cigare dans la voiture qui le conduisait à Templebar.
CHAPITRE XX.
Où l'on voit au grand jour l'amabilité de lord Steyne.
Dans ses moments de générosité, lord Steyne ne faisait point les
choses à demi, et les Crawley avaient pu en juger mieux que tous
autres. Sa Seigneurie avait poussé la sollicitude jusqu'à se
préoccuper de l'avenir du petit Rawdon, et avait fait entendre à ses
parents qu'il était temps de l'envoyer à l'école. À cet âge, qu'y
avait-il de plus profitable que l'émulation d'élève à élève, et ce
premier frottement qui développe et le corps et l'esprit? Le père
objecta que ses moyens ne lui permettaient pas de faire entrer son
fils dans une bonne pension; la mère ajouta que Briggs était pour lui
le meilleur maître qu'il pût avoir, et qu'elle l'avait poussé déjà
assez loin dans l'anglais, le latin et les autres connaissances que
l'on pouvait exiger à cet âge-là; mais les propositions libérales du
marquis de Steyne ne laissaient point de place à la réplique. Sa
Seigneurie était administrateur du fameux collége de Whitefriars,
autrefois couvent de moines de l'ordre de Cîteaux.
Bien que Rawdon n'eût jamais étudié d'autre livre que l'Almanach des
Courses, et qu'il n'eût conservé d'autres souvenirs de ses humanités
que celui des coups de férule qu'il avait reçus dans sa jeunesse à
Eton, il éprouvait néanmoins pour les études classiques ce respect
qu'il convient à tout gentilhomme anglais de ressentir, et se
réjouissait à la pensée que son fils allait se bourrer de science et
mériter de trouver place quelque jour dans la famille des savants.
Malgré sa tendresse excessive pour son fils, malgré les mille liens
qui l'attachaient à Rawdy et lui faisaient trouver en lui une
consolation et une société, le colonel cependant consentit en bon
père, à se séparer de lui et à faire le sacrifice de ses affections,
de son bonheur, au bien-être et aux intérêts de son fils. Hélas! il ne
mesura l'étendue du sacrifice qu'au moment de la séparation.
Après le départ du petit garçon, il fut pris d'une tristesse et d'un
abattement qu'il aurait vainement cherché à dissimuler, et dont
n'approchait point le chagrin de l'enfant, ravi de ce changement
d'existence et des nouvelles amitiés qu'il se permettait de faire.
Becky se mit à rire quand le colonel, dans son langage inculte et
décousu, voulut exprimer la douleur que lui causait le départ de
l'enfant. Le pauvre garçon en ressentit plus vivement encore la perte
qu'il faisait; plus d'une fois il lui arriva de jeter un regard de
tristesse sur le lit abandonné où couchait le petit garçon. C'était le
matin surtout qu'il souffrait le plus de la privation de son fils. En
vain il essayait d'aller faire tout seul la promenade qu'il faisait
jadis avec le petit Rawdy: il était vivement affecté de cet isolement.
Son seul plaisir fut alors dans la fréquentation des gens qui avaient
les mêmes sentiments de tendresse que lui pour son fils. Il allait
passer de longues heures auprès de l'excellente lady Jane, et causait
avec elle de la bonne mine et des mille qualités de cet enfant
bien-aimé.
La tante aimait beaucoup le neveu, comme nous avons déjà eu l'occasion
de le dire, et sa fille n'aimait pas moins son cousin; aussi
pleura-t-elle beaucoup lorsqu'il fallut se séparer. Le colonel sut un
gré infini à la mère et à la fille de ces marques de tendresse, et
leur sympathie l'encouragea à s'abandonner, en leur présence, à la
vivacité de ses affections paternelles. Dans ses conversations
intimes, il mettait à découvert les meilleurs et les plus honnêtes
mouvements de son âme. Avec l'affection de lady Jane, il gagnait
encore son estime par les sentiments qu'il lui manifestait et qu'il
était obligé d'étouffer en présence de sa femme. Désormais, les deux
belles-soeurs se voyaient le moins possible. Les affectueuses
dispositions de lady Jane ne réussissaient qu'à faire sourire Rebecca,
tandis que la nature douce et bienveillante de cette dernière ne
pouvait que se révolter d'une sécheresse de coeur aussi grande.
