Ce que nous pouvons affirmer, c'est que la pauvre Becky, sur laquelle

on faisait courir de si vilains bruits, se conduisait, après tout, en

bonne ménagère, et qu'à force d'intelligence, elle parvenait à n'avoir

à sa charge, les jours de réception, que l'éclairage de son

appartement. Les bois de Stillbrook et les serres de Crawley-la-Reine

lui fournissaient tout le gibier et tous les fruits dont elle avait

besoin. Les caves de lord Steyne étaient à sa disposition, et les

cuisiniers du noble lord venaient les jours de gala, s'installer dans

sa petite cuisine, où arrivait à profusion, d'après l'ordre de leur

maître, tout ce qui pouvait flatter le palais le plus délicat. Y

avait-il donc là matière à répandre ces mauvais bruits sur le compte

de la pauvre Becky?

Si l'on voulait bannir du monde tous ceux qui font des dettes ou qui

ne les payent pas; si on voulait entrer dans les détails de la vie

intime de chacun, faire le compte de son voisin et lui tourner le dos

parce qu'on n'approuve pas l'emploi qu'il fait de ses revenus, la

Foire aux Vanités deviendrait bientôt une affreuse solitude, un séjour

inhabitable! Tous les hommes seraient en guerre perpétuelle, et les

bienfaits de la civilisation seraient bien vite mis à néant!

Non, non, ce n'est point ainsi qu'il faut vivre; il faut montrer les

uns pour les autres beaucoup de charité et de tolérance, c'est le

seul moyen de rendre la vie supportable. Dites du mal de votre voisin

tant qu'il vous plaira, traitez-le de fripon et de coquin; mais ne

l'envoyez pas à la potence pour cela, et, au contraire, tendez-lui la

main si vous le rencontrez dans la rue. Il a un bon cuisinier, cela

suffit. N'en voilà-t-il pas assez pour oublier tous ses torts? C'est à

ces seules conditions que le commerce peut prospérer, la civilisation

fleurir, la paix se consolider, les tailleurs inventer de nouvelles

coupes et de nouvelles broderies, et le propriétaire du clos Laffite

trouver un honnête bénéfice sur la vente de ses vins.

À cette époque, les charades en action, genre d'amusement emprunté à

la France, faisait fortune en Angleterre; c'était le grand plaisir du

moment. Elles fournissaient à bien des femmes l'occasion de produire

leur beauté, et à un nombre beaucoup plus restreint de se signaler par

leur esprit. Lord Steyne, à l'instigation de Becky qui se

reconnaissait peut-être en possession des qualités que nous venons

d'indiquer, lord Steyne disons-nous, résolut de donner à son hôtel une

fête où ces miniatures dramatiques devaient avoir les honneurs de la

soirée.

Nous demanderons au lecteur la permission de l'introduire dans cette

brillante réunion, et ce ne sera point sans une certaine tristesse,

car nous craignons bien, hélas! que ce ne soit pour la dernière fois.

Une des extrémités de la magnifique galerie de tableaux de Gaunt-House

avait été disposée en amphithéâtre. Elle avait, du reste, déjà servi à

cet usage au temps du roi George III, et l'on pouvait voir encore un

portrait du marquis de Gaunt, en perruque poudrée et en rubans roses,

vêtu d'une tunique romaine, remplissant le rôle de Caton dans la

tragédie du même nom par M. Addison, représentée devant LL. AA. RR. le

prince de Galles, l'évêque d'Osnabruch et le prince William-Henry,

tous trois enfants, comme les acteurs. Deux ou trois vieilles

décorations furent descendues du grenier et remises à neuf pour la

circonstance présente.

Le jeune Bedwin Sands, qui revenait d'un voyage en Orient, fut chargé

du soin d'organiser la représentation. Savez-vous bien qu'il ne faut

pas badiner avec un homme qui a voyagé en Orient, qui a publié un

in-quarto et passé plusieurs semaines sous une tente, dans le désert.

