«Maintenant, pensa Becky, cette femme n'est plus à craindre pour moi.»

Lady Bareacres échangea avec sa fille des regards où se mêlaient la

terreur et la colère, et se dirigea vers une table où elle se mit à

regarder un album dont elle tourna les feuillets avec la plus grande

rapidité.

Lorsque le noble habitant des bords du Danube fut arrivé, on se mit à

parler français. Lady Bareacres ainsi que les jeunes dames virent, à

leur grande mortification, que mistress Crawley possédait cette langue

bien mieux qu'elles, et la parlait avec bien plus de grâce et de

facilité. Becky avait connu, en 1816 et 1817, des magnats hongrois qui

faisaient partie de l'armée alliée; elle s'enquit de ses amis

d'autrefois avec le plus touchant intérêt. Le noble étranger s'imagina

de suite que c'était quelque femme d'une haute distinction. En passant

du salon à la salle à manger, le prince et la princesse demandèrent à

lord Steyne et à la marquise le nom de cette petite dame qui parlait

si bien le français.

Ces quatre personnes conduisant la tête de la colonne, toute la

société se rendit dans la salle du banquet. En tête de ce chapitre,

nous avons annoncé un dîner à trois services; dans le désir qu'il soit

tout à fait selon le goût du lecteur, nous laisserons à son

imagination le soin d'en composer le menu.

Becky avait bien compris que pour elle le moment critique serait celui

où les dames se trouveraient seules après dîner, car alors il lui

faudrait soutenir tout l'effort du combat. La position de la petite

femme, en effet, devenait alors très-difficile, et elle put

reconnaître combien lord Steyne avait eu raison en lui disant que la

société de ces femmes d'un rang supérieur au sien ne lui offrirait

rien de bien agréable. Je ne connais rien de plus impitoyable qu'une

femme dans ses haines à l'égard d'une autre personne de son sexe.

Becky allait l'éprouver. Lorsque la pauvre petite Becky se trouva

toute seule en tête-à-tête avec ces grandes dames, elle voulut

s'approcher de la cheminée et rejoindre le reste de la société, mais

ces dames battirent aussitôt en retraite et allèrent prendre position

autour d'une table couverte de gravures; Becky ayant dirigé ses pas de

ce côté, elles se replièrent vers la cheminée. Elle voulut parler à

l'un des enfants et se livrer à un de ces transports de tendresse

comme il lui en prenait subitement de temps à autre et seulement en

public: la mère rappela au plus vite son enfant. Enfin on traita

l'intruse avec tant de dureté que lady Steyne la prit en compassion et

alla causer avec la pauvre rebutée.

«Lord Steyne, lui dit-elle, tandis qu'une rougeur passagère colorait

la pâleur de ses joues, lord Steyne m'a dit que vous chantez à ravir;

voudriez-vous bien nous faire entendre votre talent?

--Je ne désirais que l'occasion de pouvoir vous être agréable soit à

vous, soit à milord Steyne,» dit Rebecca avec une sincère

reconnaissance; et en même temps elle s'assit au piano et se mit à

chanter.

Elle joua les mélodies religieuses de Mozart, que lady Steyne

affectionnait particulièrement, et avec une telle douceur et un

sentiment si vif de l'harmonie, que cette dame s'approchant du piano

vint s'asseoir à côté d'elle et que de grosses larmes lui coulèrent

des yeux en l'écoutant. Il est vrai qu'en compensation, à l'autre

extrémité de la pièce, on ne se gênait pas pour rire tout haut et

causer d'une manière bruyante. Mais lady Steyne n'y prenait pas garde,

sa pensée l'emportait ailleurs; elle la ramenait aux jours de son

enfance et la faisait remonter à travers quarante années de douleurs

et d'isolement, au temps où elle était encore dans son couvent, quand

l'orgue de la chapelle faisait retentir les mêmes notes à son oreille.

C'était l'organiste, c'était la soeur de la communauté qu'elle aimait

le plus, qui lui avait appris ces airs dans des jours de félicité trop

vite écoulés. Pendant une heure elle avait pu se croire au temps de sa

jeunesse, pendant une heure elle avait reconquis le bonheur si pur et

si doux du premier âge. Elle sortit de ce rêve en sursaut lorsque les

deux battants de la porte s'étant ouverts elle entendit les éclats de

rire de lord Steyne et la bruyante gaieté des hommes qui revenaient au

salon.

