Peu de jours après ce grand événement, un nouvel hommage non moins

flatteur fut rendu à la vertu de Rebecca. La voiture de lady Steyne

s'arrêta devant la porte de M. Rawdon Crawley, et le laquais, après

avoir fait retentir la porte sous un redoutable coup de marteau,

remit deux cartes sur lesquelles on lisait les noms de la marquise de

Steyne et de la comtesse de Gaunt. Ces deux petits morceaux de carton

auraient été couverts des dessins des plus grands maîtres ou enroulés

chacun de cent mètres de malines, que Becky ne les eut pas contemplés

avec une plus vive satisfaction.

Les cartes de lady Steyne et de lady Bareacres! Rebecca marchait dès

lors de pair avec toutes les ladies du royaume!

Deux heures après environ, milord Steyne était chez Rebecca. Il se mit

à tout inspecter, suivant son habitude, et il trouva les cartes de sa

femme s'étalant avec orgueil dans la coupe du salon. On aurait pu

alors remarquer sur sa figure cette grimace dédaigneuse qui lui était

familière toutes les fois qu'il découvrait quelques nouvelles

petitesses de l'humaine nature. Becky ne tarda pas à le rejoindre.

Pour recevoir les visites de sa seigneurie, sa toilette était toujours

irréprochable, ses cheveux étaient parfaitement lisses; elle ne

négligeait aucune des ressources de la coquetterie féminine,

mouchoirs, tabliers, écharpes et pantoufles de maroquin, tout était

mis en oeuvre et elle savait avec un art étudié prendre les airs les

plus enivrants, les poses les plus voluptueuses. Quand par hasard elle

était surprise, elle s'enfuyait dans sa chambre à coucher, jetait un

coup d'oeil à son miroir et ne tardait pas à reparaître au salon.

En voyant milord Steyne examiner d'un air sardonique le contenu du

vase de Chine, elle ne put s'empêcher de rougir.

«Ah! bonjour, monseigneur, lui dit-elle; vous le voyez, ces dames ont

passé par ici. Vous êtes bien aimable d'être venu; je vous demande

pardon de vous avoir fait attendre.... J'étais occupée dans la cuisine

à confectionner un pudding.

--Je le savais déjà, lui répliqua son noble visiteur; je vous avais

aperçue à travers les barreaux de la fenêtre, quand la voiture s'est

arrêtée à la porte.

--On ne peut rien vous cacher, monseigneur, lui dit-elle.

--Allons donc! reprit son interlocuteur en souriant; mais cette

fois-ci, du moins, j'ai eu bonne vue, petite hypocrite que vous êtes!

Croyez-vous donc que je ne vous ai pas entendu descendre de là-haut

où, j'en suis sûr, vous étiez à vous mettre du rouge sur les joues;

c'est une recette que vous ferez bien de donner à milady Gaunt, qui a

toujours le teint si pâle. Vous avez beau mentir, je vous ai entendu

ouvrir la porte de votre chambre à coucher, et aussitôt vous êtes

descendue.

--Me ferez-vous donc un crime de ne vouloir paraître à vos feux

qu'avec tous mes avantages?» répondit mistress Rawdon d'une voix

dolente.

En même temps elle passait son mouchoir sur ses joues pour montrer

que, si elles étaient rouges, c'était des couleurs de la pudeur et de

l'innocence. Toutefois il ne faudrait pas en jurer, car il existe de

certains vermillons qui ne disparaissent point sous le frottement du

mouchoir et résistent aux larmes elles-mêmes.

«Eh bien! lui dit alors le vieux gentilhomme, vous tenez absolument à

devenir une dame de grand ton. Vous ne me laisserez ni paix ni cesse

que je ne vous aie poussée dans le monde. Mais, insensée que vous

êtes, quel rang y pouvez-vous tenir? vous n'avez pas un sou vaillant!

