S'il s'endormait après dîner dans son fauteuil, il ne trouvait point

en face de lui, à son réveil, une figure boudeuse, maussade et portant

l'expression du reproche; sa femme, au contraire, lui envoyait ses

plus frais et ses plus caressants sourires, puis le couvrait de

baisers et de tendresses. Alors il ne s'expliquait plus les soupçons

qui avaient pu naître dans son coeur. Des soupçons? oh, jamais! ces

doutes absurdes, ces craintes aveugles n'étaient que les fantômes

d'une jalousie ridicule. Elle l'aimait avec ce même amour passionné

qu'elle lui avait toujours témoigné, et, si elle marchait au milieu

des triomphes du monde, il ne fallait en accuser que la nature, qui

l'avait faite pour attirer les coeurs partout où elle se présentait. Y

avait-il une femme capable de causer, de chanter ou de faire quoi que

ce soit comme elle? «Ah! si seulement, se disait alors Rawdon, elle

avait un peu de tendresse pour son fils!» Mais la mère et le fils

n'avaient point une inclination bien vive l'un pour l'autre.

Ce fut au milieu de ces incertitudes et de ces anxiétés que survint

l'incident mentionné au dernier chapitre, et que l'infortuné colonel

se trouva retenu prisonnier loin de chez lui.

CHAPITRE XXI.

Délivrance et catastrophe.

Nous avons laissé l'ami Rawdon dans un fiacre, se rendant, en

compagnie de M. Moss, à cette maison trop hospitalière, dont les

portes s'ouvrent spontanément à bien des gens qui s'en passeraient

volontiers. Les premiers rayons de l'aube commençaient à dorer le

faîte des cheminées de Chancery-Lane, lorsque le roulement du fiacre

éveilla les échos d'alentour. Un petit juif, à la chevelure aussi

rutilante que le soleil levant, introduisit la compagnie dans

l'intérieur de la maison. M. Moss fit à Rawdon les honneurs de ce

manoir, et lui demanda obligeamment s'il ne désirait pas quelque chose

de chaud après cette course matinale.

Le colonel était loin d'être aussi consterné de l'aventure que bien

d'autres l'eussent été à sa place, en se trouvant dans une maison de

détention, sous les grilles et les verrous, au sortir d'un palais

rempli des femmes les plus séduisantes. Rawdon, il est vrai, avait

déjà été plusieurs fois le pensionnaire de M. Moss. Si nous n'avons

pas cru nécessaire de mentionner dans le cours de ce récit ces petites

misères de la vie domestique, c'est qu'il n'y a là rien que de

très-vulgaire pour un gentleman qui mène grand train sans un sou de

revenu.

Lors de sa première visite à M. Moss, le colonel était encore garçon,

et avait dû sa délivrance à la générosité de sa tante. La seconde

fois, la petite Becky l'avait tiré des griffes des recors, grâces aux

ressources de son esprit et de son bon coeur ordinaire. Elle avait

emprunté une partie de l'argent au petit lord Southdown, et, à force

de cajoleries, avait obtenu du marchand de châles, bijoux, robes et

lingerie, qu'il se contenterait pour le reste d'un billet à longue

échéance, souscrit par Rawdon. Dans ces deux circonstances, Rawdon

avait été pris et relâché avec toute espèce d'égards, et il avait été

l'objet de la plus stricte politesse. Aussi Moss et le colonel

étaient-ils dans les meilleurs termes l'un à l'égard de l'autre.