D'un regard le maître de la maison devina ce qui s'était passé en son

absence, et, pour la première fois de sa vie, éprouva un mouvement de

bienveillance pour sa femme. Il alla lui parler et l'appela par son

nom de baptême, ce qui fit de nouveau rougir cette pâle et triste

figure.

«Ma femme vient de m'apprendre que vous avez chanté comme un ange,»

dit milord Steyne à Becky.

Mais il existe deux espèces d'anges, et chacun a, dit-on, sa manière

particulière de charmer les coeurs et les esprits. Le reste de la

soirée fut un véritable triomphe pour Becky; elle chanta à ravir, et

les hommes firent cercle autour du piano. Ses ennemies furent laissées

dans leur coin. M. Paul Jefferson s'approcha seul de lady Gaunt, et

pour lui être agréable ne trouva rien de mieux à lui dire, sinon que

son amie avait une voix ravissante et qu'elle possédait un talent

unique.

CHAPITRE XVIII.

Le coeur d'une mère.

La muse anonyme qui nous dicte ce récit va quitter maintenant les

hautes régions dans lesquelles elle vient de s'élever pour pénétrer

sous l'humble toit que John Sedley occupe à Brompton, et décrire des

événements qui montrent sous un autre jour les misères de la nature

humaine. Là aussi se sont glissés les soucis, la défiance, le

désespoir. Mistress Clapp, au fond de sa cuisine, boude en cachette

son mari qui ne sait pas se faire payer ses loyers et excite ce brave

homme à user de toute la rigueur de ses droits contre son ancien ami

et patron. Mistress Sedley ne va plus visiter sa propriétaire dans

cette retraite; c'est qu'aussi elle n'est plus en position de

patronner mistress Clapp. D'ailleurs comment montrer de la

condescendance envers une femme à qui l'on doit environ quarante

livres, et qui vous rappelle sans cesse vos dettes? La servante

irlandaise est toujours dans les mêmes dispositions de respect et de

prévenance, mais mistress Sedley ne veut plus voir en elle

qu'insolence et ingratitude; et comme le voleur qui croit voir à

chaque coin de rue un agent de la force publique, elle s'imagine

trouver dans les moindres gestes et les moindres paroles de cette

jeune fille des intentions railleuses et satiriques provoquées par sa

triste situation de fortune.

Miss Clapp, devenue avec le temps une grande et belle fille, était, au

dire de cette vieille femme aigrie par le malheur, une petite

effrontée d'une impudence sans bornes. Mistress Sedley ne pouvait

comprendre cette tendresse qu'avait pour elle Amélia et les motifs qui

l'engageaient à s'enfermer avec elle dans sa chambre et la prendre

pour la promenade. Tel était l'effet de la pauvreté sur le caractère

de cette femme autrefois si douce et si égale dans son humeur. Elle ne

savait aucun gré à Amélia des égards dont sa fille ne cessait de

l'entourer, et elle n'y répondait que par des brusqueries et des

rebuffades. Le grand reproche qu'elle lui faisait, c'était son amour,

son orgueil maternel pour son fils, qui lui faisait négliger les

auteurs de ses jours. La maison, du reste, avait un aspect morne et

sombre, depuis que Jos n'envoyait plus à ses parents la pension qu'il

leur faisait autrefois. Déjà même l'indigence et la faim commençaient

à s'y faire sentir.