--Vous nous ferez avoir une place, repartit Becky avec la promptitude

de l'à-propos.

--Vous n'avez pas d'argent, et vous voulez lutter contre ceux qui en

regorgent. Pauvre pot de terre, prenez garde au courant où vous

pourriez trouver des pots de fer pour vous heurter et vous briser.

Mais les femmes sont toutes de même, ou plutôt chacune soupire et se

tourmente pour des choses qui sont loin d'en valoir la peine. Ainsi

donc, c'est bien décidé, vous tenez à avoir vos entrées à Gaunt-House,

et vous serez toujours après moi tant que je ne vous en aurai pas

ouvert la porte. N'allez pas croire toutefois qu'on s'y amuse autant

qu'ici; à peine y aurez-vous mis le pied que vous y bâillerez déjà,

j'en suis sûr. Ma femme est aussi gaie qu'une lady Macbeth et mes

filles que des statues sépulcrales. J'ai peur tous les soirs en

m'endormant dans ce qu'ils appellent ma chambre à coucher: on dirait

un grand catafalque avec de grandes peintures faites pour épouvanter

les gens. Je couche dans un petit lit de fer avec un matelas de crin

comme un véritable anachorète. Ne me trouvez-vous pas la tournure d'un

anachorète? Allons, voyons, on vous invitera la semaine prochaine.

Mais gare aux femmes et tenez-vous bien; autrement vous serez forcé

d'en essuyer de dures.»

C'était là un discours de bien longue haleine pour un homme de la

trempe de lord Steyne; et cependant il en avait déjà débité bien

d'autres ce jour-là même, et toujours au profit de mistress Rawdon.

Briggs, assise à une table à ouvrage, levait de temps à autre les yeux

au ciel, et poussait de profonds soupirs en entendant traiter son sexe

avec tant de légèreté.

«Si vous ne me débarrassez pas de cet odieux cerbère, murmurait à

demi-voix lord Steyne en lançant par-dessus son épaule un regard

farouche du côté de la demoiselle de compagnie, eh bien! je me charge

de l'empoisonner.

--Mon chien mange toujours dans la même assiette que moi, dit Rebecca

avec un sourire malicieux et s'amusant beaucoup des airs furibonds de

milord et de sa colère contre la pauvre Briggs, qui le gênait dans son

tête-à-tête avec la jolie femme du colonel. Enfin mistress Rawdon eut

pitié de son adorateur, et, s'adressant à Briggs, l'engagea à profiter

du beau temps pour mener promener le petit George.

--Il m'est impossible de la congédier,» dit alors Becky à lord Steyne

après un moment de silence et d'une voix pleine de tristesse.

Ses yeux, en même temps, se remplirent de larmes, et elle détourna la

tête.

«Je vois ce que c'est, dit le noble milord; vous lui devez des gages?

--Si ce n'était que cela, dit Becky en baissant les yeux; mais je l'ai

ruinée.

--Ruinée? eh bien! reprit alors son interlocuteur, elle n'est plus

bonne qu'à mettre à la porte.

--Voilà ce que vous feriez, vous autres hommes, dit Becky d'une voix

lamentable; mais les femmes n'ont pas des coeurs de roc comme les

vôtres. L'an dernier, lorsqu'il n'y avait plus qu'une guinée dans la

maison, elle nous a donné toutes ses économies. Elle ne sortira d'ici

que lorsque notre ruine complète, ce qui ne sera plus bien long, nous

aura mis dans l'impossibilité de la nourrir, ou bien lorsque nous lui

aurons rendu tout ce que nous avons reçu d'elle.

--Et cela monte à combien?» dit le noble lord avec un épouvantable

blasphème.

Becky, réfléchissant à l'opulence et à la générosité de son

interlocuteur, lui indiqua le double en sus de la somme qu'elle avait

empruntée à Briggs.

À cette déclaration, la colère de lord Steyne se traduisit en une

nouvelle expression non moins énergique, sur quoi Rebecca pencha un

peu plus sa tête de côté et redoubla de sanglots.

