--Pourquoi vous en aller, mon cher colonel, reprit à son tour M.

Wenham; puisque c'est à vous, à vous en personne que je demande

l'honneur d'un entretien auquel la présence du capitaine Macmurdo ne

peut qu'ajouter un nouvel attrait. Pour ma part, capitaine, j'espère

que notre conversation se terminera tout à l'amiable et d'une manière

fort différente de celle que le colonel Crawley semble lui assigner

d'avance.

--Hum! fit le capitaine Macmurdo, et il ajouta en lui-même: Au diable

tous ces pékins! ils sont toujours pour les arrangements à l'amiable

et les fleurs de rhétorique.»

M. Wenham s'empara d'un fauteuil, sans attendre qu'on le lui offrit,

puis il tira un morceau de papier de sa poche et continua.

«Vous avez certainement lu, colonel, la nouvelle que répètent tous les

journaux de ce matin. Le gouvernement fait par là l'acquisition d'un

homme dévoué, et si vous acceptez cette place, comme il n'y a pas à

hésiter à le faire, vous aurez un excellent traitement. Trois mille

livres par an, un climat délicieux, un palais magnifique, une

souveraine puissance dans la colonie, et la certitude d'un avancement

prochain. Recevez, je vous prie, mes sincères félicitations. Vous

connaissez sans doute, messieurs, le puissant protecteur auquel mon

excellent ami est redevable de cette haute marque de bienveillance?

--Du diable si je le sais, dit le capitaine, tandis que Rawdon

rougissait jusqu'aux oreilles.

--C'est à l'homme le plus généreux, le plus serviable qui soit au

monde, en même temps qu'il est un des personnages les plus influents

de ce pays; c'est à mon excellent ami le marquis de Steyne.

--Nous nous verrons en face et à quinze pas de distance, avant que je

prenne sa place, fit Rawdon en murmurant entre ses dents un gros

juron.

--Vous en voulez à mon noble ami, dit M. Wenham avec un calme

imperturbable; mais au nom du bon sens et de la justice je vous

demanderai pourquoi.

--Pourquoi! s'écria Rawdon tout surpris.

--Pourquoi! fit le capitaine en frappant le parquet de sa canne.

--En vérité, messieurs, fit Wenham avec le plus agréable sourire,

considérez, je vous prie, la chose comme des gens du monde, comme des

honnêtes gens doivent la voir, et dites alors si les torts ne sont pas

de votre côté. Après une absence de quelque temps, vous rentrez chez

vous, et vous y trouvez, qui? lord Steyne soupant avec mistress

Crawley. Qu'y a-t-il là de si étrange et de si propre à vous dérouter

ainsi? Mais c'est là une chose qui s'est présentée déjà plus de cent

fois. En âme et conscience, je vous le jure (et ici M. Wenham posa sa

main sur sa poitrine en se donnant des airs parlementaires), vos

soupçons n'ont rien de fondé, et je les qualifierai à la fois de

déraisonnables et d'injurieux pour le noble personnage qui vous a

toujours comblé de ses bienfaits, pour la plus pure et la plus chaste

des épouses.

--Ainsi, selon vous, il n'y aurait eu que méprise de la part de

Crawley? demanda Macmurdo.

--À mon sens, reprit M. Wenham avec un redoublement d'énergie, je

crois à la vertu de mistress Crawley comme à celle de mistress Wenham.

Je crois qu'aveuglé par une détestable jalousie, notre ami s'est

laissé emporter, en cette circonstance, à des violences impardonnables

envers un homme que son âge autant que son rang devait désigner à son

respect, envers un homme qui n'a eu pour lui que des bienfaits. Je dis

de plus que, par sa conduite, il a compromis l'honneur de sa femme, ce

bien le plus cher pour un mari, le nom que doit porter son fils, enfin

son propre avenir.... Je veux que vous sachiez toute cette histoire,

reprit alors M. Wenham avec un ton tragique et solennel. Ce matin,

milord Steyne m'a fait venir, et je l'ai trouvé dans un état

déplorable mais facile à expliquer après cette prise de corps qu'il a

eue à son âge et malgré sa faiblesse avec le colonel Crawley. Mais,

monsieur, aux tortures physiques de mon noble ami, il s'enjoint de

morales qui sont bien plus poignantes encore. Figurez-vous un homme,

monsieur, qu'il avait accablé de ses bienfaits, pour lequel son amitié

ne connaissait pas de bornes! eh bien! cet homme dans un moment de

démence l'a traité avec l'ingratitude la plus indigne. Cette

nomination que le journal de ce matin enregistrait dans ses colonnes

ne témoignait-elle pas à nouveau de sa bonté pour lui? et ce matin

lorsque je me suis présenté chez Sa Seigneurie, je l'ai trouvée dans

un état à faire mal à voir, et aussi désireux que vous-même de laver

dans le sang l'insulte qu'il avait reçue. Et vous n'ignorez pas sans

doute qu'il a fait ses preuves, colonel Crawley!

