos comptes; mais vous pouvez être sûrs qu'il le fera

demain. Je vous le déclare sur l'honneur, il est parti ce matin

emportant quinze cents livres dans sa poche. Il ne m'a rien laissé.

Allez lui faire vos jérémiades. Donnez-moi mon chapeau et mon châle,

et je vais aller le trouver. Ce matin nous avons eu une dispute; vous

avez l'air, du reste, d'en savoir aussi long que moi à ce sujet; mais,

je vous le jure, vous serez tous payés. Il vient d'obtenir une

excellente place, laissez-moi seulement aller le trouver.»

L'audacieux sang-froid de Rebecca laissa Raggles et ses compagnons

tout surpris et comme pétrifiés, et ils se regardèrent les uns les

autres sans plus savoir où ils en étaient. Pendant ce temps, Rebecca

étant remontée dans sa chambre, s'habillait elle-même sans avoir le

moins du monde besoin de l'assistance de sa femme de chambre. Elle se

rendit ensuite dans la chambre de Rawdon, y trouva les paquets tout

faits avec l'ordre, au crayon, de les livrer lorsqu'on viendrait pour

les prendre. Elle se dirigea de là dans la mansarde de la femme de

chambre: le pillage était complet et les tiroirs parfaitement vides.

Elle se ressouvint alors des bijoux restés sur le parquet, et ne douta

plus un instant que cette femme ne les eût emportés dans sa fuite.

«Mon Dieu, s'écria-t-elle alors, fut-il jamais malheur pareil au mien?

Tout perdre, lorsqu'on est à la veille de tout gagner! Tout espoir

est-il donc évanoui pour moi sans retour? Non, non! j'entrevois encore

une dernière chance de salut.»

Après avoir achevé sa toilette, elle sortit seule, mais sans avoir à

essuyer les injures qui l'avaient assaillie le matin. Il était alors

quatre heures: elle se dirigea à pied à travers les rues de Londres,

car elle n'avait pas d'argent pour payer une voiture, et elle ne

s'arrêta que devant la porte de sir Pitt Crawley. Avant d'entrer, elle

demanda si lady Jane était chez elle, et elle apprit avec satisfaction

qu'elle se trouvait alors à l'église. Sir Pitt était renfermé dans son

cabinet et avait défendu sa porte. Mais rien ne put l'arrêter: en

dépit de l'obstacle que lui opposait le cerbère en livrée, elle

s'élança vers le cabinet de sir Pitt, où le baronnet resta pendant

quelques secondes, tout surpris de cette apparition soudaine. Il

devint tout rouge à sa vue, et fit un mouvement en arrière en lui

jetant un regard qui exprimait à la fois la crainte et la répulsion.

«Ah! ne me regardez pas ainsi, Pitt, lui dit-elle; au nom de votre

ancienne amitié. Non, je ne suis point coupable; devant Dieu, je ne

suis point coupable. Oui, malgré ces apparences qui sont contre moi,

malgré ce concours de circonstances qui déposent contre moi, c'est au

moment où j'allais voir toutes mes espérances réalisées que tout vient

à s'écrouler autour de moi.

--C'est donc vrai, ce que j'ai vu dans le journal, dit sir Pitt, qu'un

article du même jour avait grandement surpris.

--Rien de plus vrai. Lord Steyne m'en a donné la première nouvelle

vendredi soir, à ce bal de funeste mémoire. Depuis six mois on le

remettait toujours de promesses en promesses. M. Martyr, le secrétaire

d'État des colonies, lui avait annoncé la veille que la nomination

était signée; et sur ces entrefaites est arrivée cette malheureuse

arrestation, et puis cette déplorable bataille. Tout mon crime est

d'avoir été trop dévouée aux intérêts de Rawdon. Il m'est arrivé plus

de cent fois de recevoir lord Steyne tout seul. Quant à cet argent

dont Rawdon ignorait l'existence, je ne l'avais mis en réserve que

parce que je n'osais point le confier à Rawdon, car vous savez combien

il est dissipateur.»

Elle continua sur le même ton à lui débiter une histoire qui

témoignait de son art parfait, et qui agita profondément les fibres

sensibles de son tendre et cher beau-frère. Voici en quelques mots le

résumé de l'histoire qu'elle lui fit: Becky reconnaissait avec la plus

touchante franchise et la plus parfaite contrition, que s'étant

aperçue des sentiments qu'elle avait inspirés à lord Steyne (et nous

disons en passant que cet aveu fit beaucoup rougir sir Pitt), elle

avait résolu, tout en sauvegardant sa vertu, de tirer profit, pour

elle et sa famille, de la passion naissante du noble pair.