Les mêmes causes tendaient à opérer une scission semblable entre
Rawdon et sa femme, bien qu'il fît tous ses efforts pour se faire
illusion à ce sujet. Rebecca, du reste, s'inquiétait fort peu de
l'éloignement qu'elle inspirait à son mari. Existait-il au monde un
être ou une chose capable de la toucher ou de l'émouvoir? Son mari
était à ses yeux un esclave, ou au moins son très-humble serviteur;
après cela, qu'il fût triste ou chagrin, elle s'en préoccupait fort
peu et l'accueillait toujours avec le dédain sur les lèvres. Sa pensée
dominante était de se grandir dans l'opinion du monde et de jouir des
plaisirs qu'il peut procurer; elle était bien du reste d'un
tempérament à y prendre une position élevée.
L'honnête Briggs fut chargée de préparer le trousseau du petit Rawdon.
Molly, la femme de chambre, sanglotait en disant adieu au petit
bambin, Molly, toujours bonne et fidèle, bien que depuis longtemps on
ne lui payât plus de gages. Mistress Becky ne voulut point prêter sa
voiture à Rawdon pour accompagner son fils à la pension. Un équipage
dans la Cité, par exemple! un fiacre était bien assez bon. Becky ne
chercha point son fils pour lui donner une dernière caresse avant le
départ, et Rawdy ne chercha pas davantage sa mère pour l'embrasser. Et
pourtant il donna un baiser à sa vieille Briggs, à l'égard de laquelle
il se montrait très-économe de caresses, et il s'efforça de la
consoler de son mieux en lui promettant de venir tous les dimanches à
la maison pour qu'elle pût le voir tout à son aise. Tandis que le
fiacre se dirigeait du côté de la Cité, l'équipage de Becky arrivait
au grand trot au Parc, dans les allées duquel l'élégante petite femme
se mit à se promener, entourée d'une douzaine de jeunes élégants,
tandis que le père et le fils franchissaient le seuil de l'ancien
collége, et que Rawdon, après y avoir laissé l'objet de ses plus
chères affections, revenait accablé de la tristesse la plus légitime
et la plus honnête que le pauvre garçon eût éprouvée depuis son jeune
âge. Il rentra chez lui la tête basse et la mort dans le coeur; il
dîna tout seul avec Briggs, qu'il traita fort bien et à laquelle il
montra beaucoup de reconnaissance pour les soins et l'affection
qu'elle témoignait au petit garçon. Et puis il s'en voulait, au fond
de sa conscience, pour les emprunts faits à Briggs et pour la part
qu'il avait eue dans les fourberies de sa femme. Ils causèrent
longuement du petit Rawdon, car Becky ne rentra que pour s'habiller et
ensuite aller dîner en ville. Rawdon, de son côté, partit tout chagrin
pour aller prendre le thé avec lady Jane et lui rendre compte de la
manière dont il s'était exécuté, du courage et de la résolution du
petit Rawdon dans cette conjoncture.
Comme protégé de lord Steyne, comme neveu d'un membre des Communes,
comme fils d'un colonel chevalier du Bain, dont le nom se lisait
souvent dans le _Morning-Post_ à l'article _Causeries des salons_, les
hauts fonctionnaires du collége se montrèrent fort disposés à traiter
l'enfant avec bienveillance. Il avait les poches remplies d'argent et
le dépensait à régaler ses camarades de tartes à la groseille et
autres friandises. Les samedis il venait chez son père, pour qui
c'était le plus beau jour de la semaine. Quand il était libre, Rawdon
conduisait l'enfant au théâtre, ou l'y envoyait avec le domestique.
Rawdon était ravi de lui entendre raconter ses histoires de pension,
ses batailles avec ses camarades. Avant peu, il finit par savoir le
nom de tous les maîtres et de la plupart des enfants aussi bien que le
petit Rawdon lui-même; et il s'efforçait de ne point paraître non plus
trop étranger à la grammaire latine, lorsque son fils lui faisait part
du point où il en était arrivé.
«Travaille, mon garçon, lui disait-il, en prenant un air de gravité;
en ce monde, un homme ne vaut que par son travail; c'est par le
travail seul qu'on arrive.»