En présence de cette vie de privations continuelles, Amélia se creuse

la cervelle pour découvrir quelque moyen d'adoucir tant de souffrance

et de douleur. Donnera-t-elle des leçons? se mettra-t-elle à faire de

l'enluminage ou de la lingerie? Mais qu'y a-t-il dans le travail d'une

femme, c'est tout au plus si au bout du jour elle peut arriver à

gagner quatre sous. Enfin, elle se décide. Elle achète deux cartons de

Bristol tout encadrés de dorures; sur l'un, elle dessine un berger en

veste rouge à la face rose et souriante, qui se détache sur un paysage

à la mine de plomb; sur l'autre carton elle fait une bergère qui

traverse un petit pont; son chien la suit par derrière. Elle ombre le

tout de son mieux; puis alors elle retourne chez le marchand qui lui a

vendu le papier, espérant qu'elle le trouvera plus disposé qu'un autre

à lui racheter les peintures qu'elle vient d'y faire. Mais à la vue de

ces dessins, le marchand a grand peine à comprimer un sourire

dédaigneux qu'attirent sur ses lèvres ces ébauches informes d'une main

inexpérimentée. Du coin de l'oeil il regarde la pauvre veuve qui

attend dans la boutique, puis bientôt remet les cartons dans leur

enveloppe de papier gris et les rend à celle qui les lui a apportés,

au grand étonnement de miss Clapp qui, de sa vie, n'a jamais vu de

pareils chefs-d'oeuvre, et qui croyait bien qu'on allait offrir au

moins une guinée de chaque dessin. Elles font ainsi toutes les

boutiques de Londres, et, à chaque visite, c'est une nouvelle

déception, un nouveau serrement de coeur. En général on les éconduit

avec politesse; cependant; dans quelques maisons, on les repousse avec

brutalité. Voilà donc encore une dépense inutile, une dépense dont

l'argent est autant de pris sur le nécessaire. Les dessins restent à

miss Clapp, qui en orne sa chambre et les tient toujours pour des

merveilles.

Après de grands efforts de réflexion, Amélia parvient enfin à tracer

de sa plus jolie écriture la réclame suivante:

«Une dame sachant l'anglais, le français, la géographie, l'histoire et

la musique, désirerait donner des leçons à de jeunes demoiselles.

S'adresser dans la maison de M. Brown.»

Elle remet cette affiche au marchand de couleurs qui lui avait vendu

son papier de Bristol et qui consent à la mettre en évidence dans sa

boutique. La poussière et les mouches ont bien vite jauni le papier.

Amélia, dans l'espoir d'une bonne nouvelle, passe souvent devant la

porte, mais le marchand ne lui fait aucun signe d'entrer, et

lorsqu'elle va lui faire de petites emplettes, il n'a jamais rien à

lui dire. Faible et sensible créature, tu n'es point faite pour le

tumulte et les luttes de ce monde de vanités!

Chaque jour Amélia devient plus soucieuse et plus triste; ses yeux

inquiets ne quittent plus son enfant, qui ne sait comment interpréter

la singulière expression des regards de sa mère. Elle se lève au

milieu de la nuit et se glisse furtivement dans la chambre de Georgy

pour voir si on ne le lui a point enlevé. C'est à peine si elle ferme

l'oeil. Une pensée unique l'obsède et l'épouvante. Les longues nuits

se passent pour elle dans les larmes et les prières; elle s'efforce

d'écarter la pensée qui l'accable et la torture, à savoir qu'il lui

faut se séparer de son enfant, qu'elle seule fait obstacle à sa

fortune et à son bonheur. Mais un pareil sacrifice est au-dessus de

ses forces, quant à présent du moins! elle verra plus tard. Si cette

perspective est déjà si pénible, que sera la réalité!

Une pensée assiège bien son esprit, une pensée qui la bouleverse et la

fait rougir; elle pourrait bien abandonner son revenu à ses parents en

épousant le ministre qui l'attend toujours, se retirer chez lui avec

son fils; mais son amour et un sentiment de pudeur s'opposent à ce

sacrifice; elle repousse cette idée comme un sacrilège; cette âme si

pure et si candide voit presque un crime dans cette pénible pensée.

Ce combat intérieur que nous venons de décrire en quelques mots, livra

pendant plusieurs semaines l'âme d'Amélia aux plus cruels

déchirements. Pendant tout ce temps, elle étouffa ses douleurs en

elle-même, car à qui aurait-elle pu les confier? Bien qu'elle se

refusât de toutes ses forces à reconnaître la nécessité de céder,

cependant cet ennemi contre lequel elle soutenait une lutte

désespérée, gagnait chaque jour du terrain et faisait sans cesse de

nouveaux progrès. Ces tristes vérités qui pressaient son coeur en

silence, finissaient par y jeter de profondes racines. En songeant à

la pauvreté et à la misère qui les environnaient déjà de toutes parts,

au besoin et à l'humiliation auxquels elle livrait ses parents, elle

se convainquait de la faiblesse des arguments par lesquels elle aurait

voulu se persuader encore qu'elle pouvait garder auprès d'elle le cher

trésor de son amour.