«Vous allez retrouver, colonel, votre ancienne chambre, et tout le

reste en parfait état, disait, en homme qui sait vivre, le recors à

son prisonnier. On a toujours eu soin de la tenir bien aérée et de n'y

mettre que des gens comme il faut. L'avant-dernière nuit elle était

occupée par l'honorable capitaine Famish, du 5e dragons. Au bout de

quinze jours sa tante l'en a fait sortir; c'était, disait-elle, pour

le mettre à la raison qu'elle l'avait fourré ici. Mais, en attendant,

il mettait drôlement, je vous le promets, mon champagne à la raison;

tous les soirs il y avait gala; on arrivait de tous les clubs de la

capitale et on faisait sauter crânement les bouchons de champagne; et

il venait de bons diables, je vous en réponds, et auxquels un verre de

vin ne fait pas peur. Mistress Moss tient toujours sa table d'hôte à

cinq heures et demie; on fait ensuite de la musique ou l'on joue aux

cartes.... Dans le cas où vous voudriez bien nous faire l'honneur de

votre présence....

--C'est bon, je sonnerai si j'ai besoin de vous,» dit Rawdon; et il

alla tranquillement se coucher.

Comme vieux soldat, il ne se laissait point abattre par les revers de

la fortune. Un homme d'un caractère moins aguerri, et par conséquent

de moins de sang-froid, aurait envoyé une lettre à sa femme au moment

même où on lui mettait la main sur le collet.

«Mais, pensa Rawdon, à quoi bon aller troubler son sommeil? elle ne

s'apercevra seulement pas si je suis ou non rentré; il sera assez tôt

de la prévenir lorsqu'elle aura dormi et moi aussi. De quoi s'agit-il?

De cent soixante-dix livres? Ce serait bien le diable si elle ne

trouvait pas à décrocher quelque part cette bagatelle.»

Ce fut au milieu de ces réflexions et après avoir donné sa dernière

pensée au petit Rawdon, que le colonel s'endormit dans ce lit dont le

capitaine Famish avait été le dernier occupant. Il était dix heures

environ lorsqu'il se réveilla. Le petit garçon aux cheveux rouges lui

apporta avec une sorte de fierté enfantine un nécessaire en argent

pour se faire la barbe. Le manoir de M. Moss, bien qu'ayant un aspect

un peu sombre, ne manquait pas cependant d'un certain air de

splendeur. On remarquait sur les étagères de vieux plateaux en argent

qui avaient leur éclat, des porte-liqueurs auxquels on pouvait faire

le même reproche, des boiseries jadis dorées et sur lesquelles

pendaient des rideaux de satin d'un jaune fané, qui servaient à cacher

à l'oeil les barreaux des fenêtres. Sur les murailles, de grands

cadres écornés et dédorés entouraient des paysages et des sujets de

sainteté. Le déjeuner du colonel lui fut apporté dans cette argenterie

noire et splendide dont nous venons de parler. Miss Moss, jeune fille

aux yeux vifs et encore tout empapillotée, demanda avec un sourire au

colonel, en lui présentant la théière, s'il avait passé une bonne

nuit. Elle lui donna aussi le _Morning-Post_ où se trouvaient les noms

de tous les grands personnages qui avaient figuré la nuit précédente à

la fête de lord Steyne. On y faisait un brillant éloge de cette fête

et du succès qu'avait obtenu la belle et charmante mistress Rawdon

Crawley dans les différents rôles qu'elle avait remplis.

Le colonel se mit à jaser de la façon la plus intime avec sa geôlière,

qui s'était assise sur le bord de la table dans une pose pleine de

grâce et de nonchalance; elle portait à ses pieds de vieux souliers de

satin éculés et des bas qui lui tombaient sur les talons. Le colonel

Crawley finit par demander une plume, de l'encre et du papier, et

bientôt miss Moss arriva, portant entre l'index et le pouce la feuille

de papier désirée. Combien de pauvres diables avaient tracé à la hâte

sur ces petits carrés blancs les formules de supplication les plus

ardentes, et, se promenant de long en large dans ce détestable

repaire, avaient attendu avec impatience le messager chargé de la

parole de délivrance! Qui n'a reçu de ces lettres dont le pain à

cacheter est encore humide, dont chaque mot est l'expression d'une âme

mortifiée et malheureuse? Rawdon, du reste, n'éprouvait aucune

inquiétude sur le sort de sa missive.

