taille, préférait la société des hommes à celle des femmes, et ne se
lassait jamais d'accompagner son père à l'écurie, lorsque le colonel
allait y fumer son cigare et que Jim se joignait à lui pour partager
cette distraction. Rawdon était aussi très-intime avec le garde-chasse
du baronnet; leur goût commun pour les _toutous_ fut le principe de
cette touchante liaison. Un jour, M. James, le colonel et le
garde-chasse étant allés tuer des faisans, emmenèrent avec eux le
petit Rawdon. Une autre fois, ces quatre personnages se donnèrent le
plaisir d'une chasse aux rats dans un grenier; ce fut pour le petit
Rawdon une distraction aussi neuve que divertissante. On boucha
certaines issues dans la grange; on introduisit les furets dans les
autres, et, au milieu du plus grand silence, chacun attendit à son
poste, le bâton levé et prêt à frapper. Le petit terrier de M. James,
le célèbre Forceps, se tenait immobile et la patte en l'air, écoutant
avec grande anxiété les petits cris poussés par les rats dans leur
tanière. Enfin, avec le courage du désespoir, ces victimes dévouées à
la mort s'élancèrent de leur souterrain. Le terrier se chargea de
l'un, le garde-chasse assomma l'autre, et le petit Rawdon, dans son
ardeur à frapper, manqua le rat, mais tua à moitié un furet.
Mais la grande journée fut celle d'une chasse à courre pour laquelle
sir Huddlestone-Fuddlestone rassembla ses meutes à Crawley-la-Reine.
Le petit Rawdon était dans l'extase de ce coup d'oeil. À dix heures et
demie, Tom Moody, le piqueur de sir Huddlestone-Fuddlestone, arrivait
au grand trot par l'avenue du château, escorté d'une meute nombreuse.
Les traînards étaient stimulés par deux valets en livrée écarlate,
deux robustes gaillards qui, de leur vigoureuse monture, lançaient
avec une adresse merveilleuse les coups de fouets aux récalcitrants,
et savaient atteindre à l'endroit sensible ceux qui, s'écartant du
gros de la bande, donnaient aux lièvres et aux lapins qui leur
partaient sous le nez, une attention déplacée.
Voici ensuite le petit Jack, fils de Tom Moody, pesant cinquante
livres et ayant quatre pieds de taille, hauteur qu'il ne doit jamais
dépasser. Il est perché sur un grand cheval de chasse auquel on peut
compter les côtes et qui est couvert d'une selle énorme. C'est
l'animal favori de sir Huddlestone-Fuddlestone. D'autres chevaux
montés par de jeunes grooms arrivent dans toutes les directions et
précédent leurs maîtres, qui ne tarderont pas à les rejoindre.
Tom Moody s'avance jusqu'à la porte du château; là il est reçu par le
sommelier, qui lui offre un coup, ce qu'il refuse. Puis, toujours à la
tête de sa meute, il va se placer dans un coin réservé de la pelouse,
où ses chiens se roulent sur l'herbe, jouent entre eux et se montrent
les dents, ce qui pourrait dégénérer en des luttes sanglantes, s'ils
n'étaient réprimés par la voix de Tom, dont les paroles sont soutenues
par l'argument irrésistible du fouet.
Les chevaux arrivent toujours portant sur leur dos de petits garçons
de la taille de Jack; ils ne tardent pas à être suivis des jeunes
seigneurs du voisinage, crottés jusqu'aux genoux et montés sur des
rosses efflanquées.
Ils entrent dans le château pour boire une goutte d'eau-de-vie et
présenter aux dames leurs hommages. Ceux qui sont d'une humeur moins
chevaleresque, ou qui ont plus l'usage des parties de chasse, se
débarrassent de leurs bottes crottées, enfourchent leurs chevaux et se
réchauffent le sang par un galop préparatoire sur la pelouse. Puis
ensuite ils se rassemblent autour de la meute et causent avec Tom
Moody des événements de la dernière partie, des mérites de Briffaut et
de Tartaro, de la position des fourrés et de la rareté des renards.
Bientôt apparaît sir Huddlestone, monté sur un fringant coursier; il
se dirige vers le château, où il entre pour présenter ses civilités
aux dames; puis comme il est très-ménager de ses paroles, il s'occupe
aussitôt des dispositions à prendre pour la chasse. On amène les
chiens devant le château; le petit Rawdon descend pour les voir de
plus près. Les caresses qu'ils lui font lui causent un certain effroi,
il a peine à se défendre contre leurs coups de queue, et manque à
chaque instant d'être renversé au milieu de leurs luttes que Tom Moody
a toutes les peines du monde à réprimer du geste et de la voix.
