«Mais, monsieur, elle était à moi, je l'avais payée de mon argent,

dit-elle avec un premier mouvement d'effroi.

--Allez en commander une autre, une plus belle encore s'il se peut,»

dit le vieillard; et il retomba dans son silence accoutumé.

Les demoiselles Dobbin redoublaient d'instance auprès d'Amélia pour

que George vînt plus souvent passer ses journées auprès d'elles. Sa

tante manifestait pour lui une vive tendresse; peut-être son

grand-père lui-même finirait-il par se laisser attendrir en faveur de

l'enfant. Amélia ne devait point contrarier les chances si favorables

qui se présentaient pour son fils. Non sans doute, mais elle

n'accueillait toutes ces belles espérances qu'avec un coeur défiant et

soupçonneux; les absences de son enfant étaient pour elle un temps

bien pénible à passer, et à son retour elle le fêtait comme s'il

venait d'échapper à quelque grand danger. S'il lui rapportait de

l'argent, des jouets, sa mère regardait tous ces présents d'un oeil

inquiet et jaloux; elle le questionnait toujours pour savoir quels

hommes il avait vus.

«Je n'ai vu, disait l'enfant, que le vieux cocher qui m'a conduit dans

la voiture à quatre chevaux, et M. Dobbin, qui avait un beau cheval

bai, un habit vert, une cravate rouge et un fouet à pomme d'or. Il m'a

promis de me conduire à la Tour de Londres et de me mener voir avec

lui les chasses de Surrey.»

Enfin, un jour le petit George raconta à sa mère qu'il était venu un

vieux monsieur aux épais sourcils, au large chapeau, avec une grande

chaîne d'or et des breloques; qu'il était arrivé pendant que le cocher

faisait faire à George le tour de la pelouse sur le poney gris, et

qu'après dîner ce monsieur lui avait fait raconter son histoire, et

qu'alors sa tante s'était mise à pleurer.

«Car elle pleure toujours, ma tante,» ajouta le petit bonhomme.

Tel fut ce soir-là le récit de George à sa mère. Amélia avait

désormais la certitude que l'enfant avait vu son grand-père. Dès lors

elle attendit avec les plus poignantes angoisses la proposition

qu'elle pressentait déjà, et qui, en effet, ne tarda pas à venir. M.

Osborne offrait de prendre l'enfant chez lui, et, à cette condition,

il lui léguerait toute la fortune dont son père aurait dû hériter. Il

proposait en outre de faire une rente à mistress George Osborne pour

lui assurer une vie honorable; et dans le cas où mistress George

viendrait à se remarier, suivant le projet qu'on lui en prêtait, il ne

lui retirerait point cette rente. L'enfant, bien entendu, vivrait avec

son grand-père à Russell-Square ou partout où il plairait à ce dernier

de le conduire; de temps à autre on enverrait le petit George chez

mistress Osborne, pour ne pas la priver tout à fait de son fils. Ces

propositions furent remises à mistress Osborne, dans une lettre qu'on

lui apporta un jour où sa mère était sortie et où son père s'était

rendu à la Cité, comme à son ordinaire.

Il n'est guère possible de citer dans toute sa vie que deux ou trois

circonstances où elle se mit en colère, mais l'homme d'affaires de M.

Osborne put voir ce qu'elle était alors. Quand elle eut parcouru la

lettre dont M. Poe était porteur, elle se leva dans un état

d'exaltation nerveuse, déchira le papier en mille morceaux et le foula

aux pieds.

«Me remarier!... vendre mon enfant!... Mais peut-on bien avoir

l'audace de m'insulter à ce point! Dites à M. Osborne que sa lettre

est une infamie, entendez-vous, monsieur, une infamie.... Voilà ma

seule réponse, et vous pouvez la reporter à qui vous envoie.»

Et après un profond salut elle sortit de la chambre, en laissant

l'homme de loi tout stupéfait.

À leur retour, ses parents ne remarquèrent point son trouble et son

émotion, et jamais elle ne leur ouvrit la bouche sur cette entrevue.