L'in-quarto contenait plusieurs gravures représentant Sands en

costumes orientaux; l'auteur avait ramené des pays de l'aurore un

nègre aussi effrayant par sa mine que celui de Brian de Bois-Guilbert.

Lui, son nègre et ses costumes reçurent à Gaunt-House un excellent

accueil, comme une très-bonne acquisition dans la circonstance

actuelle.

Voici d'abord la première charade: Un officier turc (on suppose que

les janissaires existent encore, et que le turban, cette ancienne et

majestueuse coiffure des vrais croyants n'a point été remplacée par un

bonnet sans caractère), un officier turc est couché sur un divan, où

il fume une narguilé. (Par égard pour les dames, on s'est contenté de

mettre dans le fourreau une pastille du sérail.) Le seigneur turc

bâille à se démonter la mâchoire, et donne mille autres signes non

équivoques d'ennui et de paresse. Il frappe des mains, et aussitôt

apparaît Mesrour, le chef des eunuques, les bras nus, des anneaux aux

oreilles, un yatagan à la ceinture, enfin tout l'attirail oriental

dans ce qu'il y a de plus magnifique et de plus terrible. Il s'incline

avec respect et en silence devant son seigneur et maître.

Un frémissement d'effroi et de plaisir s'étend sur toute l'assemblée.

Les dames se parlent bas à l'oreille. Cet esclave noir était un cadeau

fait à Bedwin Sands par un pacha d'Égypte, en échange de trois

douzaines de bouteilles de marasquin. Il avait eu autrefois à coudre

maintes odalisques dans des sacs de cuir, pour les précipiter dans le

Nil.

«Qu'on fasse entrer le marchand d'esclaves,» dit le voluptueux enfant

de Mahomet.

Mesrour introduit le marchand d'esclaves. Le marchand conduit une

femme voilée; il lève le voile. Un murmure approbateur circule dans la

salle: sous un brillant costume oriental, on a reconnu la charmante

mistress Winkworth à la longue chevelure, aux yeux fendus en amande.

Ses boucles d'ébène sont entremêlées de diamants et de pierreries;

elle porte pour bracelets et pour colliers des piastres attachées

l'une à l'autre. Le musulman exprime par un affreux sourire qu'il est

satisfait de la beauté de l'esclave. Celle-ci alors se jette à ses

genoux, le supplie de la rendre aux montagnes qui l'ont vue naître, où

l'attend son fiancé, où il pleure sans doute sa Zuleika. Vaines

prières qui n'ont aucun empire sur le coeur endurci d'Hassan; il rit

en pensant au désespoir du fiancé. Zuleika se couvre la face de ses

deux mains et s'affaisse sur elle-même avec toute l'éloquence du

désespoir; tout semble perdu pour elle, lorsque soudain apparaît

Kislar-Aga.

Kislar-Aga apporte une lettre du sultan. Hassan reçoit de la main de

l'envoyé le firman redoutable et le porte à son front. Une pâleur

mortelle monte à sa figure tandis qu'une joie féroce éclate sur celle

du nègre, qui, pour ce second rôle, a revêtu un autre costume.

«Pitié! pitié!» s'écrie le pacha.

Mais Kislar-Aga, en faisant une affreuse grimace, lui présente le

cordon de soie. La toile tombe au moment où Hassan a déjà autour du

cou le terrible cordon.

Hassan dans la coulisse crie alors aux assistants.

«Première partie en deux syllabes.»

Mistress Rawdon Crawley, qui va jouer dans la charade, s'approche de

mistress Winkworth et lui fait compliment du goût exquis et de la

beauté de son costume.

Bientôt commence la seconde partie. La scène est toujours en Orient.