Sous le coup de ces terribles épreuves, de ces cruelles anxiétés, elle

avait écrit à son frère pour le conjurer de rendre à ses parents la

petite pension qu'il leur avait servie jusque-là; elle lui peignait

avec toute l'éloquence de la vérité le dénûment et l'abandon auxquels

ils en étaient réduits. Hélas! la pauvre femme ignorait tout ce que la

réalité avait encore d'amer et de navrant. Jos n'avait pas cessé

d'envoyer exactement la même somme à ses parents; mais elle allait

désormais se perdre entre les mains d'un usurier de la Cité. Le vieux

Sedley avait vendu ses droits à cette rente pour se procurer un petit

capital et se livrer à de nouvelles entreprises chimériques. Emmy

calcula avec une poignante douleur le temps qui allait s'écouler avant

qu'elle reçût une réponse. Quant au bon major qui se trouvait alors à

Madras, elle ne lui faisait point part de ses chagrins et de ses

soucis. Elle ne lui avait plus écrit depuis la lettre où elle le

félicitait sur son prochain mariage; mais du moins elle pensait avec

un sentiment de désespoir que le seul ami qu'elle avait toujours

trouvé fidèle et dévoué se trouvait précisément loin d'elle à l'heure

de la détresse.

Un jour enfin, où l'horizon paraissait plus menaçant encore, où les

créanciers se montraient plus pressants que jamais, où sa mère se

livrait aux boutades de son humeur revêche, où son père paraissait

plus triste et plus sombre qu'à l'ordinaire, où chacun des habitants

de la maison se fuyait et s'évitait comme pour se soustraire à la

triste et douloureuse réalité, le père et la fille se trouvèrent seuls

un moment. Amélia espéra ranimer le courage de son père en lui parlant

de la lettre qu'elle avait écrite à Jos, de la réponse qu'elle

attendait d'ici à trois ou quatre mois. Malgré son insouciance, Jos

avait le coeur bon et ne se sentirait pas la force de lui refuser

quand il saurait dans quelle déplorable situation se trouvait sa

famille.

Alors le malheureux vieillard avoua à sa fille toute la vérité, la

rente n'avait pas cessé d'être payée par son fils, mais il avait eu

l'imprudence de l'aliéner; le coeur lui avait manqué pour annoncer

plus tôt cette nouvelle à Amélia. En voyant, à cet aveu, la figure

consternée de sa fille, le pauvre vieillard pensa qu'il devait y voir

un reproche sur sa dissimulation trop prolongée.

«Hélas! lui dit-il, d'une voix suppliante et les yeux attachés sur le

sol, vous n'aimerez plus maintenant votre vieux père.

--Oh! mon père, s'écria Amélia en lui passant les bras autour du cou

et en le couvrant de ses baisers, oh! mon père, une pareille pensée

a-t-elle pu se présenter à votre esprit! Je ne puis avoir devant les

yeux que votre bonté et votre tendresse, et si vous avez agi de la

sorte, c'était sans doute pour notre plus grand bien. Ah! si je vous

en parle, ce n'est pas à cause de l'argent, mais c'est.... Mon Dieu,

mon Dieu, ayez pitié de moi, et donnez-moi la force de supporter cette

épreuve!»

Puis, au milieu de ses sanglots, elle couvrit son père de baisers, et

finit par sortir de la pièce. Son père n'entendit rien à ces paroles

vagues et incohérentes, à cette explosion de douleur, à cette brusque

sortie.

Elle se résignait; elle acceptait son arrêt; l'enfant allait la

quitter pour passer en d'autres mains, où peut-être il ne serait pas

longtemps avant de l'avoir oubliée. L'objet de son amour, son cher

trésor, sa joie, son espérance, sa vie, son orgueil, son idole, elle

allait perdre tout cela, et alors elle n'aurait plus qu'à rejoindre

George dans le ciel, et de là à veiller avec lui sur cet enfant et

attendre le jour où il se réunirait à eux.