--Eh! bon Dieu, qui lui conteste la qualité d'excellent tireur?

repartit le colonel.

--Dans le premier mouvement de sa juste indignation, il m'a ordonné de

vous écrire pour vous proposer un cartel, colonel Crawley. Après

l'insulte de la nuit dernière, disait-il, l'un de nous doit cesser de

vivre.»

Crawley fit un signe d'assentiment.

«Enfin, vous arrivez au fait, Wenham, lui dit-il.

--J'ai alors essayé de tout mon pouvoir de modérer l'exaltation de

lord Steyne. Mon Dieu, monsieur, lui disais-je, je m'en veux bien

maintenant de ne m'être pas rendu avec mistress Wenham à l'invitation

que nous avait envoyée mistress Crawley.

--Elle vous avait aussi invités à souper? demanda le capitaine

Macmurdo.

--Certainement; le rendez-vous était chez elle, au sortir de l'Opéra.

Attendez, je vais vous montrer l'invitation.... Non.... ce n'est pas

encore ce papier-là; je croyais pourtant l'avoir pris avec moi. Mais,

enfin, peu importe, car, pour le fait, je vous le garantis sur

l'honneur. Si donc nous nous étions rendus à cette invitation, et cela

n'a tenu qu'à une migraine de mistress Wenham, qui y est fort sujette,

surtout pendant la belle saison; si nous nous étions rendus à cette

invitation, il n'y aurait eu ni querelle, ni insultes, ni soupçons; et

la migraine de ma pauvre femme va être cause que deux hommes d'honneur

vont aller se couper la gorge, et que, par suite, deux des meilleures

et des plus anciennes familles de l'Angleterre vont se trouver

plongées dans le deuil et la douleur.»

M. Macmurdo regarda son ami de l'air d'un homme qui ne sait plus dans

quel sens arrêter ses convictions. Quant à Rawdon, il éprouvait un

sentiment de rage en pensant que sa proie allait lui échapper. Il ne

croyait pas un mot de toute cette histoire débitée avec tant d'aplomb

et de sang-froid, et il n'avait aucun moyen d'en démontrer la fausseté

et le mensonge.

M. Wenham continua avec cette volubilité de paroles pour laquelle il

était réputé auprès de ses collègues de parlement.

«Je suis resté près d'une heure au chevet de milord Steyne, le

suppliant et le conjurant d'abandonner tout projet de duel. Je lui ai

fait remarquer que, dans l'état actuel, les apparences étaient bien de

nature à donner des soupçons, et les soupçons les plus graves. Je lui

ai fait remarquer que tout homme à votre place s'y serait laissé

prendre tout aussi bien que vous. J'ai beaucoup insisté pour lui faire

remarquer que dans les égarements de la jalousie un homme n'est plus

maître de lui et qu'on doit en quelque sorte le considérer comme fou;

que ce duel serait pour vous, pour vos familles la chose la plus

désastreuse; que dans la position de Sa Seigneurie et dans les temps

actuels on était tenu d'éviter tout scandale public, alors que les

doctrines les plus révolutionnaires, les principes les plus niveleurs

sont prêchés dans tous les carrefours et font fermenter toutes les

têtes; qu'enfin, en dépit de son innocence, il passerait pour coupable

aux yeux de la populace; et, en somme, je l'ai supplié de ne point

envoyer de cartel.

--Il n'y a pas un mot de vrai dans toute cette histoire, fit Rawdon en

grinçant des dents; tout ceci n'est qu'un infâme mensonge dont vous

vous faites le complice, monsieur Wenham, et si lord Steyne est assez

lâche pour ne pas envoyer lui-même la provocation, je lui promets de

la lui adresser de ma main.»