Les dédains de mistress Crawley à l'égard de son mari devenaient de
jour en jour plus visibles.
«Faites ce qu'il vous plaira.... allez dîner où bon vous semble....
allez prendre votre bière ou votre absinthe au café comme il vous
plaira, si mieux n'aimez aller geindre auprès de lady Jane; seulement
n'attendez pas que j'aille me faire du mauvais sang à cause de cet
enfant. Il faut bien que je prenne soin de vos affaires, puisque vous
ne savez pas en prendre soin vous-même. Où seriez-vous maintenant, je
vous le demande, si je vous avais abandonné à vos propres forces?
quelle mine feriez-vous dans le monde, si je n'avais toujours été là
pour vous diriger?»
Ce qu'il y a de certain, c'est que, dans tous les salons où allait
Becky, on s'inquiétait peu du pauvre Rawdon, et que même maintenant on
invitait la femme sans le mari. Quant à mistress Rawdon, il semblait
désormais qu'elle n'eût jamais vécu en dehors du grand monde, et,
lorsque la cour prenait le deuil, elle se mettait en noir de la tête
aux pieds.
Une fois qu'il eut été pourvu à l'avenir du petit Rawdon, lord Steyne,
qui portait aux affaires de Crawley le même intérêt que si elles
eussent été les siennes, trouva que le départ de Briggs serait une
réforme utile au budget des dépenses; Becky était d'ailleurs assez
entendue pour tenir elle-même sa maison. Il a été dit dans un
précédent chapitre que le noble lord avait fourni à sa protégée les
moyens de payer l'emprunt fait à Briggs, et celle-ci n'en continuait
pas moins à rester à Curzon-Street. Milord en tira la fâcheuse
conclusion que mistress Crawley avait employé son argent à quelque
autre usage que celui pour lequel il le lui avait si libéralement
donné. Lord Steyne ne poussa pas la simplicité jusqu'à demander à
Becky une explication à ce sujet: il était sûr d'avance qu'elle aurait
mille excellentes raisons à lui opposer pour justifier l'emploi de cet
argent; mais il résolut toutefois d'en avoir le coeur net, et
conduisit cette affaire avec une délicatesse et une habileté
merveilleuses.
Un jour où mistress Rawdon était à la promenade, milord se présenta au
petit hôtel de Curzon-Street. Il demanda à Briggs une tasse de café,
lui raconta qu'il avait de bonnes nouvelles du petit collégien; enfin
il manoeuvra si bien qu'au bout de cinq minutes il sut d'elle que tout
ce qu'elle avait reçu de mistress Rawdon se bornait à une robe de
soie, cadeau qui avait fait tressaillir son coeur de reconnaissance.
Milord souriait en écoutant ce récit candide et naïf; la vertueuse
Rebecca lui avait en effet dépeint dans le plus grand détail la
satisfaction que Briggs avait éprouvée en recevant son argent, qui se
montait à une somme de onze cent vingt-cinq livres. Becky lui avait en
outre indiqué le placement de cette somme, lui avait exprimé sa
douleur d'avoir eu à se séparer d'un aussi joli capital.
«Qui sait, avait pensé la petite enchanteresse, si milord ne se
laissera point aller à ajouter quelque chose encore?»
Mais milord s'était abstenu d'une pareille générosité, persuadé, sans
aucun doute, qu'il s'était déjà montré assez libéral.
Ces premières confidences excitèrent la curiosité de milord, qui
demanda alors à miss Briggs des détails sur l'état de ses affaires, et
la candide créature fit au noble lord un exposé fidèle de sa
situation. Elle ne lui fit grâce d'aucun détail, depuis le legs que
lui avait laissé miss Crawley. Ce qui lui donnait, pour cette partie
de son avoir, une entière sécurité, c'est que M. et mistress Rawdon
avaient bien voulu faire des démarches auprès de sir Pitt pour
assurer, par son entremise, un placement des plus avantageux. Milord
demanda à Briggs quel était le chiffre de la somme qu'elle avait ainsi
confiée aux mains du colonel; elle lui dit qu'elle montait à six cents
et quelques livres.
Mais à peine l'honnête Briggs eut-elle donné tous ces détails à lord
Steyne, qu'elle se repentit de son indiscrète franchise et pria milord
de n'en rien dire à M. Crawley. Le colonel était si bon pour elle, M.
