Les premiers feux du soleil pénétraient alors dans la chambre, où

cette femme se trouvait comme frappée d'immobilité; ils éclairaient

ces malles ouvertes, ces hardes dispersées dans tous les coins de la

pièce; ces robes, ces plumes, ces écharpes, ces bijoux, monceau de

vanités qui n'offrait plus qu'un triste spectacle de ruines et de

débris! La chevelure de Becky tombait en désordre sur ses épaules, sa

robe était arrachée à la place qu'occupait sa broche de diamants. Elle

avait entendu Rawdon descendre les escaliers, elle l'avait entendu

refermer la porte sur lui. Elle savait qu'il ne reviendrait plus,

qu'il était parti pour toujours. Songeait-il à commettre un suicide?

Non, pas du moins tant qu'il ne se serait pas battu avec lord Steyne.

Alors les pensées de cette malheureuse se reportèrent sur sa vie

passée, sur les vicissitudes qu'elle avait traversées. Que de misères

et de luttes pour aboutir à l'abandon et au désespoir! Il ne lui

restait plus que le poison pour en finir avec toutes ses espérances,

ses intrigues, ses dettes, ses triomphes. Ce fut au milieu de ces

réflexions que la trouva sa femme de chambre, créature que lord Steyne

avait placée auprès d'elle.

«Mon Dieu, madame, qu'est-il donc arrivé?» fit-elle en la voyant les

yeux secs et les mains crispées au milieu de cette scène de

désolation.

Et nous le demanderons comme elle. Qu'était-il donc arrivé? était-elle

coupable? était-elle innocente? Innocente, elle l'était, à l'en

croire, du moins. Mais comment supposer que la vérité pût se trouver

sur de pareilles lèvres? Comment croire, en cette circonstance, à la

pureté de ce coeur si dépravé? Sa femme de chambre tira ses rideaux et

insista avec un air d'intérêt et de sollicitude pour qu'elle se mît au

lit, ce qu'elle finit par faire; puis cette femme passa dans l'autre

pièce, et rassembla tous les bijoux qui jonchaient le sol depuis le

moment où Rebecca s'en était dépouillée sur l'ordre de son mari, et où

lord Steyne s'était échappé de la maison.

CHAPITRE XXII.

Le lendemain de la bataille.

La maison qu'habitait sir Pitt Crawley, dans Great-Gaunt-Street, était

au milieu de ses préparatifs du dimanche, lorsque Rawdon, toujours

dans le même costume de bal qu'il n'avait pas quitté depuis deux

jours, heurta en passant la femme qui balayait l'escalier, et entra

précipitamment dans le cabinet de son frère. Lady Jane, en peignoir du

matin, était à l'étage supérieur dans la chambre des enfants, occupée

à surveiller leur toilette; puis, prenant ces petits êtres sur ses

genoux, elle leur faisait réciter leur prière. Elle ne négligeait

jamais de leur faire remplir régulièrement ce pieux devoir, avant la

prière en commun, présidée par sir Pitt lui-même, et à laquelle

assistaient tous les gens de la maison. Rawdon s'assit près du bureau

du baronnet, où se trouvaient des brochures, des lettres disposées

avec un ordre parfait, des paperasses, des imprimés soigneusement

étiquetés, des cartons pour les factures et les correspondances. On

voyait encore sur le bureau une Bible, le _Quaterly Rewiew_,

_l'Annuaire de la Cour_. On s'apercevait que tout cela avait passé

sous l'oeil du maître.

Au premier coup de neuf heures que sonna la grande pendule en marbre

noir, sir Pitt apparut sur le seuil de la porte de son cabinet, frais

comme une rose, le menton bien rasé; on eût dit une figure de cire

plantée sur une cravate à l'empois. Ses cheveux étaient peignés,

pommadés et parfumés; il avait achevé ses ongles tout en descendant

l'escalier d'un pas majestueux, et sous sa robe de chambre couleur

cendrée il possédait tout à fait la mise d'un gentilhomme anglais de

vieille roche. Il fit un mouvement de surprise en apercevant dans son

cabinet le pauvre Rawdon avec les vêtements en désordre, les yeux

injectés de sang, les cheveux tout hérissés. Il pensa d'abord que son

frère était ivre et que c'étaient là les traces d'une orgie.

«Mon Dieu! Rawdon, lui dit-il, que voulez-vous avec cette figure toute

décomposée? qui vous amène de si bonne heure? pourquoi n'êtes-vous

point chez vous?