Enfin, sir Huddlestone, avec toute la lourdeur dont il est capable, a
enfourché son coursier favori.
«Allons, Tom, dit le baronnet, poussons une reconnaissance du côté de
la Croix du diable, le fermier Mangle m'a assuré qu'il avait vu de ce
côté deux renards.»
Tom Moody sonne alors une fanfare et s'élance au trot, suivi de la
meute, des piqueurs, des jeunes gens de Winchester, des fermiers du
voisinage et de tous les gens de la campagne, qui assistent à la
chasse en sabots, et pour qui ce jour est une véritable fête. Sir
Huddlestone forme l'arrière-garde avec le colonel, et tout le cortége
se déroule dans les profondeurs de l'avenue.
Le révérend Bute Crawley a trop le sentiment des convenances pour se
montrer en équipage de chasse sous les fenêtres de son neveu. Aussi,
au détour d'une allée, il débouche comme par hasard, monté sur son
vigoureux cheval noir, au moment où sir Huddlestone passe avec toute
la chasse; Bute se joint au digne baronnet, et le cortége a bientôt
disparu aux yeux émerveillés du petit Rawdon, qui reste encore
quelques minutes tout ébahi sur le perron.
Si l'on ne peut dire que, dans le cours de ce mémorable voyage, le
petit Rawdon ait conquis l'affection particulière de son oncle,
naturellement froid et sévère, toujours enfermé dans son cabinet,
plongé dans les livres de lois, entouré de baillis et de fermiers, du
moins il réussit à se concilier les bonnes grâces de ses trois tantes,
la châtelaine et les deux soeurs de Pitt, des deux enfants du château
et de Jim, dont sir Pitt encourageait les démarches auprès de l'une de
ses jeunes soeurs, en lui faisant entendre d'une manière non équivoque
qu'il le présenterait pour succéder à son père, quand _le fort
chasseur_ de renards viendrait à laisser la place vacante. Jim avait,
pour sa part, renoncé à ce genre de divertissement; il se contentait
de chasser la bécassine et le canard sauvage, ou bien de faire la
guerre aux rats pendant les congés de Noël. Puis, lorsqu'il retournera
à l'université, il tâchera de s'y faire bien noter. Il a déjà
dépouillé les habits verts, les cravates rouges et toutes les parures
qui sentent le monde: on voit qu'il se prépare à changer de condition.
C'est ainsi que sir Pitt sait s'acquitter de ses devoirs de famille
d'une façon économique et facile.
Avant la fin des fêtes de Noël, le baronnet avait fini par prendre
l'héroïque résolution de donner à son frère un nouveau mandat sur ses
banquiers. Ce petit cadeau ne s'élevait pas à moins de cent livres
sterling. Dans le premier moment, il en avait beaucoup coûté à sir
Pitt pour se décider à cet acte de générosité; mais une douce
satisfaction s'était ensuite emparée de lui à la pensée qu'il était le
plus magnifique et le plus libéral des hommes. Rawdon et son fils
partirent le coeur bien gros. Les dames furent presque bien aises de
se quitter. Becky alla de nouveau se livrer à Londres aux occupations
au milieu desquelles nous l'avons trouvée au commencement du chapitre
précédent. Grâce à son active surveillance, l'hôtel Crawley,
Great-Gaunt-Street, fut en quelque sorte rajeuni, et se trouva prêt à
recevoir sir Pitt et sa famille, lorsque le baronnet arriva dans la
capitale pour y remplir ses devoirs parlementaires et prendre dans le
pays la haute position à laquelle le désignait son vaste génie.
Dans le cours de la première session, ce vétéran de la diplomatie ne
laissa rien transpirer de ses projets, et n'ouvrit les lèvres que pour
présenter une pétition des habitants de Mudbury; mais on le voyait
fort assidu aux séances, comme un homme qui veut se mettre au courant
de la routine et des affaires de la chambre. Chez lui, il s'absorbait
dans la lecture de toutes les brochures qui paraissaient. La pauvre
lady Jane était dans des transes mortelles; elle craignait de voir son
mari perdre la santé par l'excès des veilles et du travail. Pitt se
lia avec les ministres et les chefs de son parti, bien résolu à
prendre rang d'ici à peu d'années parmi les sommités de la chambre.