M. Wenham devint pâle comme la mort en entendant cette brusque et

énergique interruption, et en même temps il regarda du côté de la

porte. Le capitaine Macmurdo prit alors fait et cause pour M. Wenham,

et, se levant avec un gros juron, réprimanda vertement son ami de

l'intempérance de sa langue.

«Vous m'avez mis cette affaire entre les mains, vous me la laisserez

conduire comme je l'entends, et vous n'en ferez point à votre tête.

Vous n'avez aucun motif pour insulter ainsi M. Wenham, et maintenant

vous devez des excuses à M. Wenham. Quant à votre cartel avec milord

Steyne, vous en chercherez un autre que moi pour le porter, je ne m'en

charge pas. Si après avoir été maltraité, milord préfère se tenir

tranquille, à quoi bon aller le déranger? En ce qui concerne mistress

Crawley, mon opinion à moi est qu'il n'y a rien de prouvé du tout, et

que votre femme est innocente, aussi innocente que le prétend M.

Wenham. Enfin vous ferez la plus grande sottise en refusant cette

place et en ne vous tenant pas en paix.

--Capitaine Macmurdo, s'écria M. Wenham, auquel ces paroles avaient

rendu toute son énergie, vous parlez en homme de sens, et pour ma part

je veux oublier les expressions dont le colonel s'est servi à mon

égard dans un moment d'emportement.

--J'en étais sûr, dit Rawdon avec un air de mépris.

--Vous tairez-vous, vieil entêté, reprit le capitaine d'une voix

radoucie, M. Wenham n'est pas un bretteur, et tout ce qu'il a dit est

fort bien dit.

--Que tout ceci, continua l'émissaire de lord Steyne, reste enseveli

dans le plus profond silence, et que jamais un seul mot de cette

affaire ne transpire au dehors. Ceci est autant dans l'intérêt de mon

noble ami que dans celui du colonel Crawley qui a le tort de vouloir

toujours me traiter en ennemi.

--Je pense que lord Steyne n'a pas l'intention d'ébruiter cette

affaire, reprit le capitaine Macmurdo, et je ne vois point pour nous

l'intérêt que nous aurions à le faire. De toute façon c'est une

affaire désagréable, et le moins qu'on en pourra dire sera le mieux.

Vous êtes la partie offensée, si en conséquence vous vous déclarez

satisfait, je ne vois pas pourquoi nous ne le serions pas aussi.»

Là dessus M. Wenham prit son chapeau; le capitaine Macmurdo, l'ayant

reconduit jusqu'à la porte, sortit avec lui, laissant Rawdon tout seul

en proie à une fureur concentrée. Lorsqu'ils se trouvèrent tous les

deux face à face, le capitaine Macmurdo, toisant alors d'un air

dédaigneux l'ambassadeur du marquis, lui dit d'un ton de souverain

mépris:

«Vous êtes fort habile à faire des contes, monsieur Wenham.

--Vous me flattez, capitaine, répondit l'autre avec un sourire, en

honneur et conscience mistress Crawley nous avait invités à souper

après l'Opéra.

--Voyez un peu comme la migraine de mistress Wenham est venue mal à

propos déranger tout cela.... J'ai à vous remettre un billet de mille

livres sterling contre un reçu de vous, s'il vous plaît, le voici sous

enveloppe à l'adresse du marquis de Steyne. Dites-lui de se

tranquilliser, il n'aura point à se battre, et quant à son argent nous

n'en voulons point.

--Dans toute cette affaire il n'y a qu'un malentendu, mon cher

monsieur, un malentendu d'un bout à l'autre,» reprit son interlocuteur

avec le ton de la plus parfaite innocence.

Le capitaine Macmurdo lui rendait son dernier salut au bas de

l'escalier au moment où sir Pitt Crawley mettait le pied sur la

première marche. Le baronnet et le capitaine se connaissaient déjà un

peu. Le capitaine conduisit le baronnet dans la pièce où se trouvait

Rawdon, et, chemin faisant, lui confia qu'il venait d'arranger

l'affaire avec lord Steyne de la façon la plus satisfaisante.

Cette nouvelle fit grand plaisir à sir Pitt; il félicita beaucoup son

frère de ce dénoûment pacifique, lui adressa quelques observations

morales appropriées à la circonstance sur le duel et sur les tristes

satisfactions qu'il procure à la suite d'une offense.

Après cette exorde, sir Pitt appela toute son éloquence à son aide en

vue d'amener une réconciliation entre Rawdon et sa femme. Il retraça

les faits tels que Becky les lui avait présentés, insista sur leur

vraisemblance, et déclara qu'il avait une foi entière à l'innocence de

sa belle-soeur. Rawdon ne voulut rien entendre.