«Ainsi, pour vous je voyais déjà la pairie, dit-elle à son beau-frère

dont la rougeur redoubla encore; nous avions même déjà eu avec lord

Steyne quelques conversations à ce sujet. Vos talents et l'intérêt que

vous porte le noble lord, rendaient plus que probable le succès de

mes démarches, lorsque ce coup pénible est venu renverser toutes nos

espérances; et, je ne crains pas de l'avouer, mon but principal était

de mettre mon bien-aimé à l'abri de toutes poursuites, mon mari, que

j'aime en dépit de tous ses soupçons, de ses durs traitements, mon

mari que je voulais affranchir de la pauvreté et de la ruine

suspendues sur nos têtes. Sachant quels étaient les sentiments de lord

Steyne pour moi, continua-t-elle en baissant les yeux, j'avoue que je

fis tout ce qui était en mon pouvoir pour lui plaire, bien entendu

dans les limites permises à une honnête femme, afin de me mettre en

crédit auprès de lui. Vendredi matin seulement est arrivée la nouvelle

de la mort du gouverneur de Coventry-Island, et aussitôt milord s'est

empressé de faire donner la place à mon mari. Je lui réservais cette

surprise, il en aurait lu la nouvelle dans les journaux de ce matin.

Au lieu de cela, au moment même où milord s'offrait généreusement à

désintéresser les créanciers de mon mari, Rawdon est rentré à la

maison et aveuglé par ses soupçons, il s'est livré contre lord Steyne

à toute la violence de son caractère. Mon Dieu! mon Dieu! vous savez

ce qui est arrivé. Ah! mon cher Pitt, ayez pitié de moi, c'est vous

qui aurez le mérite de me réconcilier avec mon mari.»

Alors Becky, se jetant à genoux, accompagnait ses paroles de larmes et

de sanglots, et prenant la main de sir Pitt, la couvrait des baisers

les plus passionnés.

Ce fut dans cette situation que lady Jane trouva le baronnet et sa

belle-soeur lorsqu'au retour de l'église elle accourut tout droit au

cabinet en apprenant que mistress Rawdon y était enfermée avec son

mari.

«Je m'étonne que cette femme ait l'audace de passer le seuil de cette

maison,» dit lady Jane pâle d'indignation et tremblante de colère.

Lady Jane, aussitôt après le déjeuner, avait envoyé aux renseignements

sa femme de chambre qui avait eu des détails par Raggles et les autres

gens de la maison. Ceux-ci lui en avaient raconté bien plus long

encore qu'ils n'en savaient sur cette histoire ainsi que sur beaucoup

d'autres.

«Mistress Crawley, continua lady Jane, s'est sans doute trompée de

maison, car sous ce toit demeure une honnête famille.»

Sir Pitt tressaillit, tout surpris de l'énergique apostrophe de sa

femme; et Becky, toujours à genoux, serrait d'autant plus fort la main

de son beau-frère.

«Dites-lui, continuait-elle en s'adressant à lui, dites-lui qu'elle ne

sait point ce qui s'est passé, dites-lui que je suis innocente, mon

cher Pitt.

--Je vous assure, ma chérie, que vous êtes injuste envers mistress

Crawley.--Cette parole de sir Pitt permit à Rebecca de respirer plus

librement.--Et en vérité je crois qu'elle est....

--Que voulez-vous dire? s'écria lady Jane dont la voix était émue par

l'indignation et dont le coeur battait avec violence. Vous avez devant

vous la plus méprisable des femmes; une mère sans coeur, une épouse

sans foi! jamais elle n'a eu la moindre tendresse pour son enfant qui

venait se réfugier auprès de moi et me raconter les mauvais

traitements qu'il avait à subir de sa mère. Jamais elle ne s'est

présentée dans une famille sans y porter avec elle le trouble et la

désolation, sans chercher à ébranler les affections les plus saintes

par ses pernicieuses séductions et ses impudents mensonges. Elle a

trompé son mari comme elle a trompé tout le monde; c'est une âme

souillée par la vanité, la débauche et les crimes de toute espèce. Son

contact me fait horreur. Je tiens mes enfants hors de sa vue....

--En vérité, lady Jane, s'écria sir Pitt en se levant, un pareil

langage....

--Sir Pitt, continua lady Jane, sans que sa voix perdît de sa fermeté,

j'ai rempli envers vous mes devoirs de fidèle épouse. Je vous ai gardé

la foi du mariage comme si je l'avais jurée à Dieu lui-même; j'ai été

une femme soumise comme toute femme doit l'être à son mari; mais la

soumission la plus légitime a des bornes, et je vous déclare que je ne

permettrai pas que cette femme trouve asile sous le toit que j'habite.