«Chère Becky, écrivait-il, _j'espère que vous avez bien dormi_. Ne

vous _tourmentez_ pas si je ne vous ai pas apporté votre café ce

matin; la nuit dernière, comme je m'en revenais avec mon cigare, il

m'est arrivé un _accident_. J'ai été _coffré_ par Moss de

Cursitor-Street, et c'est sous _les lambris dorés de son splendide

salon_ que je vous écris la présente, de ce même salon où je me suis

trouvé dans la même position il y a deux ans. Miss Moss m'a apporté le

thé. Elle a pris beaucoup d'embonpoint. Suivant son ordinaire, _elle a

toujours ses bas sur les talons_.

«Il s'agit du billet de Nathan; il y en a pour cent cinquante livres

sterling, cent soixante-dix avec les frais. Envoyez-moi mon nécessaire

et des habits; je suis en chaussons de bal et en bas de soie blancs,

c'est-à-dire dans le même état que ceux de miss Moss. Vous trouverez

dans les tiroirs du secrétaire soixante-dix livres; vous n'aurez qu'à

aller en offrir soixante-cinq à Nathan, en lui demandant _un

renouvellement_. Promettez-lui de prendre du vin; nous en trouverons

bien toujours le placement dans nos dîners. Mais point de tableaux,

surtout; il les vend trop cher.

«S'il ne veut pas se prêter à cette combinaison, cherchez dans vos

hardes ce que vous pouvez vendre; il faut absolument avoir réuni cette

somme ce soir: d'abord parce qu'il n'est pas fort agréable de demeurer

ici; et puis, ensuite, parce que c'est demain dimanche, sans compter

que les lits ne sont pas _très-propres_, et qu'en outre cela pourrait

donner des idées aux autres créanciers. Je suis bien aise que cette

aventure ne soit pas tombée le samedi de sortie de Rawdon. Je vous

embrasse bien.

«Tout à vous,

«R. C.

«P. S. Ne tardez pas trop à venir.»

Cette lettre écrite et cachetée fut portée par un de ces messagers qui

sont toujours à attendre dans le voisinage de l'établissement de M.

Moss. Tranquille désormais de ce côté, Rawdon descendit dans le préau,

où il fuma son cigare avec un grand calme d'esprit.

Il calcula qu'il fallait bien trois heures à Becky pour mener à bonne

fin cette négociation et faire ouvrir les portes de sa prison; ce

temps s'écoula pour lui de la manière la plus agréable, à fumer, à

lire le journal et à boire à la cantine avec un de ses amis, le

capitaine Walker, qui se trouvait dans le même cas que lui; ces deux

messieurs se livrèrent aux cartes un terrible assaut, dans lequel les

chances restèrent égales des deux côtés.

Les heures se passaient pourtant sans que Rawdon vît revenir son

ambassadeur, et Becky n'arrivait pas davantage.

À l'heure ordinaire de cinq heures et demie, la table d'hôte de M.

Moss fut servie pour ceux des locataires de la maison qui avaient de

quoi payer leur écot. Ils se réunirent dans le splendide salon dont

nous avons déjà parlé, et avec lequel communiquait la chambre

temporairement occupée par M. Rawdon. Miss Moss, qui alors s'était

débarrassée de ses papillotes, fit les honneurs d'un gigot de mouton

bouilli aux navets, et le colonel en mangea de très-bon appétit. On

lui proposa ensuite, pour fêter sa bienvenue, de faire sauter le

bouchon d'une bouteille de champagne; il s'y prêta de très-bonne

grâce: les dames burent à sa santé, et miss Moss lui lança une

oeillade des plus gracieuses.

Au milieu du repas, on entendit retentir la sonnette de la porte; le

jeune garçon aux cheveux rouges se leva pour aller répondre, et il

annonça en revenant que l'ambassadeur de Rawdon lui avait rapporté un

paquet avec une lettre qu'il remit à son adresse.

