un dictionnaire de la Pairie, lady Blanche Thistlewood, fille de la
noble famille de Bareacres, déjà nommée dans cette très-véridique
histoire. Une aile de Gaunt-House fut affectée au jeune couple, car le
chef de famille tenait à exercer son autorité et à l'exercer
souverainement. Le fils, héritier futur de la fortune et des titres,
vivait peu dans son intérieur et faisait assez mauvais ménage avec sa
femme; il souscrivait tous les billets qu'on lui présentait, se
souciait peu de grever l'héritage qu'il devait recueillir un jour, et
ne cherchait qu'à accroître par tous les moyens possibles le trop
modeste revenu que lui faisait son père.
Au grand désespoir de lord Gaunt et pour la plus douce satisfaction de
son ennemi naturel, nous voulons dire de son père, lady Gaunt ne lui
donna point d'enfants. On songea en conséquence, à faire revenir lord
George Gaunt, qui s'occupait à Vienne de valse et de diplomatie, et on
le maria avec l'honorable Jeanne, fille unique de John Jones, baron du
Vide-Gousset, et à la tête de l'importante maison de banque sous la
raison sociale Jones, Brown et Robinson. De cette union il naquit
plusieurs fils et filles qui n'ont rien à faire dans cette histoire.
Les premiers temps de cette union furent assez fortunés. Milord
George Gaunt non-seulement lisait couramment, mais écrivait d'une
façon passable; il parlait le français avec une facilité merveilleuse
et passait pour l'un des plus fins valseurs de l'Europe. Ses talents
personnels, l'intérêt qu'il avait dans la maison de banque de son
père, semblaient devoir en outre lui donner accès aux honneurs et aux
postes les plus élevés. Sa femme ne demandait pas mieux que de vivre
au milieu des cours et sa fortune la mettait en état de charmer, par
la splendeur et l'éclat de ces réceptions, les capitales où la
conduiraient les fonctions diplomatiques de son mari. On avait pensé à
lui pour en faire un ministre plénipotentiaire; avant peu il allait
être nommé ambassadeur, et déjà les paris étaient engagés à ce sujet
au Café des Étrangers, lorsque soudain les bruits les plus bizarres
commencèrent à circuler sur le compte du secrétaire d'ambassade. À un
grand dîner diplomatique chez son ambassadeur, il se leva sur sa
chaise au milieu du repas en s'écriant que le pâté de foie gras était
empoisonné; à un bal donné à l'hôtel de l'envoyé de Bavière, le comte
de Springbook-Hohenlaufen, il arriva la tête rasée et en habit de
capucin; et ce n'était pourtant point un bal masqué, ainsi que
quelques personnes ont voulu le faire croire. C'est singulier, se
disait-on tout bas; on a remarqué les mêmes symptômes chez le
grand-père: c'est dans le sang, à ce qu'il paraît.
Sa femme revint en Angleterre et se fixa à Gaunt-House. Lord George
abandonna son poste diplomatique sur le continent, et peu après on put
lire dans la gazette sa nomination au Brésil; mais des gens bien
informés prétendent qu'il n'est jamais revenu de cette expédition au
Brésil, parce qu'il n'y est jamais allé. Le fait est qu'il avait
disparu de la surface du globe, et qu'à en croire les propos de
quelques mauvaises langues, le Brésil aurait été pour lui une maison
de santé, Rio-Janeiro, un cabanon formé par quatre murailles, et
George Gaunt, confié au soin d'un gardien, aurait été créé par lui
chevalier de la camisole de force.
Deux ou trois fois par semaine sa mère, en expiation de ses fautes,
allait de grand matin rendre visite au pauvre idiot. Parfois il
éclatait de rire à son approche, et son rire faisait encore plus de
mal que ses cris. D'autres fuis elle trouvait le brillant diplomate du
congrès de Vienne s'amusant avec un jouet d'enfant ou berçant dans ses
bras la poupée de la fille de son gardien. Dans ses moments lucides
il reconnaissait sa mère, mais le plus souvent il fixait sur elle un
regard vague et douteux, et alors on eût dit que sa mère était aussi
bien effacée de son souvenir que sa femme, ses enfants, ses projets de
gloire, d'ambition, de vanité.