Tout hors d'elle-même, et sans presque savoir ce qu'elle faisait,

Amélia mit son chapeau, et partit au-devant de George par la route

qu'il suivait d'habitude pour revenir de l'école et où sa mère allait

souvent à sa rencontre. C'était un jour de demi-congé, on était alors

au mois de mai; les feuilles commençaient à couvrir les arbres, le

ciel était pur et transparent. L'enfant, dès qu'il aperçut sa mère,

courut au-devant d'elle pour l'embrasser; un air de santé et de joie

était répandu sur sa figure; son paquet de livres pendait à son côté,

retenu par une courroie. En un clin d'oeil, il fut suspendu à son cou,

la serrant étroitement dans ses bras. Oh! alors elle sentit toute sa

résolution faiblir. Quel coeur assez barbare aurait pu songer à

séparer ces deux êtres?

«Qu'avez-vous donc, ma mère, lui demanda-t-il, vous êtes toute pâle?

--Ce n'est rien, mon enfant,» répondit-elle en l'embrassant.

Ce soir-là, Amélia fit lire à haute voix, par son fils, l'histoire de

Samuel que sa mère Anne porta au grand prêtre Élie pour qu'il fût

consacré au Seigneur. Il lut aussi le cantique d'actions de grâce

qu'Anne chanta dans le temple en l'honneur de _celui qui fait les

riches et les pauvres, qui exalte ou qui humilie_, où _Dieu promet au

malheureux de le tirer de son abaissement et menace le riche dans sa

puissance_. Il lut ensuite le chapitre où l'on voit la mère de Samuel

faisant un vêtement pour son fils et le lui apportant chaque année au

temple en venant sacrifier, et la mère de George laissant parler son

coeur, fit à George, avec ses naïves inspirations, le commentaire de

cette touchante histoire. Anne aimait tendrement son fils, mais fidèle

au voeu qu'elle avait fait, elle le consacra au Seigneur, et certes,

elle ne l'oubliait pas, puisque dans sa retraite elle lui filait une

tunique de laine; et Samuel non plus, n'oubliait pas sa mère; et

celle-ci fut bien heureuse lorsqu'au bout de quelques années, et les

années passent rapidement, elle put se retrouver avec son fils, grandi

en sagesse et en vertu.

Amélia adressa à l'enfant cette petite instruction d'une voix douce et

solennelle et parvint assez longtemps à réprimer ses larmes; mais

lorsqu'elle en fut venue à parler de leur réunion, alors elle éclata

en sanglots, alors la douleur l'étouffa, alors elle serra l'enfant

contre son sein, l'entourant de ses bras et versant sur lui de saintes

et précieuses larmes.

Désormais sa résolution était arrêtée, elle prit en conséquence les

dispositions nécessaires pour l'exécuter. Miss Osborne recevait à

quelques jours de là une lettre d'Amélia. Il y avait bien longtemps

que cette adresse ne s'était trouvée sous la plume d'Amélia, et en

traçant ce nom, elle se rappelait sa jeunesse, ses amours, son bonheur

évanoui. Miss Osborne rougit beaucoup et regarda son père qui, dans

son fauteuil à l'autre extrémité de la table était plongé dans une

morne tristesse.

Amélia lui exposait avec simplicité les motifs qui l'avaient

déterminée à changer de résolution à l'égard de son fils; de nouveaux

malheurs étaient venus fondre sur son père et avaient achevé sa ruine.

Ses propres ressources étaient si modestes qu'elles suffisaient à

peine pour soutenir ses parents et par suite étaient loin de procurer

au petit George les avantages d'éducation auxquels il pouvait

prétendre. Malgré ce qui lui en coûtait à se séparer de lui, elle s'y

résignait cependant avec l'aide de Dieu et pour le bien de son fils.

Elle savait d'ailleurs que les personnes auxquelles elle allait le

confier ne négligeraient rien pour son bonheur. Puis elle dépeignait

son caractère tel qu'elle le voyait avec ses yeux de mère: c'était,

disait-elle, une nature ardente, toujours prête à se révolter contre

la sévérité et la contradiction, et facile à conduire par la douceur

et la bonté. Enfin elle demandait, en _post-scriptum_, qu'on lui

assurât par lettre la possibilité de voir son fils aussi souvent

qu'elle le désirait, c'était la seule condition à laquelle elle

consentirait à se séparer de son fils.

«Elle courbe donc enfin la tête, madame l'orgueilleuse, dit le vieil

Osborne, quand sa fille, d'une voix tremblante, eut achevé la lecture

de cette lettre. C'est évident, elle crève de faim; eh! mon Dieu,

j'étais bien sûr qu'elle finirait par là.»