--Il n'y avait plus rien à faire; il a bien fallu s'y résigner. Je

n'ai point osé le dire à mon mari. Il m'en coûterait la vie s'il

l'apprenait. Ce secret que vous venez de m'arracher, je l'avais

jusqu'ici caché à tout le monde. Que devenir maintenant? Ah! milord!

je suis bien malheureuse!»

Lord Steyne, pour toute réponse, se contenta de battre sur les vitres

et de se ronger les ongles; enfin, il enfonça son chapeau sur sa tête

et sortit brusquement de la chambre. Rebecca ne quitta son attitude de

femme malheureuse et désolée que lorsque la porte se fut refermée et

qu'elle eut entendu s'éloigner la voiture de lord Steyne. Alors elle

se redressa avec une joie triomphante, et une expression malicieuse

brillait dans ses petits yeux verts. Elle fut prise d'un grand accès

de rire qu'elle eut toutes les peines du monde à calmer, et enfin elle

s'assit à son piano, sur lequel elle fit courir ses doigts avec une si

merveilleuse agilité que les passants s'arrêtèrent sous ses fenêtres

pour écouter cette ravissante harmonie.

Le soir même on apporta à Becky deux billets de Gaunt-House. L'un

contenait une invitation à dîner faite au nom de lord et de lady

Steyne, pour le vendredi suivant, tandis que dans l'autre se trouvait

un petit carré de papier gris avec la signature de lord Steyne, et à

l'adresse de MM. Jones Brown et Robinson, banquiers.

À diverses reprises, pendant la nuit Becky eut des mouvements

d'hilarité qu'elle expliqua à Rawdon par le plaisir d'avoir enfin ses

entrées dans Gaunt-House, et de se trouver face à face avec les

maîtresses de l'endroit. Mais en vérité, c'était bien autre chose qui

fermentait dans cette petite tête. Devait-elle se libérer envers

Briggs et lui donner son congé? Devait-elle, au grand étonnement de

Raggles, aller lui payer sa note? La tête reposée sur l'oreiller, elle

agita successivement toutes ces graves questions, et le jour suivant,

tandis que Rawdon allait faire sa visite matinale à son club, mistress

Rawdon, avec un voile et une robe des plus simples, se rendit en

fiacre à la Cité et se présenta à la caisse de MM. Jones et Robinson.

Elle fit passer par le guichet le billet dont nous avons parlé, et on

lui demanda alors comment elle voulait en toucher la valeur.

Elle répondit de sa plus douce voix qu'elle désirait avoir cent

cinquante livres sterling en plusieurs billets, et le reste en un

seul. En passant à son retour près de l'église Saint-Paul, elle

s'arrêta pour acheter une magnifique robe de soie noire pour Briggs,

cadeau qu'elle accompagna d'un baiser et d'aimables paroles.

De là elle se rendit chez M. Raggles, s'informa de ses enfants avec un

intérêt tout particulier, et enfin lui donna cinquante livres à

compte. Puis elle alla trouver le carrossier chez lequel elle louait

ses voitures, et en lui remettant une somme semblable:

«J'espère, lui dit-elle, que vous profiterez de la leçon, et qu'au

prochain jour de réception vous ne nous mettrez pas dans la fâcheuse

nécessité de nous entasser quatre dans la voiture de mon beau-frère

pour nous rendre à la cour, parce qu'il vous aura plu de ne pas

m'envoyer _ma_ voiture.»

Il y avait eu, à ce qu'il parait _malentendu_ pour la dernière

réception, ce qui avait failli réduire le colonel à l'affront de se

présenter en cabriolet bourgeois au palais de son souverain.