(Hassan a quitté son costume du Levant pour l'habit d'Europe. Il est

dans la salle auprès de Zuleika dans une attitude qui témoigne de la

bonne intelligence qui règne entre eux, et quant à Kislar-Aga, il

s'est transformé en un esclave noir des plus pacifiques.) Nous voici

maintenant dans le désert, le soleil se lève et les Turcs se tournent

du côté de l'Orient et impriment leur front sur le sable. Comme on n'a

pu se procurer de dromadaire, l'orchestre tourne victorieusement la

difficulté en jouant l'ouverture de la _Caravane_. Sur la scène est

une énorme tête égyptienne; à la grande surprise des voyageurs, elle

fait entendre une certaine harmonie; elle chante des chansons comiques

de la composition de M. Wagg. Les voyageurs orientaux disparaissent en

formant une sarabande.

«Seconde et dernière partie, deux syllabes,» cria la tête égyptienne.

Enfin la toile se lève de nouveau et le dernier acte commence. Cette

fois le théâtre représente une tente grecque. Sur un lit est étendu un

vaillant guerrier. Au-dessus de sa tête sont accrochés son casque et

son bouclier: ils peuvent se reposer maintenant: Ilion est détruit,

Iphigénie immolée, Cassandre prisonnière dans le palais. Le pasteur

des peuples, représenté par le colonel Crawley, qui n'a jamais su de

sa vie ce que c'était que la prise d'Ilion et la captivité de

Cassandre, ronfle sur son lit à Argos. Une lampe suspendue au plafond

projette sur le guerrier assoupi ses clartés vacillantes; l'épée et le

bouclier renvoient aussi une lueur lugubre; l'orchestre joue le

terrible morceau de l'opéra de _Don Juan_ au moment de l'entrée du

commandeur.

Égisthe, la figure pâle et bouleversée, arrive sur la pointe des

pieds. Quelle est cette sinistre apparition qui suit ses mouvements à

travers les ténèbres et semble le tenir sous sa funeste influence?

Égisthe lève le bras pour frapper la noble victime qui présente à ses

coups homicides sa poitrine à découvert; il va frapper, mais non, sa

main n'ose s'abaisser sur le roi des rois, sur le vainqueur d'Ilion.

Clytemnestre alors se glisse dans la chambre comme un fantôme, ses

bras sont d'une blancheur éblouissante, ses longs cheveux flottent en

désordre sur ses épaules, sa figure est couverte d'une pâleur

mortelle, ses yeux jettent un éclat sinistre et terrible qui fait

tressaillir tous ceux qui la regardent.

Un frisson glacial a parcouru tous les assistants.

«Mon Dieu! dit-on tout bas, c'est mistress Rawdon Crawley.»

Avec un geste de mépris sublime, elle arrache le poignard aux mains

d'Égisthe, s'avance vers le lit, et aux reflets de la lampe on voit le

poignard levé sur la tête du guerrier qui sommeille; la lampe s'éteint

alors, un gémissement inarticulé se fait entendre, un silence de mort

règne sur la scène.

L'obscurité mêlée à la terreur de cette scène a vivement impressionné

le public. Rebecca a joué son rôle avec une vérité si effrayante que

les spectateurs restent comme frappés de stupeur à leur place jusqu'au

moment où les lampes se rallument au milieu des applaudissements

partis de tous les points de la salle.

«Brava! brava! crie le vieux Steyne d'une voix stridente qui domine

toutes les autres. Morbleu! murmurait-il entre ses dents, elle aurait

bien été capable de jouer le rôle au sérieux.»

Les spectateurs redemandent tous les acteurs; les cris de: _l'auteur!

Clytemnestre!_ se font entendre par-dessus les autres. Agamemnon,

n'osant s'aventurer sur la scène avec la tunique classique, reste dans

les coulisses avec Égisthe et les autres acteurs de ce petit drame. M.

Bedwin Sands s'avance alors conduisant par la main Zuleika et

Clytemnestre. Un grand personnage veut à toute force être présenté à

la charmante Clytemnestre.