--Chez moi! dit Rawdon avec un rire sauvage; n'ayez pas peur, Pitt,

j'ai mon sang-froid. Fermez la porte, j'ai à vous parler.»

Pitt ferma la porte et revint à son bureau, se plaça dans un fauteuil

à côté de son frère, et se mit à limer ses ongles avec une dextérité

sans égale.

«Pitt, reprit alors le colonel après une pause, c'en est fait de moi:

je suis perdu sans ressources.

--C'est la fin que je vous avais toujours prédite, s'écria le baronnet

d'un ton bourru et en battant le rappel avec ses ongles, dont le poli

lui paraissait désormais satisfaisant. Vous ne viendrez pas me dire

que je ne vous ai pas averti. Il m'est impossible de rien faire pour

vous: tout mon argent est engagé, les cent livres à l'aide desquelles

Jane vous a tiré de prison, je les avais promises pour demain à mon

homme d'affaires, et leur absence va me jeter dans un grand embarras.

Ce n'est pas qu'en ce qui dépend de moi je refuse de vous venir en

aide; mais pour ce qui est de payer vos créanciers, c'est tout comme

si je m'engageais à acquitter la dette publique; ce serait une folie,

une folie sans nom. Tâchez de vous arranger avec eux. C'est triste,

j'en conviens, pour une famille, mais cela se voit tous les jours. La

semaine dernière, Georges Kiteley, fils de lord Bugland, a fait une

convention de ce genre, et le voilà, comme on dit, blanchi à neuf, et

cela sans bourse délier pour son père. Ainsi donc....

--Ce n'est point d'argent qu'il s'agit, fit Rawdon d'une voix rauque;

je ne viens point vous parler de moi, et vous ne pouvez douter du

motif qui m'amène.

--Qu'y a-t-il donc? dit Pitt en respirant plus librement.

--C'est pour mon fils que je viens réclamer votre appui, fit Rawdon

d'une voix émue. Promettez-moi d'avoir soin de lui quand je n'y serai

plus. Votre chère femme a toujours été bien bonne pour lui et il

l'aime plus que sa.... Damnation sur cette femme! Tenez, Pitt, vous

savez que j'étais destiné à avoir un jour l'héritage de miss Crawley;

mais on m'a encouragé dans mes extravagances et dans ma paresse, et

sans cela j'aurais été un homme tout autre. Au régiment, je ne me suis

pas encore acquitté trop mal de mon affaire; et quant à cet héritage,

vous savez comment je l'ai perdu et où il est passé.

--Après les sacrifices que j'ai faits pour vous, l'assistance que je

vous ai donnée, répliqua sir Pitt, une pareille allusion me semble

déplacée dans votre bouche. C'est à vous et non à moi qu'il faut vous

en prendre.

--Tout est fini de ce côté, dit Rawdon, tout est fini maintenant.»

Il prononça ces paroles avec un sourd frémissement qui fit tressaillir

son frère.

«Mon Dieu! Y a-t-il quelqu'un de mort? demanda Pitt avec un accent de

pitié et d'inquiétude.

--J'en aurais terminé avec la vie, continua Rawdon sans prendre garde

à ces paroles, si ce n'avait été mon petit Rawdy. Je me serais déjà

coupé la gorge après avoir tué ce misérable gueux.»

Toute la vérité se dévoila alors à sir Pitt, et il comprit que c'était

à la vie de lord Steyne que Rawdon en voulait. Le colonel fit alors à

son frère, d'une voix brève et émue, le récit de toute cette affaire.

«C'était, lui dit-il, un complot tramé entre elle et lui. Les recors

auxquels j'étais signalé m'ont arrêté au moment où je sortais de chez

lui. Alors je lui ai écrit de m'envoyer de l'argent; elle m'a répondu

qu'elle était malade, au lit, et m'a engagé à attendre jusqu'au

lendemain; et en rentrant à l'improviste, je l'ai trouvée couverte de

diamants de la tête aux pieds, en compagnie de cet infâme.»

Alors il lui dépeignit, au milieu de l'agitation la plus vive, sa

lutte avec lord Steyne, et montra à son frère qu'après ce qui s'était

passé il ne restait pas deux partis à prendre; par conséquent, il

devait se tenir prêt pour la rencontre qui ne pouvait manquer d'avoir

lieu.

«Et comme le dénoûment peut m'être fatal, fit Rawdon d'une voix émue,

et que mon fils n'a point de mère, c'est sous votre garde, c'est sous

celle de Jane que je le remets, et assurément vous le traiterez comme

s'il était votre enfant.»