«Ne vous gênez pas, colonel, je vous prie,» dit M. Moss en

accompagnant ces paroles d'un signe de la main.

Le colonel ouvrit la lettre d'une main tremblante. C'était un charmant

petit billet sur papier rose parfumé, avec un joli cachet de cire

verte.

«_Mon pauvre bichon_, écrivait mistress Crawley, je n'ai pu _fermer

l'oeil_ de la nuit, ne sachant ce qu'était devenu _mon vieux monstre_.

Je n'ai pu prendre un peu de repos qu'après avoir envoyé chercher ce

matin M. Blench, car je grelottais la fièvre. Il m'a prescrit une

potion, et a défendu à Finette qu'on me dérangeât _sous quelque

prétexte que ce fût_. C'est ainsi, mon bon mari, que votre messager,

qui a _bien mauvaise mine_, à ce que dit Finette, et qui _sent le

genièvre_, a été obligé d'attendre dans l'antichambre jusqu'au moment

où j'ai sonné. Jugez, mon pauvre mari, dans quel état m'a mise votre

lettre presque indéchiffrable.

«Toute malade que j'étais, j'ai envoyé aussitôt chercher une voiture,

et, à peine habillée, sans avoir le courage de prendre mon chocolat

(car je n'ai de plaisir à le prendre que lorsque c'est mon vieux

monstre qui me l'apporte), je me suis fait conduire au galop chez

Nathan. Je l'ai vu; j'ai eu beau pleurer, gémir, me jeter à ses pieds,

rien n'a pu attendrir cet homme exécrable. Il lui fallait tout son

argent, disait-il, ou autrement il était décidé à retenir mon vieux

monstre en prison. Alors je suis rentrée avec l'intention d'aller

faire une _triste visite à ma tante_, pour aller mettre entre les

mains de _cette chère tante_, avec ce qui s'y trouve déjà, les hardes

et les bijoux qu'il me serait possible de réunir. Le bélier de

Bulgarie était chez moi avec milord; ils venaient me complimenter du

talent que j'avais montré dans mon rôle. Paddington n'a pas tardé à

les suivre, puis Champignac, puis son ambassadeur, chacun m'apportant

ses compliments et ses fadeurs. J'étais à la torture, soupirant après

le moment où je serais débarrassée de ces importuns, et comptant les

minutes qui prolongeaient la captivité de mon pauvre prisonnier.

«Quand ils ont été partis, je me suis jetée aux pieds de milord, je

lui ai dit que nous allions tout engager et l'ai supplié de me prêter

deux cents livres. Il s'est mis à jurer et à tempêter comme un

furieux, et m'a dit de ne pas faire la sottise de rien mettre en gage,

en m'assurant qu'il aviserait à me venir en aide. Là-dessus il est

parti, en me promettant qu'il m'enverrait demain matin ce dont j'avais

besoin. J'attends l'exécution de sa promesse pour aller trouver mon

vieux monstre et lui porter un baiser bien tendre

«De son affectionnée,

«BECKY.

«P. S. J'écris dans mon lit, car j'ai la tête et le coeur bien

malades.»

Lorsque Rawdon eut terminé cette lettre, sa figure se couvrit d'une

telle rougeur, ses regards devinrent si farouches, que le reste des

convives ne douta pas un moment que cette missive renfermât de

mauvaises nouvelles. Tous les soupçons contre lesquels il avait lutté

jusqu'alors vinrent de nouveau assaillir son esprit. Elle n'avait pas

su aller vendre ses bijoux, et elle trouvait le temps de faire des

gorges chaudes sur les compliments et les flatteries qu'elle recevait

pendant qu'il était en prison. En cherchant bien, ne pourrait-il pas

découvrir quelle main l'avait poussé sous les verrous? Wenham était

avec lui au moment de son arrestation, et alors.... Il frémissait de

s'arrêter à de pareils soupçons. Il quitta la salle à manger, l'esprit

tout en désordre, et courut s'enfermer dans sa chambre; il ouvrit son

pupitre, fit courir sa plume sur le papier sans trop savoir ce qu'il

écrivait, et envoya ces quelques lignes à sir Pitt ou lady Crawley, et

chargea le même commissionnaire de les porter sur-le-champ à

Gaunt-Street, de prendre un cabriolet au besoin; il y avait une guinée

pour lui s'il lui rapportait la réponse avant une heure.