C'était là un mystérieux héritage, une terrible transmission du sang;
et déjà, chez plusieurs membres de la famille, ce terrible mal avait
révélé sa présence. Cette race antique était frappée dans son orgueil
comme les Pharaons dans leur premier né. Le sceau funeste de la
réprobation et du malheur avait été imprimé sur le seuil de cette
maison sans que la couronne et l'écusson gravés sur la porte aient pu
l'en défendre.
Les enfants d'un père qu'ils ne devaient plus revoir se développaient
et grandissaient sans avoir conscience de la fatalité qui pesait sur
eux. Dans leurs jeunes années, ils parlaient de leur père et faisaient
mille projets pour l'époque de son retour; ensuite le nom de cet homme
mort de son vivant se trouva moins souvent sur leurs lèvres, et finit
par ne plus être prononcé. Un accablement terrible s'emparait de cette
vieille et malheureuse femme lorsqu'elle venait à penser que le père
de ces enfants pouvait, avec ses dignités, leur avoir transmis
l'opprobre de son sang, et elle vivait toujours au milieu de la
crainte de voir se manifester en eux les indices de l'horrible
malédiction qui avait frappé ses ancêtres.
Ce sinistre pressentiment poursuivait aussi lord Steyne. Il
s'efforçait de repousser l'affreux fantôme qui assiégeait son chevet,
de s'étourdir par les fumées du vin et les bruits de l'orgie.
Quelquefois il parvenait à perdre de vue cette vision terrible au
milieu des tourbillons du plaisir et des dissipations du monde; mais,
vains efforts! le fantôme reparaissait dès qu'il se trouvait seul, et
devenait plus menaçant avec les années.
«J'ai étendu ma main sur ton fils, disait-il, pourquoi ne te
frapperais-je pas aussi. Demain mon seul caprice peut t'ouvrir une
prison comme il a fait pour ton fils George. Que demain je te marque
au front, et il faudra dire adieu à tes plaisirs et à tes dignités, à
tes amis et à tes flatteurs, à tous ces raffinements du luxe entassés
autour de toi. Et tu échangeras tout cela contre quatre murailles, un
gardien et une paillasse, comme il est arrivé pour George Gaunt.»
Milord ne sachant comment se soustraire aux menaces de cet ennemi
invisible, et gémissant sous le poids de cette main de fer appesantie
sur lui, cherchait à la défier du moins par les hommages du monde et
ses plaisirs bruyants.
L'opulence et la splendeur régnaient dans sa maison; mais sous ces
vastes lambris dorés, couverts d'écussons et de sculptures, on aurait
en vain cherché le bonheur. C'était l'hôtel où se donnaient les plus
belles fêtes de Londres; mais en même temps où il se trouvait le moins
de contentement, si ce n'est pour les joyeux convives, qui
s'asseyaient à la table de mylord. Peut-être, s'il n'eût pas été un si
grand personnage, aurait-on fui sa société; mais, dans la Foire aux
Vanités, le tarif des fautes varie suivant les rangs. On s'y prend à
deux fois avant de condamner un homme d'une position aussi élevée que
lord Steyne. Les censeurs les plus médisants, les sages les plus
austères, pouvaient se scandaliser tout bas du genre de vie de milord
Steyne; mais tous s'empressaient de répondre aux invitations qu'il
leur adressait.
«C'est un bien vilain homme que ce lord Steyne, disait lady
Slingstone; mais tout le monde y va; je n'aurai qu'à veiller d'un peu
plus près sur mes filles.
--Je dois tout à sa seigneurie, disait le révérend docteur Trail, qui,
déjà évêque, songeait encore à monter plus haut.»
Mistress Trail et ses filles auraient plutôt manqué d'aller à l'église
qu'aux soirées de sa Seigneurie.
«Sa morale est un peu relâchée, disait le petit Southdown à sa soeur,
qui l'interrogeait timidement sur Gaunt-House, d'après les terribles
récits qu'elle en avait entendu faire à sa mère; mais que diable
voulez-vous? il a dans sa cave le meilleur Champagne de toute
l'Europe.»
Quant au baronnet sir Pitt Crawley, le rigoureux observateur des
bienséances, le président des meetings apostoliques, eh bien! il ne
lui serait jamais venu à l'idée de ne point aller chez lord Steyne.