Le frère aîné se sentit profondément touché; il serra la main de

Rawdon avec une cordialité qui ne lui était pas ordinaire, et Rawdon

essuya du revers de sa main ses paupières humides.

«Merci, frère, lui dit-il; j'ai maintenant votre parole, et cela me

suffit.

--C'est un engagement d'honneur,» répondit le baronnet.

Rawdon tira alors de sa poche le petit portefeuille qu'il avait trouvé

dans le pupitre de Becky, et dont il sortit un paquet de billets de

banque.

«Tenez, dit-il à son frère avec un amer sourire, voici six cents

livres pour Briggs, qui a toujours été si bonne pour l'enfant; vous ne

me croyiez pas si riche, n'est-ce pas? C'est l'argent qu'elle nous

avait prêté; je me suis toujours senti mal à l'aise en recevant

l'argent de cette pauvre femme. Quant au surplus, que j'ai emporté

dans le premier moment, on peut le rendre à Becky pour qu'elle se tire

d'affaire avec....»

Tout en parlant ainsi, il prenait dans le portefeuille les autres

billets pour les remettre à son frère; mais ses mains tremblaient si

fort, il était si ému que le portefeuille lui échappa, et qu'il en

sortit le billet de mille livres, la plus terrible et la dernière des

pièces accusatrices qui déposaient contre Becky.

Pitt se baissa pour le ramasser, tout étonné de l'importance de la

somme.

«Celui-là me regarde, dit Rawdon; je compte bien loger une balle dans

la tête du propriétaire de ce chiffon.»

Il goûtait une joie intérieure en pensant à la satisfaction qu'il

aurait à mettre ce billet en guise de bourre par-dessus la balle avec

laquelle il voulait tuer le marquis.

Ensuite les deux frères se serrèrent une dernière fois la main et se

séparèrent. Lady Jane, ayant appris que le colonel se trouvait dans le

cabinet de son mari, attendait dans la pièce voisine l'issue de leur

entretien avec la plus vive anxiété. La porte de la salle à manger

ayant été laissée entr'ouverte comme par hasard, elle put voir les

deux frères sortir du cabinet. À ce moment, elle s'avança, tendit la

main à Rawdon, et lui dit que c'était bien à lui de venir leur

demander à déjeuner, bien qu'à sa longue barbe, à sa figure

bouleversée, aux sombres regards de son ami, elle pût juger que ce

n'était point de déjeuner qu'il avait été question entre eux. Rawdon

s'excusa sur un engagement antérieur; il serra fortement la petite

main que sa timide belle-soeur lui tendait, et Jane le suivit d'un

regard plein de compassion, en voyant à ses traits qu'il s'agissait de

quelque grand malheur. Mais il partit sans prononcer un mot, et sir

Pitt n'entra avec elle dans aucune explication.

En quittant Great-Gaunt-Street, toujours en proie à la même agitation,

Rawdon se dirigea vers Gaunt-House, et fit gémir le lourd marteau qui

étale sur la porte cochère sa tête de Méduse; à ses coups redoublés

accourut une espèce de Silène à la face enluminée, à la veste rouge

galonnée d'argent, qui remplissait dans l'hôtel les fonctions de

portier. Cet homme, épouvanté du désordre qui régnait dans la tenue du

colonel, lui barra le passage comme s'il eût craint que cet étrange

visiteur ne voulût forcer l'entrée. Mais le colonel lui présenta une

de ses cartes, et lui ordonna de la remettre à lord Steyne, en lui

faisant remarquer qu'elle portait son adresse et en lui disant qu'il

serait toute la journée, à partir d'une heure, à Regent-Club, et que

c'était là, et non chez lui, qu'il fallait aller le chercher quand on

voulait le trouver. Cet homme, à la face rubiconde, regarda partir le

colonel avec des grands yeux surpris et étonnés, comme firent les

passants qui, dans leurs habits de dimanche, commençaient à remplir

les rues dès cette heure matinale. Le gamin, avec son air mutin et

joyeux, l'épicier qui bâillait sur sa porte, le cabaretier qui fermait

ses volets pendant la durée du service, croyaient voir quelque fou

échappé de Bedlam, et les quolibets pleuvaient sur l'infortuné au

moment où, arrivant enfin à la station des voitures, il se décida à

prendre un fiacre et dit au cocher de le conduire à la caserne de

Knightsbridge.