Une fois ces affaires terminées, Becky rentra dans sa chambre et fit

visite au certain pupitre qu'Amélia lui avait donné autrefois, et qui

renfermait toutes sortes d'objets utiles ou précieux. Ce fut dans

cette petite réserve qu'elle plaça l'autre billet qu'elle venait de

toucher chez MM. Jones et Robinson.

CHAPITRE XVII.

Grand dîner à trois services.

Dans la même matinée où nous venons de voir Rebecca vaquer si

discrètement à ses affaires, lord Steyne, qui d'ordinaire ne voyait

les dames de la maison qu'aux jours de réception ou lorsqu'il les

rencontrait par hasard dans la cour, lord Steyne, disons-nous, se

présenta chez elles, comme elles prenaient leur thé avec les enfants,

et combattit vaillamment pour la cause de Rebecca.

«Milady Steyne, dit-il, montrez-moi votre liste d'invitations à dîner

pour vendredi. C'est fort bien; vous allez maintenant, s'il vous

plaît, m'écrire un billet pour le colonel et mistress Crawley.

--Blanche, écrivez, dit lady Steyne toute suffoquée; lady Gaunt,

écrivez....

--Non, jamais je n'écrirai à cette femme,» dit lady Gaunt, grande et

orgueilleuse personne qui, après avoir levé les yeux au ciel, les

rabaissa ensuite vers le parquet.

Il était, en effet, difficile de soutenir le regard de lord Steyne

lorsqu'il lui arrivait de rencontrer de la résistance quelque part:

«Qu'on emmène les enfants,» dit-il en tirant le cordon de la sonnette.

Les pauvres enfants avaient une telle peur de lui qu'ils

s'empressèrent d'obtempérer à cet ordre. Leur mère aussi se disposait

à les suivre.

«Vous pouvez rester, lui dit alors l'inexorable despote. Milady

Steyne, continua-t-il, voulez-vous avoir l'obligeance d'aller vous

mettre à votre bureau et d'écrire cette lettre d'invitation pour

vendredi.

--Pour moi, je n'assisterai point à ce dîner, dit lady Gaunt; Je

retournerai chez mes parents.

--Je ne demande pas mieux, pourvu que vous n'en reveniez plus. Vous

trouverez, du reste, à Bareacres, une société fort aimable dans celle

des huissiers et des recors, et de la sorte, je me verrai débarrassé

d'un seul coup et des aumônes que je suis obligé de faire à vos

parents et de vos grands airs tragiques. C'est bien à vous, en vérité,

à prendre ici le ton du commandement; à vous, aussi pauvre d'esprit

que vous l'êtes d'argent. On vous a pris pour faire des enfants, et

vous n'êtes pas même bonne à cela. Gaunt a de vous par-dessus la tête;

et il n'est personne ici, excepté vous, qui ne désire vous voir dans

l'autre monde. Si vous veniez à trépasser, Gaunt ne serait pas long

avant d'en prendre une autre.

--Plût au ciel que j'eusse cessé de vivre! répondit milady, les yeux

troublés à la fois par les larmes et la colère.

--J'admire, en vérité, ces scrupules de vertu et de pudeur, alors que

ma femme, dont tout le monde connaît l'existence immaculée, n'élève

aucune objection contre la présentation de ma jeune protégée mistress

Crawley. Milady Steyne peut vous le dire; la plus honnête femme a

souvent les apparences contre elle, et la calomnie se charge du

reste; c'est toujours à l'innocence qu'elle s'attaque. Du reste, si

vous le désirez, madame, je pourrais retrouver quelques petites

anecdotes sur milady Bareacres qui vous prouveraient que vous auriez

mauvaise grâce à y regarder de trop près.

--Frappez-moi plutôt, si tel est votre bon plaisir, monsieur; les

coups me seront moins sensibles que de telles injures,» reprit lady

Gaunt.

Milord Steyne trouvait une satisfaction sans égale toutes les fois

qu'il pouvait trouver l'occasion de torturer ainsi sa femme et sa

fille.