«Jane, disait le baronnet à sa femme, soyez sûre que nous ne pouvons
mal faire en nous montrant dans des maisons où l'on rencontre des
personnes comme l'évêque d'Ealing et la comtesse de Slingstone. Le
lord lieutenant d'un comté, ma chère, est un homme parfaitement digne
de considération. D'ailleurs, George Gaunt a été mon camarade
d'enfance; il était attaché avec moi à l'ambassade de Poupernicle.»
Tout le monde, en un mot, venait payer son tribut d'hommages à ce haut
et puissant seigneur; tous ceux du moins qu'on y appelait. Eh! mon
Dieu! cher lecteur, ne vous en défendez pas; vous et moi y serions
allés si nous avions reçu un billet d'invitation.
CHAPITRE XVI.
Où le lecteur se trouve introduit dans la meilleure société.
Les égards de Becky pour le chef de la famille devaient enfin trouver
leur récompense, qui, sans avoir une valeur matérielle et appréciable
par poids et par mesure, était néanmoins, de la part de Becky, l'objet
d'une convoitise bien plus ardente que des avantages qui s'estiment en
nature. Becky ne tenait pas absolument à mener une vie honnête et
irréprochable; mais ce à quoi elle tenait, c'était à jouir de la
considération qui en est la suite et qui ne s'obtient, comme on le
sait, dans le grand monde qu'à la condition de s'être fait présenter à
la cour en robe traînante avec plumes et diamants. Du moment où le
lord chambellan vous a marquée au poinçon de la vertu, vous pouvez
être mise en circulation dans le monde comme une femme de bon aloi.
Comme ces marchandises mises en quarantaine qu'on ne laisse sortir
qu'après les avoir arrosées de vinaigre aromatique, de même il suffit,
pour plus d'une femme de réputation équivoque, de traverser
l'atmosphère royale pour se trouver par là même purifiée de tout
principe délétère et malsain.
C'est bon pour milady Bareacres, milady Tufto, mistress Bute Crawley
et toutes autres qui ont eu des rapports avec mistress Rawdon-Crawley
de se récrier à la pensée que cette petite aventurière a été faire sa
révérence au souverain. Qu'elles soutiennent tant qu'elles voudront
que du vivant de l'excellente reine Charlotte on n'aurait point vu
chose pareille; mais du moment où mistress Rawdon a reçu son brevet de
bonne vie et moeurs du prince le plus gentilhomme de l'Europe, on
serait mal reçu à douter un moment de la réalité de sa vertu.
Ce fut un jour de triomphe pour mistress Rawdon-Crawley que celui où
le paradis royal ouvrit enfin ses portes à ses angéliques vertus,
alors que sous le patronage de sa belle-soeur elle fit son entrée dans
ce séjour après lequel elle soupirait depuis si longtemps. Au jour
pris et à l'heure dite, sir Pitt et sa femme, dans leur grande voiture
d'apparat tout fraîchement remise à neuf pour l'installation du
baronnet comme grand shérif de son comté, s'arrêtèrent devant la
petite maison de Curzon-Street. Raggles observait tout de sa boutique
avec un sentiment de satisfaction, depuis les magnifiques plumes dont
il apercevait les ondulations à travers les vitres de la voiture,
jusqu'aux énormes bouquets qui s'épanouissaient sur la poitrine des
laquais en livrée neuve.
Sir Pitt, en brillant uniforme et une épée au côté qui lui battait
dans les jambes, descendit en personne de voiture. Le petit Rawdon, la
figure collée à la fenêtre, souriait et faisait des signes
d'intelligence à sa tante, qui attendait dans le carrosse. Pitt
ressortit bientôt de la maison, conduisant par la main une dame
empanachée, à demi voilée dans une écharpe blanche, et relevant d'une
manière pleine de grâce une robe de brocart à queue traînante; elle
monte dans la voiture avec une aisance toute princière et comme une
personne qui avait l'habitude d'aller à la cour. Elle jeta un sourire
sur celui qui tenait la portière, puis sir Pitt monta aussitôt après
elle.