Ils avaient à se préoccuper, d'ailleurs, de bien d'autres affaires

auxquelles l'affectueuse et tendre Amélia prenait aussi le plus vif

intérêt. Son vieux père s'adonnait toujours à ses manies de

spéculation. Nous avons déjà vu quel avait été entre ses mains le sort

de la Société OEnophile; ses courses dans la Cité n'en continuaient

pas moins avec une infatigable persévérance. Il germait toujours dans

cette malheureuse tête quelque projet d'entreprise nouvelle dont

l'auteur augurait un si heureux succès qu'il s'y embarquait en dépit

des remontrances de M. Clapp; il n'avouait jamais à son fidèle commis

la gravité et l'étendue de ses engagements qu'après l'insuccès de

l'affaire. C'était aussi pour M. Sedley un principe inflexible que les

affaires d'argent ne devaient point être traitées devant les femmes;

aussi mistress Sedley et mistress Osborne n'avaient aucun soupçon des

misères qui s'accumulaient sur leur tête, jusqu'au moment où le

malheureux vieillard fut conduit par la nécessité à leur faire des

aveux successifs.

Les dépenses de ce modeste ménage, payées d'abord régulièrement toutes

les semaines, ne furent plus soldées et formèrent bien vite un total

effrayant. Le vieux Sedley déclara enfin à sa femme, avec une figure

bouleversée, que les valeurs qu'il attendait de l'Inde lui avaient

fait défaut. Comme celle-ci avait par le passé acquitté ses factures

avec une rigoureuse exactitude, deux fournisseurs auxquels cette

pauvre femme demandait un délai en témoignèrent durement leur

déplaisir, bien qu'ils se montrassent beaucoup plus patients envers

des pratiques moins régulières. La petite contribution qu'Emmy payait

de si bon coeur sans jamais en demander l'emploi, permit du moins à

cette pauvre famille de se soutenir tant bien que mal au milieu des

privations et de la misère. Les six premiers mois se passèrent ainsi

sans trop de peine, le vieux Sedley présentant toujours une

perspective de gains immanquables, et qui devaient remettre ses

affaires à flot.

Au bout de six mois l'argent n'arrivait point, et les affaires

s'embrouillaient de plus en plus. Mistress Sedley, devenue infirme

avec l'âge, était tombée dans la tristesse et l'abattement et passait

ses journées à la cuisine, auprès de mistress Clapp, à ne rien dire ou

à pleurer. Le boucher devenait intraitable; l'épicier prenait des airs

d'insolence; le petit George se plaignait des dîners. Amélia se serait

bien contentée pour elle d'un morceau de pain, mais elle ne pouvait

supporter l'idée que son fils manquait de quelque chose, et elle lui

achetait mille petites friandises sur ses économies personnelles, afin

que l'enfant ne pâtît point.

Enfin, c'étaient tous les jours de nouvelles histoires telles que les

gens dans l'embarras en ont toujours à leur disposition. Une fois,

ayant été recevoir sa pension, Amélia demanda à ses parents de lui

abandonner un petit supplément sur la somme qu'elle leur comptait afin

de pouvoir payer le prix des nouveaux habits qu'elle faisait faire au

petit George.

On lui annonça alors que l'on n'avait point encore reçu la rente que

Jos était dans l'usage de payer; qu'il régnait dans la maison un état

de gêne dont Amélia aurait dû s'apercevoir depuis longtemps, comme le

lui dit sèchement sa mère, si ses préoccupations n'eussent pas été

uniquement pour M. Georgy. Elle ne répondit pas un seul mot à ses

reproches, mais remit tout son argent à sa mère et resta dans sa

chambre, où elle versa un torrent de larmes. Son coeur saigna bien

cruellement, lorsqu'il lui fallut, ce jour même, décommander les

vêtements de son fils, dont elle se promettait un si bel effet pour la

Noël, et dont elle avait discuté la coupe et décidé la forme dans

maintes conférences tenues à ce sujet avec une petite modiste de ses

amies.

Mais il lui fut surtout pénible d'annoncer cette résolution au petit

George, qui en poussa des cris de désespoir. Ses camarades avaient

tous des habits neufs à la Noël, et ils ne manqueraient pas de se

moquer de lui; il voulait avoir des habits neufs; elle les lui avait

promis. La pauvre veuve, pour toute réponse, le couvrit de baisers et

se mit à raccommoder les habits râpés de l'enfant, en les arrosant de

ses larmes. Une inspiration lui vint: peut-être par la vente de

quelques-uns des bien modeste bijoux qu'elle possédait encore,

pourrait-elle trouver le moyen de se procurer les précieux habits. Il

lui restait son châle de l'Inde que Dobbin lui avait envoyé, et elle

se souvint d'une boutique où l'on tenait des articles de l'Inde et où

elle en avait acheté autrefois avec sa mère, dans ses jours de

grandeur et d'opulence. Ses joues reprirent leur incarnat, ses yeux

brillèrent de joie dès qu'elle eut découvert cette ressource

inespérée. Ce matin-là elle fut heureuse en embrassant George.