Dans ce billet, il suppliait son frère et sa soeur, pour l'amour de

Dieu, au nom de son fils et de son honneur, de le tirer de la triste

situation dans laquelle il était tombé; il était en prison, il avait

besoin de cent livres pour recouvrer sa liberté, il les suppliait de

venir le délivrer.

Après avoir expédié sa lettre, il revint prendre sa place à table et

demanda du vin. Sa conversation bruyante, ses éclats de rire stridents

avaient quelque chose d'étrange et de sinistre. À plusieurs reprises

il partit d'un ricanement convulsif en songeant à ses terreurs. Cette

heure se passa pour lui à boire et à faire le guet, cherchant à saisir

le moindre bruit qui lui annonçât la voiture qui allait lui rapporter

sa destinée.

À l'expiration du temps fixé, il entendit un bruit de roues devant la

porte, et le jeune garçon aux cheveux rouges sortit avec son trousseau

de clefs. Une dame attendait dans le salon des visiteurs.

«Le colonel Crawley?» demanda-t-elle d'une voix toute tremblante.

Après lui avoir fait un signe d'intelligence, le garçon referma la

porte extérieure sur elle, puis il revint dans la salle à manger, où

il dit à Crawley:

«Colonel, on vous demande.»

Rawdon quitta la pièce d'un bond et descendit au parloir, laissant

tous les autres convives occupés gaiement à sabler le champagne; un

faible rayon de lumière tombait à travers la fente de la porte sur

cette dame, qui paraissait fort agitée.

«C'est moi, Rawdon, lui dit-elle d'une voix tremblante dont elle

cherchait à déguiser l'émotion; c'est moi, Jane.»

Rawdon en croyait à peine ses yeux et ses oreilles. Il s'élança vers

elle, la serra dans ses bras, articula quelques remercîments

inintelligibles, puis, s'appuyant sur son épaule, donna un libre cours

à ses sanglots. Quant à elle, elle ne comprenait rien à cette émotion.

Il ne fut pas difficile d'obtenir la quittance de M. Moss. Ce brave

homme éprouva cependant un certain déplaisir; il avait bien compté

avoir le colonel pour convive pendant toute la journée du dimanche.

Jane, toute rayonnante de joie et de bonheur, fit sortir Rawdon de la

prison de dettes et l'emmena dans la voiture qu'elle avait prise pour

hâter le moment de sa délivrance.

«Mon cher Rawdon, lui dit-elle, Pitt était parti pour un dîner

politique lorsque votre lettre est arrivée, et alors je n'ai pas

hésité; je suis venue vous chercher moi-même.»

En même temps elle lui serrait la main. Peut-être fut-il très-heureux

pour Rawdon que sir Pitt ait eu ce jour-là ce devoir ministériel à

remplir. Rawdon ne trouvait pas de paroles assez énergiques pour

témoigner à sa belle-soeur toute sa reconnaissance. Cette vivacité de

sentiments troublait un peu la pauvre petite lady Jane.

«Ah! lui disait-il dans un transport de candeur, vous ne savez pas

combien je suis changé depuis que je vous connais et que j'ai mon

petit Rawdy. Il a bien fallu que je changeasse un peu, parce que,

voyez-vous, je sens là-dessous quelque chose.... J'éprouve....

enfin....»

Il laissa sa phrase inachevée, mais lady Jane le comprit néanmoins, et

le soir même, après son départ, assise auprès du berceau de son

enfant, elle pria humblement le ciel pour le pauvre pécheur accablé du

poids de ses égarements.