Afin de ne rien perdre de sa dignité dans la joie du triomphe, il prit

son journal suivant son habitude, mais sans rien lire de ce qu'il

avait devant les yeux. Il grommelait et jurait en lui-même; enfin il

jeta cette feuille de côté, et fronçant le sourcil, il alla dans son

cabinet d'où il revint au bout d'un instant, et jetant alors à miss

Osborne une clef qu'il venait de prendre:

«Allons, vite, préparez, lui dit-il, la chambre qui est au-dessus de

la mienne.

--Oui, monsieur,» répondit-elle toute tremblante.

C'était la chambre de George, qu'on n'avait pas ouverte depuis dix

ans. On y trouva encore les papiers, les habits, les mouchoirs, les

cravaches, tout l'attirail de pêche et de chasse de celui qui l'avait

précédemment occupée; un manuel de la manoeuvre des troupes était sur

la table avec le nom de George sur la couverture; il y avait aussi un

petit dictionnaire, dont il se servait pour écrire; une Bible que sa

mère lui avait donnée, tout cela pêle-mêle avec une paire d'éperons et

un encrier desséché et couvert de la poussière de dix années. Que de

changements dans les personnes et dans les choses pendant ces dix

années qui venaient de s'écouler. On voyait encore un cahier de

brouillon tout couvert des traces capricieuses de son écriture.

Miss Osborne se sentit tout émue en entrant dans cette pièce, suivie

des domestiques; elle se laissa tomber, toute pâle et presque sans

connaissance, sur le lit qui avait servi autrefois à George.

«Cela va bien, mon doux Seigneur, disait à demi-voix la femme de

charge; voilà le bon vieux temps qui revient. Ah! madame, ce pauvre

petit chérubin va-t-y être bien ici! Ce n'est pas, madame, qu'il n'y

ait des gens à qui ça n'arrondira pas la figure.»

En même temps elle souleva l'espagnolette, ouvrit la fenêtre, et l'air

du dehors entra à pleines bouffées dans la chambre.

«Il faudra qu'on porte de l'argent à cette femme, dit M. Osborne avant

de sortir; j'entends qu'elle ne manque de rien; envoyez-lui d'abord

cent livres. Mais seulement qu'elle ne s'avise pas de mettre les pieds

ici, non morbleu! je ne le voudrais pas pour tout l'argent qui se

trouve à Londres. Cela bien entendu, je vous charge de la tenir à

l'abri du besoin, et de veiller à ce que tout se passe pour le mieux.»

Après ces courtes recommandations, M. Osborne laissa sa fille pour se

rendre, suivant son habitude, dans la Cité.

Le soir de ce jour-là, Amélia, en embrassant son père, lui remit entre

les mains un billet de cent livres.

«Tenez, voici de l'argent, mon cher père, lui dit-elle; puis se

tournait vers sa mère qui grondait son fils: Ah! ne soyez pas si dure

avec Georgy, il ne doit plus rester bien longtemps avec nous....»

Il lui fut impossible d'en dire davantage; elle se retira en silence

dans sa chambre. Fermons discrètement la porte sur cette âme accablée

par le chagrin qui cherche un refuge dans la prière. En présence de

tant d'amour et de tant de douleur, le mieux est de laisser chacun à

ses propres pensées.

Le lendemain, miss Osborne vint voir Amélia comme elle lui avait

annoncé dans sa réponse; cette entrevue fut pleine d'effusion et de

cordialité; un regard et quelques mots de miss Osborne suffirent pour

prouver à la pauvre veuve que de ce côté, du moins, il n'y avait pas à

craindre qu'on cherchât à la supplanter dans le coeur de son fils.

Malgré sa froideur, miss Osborne avait le coeur sensible et bon. Sa

mère n'eût peut-être pas été aussi tranquille si elle avait vu sa

place remplie par une rivale plus engageante, plus jeune, plus

affectueuse, plus communicative. Miss Osborne, de son côté, en se

reportant à ses souvenirs sur le passé, se sentait vivement émue de

l'air morne et triste de cette pauvre mère qu'elle voyait ainsi

courbée sous l'affliction. Les deux belles-soeurs arrêtèrent d'un

commun accord les préliminaires du traité.

La foire aux vanités, Tome II · 第 19 / 41 段