Lorsqu'il partit pour la pension, elle le suivit des yeux avec un

sourire de fierté et l'enfant devina que ce regard cachait pour lui de

bonnes nouvelles.

Elle enveloppa le châle dans un mouchoir, qui lui venait également du

major, dissimula le paquet sous sa pelisse, et partit d'un pas léger

et joyeux pour sa petite expédition. Rien ne pouvait arrêter sa course

rapide, et les passants se retournaient tout étonnés de voir cette

petite dame, au teint rose et frais, marcher en si grande hâte. Amélia

calculait déjà l'emploi du prix de son châle! Avec les vêtements elle

pourrait encore donner à George les livres qu'il désirait depuis

longtemps et payer le semestre de sa pension; elle achèterait aussi un

manteau pour son père en remplacement de sa grande redingote, si

vieille et si usée. Elle ne s'était point trompée sur la valeur du

cadeau du major; le tissu en était des plus beaux et des plus fins, et

le marchand trouva qu'il y gagnait en lui donnant vingt guinées.

Folle de joie et de bonheur, elle se rendit bien vite avec ses

richesses dans une des meilleures librairies de Londres, et y fit les

emplettes qui devaient combler les désirs de George; puis elle rentra

à Brompton en proie aux plus doux transports. Sur la première page des

volumes, elle mit de son écriture la plus soignée: _Donné à George

Osborne, le jour de Noël, par sa mère bien affectionnée._ Les livres

subsistent encore avec cette touchante inscription.

Elle voulut placer elle-même les livres sur le pupitre de son fils,

afin qu'il pût les voir à sa rentrée de l'école; mais, en sortant de

sa chambre, elle rencontra dans le couloir sa mère, dont les regards

furent attirés par la dorure de ces charmants petits volumes, reliés

avec le plus grand luxe.

«Qu'est-ce que cela? dit-elle.

--Des livres pour George, répondit Amélia en rougissant; je.... les

lui avais promis pour sa Noël.

--Des livres? s'écria la vieille femme avec indignation, des livres,

quand nous manquons ici de pain! des livres, quand, pour assurer notre

nourriture et celle de votre fils, pour épargner à votre père

l'ignominie de la prison, j'ai vendu jusqu'au moindre bijou, j'ai ôté

mon châle de mes épaules, j'ai fait argent de tout, et même de nos

couverts! Aucun sacrifice ne m'a coûté pour que nos fournisseurs au

moins n'aient pas le droit de nous insulter! Et il fallait payer le

loyer à M. Clapp, un si honnête homme, si poli, si prévenant, et qui

d'ailleurs, lui aussi, a ses charges à supporter! Amélia! Amélia! vous

me brisez le coeur avec vos livres, avec votre enfant, dont vous avez

causé la misère pour ne pas consentir à vous en séparer! Dieu veuille,

Amélia, que vous soyez plus heureuse même que je ne l'ai été moi-même!

Voilà Jos qui abandonne son père dans ses chagrins et dans sa

vieillesse; voilà George, dont l'avenir pourrait être assuré, qui, un

jour, pourrait se voir très-riche.... qui va à l'école avec une montre

d'or et une chaîne autour du cou, tandis que mon pauvre vieux mari n'a

pas un shilling dans sa poche!»

Le discours de mistress Sedley se termina par des sanglots et des

pleurs qui retentirent dans toute la petite maison et arrivèrent aux

oreilles des autres femmes, qui n'avaient pas perdu un mot de tout cet

entretien.

«Oh ma mère! ma mère! s'écria la pauvre Amélia, vous ne m'aviez rien

dit de tout cela.... je lui avais promis ces livres.... j'ai vendu mon

châle ce matin même. Tenez, voici l'argent; prenez tout!...»