En sortant de chez elle, Rawdon se dirigea au pas de course vers

Curzon-Street. Il était alors neuf heures du soir; il traversa comme

un fou les rues, les carrefours, jusqu'au moment où il s'arrêta enfin

tout haletant devant la porte de sa maison. Il recula d'un pas pour

s'appuyer sur la grille; puis, levant avec angoisse les yeux du côté

des croisées, il vit le salon tout resplendissant de lumière; et

pourtant ne lui avait-elle pas écrit qu'elle était au lit et malade?

Il resta immobile pendant quelque temps, et la lumière descendant des

fenêtres éclairait sa figure pâle et décomposée.

Il tourna sa clef dans la serrure et entra dans la maison. Des éclats

de rire partaient de l'étage supérieur. Rawdon portait encore le

costume qu'il avait le matin même au moment de son arrestation. Il

monta l'escalier sur la pointe du pied; arrivé à la dernière marche,

il s'appuya un moment sur la rampe. Point de bruit dans la maison, on

avait donné congé à tous les domestiques. Rawdon prêta de nouveau

l'oreille: il entendit des éclats de rire se confondant avec une voix

qui chantait. C'était Becky qui redisait la romance de la nuit

précédente. Une voix rauque criait: «Brava! brava!» Cette voix était

celle de lord Steyne.

Rawdon ouvrit la porte et entra. Il vit au milieu de la pièce une

petite table dressée, un souper servi, des vins, de l'argenterie. Lord

Steyne était étendu sur le sofa, et Becky assise à côté de lui.

L'épouse coupable portait une toilette ravissante de coquetterie et de

volupté; sur ses bras, à ses doigts, étincelaient les bracelets et les

bagues; à son corsage brillaient les diamants que lord Steyne lui

avait donnés. Le noble lord tenait une de ses mains dans la sienne, et

se penchait pour y déposer un baiser. Mais déjà Becky était debout;

car, glacée de terreur, elle venait de voir devant elle la pâle figure

de Rawdon.

Puis aussitôt elle essaya de sourire comme pour fêter la venue de son

mari; mais ce fut seulement une horrible contraction dans les traits

de son visage. Lord Steyne se leva aussi en grinçant des dents, la

face livide, les regards bouleversés, la fureur dans les yeux.

Lui aussi essaya de rire; il fit un pas en avant et tendit la main à

Rawdon.

«Ah! vous voilà de retour! eh! comment vous portez-vous, colonel?»

La figure de lord Steyne était affreusement contractée, bien qu'il

s'efforçât de faire bon visage à l'indiscret qui troublait la fête.

En voyant l'expression peinte sur la figure de Rawdon, Becky s'était

élancée au-devant de lui.

«Je suis innocente, Rawdon! s'écriait-elle; devant Dieu, je vous le

jure, je suis innocente!»

En même temps elle se suspendait à ses mains, aux pans de son habit,

et ses bagues et ses bracelets étincelaient à l'éclat des lumières.

«Je suis innocente! je suis innocente!... Dites-lui donc que je suis

innocente!» s'écriait-elle de nouveau en se tournant vers lord Steyne.

Mais lui, pensant qu'il était victime d'un guet-apens, était aussi

furieux contre la femme que contre le mari.

«Vous innocente! hurlait-il avec d'épouvantables jurements; vous

innocente! lorsque tous ces bijoux que vous avez sur le corps, je les

ai payés jusqu'au dernier! vous innocente! lorsque je vous ai compté

plusieurs milliers de livres sterling que ce misérable partageait avec

vous, et dont il a déjà mangé sa part! Innocente! oui, à la façon de

votre mère, cette vertu d'Opéra, ou de votre escroc de mari. Ne croyez

pas m'intimider, comme cela vous a réussi auprès de beaucoup d'autres.

Allons, monsieur, laissez-moi passer!»