Crawley pourrait se trouver offensé de son bavardage et lui rendre son
argent; et où trouver alors un placement aussi sûr et aussi
avantageux?
Lord Steyne lui promit en riant de ne point abuser de ces
communications, et, lorsqu'il la quitta, il paraissait d'une bonne
humeur qui ne lui était pas ordinaire.
«Quel démon! se disait-il en lui-même; quelle merveilleuse nature pour
la comédie et l'intrigue! Il s'en est fallu de bien peu que l'autre
jour encore, avec ses cajoleries, elle n'ait réussi à m'arracher de
nouveaux subsides. Elle rendrait des points à toutes les femmes de son
espèce que j'ai rencontrées dans ma vie, et cependant j'en ai vu de
bien des sortes; mais toutes étaient bien novices à côté d'elle, et
moi-même je ne suis qu'un enfant, qu'un jouet entre ses mains, une
tête folle qui, avec elle, ne sait plus ce qu'elle fait. Pour
l'intrigue et le mensonge, il n'y a personne qu'on puisse lui
comparer!»
Cette nouvelle preuve d'adresse accrut considérablement l'admiration
que Becky inspirait au noble lord: faire donner de l'argent, ce
n'était rien; mais en faire donner deux fois plus qu'on n'en a besoin
et ne payer personne, c'était là le beau, le sublime de la chose.
«Crawley lui-même, pensait milord, n'est pas aussi bête qu'il en a
l'air, il a fort bien joué son rôle dans cette intrigue. À
l'expression de sa figure, à sa manière d'être, qui aurait pu croire
qu'il était pour quelque chose dans tout ce trafic d'argent? et
cependant c'est lui qui a fait tirer à sa femme les marrons du feu
pour en profiter ensuite.»
Pour nous, qui sommes dans le secret, nous avons pu voir que, sous ce
rapport, milord se trompait singulièrement. Cette croyance, du reste,
modifia singulièrement la manière d'être de milord à l'égard du
colonel, il supprima désormais tous ces semblants d'égards qu'il avait
eus jusque-là pour le mari de Becky. Jamais le protecteur de mistress
Crawley n'aurait été s'imaginer que cette petite dame avait gardé
l'argent pour elle; et quant au colonel Crawley, il le jugeait d'après
les autres maris qu'il avait rencontrés dans le cours de son
existence, si mêlée d'aventures amoureuses. Milord avait acheté tant
d'hommes dans sa vie, qu'on pouvait bien lui pardonner de croire que
le colonel était aussi vénal que les autres.
À la première occasion où lord Steyne se trouva seul avec Becky, il
s'empressa d'un ton de belle humeur de lui faire compliment de la
manière adroite et fine dont elle savait se procurer l'argent dont
elle avait besoin. Bien que Becky fût prise au dépourvu, son embarras
ne fut pas long; cette estimable créature n'avait recours au mensonge
que lorsqu'elle n'avait pas d'autre voie pour se tirer d'affaire; mais
alors elle s'en acquittait avec le plus parfait aplomb. Au bout d'une
seconde, elle avait trouvé une histoire très-plausible et des mieux
appropriées à la circonstance, qu'elle se mit à débiter à lord Steyne:
elle lui avoua que dans ses déclarations précédentes elle l'avait
trompé, indignement trompé, mais à qui la faute?
«Ah! milord, continua-t-elle, vous ne saurez jamais toutes les
tortures, toutes les souffrances qui ont assiégé mon sommeil dans le
secret de mes nuits. Devant vous, je suis gaie et joyeuse; mais qui
vous dira tout ce qu'il me faut endurer lorsque vous n'êtes plus là
pour me protéger? Mon mari, par les menaces et les traitements les
plus barbares, m'a forcée de vous demander cette somme, et, dans la
prévision de vos questions à ce sujet, il m'a dicté d'avance ce que
j'aurais à vous répondre; il a pris cet argent que vous m'avez remis,
me disant qu'il se chargeait de payer Briggs; m'était-il permis de
douter de sa parole? Pardonnez à un homme aux abois le tort qu'il vous
a fait, et prenez en pitié la plus malheureuse des femmes.»