«Voilà dix ans, répondit-il, qu'elle amasse de l'argent en cachette.

La nuit dernière encore elle me jurait n'avoir rien reçu de lord

Steyne. Elle espérait que je ne découvrirais pas son trésor, mais j'ai

mis la main dessus. En admettant qu'elle ne soit pas coupable, Pitt,

son égoïsme est du moins inexcusable; je ne veux plus la revoir, je ne

la reverrai plus.»

En prononçant ces derniers mots, Rawdon laissa retomber sa tête sur sa

poitrine et resta quelques instants comme accablé sous le poids d'une

grande douleur.

«Pauvre ami!» murmura Macmurdo en secouant tristement la tête.

Rawdon Crawley résista quelque temps à l'idée de prendre une place

qu'il devait à un pareil protecteur. Il voulait aussi faire sortir son

fils de l'école où le crédit de lord Steyne l'avait seul fait entrer.

Toutefois, les représentations de son frère et de Macmurdo le

décidèrent à ne point se priver de ces avantages; ce dernier le

détermina surtout en lui faisant entrevoir la rage de lord Steyne à la

pensée que personne plus que lui n'aurait travaillé à la fortune de

son ennemi.

Peu de temps après, lorsque le marquis de Steyne commença à recevoir,

après l'accident qui lui était arrivé, le secrétaire d'État au

département des colonies vint le remercier de l'excellente acquisition

dont l'administration lui était redevable. On aurait peine à se

figurer combien lord Steyne lui sut gré de ces félicitations.

Pour nous servir de l'expression de Wenham, on ensevelit toute cette

histoire dans le plus profond silence. Néanmoins, malgré ces

précautions, il y avait plus de cinquante maisons dans Londres où l'on

en parlait le soir même, et cette aventure fit pendant plus de trois

semaines le texte de toutes les conversations de la ville. Si les

journaux n'en dirent rien à l'étranger, ce fut grâce aux démarches que

M. Wagg fit à l'instigation de M. Wenham.

Les huissiers opérèrent une saisie à Curzon-Street, dans la maison du

pauvre Raggles. Qu'était alors devenue la belle divinité qui naguère

encore brillait dans ce temple? qui prenait encore souci d'elle? qui

demandait quel était son sort? qui s'informait davantage si elle était

coupable ou non? Dieu sait quelle est la charité de l'espèce humaine

et quelles sont ses excellentes dispositions à transformer le doute en

certitude. Les uns disaient que Rebecca était partie pour Naples à la

poursuite de lord Steyne et que Sa Seigneurie, en apprenant son

arrivée, avait couru se réfugier à Palerme; d'autres qu'elle vivait à

Bierstad, où elle était devenue une dame d'honneur de la reine de

Bulgarie; d'autres disaient qu'elle s'était réfugiée à Boulogne, et

d'autres, enfin, qu'elle était dans une pension de Cheltenham.

Rawdon lui constitua un revenu raisonnable et nous savons par

expérience qu'avec fort peu d'argent elle savait faire grande figure.

Rawdon n'aurait pas mieux demandé que de payer ses dettes avant de

quitter l'Angleterre, si une compagnie d'assurance sur la vie avait

voulu s'en charger pour l'abandon de ses émoluments annuels, mais le

climat de l'île de Coventry avait une trop mauvaise réputation.

Toutefois, il fit passer régulièrement une partie de ses appointements

à son frère, et à chaque occasion qui se présentait il ne manquait pas

d'écrire au petit Rawdon. Il expédia des cigares à Macmurdo, des

cargaisons de poivre de Cayenne, de confitures de goyaves, des fruits

et des denrées coloniales à lady Jane. Il envoyait à son frère la

_Gazette de Swamptown_, où le nouveau gouverneur était l'objet des

plus pompeux éloges, tandis que la _Sentinelle de Swamptown_ (Rawdon

n'avait point invité au palais du gouverneur la femme du rédacteur en

chef) traitait Son Excellence de tyran, auprès duquel Néron aurait

mérité une place comme bienfaiteur de l'humanité. Le petit Rawdon

était au comble de la joie toutes les fois qu'il pouvait mettre la

main sur un de ces journaux et lire ce qui concernait Son Excellence.