«Et maintenant, qu'elle lui a planté le poignard dans le coeur, il lui

faut un autre mari? observe avec beaucoup d'à-propos Son Altesse

Royale.

--Mistress Rawdon Crawley à été saisissante dans son rôle,» ajoute

lord Steyne.

Becky le regarde en riant avec un air joyeux et moqueur qu'elle

accompagne de ses plus gracieuses révérences. Les domestiques arrivent

avec des plateaux couverts de rafraîchissements, et les acteurs

disparaissent de nouveau pour se préparer à une seconde charade.

Les trois syllabes de celle-ci sont jouées de la manière suivante:

Pour la première syllabe on voit le colonel Crawley, chevalier du

Bain, qui sort de l'écurie avec un chapeau à grands bords, un bâton,

un long manteau et une lanterne. Il traverse la scène en criant

l'heure qu'il est. Dans une chambre on aperçoit deux vieilles têtes

qui jouent leur cent de piquet, et il est à croire que ces deux

bonshommes ne s'amusent pas beaucoup, car ils bâillent sans

interruption. Un petit groom leur passe leur robe de chambre, et une

bonne pour tout faire, représentée par l'honorable lord Southdown,

apporte deux chandeliers et une bassinoire. Quand la bonne s'est

acquittée de ses fonctions et qu'elle est repartie, les deux vieux

mettent alors leur bonnet de nuit, le groom vient fermer les volets,

on entend grincer le pêne dans la serrure. Toutes les lumières

s'éteignent, et la musique joue: _Dormez, dormez, chers amours._

«Première syllabe[2]!» crie une voix dans la coulisse.

[Note 2: Le mot de la charade est: Nightingale

(rossignol), qui se décompose ainsi: _Night_, nuit;

_inn_, auberge; _gale_, coup de vent.]

Seconde syllabe: Les lampes se rallument comme par enchantement, la

musique joue l'air connu de _Jean de Paris_: _Ah! quel plaisir d'être en

voyage!_ La décoration n'a pas changé, si ce n'est que sur la façade

de la maison on aperçoit un écusson aux armes des Steyne; les

sonnettes font un bruit infernal; au rez-de-chaussée on voit un homme

qui présente à un autre une longue pancarte de papier; celui-ci tape

du pied, montre le poing et manifeste par des gestes non équivoques

qu'il trouve l'addition trop forte. «Garçon, ma voiture!» crie un

autre sur le seuil de la porte; et en même temps il caresse le menton

de la fille d'auberge, représentée par l'honorable lord Southdown, et

cette fille semble ne pouvoir pas plus se consoler de son départ, que

jadis Calypso ne se consolait du départ d'Ulysse. Clic clac! clic

clac! on entend le galop des chevaux et le fouet des postillons.

Hôtelier, fille d'auberge et garçons, tous se précipitent à la porte;

mais au moment où l'étranger de distinction va faire son entrée dans

la maison, la toile baisse, et une voix invisible crie aux assistants:

«Seconde syllabe!»

Pendant que tout se dispose pour la représentation de la troisième

syllabe, l'orchestre exécute une symphonie nautique: _Sur les dunes_,

_Mon beau navire_, _Quand les flots courroucés_. La nature de la

musique annonce qu'on va être témoin d'un épisode maritime. Au moment

où le rideau se lève, on entend le tintement d'une cloche: «Mettez le

cap à la côte», crie une voix; les passagers se montrent d'un air fort

soucieux les nuages, qui sont représentés par un rideau noir; tous les

marins branlent la tête, comme pour témoigner de leur inquiétude. Lady

Langouste, représentée par l'honorable lord Southdown, avec son

épagneul sous un bras, son sac de nuit sous l'autre et son mari assis

près d'elle, s'efforce de se retenir à un cordage. Plus de doute, on

est sur un vaisseau.