Le caractère doux et timide de lady Jane avait inspiré à Rebecca un
mépris que cette petite créature avait peine y dissimuler. La bonté
simple et ouverte de lady Jane fatiguait notre amie Becky, et il était
impossible qu'il n'en transpirât pas quelque chose et que l'on ne
finît pas par s'en apercevoir. Sa présence était aussi pour lady Jane
un motif de gêne et de contrainte; son mari ne se lassait point de
causer avec Becky. Elle avait cru remarquer entre eux des signes
d'intelligence, tandis que Pitt n'avait jamais rien à lui dire et ne
traitait jamais avec elle de si hautes questions; il est vrai qu'elle
n'y comprenait rien, mais toujours est-il mortifiant d'en être réduit
à se taire, de sentir que le mieux qu'on puisse faire, c'est de garder
le silence; et cela quand une petite intrigante comme mistress Rawdon
sait effleurer tous les sujets, à une réponse toujours prête, et ne
manque ni de finesse dans la raillerie ni d'à-propos dans le trait. La
solitude et le délaissement paraissent plus pénibles et plus cruels
encore par le spectacle de ce monde de flatteurs qui se presse autour
d'une rivale.
À la campagne, lorsque lady Jane racontait des histoires aux enfants
accoudés sur ses genoux, y compris le petit Rawdon qui avait pour elle
une grande affection, Becky n'avait qu'à entrer dans la chambre avec
son sourire satanique et son coup d'oeil méprisant, pour que la verve
conteuse de la pauvre lady Jane se trouvât aussitôt tarie. Toutes ses
candides et naïves idées se dispersaient alors sous une impression de
crainte, comme ces jolies fées des livres de l'enfance s'enfuient à
l'approche d'un mauvais génie. Il lui était impossible d'aller plus
loin en dépit des exhortations de Rebecca, qui, d'un ton moqueur,
l'engageait à continuer sa délicieuse histoire. Les douces pensées,
les joies pures et simples étaient insupportables à mistress Becky et
antipathiques à son humeur. Elle détestait les gens qui y trouvaient
leur plaisir; elle n'avait que dédain pour l'enfance et ceux qui
aiment l'enfance.
«C'est bon pour ceux que cela amuse, de faire des contes bleus aux
enfants, disait-elle à lord Steyne en caricaturant lady Jane au milieu
de son cercle de bambins; mais je ne puis souffrir cet étalage de
sensiblerie maternelle.
--Pas plus que le diable n'aime l'eau bénite, répondit le noble lord
avec une grimace, qui, sur sa figure, était l'expression du rire.»
Aussi ces deux dames ne cherchaient pas beaucoup à se voir, si ce
n'était quand la femme du frère cadet avait à mettre à contribution
celle du frère aîné. Elles ne se voyaient jamais sans se dire _mon
amour_ et mon coeur, mais elles s'évitaient le plus possible. Quant à
sir Pitt, à travers les occupations qui le surchargeaient, il savait
encore trouver quelques instants dans la journée pour se rencontrer
avec sa belle-soeur.
Avant de se rendre à l'un de ses premiers dîners officiels, il s'était
arrangé de manière à se faire voir à sa belle-soeur sous l'uniforme et
avec les insignes diplomatiques qu'il portait à la légation de
Poupernicle.
Becky trouva que son costume lui allait à merveille et l'admira
presque autant que sa femme et ses enfants, auxquels il avait donné
une représentation particulière. Il était une fois de plus pour elle,
à ce qu'elle lui dit, la preuve évidente que, pour bien porter l'habit
et la culotte de cour, il fallait être de race. Ne se sentant pas
d'aise de ces paroles, Pitt donna un coup d'oeil complaisant à ses
mollets, qui, à vrai dire, étaient aussi minces que la courte épée qui
lui battait aux flancs, et il n'hésitait pas à croire qu'avec de tels
auxiliaires il n'était pas un coeur qui pût lui résister.
À peine eut-il le dos tourné que mistress Rawdon fit sa caricature
qu'elle montra à lord Steyne dès qu'il fut arrivé. Le noble lord
emporta cette esquisse, tout émerveillé de sa ressemblance avec
l'original. Il avait fait à sir Pitt Crawley l'honneur de le
reconnaître chez mistress Becky; et avait traité de la manière la plus
gracieuse le nouveau baronnet, membre du parlement. Pitt fut frappé de
l'ascendant que sa belle-soeur exerçait sur le noble pair, de la
manière facile et vive avec laquelle elle se mêlait à la conversation,
du plaisir que les autres hommes de sa société paraissaient prendre à
l'écouter.