Lord Steyne saisit en même temps son chapeau; ses yeux lançaient des

éclairs et jetaient à son ennemi des regards insultants. Il se dirigea

en même temps vers Rawdon, ne doutant pas que ce dernier ne se hâtât

de lui livrer passage.

Mais Rawdon, se précipitant sur lui, le saisit par la cravate, et lord

Steyne à moitié suffoqué s'affaissa sur lui-même, sous la pression de

cette vigoureuse étreinte.

«Vous mentez comme un chien, lui dit Rawdon; vous mentez comme un

lâche et un infâme!»

Et en même temps, du revers de sa main, il frappa le noble pair sur

les deux joues, et l'envoya, à quelques pas de lui, retomber tout

sanglant sur le plancher. Tout ceci s'était fait avant même que

Rebecca eût le temps de s'interposer. Malgré la crainte qui faisait

fléchir tous ses membres, elle admirait cependant son mari dans sa

vigueur, dans son énergie et dans son triomphe.

«Approchez,» lui dit Rawdon.

Aussitôt elle obéit.

«Retirez tout ceci.»

Elle se mit à défaire les bracelets qu'elle avait aux bras, les bagues

qui garnissaient ses doigts; sa main pouvait à peine les contenir;

alors elle leva les yeux vers son juge comme pour l'interroger du

regard.

«Jetez-moi par terre tous ces bijoux du diable,» lui dit-il.

Elle les laissa tomber à ses pieds. Rawdon lui arracha encore la

broche qu'elle portait au corsage, et la lança à la tête de lord

Steyne. La broche fit au front du noble lord une large entaille dont

il conserva la marque jusqu'à sa mort.

«Suivez-moi, dit Rawdon à sa femme.

--Ah! ne me tuez pas, Rawdon,» lui dit-elle d'une voix suppliante.

Il se mit à ricaner d'un rire étrange et sauvage.

«Je veux savoir si cet homme en a menti pour ce qu'il a dit de

l'argent comme pour ce qu'il a dit de moi. Parlez, en avez-vous reçu

de lui?

--Non, dit Rebecca, c'est-à-dire....

--Vos clefs!» reprit Rawdon.

Et ils sortirent ensemble.

Rebecca lui avait donné ses clefs, à l'exception d'une seule, espérant

qu'il n'y ferait pas attention. C'était la clef du petit pupitre

qu'Amélia lui avait donné autrefois et qu'elle tenait soigneusement

caché. Rawdon ouvrit toutes ses boîtes, bouleversa toute sa

garde-robe, jeta pêle-mêle sur le plancher tous les chiffons qui s'y

trouvaient renfermés. Enfin il trouva le pupitre, et força sa femme à

l'ouvrir. Ce pupitre renfermait ses papiers, à elle, des lettres

d'amour déjà anciennes, toutes sortes de petits bijoux et d'objets à

l'usage des femmes. Il contenait aussi un portefeuille rempli de

bank-notes dont la date remontait déjà, pour quelques-uns, à une

dizaine d'années; mais dans le nombre il s'en trouvait un tout récent,

le billet de mille livres que lord Steyne lui avait donné.

«C'est lui qui vous l'a donné? demanda Rawdon.

--Oui, répondit Becky.

--Il l'aura aujourd'hui même, fit Rawdon; car déjà le jour commençait

à poindre, plusieurs heures s'étant écoulées dans ces recherches

minutieuses. Avec le reste je m'arrangerai pour payer Briggs, qui a

montré tant de tendresse à l'enfant, et pour acquitter les autres

dettes. Quant au surplus, vous me ferez savoir où il faudra vous

l'adresser. Il me semble, Becky, que vous auriez bien pu prendre sur

cette réserve cent livres sterling pour me tirer de prison, moi qui ai

toujours partagé avec vous.

--Je suis innocente,» répétait Becky.

Mais, sans daigner ajouter un mot, Rawdon la laissa seule.

La foire aux vanités, Tome II · 第 23 / 41 段