Le capitaine, sous les traits duquel on reconnaît le colonel Crawley,

chevalier du Bain, porte un chapeau à cornes et un télescope. Il

retient avec la main son chapeau sur la tête, et ses vêtements

s'agitent autour de lui comme s'ils étaient soulevés par le vent. Au

moment où il laisse son chapeau afin de regarder au large avec le

télescope, le chapeau est emporté par le vent, aux grands

applaudissements de toute la salle. La bise est forte, à ce qu'il

paraît. La musique l'exprime par des sifflements et des roulements de

plus en plus menaçants; les matelots ne passent sur le pont qu'en

trébuchant, pour indiquer la violence du roulis. Le surveillant du

navire traverse la scène en portant six baquets; il se hâte d'en

placer un à la portée de lady Langouste; lady Langouste pince son

chien, qui se met à hurler d'une façon vraiment lamentable; elle tire

de sa poche son mouchoir pour le porter à sa bouche et s'élance du

côté de sa cabine; la musique fait entendre des accords de plus en

plus précipités qui expriment la violence de l'ouragan. Ainsi

s'achève la troisième syllabe.

Il existait alors un ballet nommé le _Rossignol_, dans lequel Montessu

et Noblet s'étaient fait une réputation, et que M. Wagg avait

transporté sur la scène anglaise en le métamorphosant en opéra, et en

adaptant aux airs du ballet des vers de sa façon, comme il savait les

faire. Ce ballet fut exécuté avec les costumes français à l'ancienne

mode; le petit lord Southdown arriva sur la scène avec l'accoutrement

d'une vieille femme et s'appuyant sur la canne de rigueur.

Une fraîche et pure mélodie sortait d'une cabane de carton entourée de

roses et de treillage.

«Philomèle, Philomèle,» s'écrie la vieille, et Philomèle apparaît

aussitôt.

Tonnerre d'applaudissements! Philomèle n'est autre que mistress

Rawdon, qui, les cheveux poudrés et des mouches sur la figure, a l'air

de la plus ravissante petite marquise que l'on puisse imaginer.

Philomèle arrive toute rayonnante de joie, et fredonne un air des plus

vifs avec cette innocence qui caractérise les vierges de théâtre;

Philomèle fait une révérence.

«Pourquoi, mon enfant, lui dit sa mère, êtes-vous donc toujours à rire

et à chanter?»

Aussitôt elle répond par de nouveaux accords:

LA ROSE SUR LE BALCON.

Sur le balcon voyez ma rose,

Ma jeune rose qui rougit:

Sous les pleurs dont le ciel l'arrose

En s'éveillant elle sourit.

Les vents d'hiver l'ont effeuillée;

Mais le printemps qu'elle invoquait

Rend à sa tige dépouillée

Sa rouge fleur, son vert bouquet.

D'où vient à son calice une si fraîche haleine?

D'où vient à son beau front cette pourpre soudaine?

C'est que le gai soleil brille de feux nouveaux,

C'est qu'on entend dans l'air la chanson des oiseaux.

Le rossignol, qui du bocage

Charme l'écho mélodieux,

Avait cessé son doux ramage,

Et dans les bois silencieux

Naguère on n'entendait sous l'ombre

Que la bise aux sifflets aigus,

Qui va battant d'une aile sombre

Le tronc plaintif des arbres nus.

D'où vient, me dites-vous, que l'oiseau du bocage

Aux échos attentifs a rendu son ramage?»

C'est que le gai soleil brille de feux nouveaux;

C'est que les arbres nus poussent de verts rameaux.

Dans ce concert de la nature,

Tout suit son penchant et ses lois;

L'arbre reprend sa chevelure,

La fleur son teint, l'oiseau sa voix;

Et moi, quand partout la jeunesse

Revêt ses riantes couleurs,

Quand de ses feux le ciel caresse

L'oiseau, la verdure et les fleurs,

De ses plus gais rayons le soleil me pénètre;

Un bonheur inconnu s'éveille dans mon être;

Je sens s'ouvrir mon âme à des transports nouveaux,

Et je mêle ma voix à l'hymne des oiseaux.