En prononçant cette tirade pathétique, mistress Rawdon fondait en
larmes. Jamais la vertu persécutée n'avait étalé une douleur aussi
séduisante.
Le protecteur et la protégée, pendant une promenade en voiture qu'ils
firent ensuite à Regent's-Park, eurent ensemble une longue
conversation dont il est inutile de rapporter ici les détails. Ce
qu'il suffit de savoir, c'est qu'en rentrant chez elle, Becky courut à
sa chère Briggs avec une figure rayonnante, et lui annonça qu'elle lui
apportait de bonnes nouvelles. Lord Steyne était bien le plus noble et
le plus généreux des hommes; il ne cherchait que les occasions et les
moyens de faire le bien. Maintenant que le petit Rawdon était placé au
collége, elle avait désormais moins besoin d'un aide et d'une
compagne. Son coeur saignait à la pensée de se séparer de sa chère
Briggs, mais l'économie la plus stricte lui était imposée par les
difficultés de sa position. Ce qui adoucissait ses regrets, c'était la
pensée que sa chère Briggs allait, grâce à la générosité de lord
Steyne, se trouver dans une position bien préférable à celle qu'elle
pouvait lui offrir dans sa modeste demeure. Mistress Pilkington,
l'intendante de Gauntley-Hall, était, par suite des années et des
rhumatismes, dans un état de faiblesse qui ne lui permettait plus
d'exercer la surveillance nécessaire dans un aussi vaste château. Il
fallait donc songer à la remplacer; c'était une position magnifique.
La famille allait tout au plus une fois en deux ans à Gauntley.
Pendant tout le reste du temps, l'intendante était reine et maîtresse
dans ce magnifique domaine; elle tenait table ouverte et recevait la
visite du clergé des environs et des personnes recommandables de tout
le comté; en fait, elle était la dame châtelaine de Gauntley. Les deux
intendantes qui avaient précédé mistress Pilkington avaient épousé les
vicaires de Gauntley, et s'il n'en était pas advenu de même pour
mistress Pilkington, c'est qu'elle était la tante du vicaire actuel.
En attendant sa nomination définitive, elle n'avait qu'à aller voir
mistress Pilkington et s'assurer par elle-même que c'était une
position qui lui conviendrait.
Les mots nous manquent pour décrire avec quels transports de
reconnaissance Briggs accueillit cette nouvelle. La seule condition
qu'elle mit à son acceptation fut que le petit Rawdon viendrait la
voir au château; cette promesse ne coûtait pas beaucoup à Becky.
Lorsque Rawdon rentra, elle courut lui annoncer cette bonne nouvelle;
Rawdon fut ravi, enchanté: il se sentait débarrassé d'un grand souci,
celui du remboursement de Briggs. Toutefois, son esprit n'était pas
encore parfaitement satisfait. Il raconta au petit Southdown ce que
lord Steyne avait fait, et le petit Southdown le regarda d'un air qui
éveilla dans son esprit de nouveaux soupçons.
Il fit part à lady Jane de cette nouvelle marque de bonté que venait
de lui donner lord Steyne; en apprenant cela, lady Jane prit une
physionomie toute singulière, et il en fut de même de sir Pitt.
«Elle est trop vive, trop.... gaie, dirent-ils à Rawdon; vous avez
tort de la laisser courir ainsi toute seule les fêtes et les réunions.
Il faudrait l'accompagner partout où elle va, ou au moins mettre
quelqu'un auprès d'elle, quand ce ne serait qu'une des soeurs de
Crawley-la-Reine, et encore, pour une femme comme elle, il n'y aurait
pas là de quoi la retenir beaucoup.»
Sans doute il était nécessaire que quelqu'un fût auprès de Becky. Mais
l'honnête Briggs ne devait pas pour cela laisser échapper l'offre
brillante qui lui était faite. Elle prépara donc ses paquets et se
disposa à se mettre en route. Voilà comment les deux postes avancés du
ménage de Rawdon tombèrent aux mains de l'ennemi.