Si elle y reste plus longtemps, je pars de suite avec mes enfants;

elle n'est pas digne que l'on pratique à son égard les prescriptions

de la charité chrétienne. C'est à vous, c'est à vous de choisir entre

elle et moi.»

Après ces énergiques paroles, lady Jane se retira épuisée de la sortie

qu'elle venait de faire et laissa Rebecca et sir Pitt tout surpris de

tant de fermeté. Becky, loin de regretter ce qui venait de se passer,

en était, au contraire, satisfaite.

«Tout cela vient de la broche en diamants que vous m'avez donnée,»

dit-elle à sir Pitt en lui laissant aller la main.

Peu de temps après, lady Jane, qui épiait à la fenêtre de son cabinet

de toilette, la vit sortir de chez le baronnet, mais elle avait obtenu

de lui qu'il irait voir son frère et tâcherait de l'amener à une

réconciliation.

Rawdon trouva les jeunes officiers assis déjà à la table commune; ils

l'eurent bien vite décidé à partager leur repas, et il finit par fêter

aussi bien que les autres les cuisses de poulet et l'eau de Seltz

destinées à refaire l'estomac délicat des jeunes guerriers. La

conversation fut telle qu'elle devait être au milieu de cette vive

jeunesse, elle roula sur les principaux incidents du jour. On parla du

prochain tir au pigeon et des paris engagés à cette occasion; de Mlle

Ariane, de l'Opéra français, abandonnée comme son homonyme et consolée

par un jeune lion. On parla d'un combat de boxe entre l'invincible

Boucher et le redoutable Broaïcow. Le jeune Tandyman, héros de

dix-sept ans, qui, à force de pommade et de soins, espérait faire

germer une magnifique paire de moustaches, avait été témoin du combat

et parlait de la manière la plus pertinente de la vigueur des

combattants, de la souplesse de leurs muscles. Il n'y avait environ

qu'une année que le jeune cornette était si fort sur les questions de

boxe; auparavant, il mangeait encore de la bouillie et recevait le

fouet à Eton.

On parla ainsi de danseuses, de demi-vertus et de parties fines

jusqu'au moment où Macmurdo vint se joindre à la conversation. Il

semblait avoir oublié le proverbe latin qui recommande de respecter

l'innocence de la jeunesse, et se mit à débiter les histoires les plus

égrillardes avec aussi peu de retenue que le plus mauvais sujet. Rien

ne l'arrêtait, ni ses cheveux gris, ni les jeunes oreilles de son

auditoire. Mac était renommé comme conteur; mais ce n'était pas

précisément un homme fait pour la société des dames, ou, si l'on veut,

ses jeunes camarades le présentaient à leurs maîtresses plutôt encore

qu'à leurs mères. Il était difficile de mener une existence plus

modeste que la sienne, mais il s'en contentait, et, en toutes

circonstances, il répondait à l'appel de ses amis avec sa bonne et

joyeuse nature, toujours simple et sans ambition.

Avant que Mac eût terminé son copieux déjeuner, la plupart de ses

jeunes compagnons s'étaient levés de table. Le jeune lord Wainas

fumait une immense pipe d'écume de mer, le capitaine Hugues

s'époumonait à faire brûler son cigare, et le fougueux petit Tandyman,

retenant son terrier entre ses jambes, faisait une partie de cartes

avec le capitaine Deuceace. Il ne passait pas un instant sans être à

gagner ou à perdre avec quelqu'un. Mac et Rawdon partirent pour le

club sans que personne eût pu soupçonner leurs préoccupations, et même

ils avaient pris comme les autres leur part de ces folles et rieuses

conversations. Et pourquoi en auraient-ils agi autrement? est-ce que

tous les jours, dans la vie, ce ne sont pas des fêtes, des éclats de

rire, des orgies à côté des plus tristes événements? La foule sortait

des églises au moment où Rawdon et son ami traversèrent

Saint-James-Street et arrivèrent au club.

Les vieux barbons qui, d'ordinaire dans les clubs, se postent sur le

balcon et de là lorgnent et grimacent en regardant les passants, qui

s'amusent de leur mine bizarre, ne garnissaient point encore leur

rampe de velours. La salle de lecture était presque vide, et il ne s'y

trouvait encore qu'un habitué inconnu de Rawdon, et un autre envers

lequel il restait débiteur d'une petite somme perdue au whist; aussi

n'était-il pas bien pressé d'engager la conversation avec lui; un

troisième personnage lisait _le Royaliste_, feuille célèbre par sa

médisance et son attachement au roi et à l'Église. Ce lecteur,

replaçant le journal sur la table, et levant les yeux sur Crawley, lui

dit d'un air affectueux:

«Crawley, recevez nos sincères félicitations.

--Que voulez-vous dire? fit le colonel étonné.