«Ma toute belle, reprit-il, je suis gentilhomme, et, à ce titre, je ne

porterai jamais la main sur une femme, si ce n'est toutefois pour la

caresser. Je voulais seulement redresser certains petits travers de

votre nature. Mesdames, vous êtes trop orgueilleuses et péchez

singulièrement contre l'humilité chrétienne. Qu'est-ce que signifient

tous ces grands airs? de la douceur, de la modestie, s'il vous plaît,

mes chères brebis. Demandez à lady Steyne, elle peut vous le dire,

cette aimable mistress Crawley, si calomniée de toutes parts, est une

femme parfaitement innocente, un modèle de vertu, entendez-vous? Son

mari n'a peut-être pas une fort bonne réputation; mais, après tout,

celle des Bareacres vaut-elle donc mieux? Que direz-vous d'un homme

qui ne paye jamais quand il perd, qui vous a dépouillée de l'héritage

que vous deviez avoir, et qui vous a laissée sans le sou et à ma

charge? La naissance de mistress Crawley n'est pas brillante, mais il

ne faudrait peut-être pas remonter bien loin pour trouver la nuit des

temps dans laquelle se perdent les ancêtres de certaines personnes.

--Mais, milord, s'écria lady George, la fortune que j'ai apportée dans

votre famille....

--Eh bien! reprit le marquis avec un regard hautain et dur, c'est le

prix auquel vous avez acheté une succession éventuelle: que Gaunt

vienne à mourir et votre mari héritera de tous ses droits, vos enfants

après lui, et qui sait où cela peut s'arrêter? Ainsi donc, mesdames,

ayez pour votre usage de la vertu, de la fierté tant qu'il vous

plaira, mais, je vous prie, faites-moi grâce de ces airs-là. Quant à

la réputation de mistress Crawley, je ne veux pas me faire, à moi, à

cette irréprochable personne, l'injure de laisser supposer qu'il y a

lieu de la défendre, vous aurez donc l'obligeance de lui faire

l'accueil le plus cordial, ainsi qu'à toutes les personnes que je

trouve à propos d'amener dans l'hôtel. Et qu'est-ce donc que cet

hôtel? fit-il avec un rire satanique accompagné d'un blasphème, quel

en est le maître? et qu'y trouve-t-on donc? Ce temple de la pudeur

n'est-il pas à moi? et s'il me prenait fantaisie d'y amener toute la

population de Newgate ou de Bedlam, je vous jure, entendez-vous, qu'il

faudrait vous résigner à lui faire bon accueil.»

Après cette rigoureuse semonce, comme lord Steyne était dans

l'habitude d'en faire pour remettre son harem au pas, suivant son

expression, lorsqu'il manifestait quelques velléités d'insubordination,

les pauvres femmes, obligées de courber la tête, n'eurent plus qu'à se

ranger au parti de l'obéissance. Lady Gaunt écrivit l'invitation

qu'exigeait d'elle le noble lord; puis, avec sa belle-mère, et sous le

poids de la plus profonde humiliation, elles allèrent déposer leurs

cartes chez mistress Rawdon, ce qui causa un vif plaisir à l'innocente

créature.

Nous pourrions citer des familles de Londres qui auraient sacrifié une

année de leurs revenus pour jouir d'une si haute faveur. Mistress

Frédérick Bullock, par exemple, se serait bien traînée sur les genoux,

de May-fair à Lombard-Street, si elle eût été sûre d'entendre sortir

de la bouche de lady Gaunt et de lady Steyne ces magiques paroles:

«Nous vous invitons pour vendredi prochain.» En effet, ce n'était

point une de ces cohues, de ces grands bals de Gaunt-House où la foule

se mêle et se confond; mais c'était une petite réunion bien intime,

bien mystérieuse, où les privilégiés ont l'honneur d'être admis,

honneur dont ils doivent se féliciter tout le reste de leur vie.