Sir Pitt alla un jour chez sa belle-soeur pour démêler les motifs du
départ de Briggs et s'éclairer également sur quelques autres points
non moins délicats. Vainement elle tenta de lui faire comprendre
combien était nécessaire pour son mari la protection de lord Steyne,
combien il serait cruel de priver Briggs des avantages qu'on lui
offrait; les cajoleries, les sourires, les caresses de Becky ne purent
avoir raison de sir Pitt, et il eut quelque chose de fort semblable à
une querelle avec Becky, pour laquelle il professait naguère encore
une si haute admiration.
Il lui parla de l'honneur de la famille, de la réputation immaculée
des Crawley. Il lui reprocha avec indignation l'accueil trop facile
qu'elle faisait à tous ces jeunes Français, à tous ces jeunes étourdis
à la mode, enfin à lord Steyne lui-même dont la voiture semblait avoir
pris racine à sa porte et qui passait chaque jour des heures entières
en tête-à-tête avec elle. On commençait à jaser dans le monde de
l'assiduité de ces visites. Comme chef de la famille, il la suppliait
d'être plus réservée dans sa conduite. Mille bruits fâcheux
circulaient déjà sur son compte. Lord Steyne, malgré sa haute position
et la supériorité de son talent, était un homme dont les attentions ne
pouvaient que compromettre une femme. Il la priait, la conjurait, et,
s'il le fallait, lui commandait, en sa qualité de beau-frère,
d'apporter la plus grande retenue dans ses rapports avec le noble
lord.
Becky promit tout ce que lui demanda sir Pitt; mais lord Steyne
continua à lui rendre d'aussi fréquentes visites que par le passé, et
la colère de sir Pitt en redoubla. Je ne sais trop si lady Jane fut
bien aise ou fâchée de cette brouille survenue entre son mari et sa
belle-soeur. Lord Steyne continua ses visites, sir Pitt cessa les
siennes, et sa femme fut aussi d'avis de couper court à tout rapport
avec le noble lord et de refuser pour la soirée des charades
l'invitation que lui avait adressée la marquise; mais sir Pitt jugea
qu'il convenait de s'y rendre, Son Altesse Royale devant s'y trouver.
Sir Pitt se retira du moins de très-bonne heure, et sa femme
s'applaudit intérieurement de ce prompt départ. Becky avait à peine
dit quelques mots à son beau-frère et n'avait pas même daigné
reconnaître sa belle-soeur. Pitt Crawley déclara que c'était une
petite impertinente, et flétrit avec une grande énergie d'expression
l'inconvenance de ces jeux scéniques et de ces travestissements
burlesques dans lesquels sa belle-soeur avait figuré. Les charades une
fois terminées, il prit à part son frère Rawdon, et le tança vertement
d'avoir été se compromettre dans de pareilles mascarades et d'avoir
permis à sa femme de se produire dans ces honteuses bouffonneries.
Rawdon l'assura qu'il se tiendrait pour averti à l'avenir. Déjà, sous
l'influence des avis de son frère et sa belle-soeur, il était presque
devenu le modèle et l'exemple des vertus domestiques. Il avait
abandonné le club et le billard et ne quittait plus la maison; il
accompagnait Becky dans toutes ses promenades en voitures et, coûte
que coûte, il la suivait dans tous les salons. Toutes les fois que
lord Steyne faisait sa visite à Curson-Street, il était sûr d'y
rencontrer le colonel. Quand Becky voulait sortir seule, ou qu'elle
recevait des invitations sans qu'il y en eût pour son mari, celui-ci y
mettait un veto absolu; et dans ces occasions la voix du colonel
prenait une expression qui commandait l'obéissance. La petite Becky
paraissait charmée de ce redoublement de galanterie de la part de
Rawdon, et, si parfois il était grondeur, elle ne lui rendait point la
pareille. Dans le monde, comme dans le tête-à-tête, elle avait
toujours pour lui un sourire sur les lèvres et veillait à tout ce qui
pouvait contribuer à son plaisir ou à son divertissement. La lune de
miel était passée depuis longtemps, et cependant c'était toujours de
la part de Becky mêmes prévenances, même gaieté, même franchise et
même confiance.
«Que je suis contente, lui disait-elle à la promenade, de vous avoir
ici à mes côtés au lieu de cette vieille folle de Briggs! Sortons
toujours ainsi ensemble, mon cher Rawdon, que ce serait gentil et que
nous serions heureux, si nous avions seulement un peu de fortune!»