Rawdon enfin ne tarda pas à paraître. Il avait endossé son ancien
uniforme, qui n'avait que trop souffert des injures du temps et
pouvait à peine renfermer l'excédant de son embonpoint. Un moment
Rawdon faillit être obligé de se rendre en voiture de place au palais
de son souverain; mais, grâce à l'insistance de son excellente
belle-soeur, on finit par l'admettre dans la voiture. Les banquettes
étaient très-larges; les dames n'avaient pas besoin d'une bien grande
place, elles en seraient quittes pour serrer un peu leurs robes sur
leurs genoux. Ils partirent donc très-fraternellement tous quatre
ensemble et bientôt rejoignirent la file des voitures qui se
pressaient dans la direction du vieux palais de briques où la fidèle
noblesse du royaume de la Grande-Bretagne allait déposer ses hommages
au pied du trône sur lequel brillait l'astre bienfaisant que nous
avait donné les Brunswick.
Pour un peu Becky, s'adressant à ce peuple qui formait la haie des
deux côtés des voitures, lui aurait envoyé ses bénédictions par la
portière, tant son esprit s'exaltait à la pensée de la haute position
qu'elle venait de conquérir dans le monde. Becky avait aussi ses
faiblesses, comme on le voit; Becky était de la nature de ces êtres
qui tiennent plus aux qualités qu'on est en droit de leur contester
qu'à celles qu'ils possèdent en réalité. Becky tenait surtout à passer
pour une femme honorable et à être honorée, et voilà le but qu'elle
poursuivait avec une persévérance qui allait jusqu'à l'obstination et
qui, comma nous venons de le voir, était enfin couronnée par le
succès.
Il y avait des moments où, dominée par cette pensée, et prenant au
sérieux son rôle de grande dame, elle oubliait que ses tiroirs étaient
vides, que les créanciers assiégeaient sa porte, que les fournisseurs
se mettaient du concert, et qu'il n'y avait pas un endroit où elle pût
reposer sa tête à l'abri de toute réclamation. Plus la voiture
approchait du palais, plus Becky prenait des airs majestueux,
imposants, résolus; ce fut au point que lady Jane ne put s'empêcher
d'en sourire. Sa démarche d'impératrice nous donnerait tout lieu de
croire que si le hasard lui eût placé un diadème sur la tête, notre
petite aventurière aurait joué son rôle tout comme une autre.
Le costume de cour que portait mistress Rawdon le jour de sa réception
à Saint-James pourrait fournir matière à la plus délicieuse et à la
plus élégante description. Tandis que c'est chose commune de voir,
parmi la population féminine qui se presse dans les salons de
Saint-James aux jours de réception, de vénérables matrones qui ont
besoin des brouillards de novembre et des clartés vacillantes du
lustre pour produire leurs charmes douteux et leurs appas fardés, la
beauté de Rebecca n'avait nul besoin de ces lumières discrètement
ménagées; la fraîcheur de son teint ne redoutait point l'éclat du
soleil; sa toilette, que maintenant on trouverait peut-être ridicule
et surannée, faisait, il y a une trentaine d'années, l'admiration de
la foule, et lui valut un triomphe complet le jour de sa présentation.
La bonne petite lady Jane elle-même avait été forcée de reconnaître ce
succès et d'avouer avec le plus vif chagrin, en regardant sa parente,
qu'elle n'avait point autant de goût que mistress Becky.
Elle ne se doutait guère, cette simple et naïve femme, de l'étude, de
la méditation, nous dirons même du génie que mistress Rawdon avait
apportés dans la confection de cette toilette. Rebecca pouvait
rivaliser pour le goût avec la première modiste de l'Europe; elle
avait autant d'adresse à son service qu'il en manquait à lady Jane.
Tandis que cette dernière ouvrait des yeux tout grands pour mieux voir
la magnifique robe de brocart et les merveilleuses dentelles qui lui
servaient de garniture, Becky disait d'une voix négligente que ce
brocart était un vieux reste, que cette dentelle provenait d'une
occasion, et qu'elle avait tout cela depuis un siècle.
«Mais, ma chère mistress Crawley, c'est toute une fortune que vous
avez là sur vous,» répondit lady Jane en portant les yeux sur sa
dentelle, qui n'était pas, à beaucoup près, aussi belle que celle de
Rebecca.
Elle fut un moment tentée de lui dire qu'elle ne comprenait pas
comment elle trouvait le moyen d'avoir de si belles toilettes; mais
elle arrêta tout court cette pensée sur ses lèvres, parce qu'elle la
trouva désobligeante.
