et animés, à la chevelure bouclée et flottante, au coeur sensible et
généreux, fort disposé à aimer tendrement tous ceux qui témoignaient
de l'affection à lui, à son poney, à lord Southdown qui le lui avait
donné. Quand il voyait arriver cet excellent jeune homme, sa figure
devenait toute rouge de plaisir; il ne voulait pas non plus qu'on fît
de peine au groom qui soignait son poney, à la cuisinière qui lui
préparait des friandises pour son dîner et lui racontait le soir des
histoires de revenants, à Briggs qu'il faisait enrager par ses
gamineries, à son père surtout, dont nous signalons l'attachement pour
le petit homme comme chose surprenante et presque incroyable d'une
pareille nature. Lorsque le bambin eut atteint ses huit ans, il
n'avait plus de tendresse et d'affection que pour son père; quant au
prestige séduisant à travers lequel sa mère lui était d'abord apparue,
il s'évanouit bien vite à ses yeux. À peine lui adressait-elle la
parole une fois par hasard, elle l'avait pris en aversion; l'enfant
avait eu la rougeole et la coqueluche, il ne lui en fallait pas
davantage pour la dégoûter de la maternité. Un jour, il était descendu
de sa demeure aérienne, attiré par la voix de sa mère qui chantait
pour distraire lord Steyne. L'enfant s'était glissé sur la pointe du
pied jusqu'à la porte du salon; tout à coup la porte s'entr'ouvrit et
laissa apercevoir le petit espion qui écoutait, plongé dans l'extase
et le ravissement.
Sa mère s'élança sur lui, lui administra deux ou trois paires de
soufflets, au milieu des éclats de rire du marquis, que cette scène de
brusquerie et de vivacité de la part de Rebecca eut l'air d'amuser
beaucoup. Le pauvre enfant s'enfuit auprès de ses amis de la cuisine,
où il alla cacher ses pleurs et ses sanglots.
«Ce n'est pas parce qu'elle m'a battu, disait-il d'une voix
entrecoupée, mais.... c'est que....»
Et alors les sanglots et les pleurs, recommençant de plus belle,
emportaient comme une avalanche le reste de ses paroles. C'était le
coeur du pauvre enfant qui avait le plus souffert de ce rude accueil.
«Pourquoi ne veut-elle pas que je l'écoute chanter, puisqu'elle chante
bien pour ce vieux monsieur à tête chauve qui a de si grandes dents?»
Ces paroles étaient entrecoupées par des explosions de rage et de
douleur. La cuisinière regardait la femme de chambre, la femme de
chambre regardait le cocher d'un air goguenard et malicieux. Le
terrible et sévère tribunal qui siége à la cuisine, et auquel rien
n'échappe dans aucune maison, se trouvait en ce moment assemblé pour
prononcer sur le compte de Rebecca.
Après cette petite aventure, l'aversion de la mère pour le fils se
changea en haine. La présence de l'enfant dans la maison était devenue
un supplice pour elle, en accusant à tout moment son indifférence pour
son fils; et, par un retour tout naturel et tout simple, la défiance,
la crainte et l'esprit de révolte s'emparèrent dès lors du coeur de
l'enfant. Depuis le jour des soufflets, une antipathie profonde
s'éleva entre ces deux êtres pour croître de plus en plus par la
suite.
Lord Steyne n'aimait pas davantage cet enfant: quand il le rencontrait
il avait toujours à son adresse ou un coup d'oeil menaçant ou une
mordante raillerie; et le petit Rawdon, sans se laisser intimider, se
campait fièrement devant lui et se risquait même jusqu'à lui montrer
le poing par derrière. Il le regardait comme son ennemi, et de tous
ceux qu'il voyait chez sa mère, c'était celui qui soulevait le plus sa
colère. Un jour, le valet de chambre le trouva dans l'antichambre,
écrasant à coups de poing le chapeau de lord Steyne; le valet de
chambre raconta cette espièglerie au cocher de lord Steyne; le cocher
la répéta au valet de monsieur et à tous les domestiques de l'office.
À quelque temps de là, mistress Rawdon Crawley étant venue à une des
fêtes données par milord, le portier, qui se tenait sur la porte de sa
loge, les domestiques, qui se croisaient dans la cour, les laquais, en
habits blancs, qui répétaient de salle en salle le nom du colonel et
de mistress Crawley, se faisaient de petits signes d'intelligence
comme des gens qui savent à quoi s'en tenir, ou du moins qui croient
le savoir. Le valet qui circulait avec le plateau de rafraîchissements
s'avança vers elle pour lui en offrir, et se divertit ensuite à ses
dépens avec le gros maître d'hôtel en culotte courte qui
l'accompagnait pour recevoir les verres. C'est une bien terrible chose
que cette inquisition exercée par les domestiques, par ce tribunal
sans appel qui avait frappé Rebecca d'une sentence plus inflexible
encore qu'autrefois celles du _Vehmgericht_.
Nous dirons plus encore; ils eussent cru à l'innocence de Rebecca, que
sa réputation n'en n'aurait pas été moins compromise. Alors que l'on
voyait briller à la porte de l'enchanteresse les lanternes de la
voiture du marquis de Steyne jusqu'à des minuit passé, comme disait
Raggles d'un ton dolent, cela accusait Rebecca bien plus hautement que
toutes ses coquetteries et ses intrigues.
Sans qu'il en coûtât rien à sa vertu, nous aimons à le croire, Rebecca
s'agitait et se donnait beaucoup de mal pour arriver à avoir ce qu'on
appelle une position dans le monde; mais il n'en est pas moins vrai
que déjà les domestiques avaient prononcé contre elle un verdict
réprobateur, et qu'elle était sous le coup d'une fâcheuse suspicion.