En même temps, d'une main tremblante, elle tirait de sa poche ses

précieuses pièces d'or, qu'elle mettait dans les mains de sa mère,

d'où plusieurs s'échappèrent pour rouler jusque sur les marches de

l'escalier.

Amélia rentra ensuite dans sa chambre, et là s'abandonna au plus

violent désespoir en présence de sa misère, dont elle concevait

maintenant toute l'étendue. Ah! elle le voyait bien maintenant, son

égoïsme causait seul la ruine de son fils. Son obstination l'empêchait

seule d'avoir la richesse, l'éducation, le rang auxquels il pouvait

prétendre, auxquels l'appelait sa naissance. Déjà, par amour pour

elle, le père s'était précipité dans l'abîme; voudrait-elle y retenir

le fils, maintenant qu'elle avait un seul mot à dire pour ramener

l'aisance dans sa famille, pour élever son fils à la fortune? Ah!

c'était là une réalité bien poignante pour son pauvre coeur blessé!

CHAPITRE XV.

Gaunt-House.

Tout le monde sait que l'hôtel de lord Steyne à Londres est situé

Gaunt-Square, sur cette place où vient aboutir Great-Gaunt-Street,

cette même rue dans laquelle nous avons conduit Rebecca à sa première

visite en qualité d'institutrice chez le baronnet maintenant défunt.

En regardant par-dessus les grilles, qui entourent les sombres

feuillages du jardin situé au milieu du Square, vous apercevrez les

malheureuses gouvernantes des enfants étiolés qui s'amusent autour du

rond de verdure au centre duquel s'élève la statue de lord Gaunt, ce

héros qui succomba à la bataille de Minden et qui se trouve là pour

sa gloire représenté en bronze avec une perruque à trois marteaux et

un costume à la romaine. Gaunt-House occupe tout un côté du Square, et

sur ses trois autres faces s'étendent de spacieuses et sombres

demeures dont les croisées sont taillées dans la pierre ou encadrées

dans des briques rouges. On dirait que le jour a regret de pénétrer

dans ces tristes et incommodes habitations. Les moeurs hospitalières

semblent les avoir aussi désertées avec ces laquais tout habillés d'or

et de soie, ces coureurs armés de torches qu'ils plaçaient dans les

mains de fer que l'on aperçoit encore sur les côtés du perron.

Les noms gravés sur des plaques de cuivre ont fait invasion jusque

dans le Square: ce sont ceux de docteurs, de banquiers, d'industriels

de tout genre. C'est là un spectacle aussi peu réjouissant que la vue

de l'hôtel de milord Steyne.

Tout ce que je connais de ce vaste manoir, c'est sa façade avec sa

grande porte de fer et ses colonnes rongées par le temps. Quelquefois

apparaît sur le seuil la face rouge et rechignée d'un robuste et gros

concierge. Au-dessus du mur d'enceinte se dessinent les mansardes et

les cheminées, dont on ne voit maintenant sortir la fumée qu'à de bien

rares intervalles. En effet, lord Steyne passe sa vie à Naples, et

préfère la vue du golfe de Caprée et celle du Vésuve au sinistre

aspect des murailles de Gaunt-Square.

À vingt pas de là, dans New-Gaunt-Street, il existe une petite porte

bâtarde qui sert d'entrée aux écuries de Gaunt-House. Son extérieur

n'a rien assurément de bien propre à la faire distinguer des autres

portes d'écurie; mais plus d'un coupé mystérieux s'est arrêté à cette

porte, s'il faut en croire le petit Tom Eaves, véritable gazette de

tous les commérages de la ville.

«Le prince de Galles et la Perdita ont souvent passé par cette porte,

mon cher monsieur, me disait-il souvent; elle s'est aussi plus d'une

fois ouverte pour le duc de *** et Marianne Clarke. C'est par là que

l'on arrive aux fameux petits appartements de lord Steyne. Une des

pièces est tout ivoire et satin blanc, une autre est tout ébène et

velours noir. Il y a une petite salle à manger copiée sur celle de

Salluste, à Pompeï, et peinte par Cosway; il y a une charmante petite

cuisine avec une batterie en argent et des broches en or.

Philippe-Égalité s'amusa à y rôtir des perdrix une certaine nuit où il

gagna au jeu cent mille livres sterling à un très-célèbre personnage.