Il est fort probable, cependant, que lady Jane aurait dérogé, en cette
circonstance, à la douceur ordinaire de son caractère si elle avait su
l'histoire mystérieuse de la robe, que voici dans toute sa réalité:
Alors que mistress Rawdon avait plein pouvoir de sir Pitt pour tout
ranger dans la maison, elle avait, en examinant différents tiroirs,
découvert de la dentelle et des robes de brocart provenant des
châtelaines défuntes; les trouvant à sa convenance, elle les avait
emportées chez elle et fait mettre à la taille de sa petite personne.
Briggs avait bien vu tout cela, mais elle s'était gardée de lui
adresser aucune question et ne l'avait point trahie par d'indiscrets
rapports. Il y a même lieu de croire qu'elle approuvait sa conduite,
comme aurait fait à sa place toute fille dévouée.
«Où donc vous êtes-vous procuré ces diamants, Becky?» lui demanda son
mari en admirant les pierreries qui étincelaient avec profusion à son
cou, et qu'il voyait pour la première fois.
Becky rougit un peu et prit un air maussade; Pitt Crawley rougit aussi
de son côté et regarda par la portière. C'était de lui, en effet,
qu'elle tenait une partie de ces brillants; le baronnet avait du reste
complétement oublié d'en donner avis à sa femme.
Becky regarda son mari, puis ensuite sir Pitt, d'un air insolent et
triomphateur qui semblait dire: Voyez, si je voulais vous trahir, il
ne tiendrait pourtant qu'à moi.
«Je vous le donne à deviner, se décida-t-elle enfin à dire à son mari.
Dites un peu, où pensez-vous que je me les sois procurés? À
l'exception toutefois de l'épingle que m'a donnée depuis longtemps
déjà une personne qui m'est bien chère, puisque vous voulez le savoir,
je les ai loués à M. Polonius. Vous ne vous imaginez pas, je pense,
que tous ces diamants qu'on voit à la cour appartiennent à ceux qui
les portent, comme il en est pour ces magnifiques pierreries que lady
Jane a sur elle, et qui, j'en suis sûre, ont infiniment plus de prix
que celles que vous voyez à mon cou.
--Ce sont des bijoux de famille,» dit sir Pitt toujours fort mal à
l'aise.
Cette conversation continua sur le même ton jusqu'au moment où la
voiture s'arrêta enfin à la porte du palais, où le souverain recevait
ses sujets en grand cérémonial.
Les diamants qui avaient excité l'admiration de Rawdon ne retournèrent
jamais chez M. Polonius; jamais on n'alla les rendre à l'honnête
marchand; ils furent enfouis dans une petite cachette dont Becky seule
avait le secret, dans un vieux pupitre que lui avait donné Amélia, et
où elle tenait en réserve une foule de petits objets soit utiles, soit
précieux, et dont son mari ignorait entièrement l'existence. Ne rien
savoir ou au plus ne savoir qu'à demi, tel est le rôle de presque tous
les maris, tandis que celui des femmes est de leur cacher le plus
qu'elles peuvent. Ah! mesdames, mesdames, combien n'avez-vous pas de
comptes secrets chez les modistes, de robes et de bracelets que vous
ne mettez qu'en tremblant! Et pour que vos maris n'y voient que du
feu, vous les étourdissez de vos caresses, vous les endormez par vos
sourires, si bien qu'ils ne reconnaissent plus la robe neuve de la
veille, et qu'ils sont loin de se douter que cette écharpe jaune que
vous prétendez être reteinte leur coûte plus de cinquante guinées.
Rawdon ignorait donc l'histoire des pendants d'oreille de sa femme
aussi bien que de la magnifique rivière qui scintillait sur ses
épaules; mais lord Steyne, l'un des grands dignitaires de la couronne,
l'un des illustres défenseurs du trône d'Angleterre, que l'on voyait
dans la royale demeure avec son ordre de la Jarretière, ses plaques,
ses colliers et ses cordons, qui entourait cette petite femme de
prévenances toutes particulières, savait très-bien l'origine de ces
diamants et aurait pu indiquer d'une manière précise celui qui les
avait payés.
En s'approchant d'elle pour la saluer, il se mit à sourire et lui cita
un vers de la _boucle de cheveux_ sur les diamants de Belinde:
Que le juif convoite et l'infidèle adore!