Lord Steyne n'avait-il pas dit au baronnet qu'il ne doutait pas qu'il
fût appelé à fournir une brillante carrière dans la vie publique, et
qu'on attendait avec impatience son premier discours pour juger de ses
qualités oratoires. Great-Gaunt-Street tire son nom d'un palais des
lords Steyne, situé dans Gaunt-Square. Par suite de ce voisinage,
milord espérait que, dès son arrivée à Londres, lady Steyne
s'empresserait d'établir des rapports d'amitié avec lady Crawley. Au
bout de deux jours, il mit sa carte chez son voisin, bien que les deux
familles vécussent depuis plus d'un siècle dans le même voisinage sans
que l'une daignât seulement s'enquérir de l'existence de l'autre.
Au milieu de ces intrigues, de ces réunions élégantes de gens d'esprit
et de nobles personnages, Rawdon sentait chaque jour davantage le vide
et l'isolement dans lesquels il vivait. On le poussait de plus en plus
à aller au club, à faire des dîners de garçon avec ses anciens amis, à
aller et venir suivant son bon plaisir, sans que jamais on le soumît à
ce sujet à la moindre enquête. Il allait souvent à Gaunt-Street avec
son petit garçon, et restait là avec lady Jane et ses enfants tout le
temps que sir Pitt restait à la chambre des Communes ou mettait à en
revenir.
L'ex-colonel passait des heures entières dans l'hôtel de son frère,
parlant peu, ne bougeant point, et pensant moins encore. On ne pouvait
lui faire plus grand plaisir que de le charger d'une commission, de
l'envoyer aux informations sur un domestique ou sur un cheval, de le
prier de découper les morceaux pour le dîner des enfants. Le taureau
était dompté et se pliait au joug; Dalila avait fait tomber la
chevelure de Samson et chargé ses membres de chaînes. À la place de
cet étourdi dont le sang brûlait les veines, il n'y avait plus qu'un
gentilhomme lourd, épais et grisonnant.
La pauvre lady Jane savait que Rebecca avait attelé sir Pitt à son
char, et cependant, toutes les fois qu'elle rencontrait mistress
Rawdon, ces deux femmes ne manquaient pas de s'appeler _ma chère_ ou
_mon coeur_.
CHAPITRE XIV.
Vie de misères et d'épreuves.
Nos amis de Brompton fêtaient aussi la Noël à leur manière,
c'est-à-dire d'une façon assez triste.
Sur les cent livres de rente qui formaient son modeste revenu, la
veuve d'Osborne était dans l'habitude d'en abandonner les trois quarts
à son père et à sa mère, pour couvrir ses dépenses et celles de son
petit garçon. En y joignant cent vingt autres livres envoyées par Jos,
ces quatre personnes, servies par une bonne Irlandaise qui faisait en
même temps le ménage de Clapp et de sa femme, parvenaient à passer
leur année tant bien que mal, et pouvaient encore de temps à autre
offrir le thé à un ami. Malgré les orages et les épreuves qu'ils
avaient eus à traverser, cette consolation leur restait dans leur
détresse, que rien du moins ne les empêchait de marcher encore la tête
haute. Sedley n'avait rien perdu de son ascendant sur la famille de
Clapp, son ex-commis. Clapp se souvenait du temps où, reçu dans la
salle à manger, on lui versait un verre de bière qu'il buvait à la
santé de mistress Sedley, de miss Emmy et de M. Joseph, absent dans
l'Inde. Les années n'avaient fait qu'ajouter au prestige de ces
souvenirs, et toutes les fois qu'on l'appelait de la cuisine pour
prendre le thé ou le grog avec M. Sedley, il disait avec un soupir:
«C'était le bon temps, monsieur, quand nous faisions ainsi.»
Puis, avec un air de gravité respectueuse, il buvait à la santé des
dames comme aux jours de la plus grande prospérité; à son sens, il n'y
avait pas, en musique, de talent comparable à celui de _Mme M'élia_;
personne ne la valait pour la beauté; jamais il n'aurait consenti à
s'asseoir devant Sedley, même au club; jamais il n'aurait souffert
qu'en sa présence on parlât mal de son patron. Il avait vu, disait-il,
les plus grands personnages de Londres donner des poignées de main à
M. Sedley. Il l'avait connu dans le temps où, tous les jours, on
pouvait le voir à la Bourse, donnant le bras à Rothschild; enfin, pour
son compte, il lui était redevable de tout.