Lady Gaunt avait droit, par sa beauté, ses dédains, sa chasteté, à une

place élevée parmi les plus vains de ce monde. L'exquise courtoisie

avec laquelle lord Steyne la traitait en public charmait tous ceux qui

en étaient témoins, et les plus difficiles étaient obligés de

reconnaître que l'illustre lord était un gentilhomme accompli et avait

le coeur bien placé.

Les dames de Gaunt-House demandèrent du renfort à lady Bareacres

contre l'ennemi commun. Lady Gaunt envoya chercher sa mère par une de

ses voitures, car tous les équipages de la noble comtesse avaient été

saisis par les baillis. Ses bijoux, sa garde-robe étaient devenus la

proie des impitoyables enfants d'Israël. Le château de Bareacres

était en leur pouvoir avec ses peintures de prix, son splendide

ameublement et tous les magnifiques chefs-d'oeuvre de Van Dyck, de

Reynold, de Lawrence; la nymphe dansante de Canova, faite à la

ressemblance de lady Bareacres, mais de lady Bareacres dans tout

l'éclat de la jeunesse et de la beauté, tandis que maintenant il ne

restait plus d'elle qu'une pauvre vieille édentée et chauve: la robe

fanée après les jours de fête. Son seigneur et maître, peint jadis par

Lawrence, vers la même époque, en uniforme des hussards de

Thistlewood, avec un grand sabre dans les jambes et le château de

Bareacres dans le lointain, n'était plus maintenant qu'un pauvre

diable râpé sur toutes les coutures et cachant sous une perruque

presque aussi dépouillée que sa tête les flétrissures des années. Le

matin il se faufilait dans quelque mauvaise taverne, et le soir il

allait tout seul prendre son dîner au club. Il n'était plus

très-empressé de dîner chez lord Steyne. Autrefois rival heureux de ce

dernier dans la carrière du plaisir, il voyait désormais les rôles

intervertis. Le petit lord Gaunt de 1785 était maintenant un gros

personnage, tandis que Bareacres n'offrait plus que le triste

spectacle de sa ruine et de sa décrépitude. Il devait trop d'argent à

lord Steyne pour oser se présenter devant son vieux camarade, et

lorsque celui-ci se sentait en verve de belle humeur, il ne manquait

jamais de demander malicieusement à lady Gaunt pourquoi son père ne

venait plus la voir.

«Voici quatre mois qu'il n'a mis les pieds ici, lui disait lord

Steyne. Je puis compter par mon livre de dépense chacune des visites

de Bareacres. Il s'est bien chargé de faire sortir tout l'argent que

l'autre beau-père a apporté dans la maison.»

* * * * *

Le narrateur du présent récit n'en a pas bien long à dire sur les

illustres personnages que Becky eut l'honneur de rencontrer à son

entrée dans la haute société. Nous citerons cependant le prince de

Peterwaradin et sa femme. Son Excellence a la taille prise dans une

ceinture étroitement serrée. Sur sa poitrine, bien dessinée par

l'uniforme militaire, étincelle une plaque chargée de pierreries. Le

boyard porte autour du cou le collier rouge de la Toison d'or, et

possède d'innombrables troupeaux.

«Regardez-le bien, dit Rebecca à l'oreille de lord Steyne; le chef de

sa race devait être un mouton.»

En effet, son air solennel, sa démarche mesurée, sa figure blafarde et

son collier, donnaient à Son Excellence tout l'air d'un vénérable

mouton à clochettes.

Nous citerons encore M. John Paul Jefferson Jones, attaché à

l'ambassade américaine et correspondant du _Démagogue de New-York_.

Espérant se faire bien venir des maîtres de la maison, il profita d'un

moment de silence pendant le dîner pour demander si son cher ami

George Gaunt se plaisait toujours beaucoup au Brésil.