Sa mère ne fit jamais la moindre tentative pour le voir; il allait

chez sa tante passer les dimanches et les jours de fête. Il n'était

pas, dans le parc de Crawley-la-Reine, un nid qu'il ne connût

parfaitement; il sortait à cheval avec les meutes de sir Huddlestone,

qui avaient excité son admiration à un si haut point lors de sa

première visite dans l'Hampshire.

CHAPITRE XXIV.

Georgy devient un grand personnage.

Georgy Osborne menait une vie de prince dans la maison de son

grand-père à Russell-Square. En qualité d'héritier présomptif de tout

ce luxe dont il était environné, il occupait la chambre que son père

avait eue autrefois. Sa bonne tournure, ses airs de grand seigneur,

ses prétentions à l'élégance lui avaient concilié les affections de

son grand-père. M. Osborne était aussi fier du fils qu'il l'avait

été du père.

L'enfant vivait au milieu d'un luxe et d'une opulence ignorés de ses

père et mère. Pendant ces dernières années, le commerce de M. Osborne

s'était soutenu dans une voie de très-grande prospérité. Son crédit et

sa considération dans la Cité n'avaient fait que s'accroître. Jadis il

s'était estimé heureux de pouvoir mettre George dans un bon

pensionnat, et il avait ensuite fait grand bruit du grade qu'il avait

obtenu pour lui dans l'armée.

Dans ses projets d'avenir pour le petit George, il visait encore plus

haut, il voulait en faire un _gentleman_, c'était là son idée fixe. Il

le voyait déjà en imagination membre du parlement, et qui sait, baron

peut-être; tout ce que désirait le vieillard avant de mourir c'était

de voir son petit-fils marcher déjà sur la route des honneurs.

Quelques années auparavant on aurait pu l'entendre traiter avec des

paroles de mépris et de dédain tous ces rongeurs de livres et ces

gratte-papier, troupeaux de cuistres et de pédants qui n'étaient bons

qu'à abrutir la jeunesse à l'aide du grec et du latin, et qu'avec

toutes leurs tournures doctorales un marchand anglais pouvait acheter

à la douzaine. Désormais il déplorait du ton le plus pathétique le peu

de soin avec lequel on lui avait fait faire son éducation, et dans de

magnifiques tirades il faisait à George l'éloge le plus pompeux des

études classiques.

Au dîner, le grand-père était dans l'habitude de demander au

petit-fils quel avait été pendant le jour le sujet de ses lectures. Il

prenait le plus vif intérêt aux détails qu'il recevait du petit

bonhomme sur ses études; il voulait à toute force paraître au courant

de toutes les questions d'enseignement, et commettait des énormités

qui attestaient assez son ignorance en ces matières et n'ajoutaient

pas beaucoup au respect que l'enfant avait pour son aïeul. Avec sa

petite pénétration, et grâce à l'éducation qu'il recevait, le bambin

ne tarda pas à s'apercevoir que son grand-père n'était qu'un âne et un

sot, et, en conséquence, il le soumit à toutes ses volontés et ne le

tint pas en grande estime, car, tout humble et toute modeste qu'avait

été l'éducation première de Georgy, elle avait plus fait pour lui

donner la suffisance de soi-même et le mépris des autres que n'y

contribuaient les rêves et les projets de son grand-père. N'avait-il

pas été élevé par une douce et tendre femme dont tout l'orgueil se

résumait en lui, et dont la vie était un sacrifice à l'humeur égoïste,

aux petites volontés de son fils?

Georgy avait déjà conquis tout pouvoir sur cette nature douce et

soumise, et il lui fut encore plus facile de gouverner l'épaisse

suffisance d'un parvenu dont la vanité n'avait d'égale que la bêtise.

L'enfant comprit bien vite que là aussi il pouvait régner en petit

despote. Car, fût-il né sur le trône, la flatterie n'aurait pas mis

plus d'empressement à combler ses instincts présomptueux.

Tandis que sa mère passait les longues heures du jour en proie à un

amer chagrin et soupirait dans la triste solitude des nuits sur

l'absence de son fils, le bambin, au milieu des plaisirs et des

distractions qu'on lui prodiguait, ne se sentait pas autrement privé

de la présence de sa mère. Si vous avez vu des enfants pleurer pour se

rendre à l'école, n'attribuez point cette sensibilité à un motif de

tendresse et d'affection; s'ils pleurent, c'est qu'ils voient devant

eux l'ennui de la classe et du travail.