La moitié de cet argent servit à attiser le volcan révolutionnaire, et

l'autre à acheter le marquisat de lord Gaunt et son ordre de la

Jarretière; quant au surplus....»

Mais il n'entre point dans notre cadre de dire à quoi fut employé le

surplus, bien que le petit Tom Eaves, qui a mis son nez partout,

puisse nous donner le détail du surplus par livre, sou, maille et

denier.

Outre cet hôtel à la ville, le marquis avait des châteaux et des

palais dans tous les coins des Trois Royaumes. On en peut voir la

description dans le _Guide du Voyageur en Angleterre_: le château de

Strongbow, avec bois et forêts, dans le Shanon-Shore; le Gaunt-Castle,

dans le Cammarthewshire, qui servit de prison d'État à Richard II; le

château de Gauntley, dans l'Yorkshire, où se trouvent, dit-on, cent

tasses à thé, toutes en argent, pour le déjeuner des hôtes de la

maison, et tout le reste à l'avenant; Stillbrook, dans l'Hampshire,

modeste métairie dont l'ameublement faisait l'admiration de tous les

visiteurs, et qui a été vendue, après décès, à la criée.

La marquise de Steyne descendait de l'ancienne et illustre famille des

Caerlyon, marquis de Camelot, restés toujours fidèles à leur religion

depuis la conversion du vénérable druide dont ils sont issus, et dont

les tables généalogiques remontent à l'arrivée du roi Bruce dans notre

île. De temps immémorial les mâles de cette race s'appellent Arthur,

Uthers et Caradocs. La plupart ont conspiré, comme c'était leur

devoir, et ont péri sur l'échafaud. La reine Élisabeth fit mourir du

dernier supplice l'Arthur de son époque, qui, après avoir été

chambellan de Marie Stuart, portait les missives de la reine captive

aux Guises ses oncles. Le cadet servait sous le Balafré. Pendant la

captivité de Marie, les membres de cette famille furent de tous les

complots. La fortune de la maison fut grandement entamée par

l'armement qu'elle fit contre les Espagnols du temps de l'_invincible

Armada_; par les amendes et les confiscations dont il frappa Élisabeth

pour avoir donné asile aux prêtres réfractaires et s'être obstinément

refusée à abjurer l'hérésie papiste. Sous le règne de Charles Ier, le

chef de la famille fléchit devant les arguments théologiques du prince

convertisseur; sa fortune profita de cette faiblesse d'un moment et

recouvra sa splendeur passée; mais, sous le règne de Charles II, le

comte de Camelot revint à la foi de ses ancêtres, et leur sang et

leur fortune s'épuisèrent au service de cette sainte cause, tant qu'il

resta un Stuart pour se mettre à la tête des généreux courtisans du

malheur.

Lady Marie Caerlyon fut élevée dans un couvent de Paris, où elle eut

pour marraine la dauphine Marie-Antoinette. Dans tout l'éclat de sa

beauté on l'avait mariée ou plutôt vendue à lord Gaunt qui, étant venu

pour se distraire à Paris, avait gagné des sommes considérables au

milieu des orgies auxquelles on se livrait dans le palais de

Philippe-Égalité. Le fameux duel du comte de Gaunt avec le comte de La

Marche, des mousquetaires gris, était attribué, par la rumeur

publique, aux prétentions que cet officier, d'abord page et ensuite

favori de la reine, avait élevées à la main de la belle lady Mary

Caerlyon. Elle épousa le comte de Gaunt à peine remis de sa blessure,

et vint habiter Gaunt-House et figurer pour quelque temps à la cour du

prince de Galles. Fox en fut amoureux; Morris et Sheridan lui

dédièrent des vers; Malmesbury la poursuivit de prévenances; Walpole

la déclara charmante, et la duchesse de Devonshire en tomba jalouse.

Mais bientôt elle renonça aux plaisirs et aux joies du monde, au

tourbillon par lequel elle s'était d'abord laissé emporter. Après la

naissance de son second fils, elle voua sa vie aux pratiques austères

de la dévotion. Cela explique comment lord Steyne, qui aimait

par-dessus tout le plaisir et ses folies, ne resta pas longtemps après

son mariage auprès d'une femme toujours plongée dans les larmes et le

silence.