Les cloches se répondaient de tous les points de la capitale, lorsque

Rawdon arriva au terme de sa course; et, s'il s'était rendu compte de

ce qui se passait autour de lui, il aurait reconnu Amélia, qu'il avait

vue autrefois, se dirigeant de Brompton vers la paroisse de

Russell-Square. Les écoliers se rendaient en rangs à l'église, et dans

les faubourgs, les rues et les voitures étaient remplies de gens qui

allaient chacun du côté où les appelait le plaisir. Le colonel était

en proie à de trop vives préoccupations pour remarquer ce mouvement.

En arrivant à Knightsbridge, il alla droit à la chambre de son vieil

ami et camarade le capitaine Macmurdo, et fut fort satisfait de le

trouver à la caserne.

Le capitaine Macmurdo était un ancien officier qui avait eu sa part de

gloire à la journée de Waterloo; son régiment l'aimait beaucoup, et la

médiocrité de sa fortune l'avait seule empêché d'arriver aux grades

supérieurs. Il méditait tranquillement sur les douceurs du lit en

savourant sa grasse matinée.

Lorsque Rawdon ouvrit la porte, ce vénérable guerrier aux cheveux gras

et grisonnants portait sur la tête un foulard de soie, au-dessus de la

lèvre une moustache teinte et un nez bourgeonnant.

Rawdon ayant annoncé au capitaine qu'il venait lui demander un service

d'ami, il ne fut pas besoin d'une plus longue explication pour que

celui-ci comprît parfaitement de quoi il s'agissait. Il avait déjà

conduit plusieurs affaires du même genre avec une grande prudence et

une grande habileté. Son Altesse Royale, de si regrettable mémoire,

lorsqu'elle commandait en chef, professait à ce sujet la plus grande

estime pour le capitaine Macmurdo; enfin, c'était à lui qu'avait

recours tout homme d'honneur lorsqu'il se trouvait dans une passe

difficile.

«Et le motif, mon vieux Crawley? lui dit son ancien camarade. Est-ce

encore pour quelque affaire de jeu comme celle où nous avons fait

mordre la poussière au capitaine Marker?

--Il s'agit de.... de ma femme,» répondit Crawley en baissant les yeux

et en devenant tout rouge.

Le capitaine fit claquer sa langue.

«J'ai toujours pensé, reprit-il, qu'elle finirait par vous jouer

quelque tour.»

En effet, au régiment et dans les clubs, il y avait eu plus d'un pari

engagé sur le sort probable réservé au colonel Crawley. Ces

suppositions étaient une conséquence naturelle de la légèreté que

mistress Rawdon étalait dans sa conduite; mais, au sombre regard par

lequel Rawdon accueillit cette observation, Macmurdo comprit qu'il ne

fallait pas insister davantage sur ce sujet.

«N'y aurait-il donc pas moyen d'en sortir autrement, mon vieux? reprit

le capitaine avec plus de gravité. Sont-ce seulement des soupçons,

dites, ou bien avez-vous des lettres? Ne pourriez-vous pas tenir cela

secret et caché? En pareille circonstance, le mieux est ne point faire

de bruit quand c'est possible.... Il a fallu y mettre de la

complaisance pour ne s'en apercevoir que maintenant, continua le

capitaine en se parlant à lui-même, et il se rappelait les mille

propos tenus à la table des officiers, d'où la réputation de mistress

Crawley était bien souvent sortie en morceaux.

--Pour des gens comme nous, reprit Rawdon, il n'y a pas deux manières

de terminer cette affaire, entendez-vous? Ils avaient eu soin de se

débarrasser de moi, de me faire arrêter; je me suis échappé, et je les

ai retrouvés seuls en tête-à-tête. Je l'ai appelé lâche et menteur;

enfin, je l'ai frappé et envoyé à terre.

--Il a eu ce qu'il méritait, répondit Macmurdo; mais vous ne m'avez

pas encore dit son nom?

--C'est lord Steyne, répliqua Rawdon.

--Ah! diable! un marquis! on disait qu'il.... c'est-à-dire, c'était

vous qui....

--Quel galimatias est-ce là? cria Rawdon; voulez-vous dire qu'on

aurait exprimé des doutes en votre présence sur la vertu de ma femme?

Pourquoi alors ne m'en avez-vous rien dit, Mac?

--Le monde est si médisant, mon pauvre vieux! répliqua l'autre; à quoi

bon aller vous répéter des propos d'écervelés sur votre compte?