«Mais j'espère que Sa Seigneurie ne se compte pas parmi les
infidèles?» fit la petite dame avec un hochement de tête significatif.
Les dames qui se trouvaient dans le voisinage se mirent à chuchoter
tout bas; plusieurs messieurs s'en mêlèrent aussi en voyant
l'attention particulière que le noble lord accordait à la petite
aventurière.
Ce n'est point à une plume aussi débile et aussi novice que la nôtre
qu'il appartient de retracer les merveilles de l'entrevue de Rebecca
Crawley, née Sharp, avec son gracieux et puissant souverain. Un
sentiment de respect et de convenance nous défend de porter des
regards scrutateurs et indiscrets dans cette pièce honorée par la
présence du monarque. Passons, passons rapidement et en silence, après
nous être inclinés comme nous devons le faire, devant ce maître
auguste et respecté.
Ce qu'il y a de certain, c'est qu'après cette entrevue, il ne se
trouvait pas à Londres de coeur plus dévoué à la personne du roi que
celui de Becky. Elle avait sans cesse le nom du roi à la bouche; sans
cesse elle parlait de son extérieur gracieux et bienveillant. Elle se
rendit chez Colnaghi et lui demanda à voir ce qu'il avait de plus
beau, quelque chef-d'oeuvre de l'art, peu lui importait le prix. Elle
s'arrêta enfin à un portrait où notre gracieux monarque est représenté
avec un manteau garni de fourrures, une culotte et des bas de soie.
Elle avait aussi un autre portrait peint sur une broche; ses amis
étaient étourdis de ses éloges perpétuels sur l'urbanité et la beauté
du monarque. Qui sait? Peut-être apercevait-elle le rôle d'une
Maintenon ou d'une Pompadour!
Après sa présentation, ce fut surtout chose divertissante que de voir
ses airs prudes et d'entendre le langage précieux qu'elle affectait.
Elle avait été jusqu'alors en rapport avec plusieurs personnes d'une
réputation équivoque; mais une fois rangée au nombre des femmes
honnêtes, elle rompit toute relation avec ces vertus suspectes; elle
n'eut plus l'air de reconnaître lady Crackenbury lorsque celle-ci la
saluait de sa loge, et elle détournait la tête en apercevant à la
promenade mistress Washington-White.
«C'est à chacun de savoir tenir son rang dans le monde, disait-elle
souvent; c'est un grand tort que de fréquenter des personnes dont la
réputation n'est pas parfaitement intacte. Mon Dieu! je plains de tout
mon coeur cette pauvre lady Crackenbury; mistress Washington-White est
une excellente personne et si vous aimez à faire votre whist, allez
dîner chez elle; mais pour moi, je ne le puis.... il y a des
convenances. Smith répondra que je suis sortie, si ces dames viennent
à se présenter.»
Tous les journaux rendirent compte de la toilette de Becky; ce n'était
que plumes, dentelles et diamants. Mistress Crackenbury se mordit les
lèvres en lisant cet article, et au milieu de son petit cercle
adulateur se répandit en sarcasmes contre les grands airs de sa
rivale. Mistress Bute Crawley fit venir de la ville un numéro du
_Morning-Post_ et donna avec ses filles un libre cours aux généreux
transports de son indignation.
«Il ne vous manque que des cheveux rougeâtres, des yeux verts et une
danseuse de corde pour mère, disait mistress Bute à l'aînée de ses
demoiselles qui avait une chevelure couleur de suie, une toute petite
taille et un long nez, pour avoir de magnifiques diamants et pour être
présentée à la cour par votre cousine lady Jane. C'est un malheur pour
vous d'appartenir à une honnête famille, ma chère enfant. Tâchez de
vous en consoler en pensant au noble sang qui coule dans vos veines et
aux principes de vertu et de probité qu'on a pris soin de vous
inculquer. Moi, la femme du frère cadet d'un baronnet, je n'ai jamais
élevé mes prétentions jusqu'à me faire présenter à la cour.... Il y en
a bien d'autres qui n'y auraient jamais été si cette bonne reine
Charlotte n'était pas morte!»
C'est ainsi que ladite femme du recteur s'efforçait de donner le
change à son chagrin. Quant à ses filles, de gros soupirs
s'échappaient de leur poitrine, et elles révèrent toute la nuit
présentation et pairie.