Clapp avait pu, grâce à sa belle écriture et à la forme de ses
jambages, trouver un emploi peu après le désastre de son maître.
«Un petit poisson comme moi, disait-il, trouve toujours assez d'eau
pour son usage.»
Un associé de la maison dont le vieux Sedley avait été obligé de se
retirer fut enchanté d'employer M. Clapp et de reconnaître ses
services par de larges appointements. Tous les amis opulents de Sedley
s'étaient discrètement éclipsés les uns après les autres; cet humble
et modeste serviteur lui resta seul fidèle jusqu'au bout.
Il fallait toute l'économie et le soin que la pauvre veuve y mettait,
pour suffire, avec la faible portion de revenu qu'elle se réservait, à
habiller son cher enfant comme il convenait de l'être au fils de
George Osborne, à payer les mois de la petite pension où, après une
vive répugnance et bien des craintes et des luttes secrètes, elle
s'était enfin résignée à envoyer le petit bonhomme. Plus d'une fois
elle avait veillé bien avant dans la soirée pour étudier les leçons,
déchiffrer les grammaires et les livres de géographie, afin
d'enseigner ensuite à George ce qu'elle venait elle-même d'apprendre.
Elle avait même touché au latin, se berçant de la douce illusion
qu'elle finirait par en savoir assez pour apprendre enfin cette langue
à George.
Vivre loin de lui toute la journée, le livrer à la férule d'un maître
d'école, aux bourrades de ses camarades, c'était, pour ainsi dire,
comme un second sevrage aux yeux de cette bonne mère si sensible, si
craintive, si faible. Pour lui, au contraire, il se faisait fête
d'aller à l'école; c'était chose nouvelle, et il n'en fallait pas plus
pour lui plaire. Cette insouciance du jeune âge blessait le coeur
maternel, qui souffrait cruellement de la séparation, et aurait voulu
voir son enfant un peu plus chagrin de la quitter; puis les remords la
prenaient; elle se reprochait de pousser l'égoïsme jusqu'à désirer de
voir son fils malheureux.
George fit de rapides progrès à l'école que dirigeait le révérend M.
Binney, l'ami et fidèle admirateur de sa mère. Sans cesse il
rapportait à sa mère des prix et des témoignages de son application.
Le soir, il avait à lui conter les mille histoires de l'école: il lui
disait que Lyons était un bon enfant; que Sniffin allait _cafarder_;
que le père de Steel fournissait la viande à la maison; que la mère de
Golding venait le chercher le samedi en voiture; que Neat avait des
sous-pieds à son pantalon, et demandait alors quand on lui en mettrait
au sien; que l'aîné des Bute était si vigoureux que, bien qu'il fût
seulement dans la classe des commençants, on le croyait en état de
rouer de coups M. Ward, le maître surveillant. Amélia était au fait de
tout le personnel de l'école aussi bien que George lui-même. Le soir,
elle l'aidait à faire ses devoirs, et elle se donnait autant de mal
pour ses leçons que si elle avait eu le lendemain à comparaître en
personne devant la figure sourcilleuse du maître.
Une fois, après une bataille avec M. Smith, George revint chez sa mère
avec un oeil poché et lui fit, ainsi qu'à son grand-père, enthousiasmé
de son courage, le plus pompeux récit de la valeur qu'il avait
déployée en cette circonstance; mais, pour dire la vérité, son
héroïsme n'avait rien d'extraordinaire, et le désavantage lui était
resté. Amélia, toutefois, n'a point encore pardonné au pauvre Smith,
qui est maintenant un paisible apothicaire dans Leicester-Square.
Tels étaient les soins innocents, les tranquilles occupations au
milieu desquels se passait la vie de la tendre Amélia. Un ou deux
cheveux blancs sur sa tête, un léger sillon qui commençait à se
creuser sur ce front pur et noble étaient les seuls indices des
progrès du temps. Elle souriait à ces marques des années écoulées.
«Qu'importe cela, disait-elle, à une vieille femme comme moi.»
Toute son ambition était de vivre assez pour voir son fils comblé de
gloire et d'honneurs, comme cela ne pouvait manquer de lui arriver.
Elle conservait précieusement ses cahiers, ses dessins, ses
compositions pour les montrer aux intimes de son petit cercle, comme
s'ils eussent porté déjà l'empreinte du génie. Elle confia
quelques-uns de ces chefs-d'oeuvre aux demoiselles Dobbin, pour les
montrer à miss Osborne, la tante de George, qui devait les faire voir
à M. Osborne lui-même, afin d'arracher au vieillard quelques remords
de son excès de sévérité à l'égard de celui qui n'était plus.