--Vous avez manqué aux devoirs de l'amitié,» lui dit Rawdon; et, ne

pouvant plus maîtriser son émotion, il se couvrit la figure de ses

deux mains et donna un libre cours à sa douleur.

Ce spectacle toucha profondément son vieux compagnon d'armes.

«Allons, courage, mon vieux, dit le vieux Mac; grand ou petit, il aura

une balle dans la tête, ce gibier du diable. Et quant à votre femme,

que voulez-vous? c'est toujours la même histoire.

--Ah! vous ne savez pas combien je l'aimais, dit Rawdon d'une voix

sourde. Je la suivais comme un petit chien. Je lui donnais tout ce que

j'avais. Je me suis condamné à l'indigence pour l'épouser; j'ai engagé

jusqu'à ma montre pour satisfaire à ses moindres fantaisies. Pendant

ce temps, elle faisait bourse à part, et enfin elle m'a refusé cent

livres pour me tirer de prison.»

Il raconta alors à Macmurdo, dans un langage plein de dignité, malgré

ce qu'il avait de confus, tous les détails de cette histoire. Macmurdo

était tout surpris de cette agitation extraordinaire, qu'il

s'efforçait de calmer par ses réflexions adoucissantes.

«Elle peut être innocente, après tout, lui disait-il; n'est-ce pas là

ce qu'elle soutient? Ce n'est pas la première fois qu'elle se trouvait

seule chez elle avec lord Steyne.

--Sans doute, répondait Rawdon avec tristesse, mais voici qui ne

prouve pas en faveur de son innocence.» Et il montrait au capitaine le

billet de mille livres qu'il avait trouvé dans le portefeuille de

Becky. «Voilà ce qu'il a donné, et elle ne m'en a rien dit, et c'est

lorsqu'elle avait cet argent-là entre les mains qu'elle a refusé de

venir me tirer de la prison où j'étais enfermé.»

Le capitaine fut obligé de convenir qu'il y avait là quelque chose qui

n'était pas très-clair.

Pendant cet entretien, Rawdon avait envoyé le domestique du capitaine

Macmurdo à Curzon-Street, avec ordre de se faire donner des habits et

du linge, dont le capitaine avait grand besoin. Pendant l'absence de

cet homme, Rawdon et son ami avait composé à grand'peine et à coups de

dictionnaire une lettre destinée à lord Steyne. Le capitaine Macmurdo,

au nom du colonel Crawley, avait l'honneur de se mettre aux ordres du

marquis de Steyne, et lui annonçait qu'il avait reçu plein pouvoir de

lui pour arrêter les conditions du combat que Sa Seigneurie, il n'en

faisait aucun doute, serait la première à réclamer, et qui, d'après la

manière dont les choses s'étaient passées, lui paraissait inévitable.

Le capitaine Macmurdo, usant toujours des formes les plus polies,

priait lord Steyne de lui désigner un de ses amis avec lequel, lui, le

capitaine Macmurdo, pourrait s'entendre. Il finissait en exprimant le

désir que le duel eût lieu dans le plus bref délai possible.

Le capitaine ajoutait en _post-scriptum_ qu'il avait entre les mains

un billet de banque d'une valeur considérable, que le colonel Crawley

avait de fortes raisons pour supposer qu'il appartenait au marquis de

Steyne, et qu'il désirait l'envoyer à l'adresse de son propriétaire.

Pendant que cette lettre s'élaborait, le domestique du capitaine était

de retour de sa commission à la maison du colonel; mais il ne

rapportait ni le sac de nuit ni le porte-manteau qu'on l'avait envoyé

chercher, et sa figure exprimait une stupéfaction comique.

«Ils ne veulent rien donner, dit-il alors; la maison est au pillage,

ils ont tout mis sens dessus dessous; le propriétaire veut retenir

tous les effets pour sa garantie. Les domestiques boivent le vin dans

le salon; et on dit que.... que vous êtes parti en emportant

l'argenterie, colonel.» Puis, après une pause, il ajouta: «Il y a déjà

un domestique qui a disparu. Simpson, qui a l'air fort excité par la

boisson, crie bien fort que rien ne sortira de la maison qu'on ne lui

ait payé ses gages.»

Le récit de cette petite insurrection domestique surprit Rawdon, et le

fit sourire par la diversion qu'elle apportait à ses tristes

préoccupations. Les deux officiers s'amusèrent beaucoup de cet orage

qui s'élevait autour des débris de cette fortune renversée.