Pendant les repos entre chaque couplet de cette petite romance, la

vieille femme à laquelle s'adresse la petite chanteuse, et dont les

épais favoris sont encadrés dans un bonnet de femme, semble

très-désireuse de manifester sa tendresse maternelle à l'ingénue

créature qui remplit le rôle de la jeune fille. À chaque baiser qu'il

parvient à lui prendre, les joyeux éclats de rire de l'assemblée

l'encouragent à une nouvelle tentative, et tandis que l'orchestre

exécute une symphonie qui prétend imiter le ramage de plusieurs

oiseaux, un cri général s'élève de toute la salle; on demande _bis_ de

toutes parts. Les applaudissements redoublés et une pluie de bouquets

témoignent assez du succès remporté ce soir-là par le _rossignol_

(NIGHTINGALE). La voix de lady Steyne domine tous les bravos. Becky,

le rossignol, ramasse toutes les fleurs qu'on lui a jetées et fait aux

spectateurs un gracieux salut, digne de l'actrice la plus renommée.

Lord Steyne était au paroxysme de l'admiration, l'enthousiasme de ses

hôtes égalait, du reste, le sien. On ne songeait guère maintenant à la

séduisante houri aux yeux noirs, dont l'apparition dans la première

charade avait été accueillie avec un si vif plaisir! Elle était deux

fois plus belle que Becky, et cependant cette dernière l'avait

complétement éclipsée. De toutes parts on se confondait en éloges sur

mistress Rawdon; on la comparait aux actrices les plus en renom et

l'on s'accordait à dire avec quelque raison que si elle avait embrassé

la carrière théâtrale elle serait arrivée certainement au premier

rang. Son triomphe fut complet, et les derniers accents de cette voix

émue et vibrante s'éteignirent au milieu d'une tempête de bravos et de

trépignements.

Aux plaisirs de la scène succéda le bal, et chacun à l'envi se disputa

l'honneur de danser avec Rebecca; elle était ce soir-là le point de

mire de tous les hommages. Le prince royal jura sur son honneur qu'il

la tenait pour une petite merveille et rechercha de toutes manières

son entretien. L'âme de Becky débordait d'orgueil; elle voyait déjà se

presser devant elle la fortune, les distinctions, la renommée. Elle

pouvait désormais disposer de lord Steyne comme d'un esclave, il ne

quittait plus ses pas, daignait à peine adresser la parole à ses

autres invités et réservait pour elle seule tous ses compliments,

toutes ses attentions. Elle conserva au bal son costume de marquise et

dansa le menuet avec M. de Truffigny, secrétaire de M. le duc de La

Jabotière. Si M. le duc s'abstint de danser avec elle, ce ne fut que

par un sentiment de sa dignité personnelle et par égard pour son

caractère diplomatique; toutefois, il déclara à qui voulait

l'entendre, qu'une femme qui savait parler et danser comme mistress

Rawdon, aurait pu se présenter comme ambassadrice dans toutes les

cours de l'Europe.

Appuyée sur le bras de M. Klingenspohr, cousin du prince Peterwaradin

et attaché à son ambassade, elle s'élança au milieu du tourbillon de

la valse. Le prince, tout hors de lui et ne poussant point le respect

de l'étiquette aussi loin que le diplomate français, le prince voulut

aussi faire un tour de valse avec cette charmante créature; le voilà

donc avec Becky, pirouettant dans la salle de bal, tandis que les

glands de ses bottes à revers et les diamants suspendus à sa veste de

hussard voltigent autour de lui, jusqu'au moment où Son Excellence,

tout hors d'haleine, se voit forcée de demander grâce. Papouchi-Pacha

lui-même n'eût pas mieux demandé que de danser avec Becky, si la valse

eût été un peu plus connue des enfants de Mahomet. De toutes parts, on

faisait cercle pour la voir danser, et Taglioni n'aurait pas obtenu

des applaudissements plus frénétiques. L'enivrement était général.