Pour elle, toutes les fautes, toutes les coupables faiblesses de son
mari étaient désormais ensevelies avec lui dans la tombe. Elle ne se
souvenait plus que de l'amant passionné qui l'avait épousée au prix de
tant du sacrifices, que du noble et vaillant guerrier qui la serrait
dans ses bras au moment de partir pour le champ de bataille et d'aller
mourir pour son roi. Du haut du ciel, le héros devait sourire à
l'enfant qu'il avait laissé près d'elle pour la consoler et lui rendre
le courage.
Nous avons vu déjà l'un des grands-pères de George, M. Osborne,
enfoncé dans son large fauteuil de Russell-Square, devenir chaque jour
plus violent et plus fantasque; nous avons vu aussi comment sa fille,
avec de beaux chevaux, une belle voiture, avec tout l'argent qu'elle
désirait pour s'inscrire en tête de toutes les oeuvres charitables,
était cependant la femme la plus délaissée, la plus malheureuse et la
plus persécutée. Ses pensées la reportaient toujours vers le fils de
son frère, charmante vision trop vite évanouie. Elle aurait voulu
pouvoir se rendre dans son bel équipage à la maison qu'il habitait,
et, en allant faire tous les jours sa promenade solitaire au Parc,
elle regardait dans toutes les allées comme pour voir si elle ne
l'apercevrait pas.
Sa soeur, la femme du banquier, daignait de temps à autre lui faire
une visite à Russell-Square. Elle amenait avec elle deux enfants
souffreteux confiés à une bonne qui prenait des airs de grande dame.
Mistress Bullock détaillait à sa soeur, du ton le plus futile et le
plus léger la liste de ses nobles et illustres connaissances, en
accommodant le tout avec le caquetage insignifiant qui a cours dans
les salons du monde. Son petit Frédéric était l'image vivante de lord
Claude Dollypood; sa petite Maria avait attiré l'attention de la
baronne de..., dans une promenade que les enfants avaient faite à
Roehampton. Sa soeur devrait bien décider leur père à faire quelque
chose pour ces petits chérubins. Le petit Frédéric avait déjà sa place
marquée dans les Horse Guards, mais il fallait lui constituer un
majorat, et M. Bullock suait sang et eau pour arriver à acheter une
terre. Restait encore à pourvoir à l'établissement de la fille.
«Je compte sur vous, ma chère, disait à sa soeur mistress Bullock, car
ce qui me reviendra de la fortune de notre père devra passer à
l'héritier du nom, suivant l'usage. Cette chère Rhoda Macmull,
aussitôt que son beau père, lord Casteltoddy, sera mort, et il ne peut
aller bien loin avec ses attaques d'épilepsie, cette chère Rhoda se
propose de purger d'hypothèques tous les biens des Casteltoddy, et de
constituer un majorat au petit Macduff Macmull; notre petit Frédéric
aura aussi son majorat. Dites donc à notre père qu'il mette chez nous
l'argent qu'il a placé à Lombard-Street; ce n'est pas bien à lui de
s'adresser à Stumpy et à Rowdy.»
Après ces beaux discours, où la bassesse et la vanité, si
singulièrement accouplées, faisaient presque tous les frais, mistress
Frédéric Bullock donnait à sa soeur un baiser où l'affection n'entrait
pas pour grand'chose; puis, entraînant à sa suite ses deux poupons
maladifs, elle remontait en voiture.
Les visites de cette reine de la mode à Russell-Square ne faisaient
que gâter un peu plus ses affaires. À chaque fois son père mettait de
nouvelles sommes chez Stumpy et Rowdy. Elle se donnait des airs
protecteurs devenus vraiment intolérables. D'un autre côté, la pauvre
veuve qui, dans son humble habitation de Brompton, veillait sur son
cher trésor, ne se doutait pas de quelle convoitise il était ailleurs
l'objet.
Le soir où Jane Osborne raconta à son père qu'elle avait vu son
petit-fils, le vieillard ne dit pas un mot, mais au moins ne montra
pas de colère, et, au moment de se séparer, il lui souhaita le bon
soir d'une voix un peu plus tendre qu'à l'ordinaire. Il réfléchit sans
doute sur ce qu'elle lui avait dit et prit des informations sur sa
visite chez les Dobbin, car environ quinze jours après il lui demanda
ce qu'elle avait fait de la petite montre française et de la chaîne
qu'elle portait d'habitude à son cou.