--_L'Observateur_ en parle tout aussi bien que _le Royaliste_.

--De quoi?» s'écria Rawdon rouge jusqu'aux oreilles et croyant déjà la

presse au courant de ses affaires avec lord Steyne.

Smith regarda avec un sourire de surprise la figure terrifiée du

colonel, qui, prenant la feuille, se mit à parcourir le passage qu'on

lui indiquait. M. Smith et M. Brown, le joueur de whist, avec lequel

Rawdon était en compte, venaient justement du colonel quelques minutes

avant son arrivée.

«Cela lui arrive fort à propos, avait dit Smith, car je crois que

Crawley n'a plus un shilling vaillant.

--C'est une rosée bienfaisante dont tout le monde ressentira les

effets, dit Brown, car je compte bien qu'il va s'acquitter envers moi.

--À quelle somme s'élève le traitement? demanda Smith.

--À deux ou trois mille livres, répondit son interlocuteur, mais on

n'a pas à en jouir longtemps, c'est un climat qui dévore son monde.

Liverseege y est mort au bout de dix-huit mois, et en six semaines

celui qui l'avait précédé avait eu son affaire.

--Son frère est, dit-on, un habile homme; moi, je ne l'ai jamais

trouvé qu'un homme insupportable.... vaniteux.... tout rempli de

lui-même; selon la rumeur publique, ce serait lui qui aurait fait

avoir la place au colonel.

--Lui! reprit M. Brown en ricanant, allons donc, c'est lord Steyne qui

lui vaut cela.

--Que voulez-vous dire par là?

--Une femme vertueuse est le plus beau présent que le ciel puisse

faire à un mari,» répondit l'autre interlocuteur par une phrase à

double entente; puis il se remit à lire les journaux.

Mais revenons à Rawdon. Nous l'avons laissé lisant _le Royaliste_, et

tout surpris d'y trouver les lignes suivantes:

Gouvernement de Coventry-Island.

«Les dernières dépêches que nous a apportées de cette île le

brick _Yellow-Jack_ de la marine royale, capitaine Yaunders,

contiennent la nouvelle de la mort de sir Thomas Liverseege. Il a

succombé aux fièvres qui sévissent à Swamptown. Sa perte sera

vivement regrettée par tous les habitants de cette florissante

colonie. Nous apprenons que ce gouvernement a été offert au

colonel Rawdon Crawley, chevalier du Bain et l'un des officiers

les plus distingués de notre armée. L'intérêt de nos possessions

lointaines réclame la présence d'hommes qui joignent à une

bravoure éprouvée des talents administratifs, et nous ne doutons

point que celui qui a été choisi par le secrétaire d'État au

département des colonies, pour remplir le poste devenu vacant par

une mort si regrettable, ne réunisse toutes les qualités

nécessaires pour s'acquitter dignement de ses nouvelles

fonctions.»

«Coventry-Island! Où placez-vous cela? Qui vous a désigné à ce

gouvernement? Dites donc, vous m'emmènerez comme secrétaire, mon vieux

camarade,» dit le capitaine Macmurdo en riant.

Tandis que Crawley et son ami, en proie à la même surprise,

cherchaient à s'expliquer le mystère de cette affaire, le garçon du

club apporta au colonel une carte sur laquelle se trouvait le nom de

M. Wenham. Il demandait à voir le colonel Crawley. Le colonel et son

second passèrent dans une autre pièce pour recevoir celui qu'ils

considéraient à juste titre comme l'envoyé de lord Steyne.

«Ah! mon cher monsieur Crawley, que je suis aise de vous voir, dit M.

Wenham avec un sourire caressant, comment vous portez-vous?»

Et il serra la main de Crawley d'une façon toute cordiale.

«Vous venez, je pense, de la part de....

--Précisément, dit M. Wenham.

--Alors voici mon ami, le capitaine Macmurdo, des life-guards.

--Enchanté, en vérité, de faire la connaissance du capitaine

Macmurdo,» reprit M. Wenham.

Et il fit un nouveau sourire et tendit de nouveau sa main au capitaine

Mac, qui se contenta de présenter un doigt recouvert d'un gant de peau

de buffle, et à faire à M. Wenham un salut très-froid, peu capable de

déranger l'économie de sa cravate. Il était sans doute vexé d'avoir à

traiter avec un _pékin_, et trouvait que lord Steyne aurait bien pu

lui envoyer pour le moins un colonel.

«Je laisse à Macmurdo tout pouvoir pour agir en mon nom, dit alors

Crawley; il connaît mes intentions, et je me retire afin que vous

soyez plus à votre aise pour traiter de cette affaire.

--C'est fort bien, dit Macmurdo.

La foire aux vanités, Tome II · 第 25 / 41 段