Toutes les fois que le colonel se trouvait, comme en cette

circonstance, au milieu d'une société délicate et choisie, il se

mettait à rougir ni plus ni moins qu'un garçon de seize ans au milieu

des compagnes de sa soeur. L'honnête Rawdon manquait complétement de

cette habitude du monde que l'on n'acquiert que dans la société des

femmes. Au club, à la caserne il n'avait pas besoin de se gêner. Là il

entrait, sortait, fumait et jouait au billard tout à son aise. Ce

n'est pas que dans son temps aussi il ne se soit trouvé en rapport

avec le beau sexe, mais il y avait déjà longtemps de cela, et les

habitudes que l'on peut contracter dans les boudoirs en question ne

préparent nullement à celles qu'il faut avoir pour faire bonne

contenance dans un salon. Le colonel était alors dans ses

quarante-cinq ans. En cherchant bien, sa mémoire pouvait lui fournir

le souvenir d'une demi-douzaine de femmes qu'il avait connues avant

l'incomparable créature à laquelle il s'était uni par les liens de

l'hyménée. Mais, à l'exception de cette dernière et de son excellente

belle-soeur lady Jane, dont l'aimable caractère l'avait séduit et

entraîné, le colonel était au supplice auprès de toutes les autres

femmes. À Gaunt-House, il ne desserra les dents de tout le dîner que

pour faire remarquer que le temps était à l'orage. Becky avait bien

songé à le laisser à la maison; mais les convenances exigeaient qu'à

son entrée dans le grand monde son mari fût à ses côtés, comme le

bouclier et le rempart de sa vertu et de son innocence.

Au moment où l'on annonçait mistress Crawley et son mari, lord Steyne

était allé à sa rencontre, lui avait fait un grand salut et l'avait

présentée à lady Steyne et à ses belles-filles. Ces dernières lui

avaient fait une révérence des plus profondes et des plus

cérémonieuses. Quant à la mère, elle avait tendu la main à la nouvelle

arrivée; mais cette main était aussi glaciale que le marbre d'un

tombeau.

Becky la prit néanmoins avec un air d'humilité et de reconnaissance,

et avec un salut qui aurait pu faire honneur au meilleur des maîtres

de danse, elle s'inclina presque jusqu'à terre, puis elle rappela avec

une présence d'esprit admirable que milord Steyne avait été autrefois

l'ami et le protecteur de son père, et que dès son enfance elle avait

été élevée à révérer et à bénir le nom des cette famille. En effet,

lord Steyne pouvait bien avoir acheté deux tableaux au malheureux

Sharp, et l'orpheline avait l'âme trop sensible à la reconnaissance

pour oublier jamais un pareil bienfait.

Il fallut aussi renouveler connaissance avec lady Bareacres. La femme

du colonel lui fit une profonde révérence, à laquelle l'orgueilleuse

comtesse ne répondit que par une froideur pleine de dédain.

«Il y a bientôt dix ans, lui dit Becky, en femme qui sait ne rien

perdre de ses avantages, que j'ai eu l'honneur de faire à Bruxelles la

connaissance de Votre Seigneurie; c'était, je crois, au bal de la

duchesse de Richmond, la veille de la bataille. J'ai vu Votre

Seigneurie ailleurs encore, c'était avec lady Blanche, sous la porte

cochère de l'hôtel où vous vous étiez mises dans votre voiture en

attendant des chevaux. J'espère que vous avez sauvé tous vos

diamants?»

Tout le monde se regarda. Ces fameux diamants avaient été saisis par

les créanciers, à ce qu'il paraît, et Becky probablement n'en savait

rien. Rawdon Crawley se retira dans l'embrasure d'une fenêtre avec

lord Southdown, et celui-ci ne tarda pas à pouffer de rire au récit

que lui fit Rawdon de lady Bareacres trépignant dans sa voiture et

épuisant les promesses et les prières auprès de mistress Crawley pour

en obtenir des chevaux.

La foire aux vanités, Tome II · 第 18 / 41 段