Rebecca le partageait bien, soyez-en sûr. Elle écrasait ses rivales de

ses airs hautains et triomphateurs. Quant aux beaux yeux de la pauvre

Zuleika, ils ne pouvaient lui servir qu'à une seule chose, à pleurer

sa défaite et à la pleurer dans la solitude et l'abandon.

Le véritable, le grand triomphe de Becky fut au souper, où sa place

était marquée à la table du prince royal, si enthousiaste d'elle, et

au milieu des plus éminents personnages de cette réunion. Le service

s'y faisait dans de la vaisselle d'or, et Becky n'aurait eu qu'à en

exprimer le désir pour voir, comme une autre Cléopatre, les perles

mêlées à son vin de Champagne. Le prince de Peterwaradin lui eût donné

la moitié des pierreries qui couvraient son uniforme pour un seul

regard de ces yeux si pleins d'éclairs. La Jabotière parla d'elle à

son gouvernement. Quant aux dames qui soupèrent aux autres tables dans

de la vaisselle d'argent, et qui avaient remarqué les attentions que

lord Steyne prodiguait à Becky, elles bouillaient de rage et de dépit.

Rawdon Crawley n'était pas autrement satisfait de tous ces triomphes,

et il éprouvait un sentiment pénible à reconnaître à sa femme tant de

supériorité sur lui.

Quand l'heure du départ fut venue, tous les jeunes gens firent cortége

à Becky jusqu'à sa voiture. Le nom de mistress Rawdon, répété à

travers les flots de la foule qui stationnait aux abords de l'hôtel,

parvint jusqu'à son cocher, qui ne tarda pas à arriver au trot dans la

cour splendidement éclairée, et s'arrêta au pied du perron. Rawdon fit

monter sa femme en voiture; il aima mieux, quant à lui, s'en aller à

pied avec M. Wenham, qui lui avait offert un cigare.

Après avoir pris du feu à l'un des gamins qui se pressaient à la porte

de l'hôtel, Rawdon partit au bras de son ami Wenham. Deux personnes se

détachèrent alors de la foule, et suivirent à distance les deux

promeneurs. Au bout d'une cinquantaine de pas, l'un de ces hommes,

s'approchant de Rawdon, lui frappa sur l'épaula et lui dit:

«Pardon, colonel, j'aurais un mot à vous dire en particulier.»

Pendant ce temps, l'autre individu donnait un coup de sifflet, et, à

ce signal, un des fiacres qui stationnaient à la porte de Gaunt-House

s'avança en criant sur son essieu; en même temps, celui qui avait

donné le coup de sifflet, faisant un demi-tour, se campait droit en

face du colonel.

Le brave officier comprit que toute résistance était inutile et qu'il

tombait aux mains des recors; il recula d'un pas et sentit s'abaisser

sur lui la main de l'homme qui lui avait d'abord frappé sur l'épaule.

«Nous sommes trois contre un, ainsi donc suivez-nous, lui dit celui

qui lui fermait la retraite.

--Ah! c'est vous, Moss, fit le colonel, qui paraissait reconnaître son

interlocuteur. Combien vous faut-il?

--Une bagatelle, dit M. Moss, auxiliaire ordinaire du shériff de

Middlesex, cent soixante-six livres sterling huit pences, à la requête

de M. Nathan.

--Pour l'amour de Dieu, Wenham, prêtez-moi seulement cent livres, dit

le pauvre Rawdon, j'en ai une soixantaine chez moi.

--Je n'ai pas seulement dix livres vaillant, lui répondit le pauvre

Wenham; adieu et au revoir, mon bon ami.

--Adieu,» fit Rawdon avec tristesse.

La foire aux vanités, Tome II · 第 21 / 41 段