Tom Eaves, déjà cité, et dont le nom ne se mêle à cette histoire que

pour les renseignements qu'il a pu nous procurer sur l'histoire

secrète des habitants de Londres, Tom Eaves m'a communiqué, sur le

compte de milady Steyne, des détails particuliers que je livre, sous

toute réserve, à l'appréciation du lecteur.

«Les humiliations (c'est lui qui parle), les humiliations que cette

femme a dû essuyer dans son intérieur sont de nature à faire dresser

les cheveux sur la tête. C'est-à-dire qu'on me mettrait plutôt en

morceaux avant que de me faire consentir à admettre dans la société de

mistress Eaves les femmes que lord Steyne recevait à sa table.»

Tom Eaves mentait; Tom Eaves aurait sacrifié sa dignité et sa femme

pour obtenir un salut, voire même un dîner de ces dames.

«Or, vous devez bien penser, ajoutait Tom Eaves, qu'il y avait un

motif pour qu'une femme aussi fière qu'une reine, et auprès de qui les

Steyne ne sont en noblesse que de petits garçons, se pliât sans

murmurer au joug que lui imposait son mari; eh bien! moi je vais vous

dérouler tout ce mystère. Je vous dirai donc que, pendant

l'émigration, un certain abbé de La Marche, qui se trouvait ici et qui

prit part à l'affaire de Quiberon avec Puisaye et Tinténiac, était le

même colonel des mousquetaires gris qui se battit en 86 avec le

marquis de Steyne; que la marquise et lui se revirent à la suite de ce

duel, et qu'en apprenant sa mort au débarquement de Quiberon, lady

Steyne s'adonna à ces pratiques de dévotion excessive qu'elle n'a plus

quittées depuis. Toute cette histoire est fort dramatique, et

rappelez-vous bien ce que je vous dis, fit Tom Eaves avec un

branlement de tête, le ciel n'envoie point tant de malheurs à qui n'a

rien à se reprocher. Si cette femme courbe ainsi la tête, c'est que le

bât la blesse quelque part.»

Ainsi donc, si M. Eaves est aussi bien renseigné qu'il le prétend,

voilà une femme obligée de dérober au public, sous la sérénité de sa

figure, les tortures morales et les secrètes angoisses qui lui

déchirent le coeur. Ah! mes amis, si nos noms ne sont point inscrits

au livre d'or de la noblesse, consolons-nous en pensant que dans notre

noble et humble condition la Providence au moins n'a point suspendu

au-dessus de nos têtes de pareils châtiments qui, sous la forme d'un

recors, d'une maladie héréditaire ou d'un secret de famille, font

payer bien chèrement cette vaisselle d'or et ces coussins de satin.

En comparant sa condition avec celle de très-haute et très-puissante

dame de Caerlyon, marquise de Gaunt, le dernier des malheureux doit,

toujours suivant M. Eaves, trouver des motifs de remercier le ciel de

son sort. Pères ou fils qui n'avez l'héritage ni à léguer ni à

recueillir, vous ne pouvez manquer d'être en bons termes avec votre

famille, tandis que l'héritier d'un grand nom comme celui de milord

Steyne, par exemple, doit, par un sentiment bien naturel, voir avec

des regrets mêlés de haine celui qui détient des biens dont il

voudrait déjà pouvoir disposer.

Ces réflexions ont conduit Tom Eaves à mettre toute sa fortune en

viager; de cette manière il évite à ses neveux et nièces de mauvaises

pensées à son endroit; et n'ayant plus aucun motif de défiance contre

eux, il tâche de dîner chez eux le plus souvent possible.

La différence de religion mettait encore dans cette famille un cruel

obstacle aux épanchements si doux qui, d'ordinaire, resserrent les

liens de l'affection entre les mères et les enfants. Son amour pour

ses fils redoublait chez lady Gaunt ses craintes et ses inquiétudes.

L'abîme qui la séparait d'eux était infranchissable. Il lui était

défendu de leur tendre sa faible main pour les attirer dans cette

croyance hors de laquelle elle ne voyait point de salut. La pauvre

mère espérait que le plus jeune au moins, l'enfant et ses

prédilections, finirait par se réconcilier avec l'Église catholique;

mais, hélas! de cruelles et dures épreuves étaient réservées à cette

pauvre femme, qui les accepta comme le juste châtiment de son mariage

avec un protestant.

La foire aux vanités, Tome II · 第 16 / 41 段