Ainsi donc maître George s'enivrait du luxe et de l'opulence dont

l'entouraient à plaisir l'orgueil et les écus du vieil Osborne. Ce

dernier avait donné l'ordre à son cocher d'acheter pour le bambin le

plus joli poney qu'il trouverait, sans regarder à l'argent. George

apprit d'abord à monter à cheval, puis, lorsqu'il se fut bien affermi

sur ses étriers et qu'il sauta la barre sans broncher, il alla

caracoler dans Regent's-Park, dans Hyde-Park, suivi à distance du

cocher Martin. Le vieil Osborne, qui descendait moins souvent dans la

Cité et laissait à ses plus jeunes associés la direction des affaires,

se faisait souvent conduire avec sa fille dans les promenades à la

mode; tandis que le petit George, bien campé sur ses étriers et avec

un air de gentleman, faisait caracoler son cheval autour de la

voiture, le grand-père, le montrant à miss Osborne, lui disait:

«Voyez un peu, je vous prie.»

Puis il se mettait à rire, et sa face devenait toute rouge de

contentement, et il ne pouvait s'empêcher de passer la main par la

portière pour applaudir aux évolutions du petit bonhomme. Là aussi,

chaque jour, venait se promener son autre tante, mistress Frédérick

Bullock, dans une voiture aux panneaux et aux harnais armoriés. Aux

portières on pouvait apercevoir trois petits Bullock à la figure de

papier mâché et presque ensevelis sous les plumes et les rubans,

tandis qu'au fond de la voiture, leur mère lançait des regards de

haine à leur jeune cousin, qui passait à cheval auprès d'eux le

chapeau sur l'oreille, et aussi fier qu'un membre du parlement.

Bien qu'il eût à peine ses onze ans, maître George portait des bottes

à revers ni plus ni moins qu'un homme véritable. Il avait des éperons

dorés, un fouet à pomme d'or, une épingle de diamant sur sa cravate

longue et des gants de chevreau de la meilleure fabrique. Sa mère lui

avait fait cadeau de deux cravates, et lui avait ourlé et marqué de

charmantes petites chemises; mais quand monsieur le fashionable vint

revoir la pauvre veuve, elles étaient remplacées par du linge beaucoup

plus fin et beaucoup plus beau. George portait des boutons en

brillants à ses devants de chemise; et quant au modeste présent de sa

mère, on s'en était débarrassé; miss Osborne les avait données, je

crois, au petit garçon du cocher. Amélia s'efforça de se persuader

qu'elle était bien aise de cette substitution, et, en fait, elle était

heureuse et ravie de voir à son fils si bonne mine et si bonne

tournure.

Elle possédait une petite silhouette de lui qu'elle avait payée un

shilling; elle l'avait suspendue à son chevet à côté d'un autre

portrait que nous connaissons déjà. Un jour, le petit bonhomme vint

lui faire sa visite accoutumée faisant retentir du galop de son cheval

toute la rue de Brompton, et attirant tout le monde aux fenêtres pour

faire admirer sa bonne grâce et son brillant costume. Arrivé auprès

de sa mère, il tira de sa poche un écrin de maroquin et le lui

présenta avec une joie mêlée de fierté.

«C'est moi qui l'ai acheté de mon argent, chère maman, lui dit-il,

parce que j'ai pensé que ça vous ferait plaisir.»

Amélia ouvrit l'écrin et poussa un petit cri de surprise et de

bonheur. Puis elle prit l'enfant entre ses bras et le couvrit de mille

baisers. C'était le portrait de son fils en miniature, charmant petit

chef-d'oeuvre qui dans la pensée de la veuve toutefois ne valait pas

l'original. Le grand-père avait tenu à avoir le portrait de l'enfant

de la main d'un artiste dont les tableaux exposés chez un marchand de

peinture avaient attiré son attention. George qui avait toujours les

poches remplies d'argent demanda au peintre combien il lui prendrait

pour lui faire un second portrait, disant que c'était un cadeau qu'il

voulait faire à sa mère et qu'il le payerait de son propre argent. Le

peintre touché de cette bonne pensée lui fit la copie pour un prix

très-modique. Le vieil Osborne en apprenant cette petite histoire fut

transporté d'admiration pour son petit-fils et lui donna deux fois

autant d'argent que lui avait coûté la miniature.

La foire aux vanités, Tome II · 第 26 / 41 段