«Je suis bien aise au moins que le petit ne soit plus chez moi, dit

Rawdon en se rongeant les ongles. Vous le rappelez-vous, Mac,

lorsqu'il venait au manége et qu'on lui faisait monter le sauteur?

comme il se tenait bien dessus!

--C'est vrai qu'il avait un petit air crâne,» reprit l'excellent

capitaine.

Le petit Rawdon se trouvait pour le moment dans la chapelle de

Whitefriars, au milieu d'une rangée de petits garçons en robe comme

lui; et certes il n'écoutait pas le sermon avec grande attention; mais

il pensait bien plutôt à sa sortie du samedi suivant, calculant que

son père viendrait le chercher comme d'habitude et le mènerait

peut-être au spectacle.

«Ce sera un fameux gaillard que ce garçon-là, continua Rawdon en

pensant toujours à son fils. Vous me promettez, Mac, que, si cela

tourne mal pour moi, si j'y laisse ma peau, je puis compter que....

que vous irez le voir, n'est-ce pas? Ah! je puis dire que j'aimais

bien cet enfant-là. Que voulez-vous, mon pauvre vieux! Tenez, vous lui

donnerez ces boutons d'or de ma part, c'est tout ce qui me reste.»

Il se couvrit la face de ses deux larges mains, et les larmes en

tombant sur ses joues y traçaient un sillon brûlant. M. Macmurdo, que

l'émotion gagnait aussi, ôta son foulard de soie et s'en servit pour

essuyer ses yeux.

«Descendez et faites-nous préparer à déjeuner, dit-il à son

domestique. Que voulez-vous, Crawley? des oignons et des sardines?

Commandez. Clay, vous allez donner des habits au colonel; nous avons

toujours été tous les deux de la même taille. Mon vieux Rawdon, il n'y

avait pas d'aussi fins cavaliers que nous, lorsque nous sommes entrés

au régiment.»

Macmurdo se tourna alors contre le mur, et, reprenant la lecture de

son journal, laissa Rawdon à sa toilette, pour commencer la sienne

lorsque son ami aurait terminé.

Comme il s'agissait d'un lord, le capitaine Macmurdo apporta un soin

particulier à cette opération. Il cira ses moustaches, leur donna le

brillant des jours de fête, mit une cravate empesée et son plus beau

ceinturon de buffle. Les jeunes officiers, en le voyant arriver pour

le déjeuner dans un si brillant costume, lui en firent leur

compliment, et lui demandèrent s'il allait se marier et si Crawley

était son témoin.

CHAPITRE XXIII.

Même sujet.

Becky n'était point encore revenue de la stupeur et de l'abattement où

l'avaient jetée les événements de la nuit précédente, que déjà les

cloches des églises voisines annonçaient le service du matin; alors

sortant avec peine de son lit, elle alla tirer le cordon de la

sonnette pour appeler sa femme de chambre française que nous avons vue

auprès d'elle quelques heures auparavant.

Mistress Rawdon Crawley agita vainement la sonnette. Personne ne

répondit à son appel, et bien que le cordon finit par céder à la

violence de ses secousses, Mlle Fifine ne fit point son apparition. En

vain sa maîtresse, en camisole de nuit, le cordon à la main et les

cheveux en désordre, s'aventura jusque sur le palier, et appela à

plusieurs reprises Mlle Fifine, celle-ci ne se présenta point.

En effet, elle n'était plus dans la maison depuis plusieurs heures,

et, suivant l'expression française, elle avait brûlé la politesse à

ses maîtres. Après avoir rassemblé tous les bijoux qui couvraient le

parquet du salon, Mlle Fifine était montée dans sa chambre, avait fait

ses paquets, les avait ficelés, était sortie pour aller chercher un

fiacre, avait descendu elle-même ses bagages sans demander

l'assistance des autres domestiques, qui la lui auraient probablement

refusée, car ils la détestaient cordialement, et, sans dire adieu à

personne, elle s'était éloignée de Curzon-Street.

Dans la conviction intime de Mlle Fifine, le ménage de ses maîtres

était une maison démontée, où il ne lui restait plus rien à faire.

Beaucoup de gens, en pareille circonstance, auraient fait leurs

paquets et pris un fiacre comme Mlle Fifine, mais, moins prévoyants ou

moins heureux qu'elle, ils n'auraient peut-être pas, comme elle, su

mettre en lieu sûr non-seulement leurs biens propres, mais encore

quelques débris de ceux de leur maîtresse, si toutefois l'on peut dire

que cette dernière ait jamais eu quelque chose à elle.

La foire aux vanités, Tome II · 第 24 / 41 段