C'est ainsi que l'araignée, après avoir laborieusement tissu la toile
qui doit fournir à son existence, est emportée d'un coup de plumeau
avec le chef-d'oeuvre qu'elle vient de faire.
Un jour ou deux avant Noël, Becky partit avec son mari et son fils
pour aller passer les fêtes à Crawley-la-Reine, dans le manoir de ses
ancêtres. Becky aurait volontiers laissé son petit bambin à la maison,
et c'est ce qui serait arrivé à l'enfant, sans les vives instances de
lady Jane et les reproches qui lui venaient de Rawdon au sujet de son
insouciance et de sa froideur pour son fils.
«C'est le plus bel enfant de l'Angleterre, disait Rawdon à sa femme
d'un ton de reproche, et votre épagneul semble avoir la préférence
dans vos affections. Il ne sera pas pour vous un bien grand embarras à
Crawley, on l'enverra avec les bonnes, et pour le voyage, je le
prendrai sur la banquette à côté de moi.
--Où vous ne serez pas fâché d'aller vous-même pour fumer vos affreux
cigares, répliqua mistress Rawdon.
--Je me rappelle un temps où vous ne faisiez pas la petite bouche, lui
répondit alors son mari.»
Becky ce jour-là était bien disposée.
«C'est qu'alors je n'étais que surnuméraire, entendez-vous, gros bêta,
et maintenant je suis en titre; emmenez Rawdy, si cela vous plaît: je
vous conseille même de lui donner un cigare pendant que vous êtes en
train.»
M. Rawdon jugea avec sa pénétration habituelle qu'un cigare n'était
pas suffisant pour aider son bambin à supporter les froids de l'hiver;
en conséquence, assisté de Briggs, il l'emmaillotta soigneusement dans
des châles et des couvertures, puis on le hissa sur l'impériale de la
diligence, et nos voyageurs se mirent en route par une matinée sombre
et brumeuse. L'enfant était ravi de voir se lever l'aurore et d'aller
à la maison, comme disait encore son père. C'était pour le petit
Rawdon une véritable partie de plaisir. Les mille petits incidents de
la route étaient pour lui l'occasion d'une intarissable gaieté; son
père ne laissait aucune de ses questions sans réponse, et lui disait à
qui appartenait cette grande maison qu'on apercevait sur le bord de la
route et le parc qui l'avoisinait. Sa mère, à l'intérieur de la
voiture, où elle se trouvait avec sa femme de chambre, ses fourrures,
son manteau, son flacon d'essence, se donnait des airs à faire croire
que c'était la première fois qu'elle voyageait dans une voiture
publique; aucun de ses compagnons de route n'aurait pu s'imaginer que,
dix ans auparavant, elle avait été obligée de se mettre sur
l'impériale pour donner sa place à un voyageur payant.
Il faisait déjà nuit lorsqu'on arriva à Mudbury; le petit Rawdon fut
transporté à moitié endormi dans la voiture de son oncle. Il regarda
avec des yeux ébahis les grilles de fer qui roulaient sur leurs gonds
à l'approche de la voiture, les piliers blanchis à la chaux et
surmontés de la colombe et du serpent. La voiture s'arrêta enfin
devant le perron du château, qui brillait d'un air de fête en
l'honneur de la Noël. La porte d'entrée s'ouvrit pour les nouveaux
arrivés. Un grand feu pétillait dans l'âtre et un tapis couvrait les
dalles disposées en damier.
«C'est le vieux tapis de Turquie, qui était autrefois dans la grande
galerie, se disait Rebecca tout en embrassant lady Jane.»
Puis elle échangea avec sir Pitt un salut plein de gravité; quant à
Rawdon, qui avait fumé tout le long de la route, il se tint à une
certaine distance de sa belle-soeur, dont les deux enfants s'étaient
approchés de leur petit cousin. Mathilde l'avait déjà pris par la main
après l'avoir embrassé, et Pitt Binkie Southdown, héritier présomptif
du nom et de la fortune, s'était planté devant lui et le toisait du
haut en bas à la façon des roquets qui examinent un boule-dogue.
La maîtresse de la maison conduisit ses hôtes dans les chambres qui
leur étaient destinées et où pétillait déjà un feu des plus
réjouissants.
Les demoiselles Crawley ne tardèrent à arriver auprès de mistress
Rawdon, sous prétexte de venir voir si elles ne pourraient lui être de
quelque utilité, mais en réalité pour avoir le plaisir de passer en
revue les toilettes que ses malles renfermaient, et qui, bien que
noires, étaient du moins à la dernière mode de la capitale. Ces
demoiselles la mirent au courant de toutes les améliorations apportées
dans le château, du départ de la vieille lady Southdown, de la
popularité de Pitt, de sa dignité enfin à porter le nom de Crawley. La
cloche du dîner s'étant fait entendre, la famille se réunit dans la
salle à manger. Le petit Rawdon fut placé à côté de sa tante que ses
gâteries rendaient l'idole de tous les enfants. Sir Pitt fit mettre à
sa droite sa belle-soeur à laquelle il témoignait des attentions
particulières.
Le petit Rawdon mangea de fort bon appétit et avec la gravité d'un
petit monsieur.
«J'aime bien dîner ici, dit-il à sa tante à la fin du repas, en
souriant à cette femme si bonne et si affectueuse; oui, j'aime bien
dîner ici.
--Et pourquoi? fit la douce lady Jane.
--Parce que, chez nous, je dîne à la cuisine ou bien avec Briggs,»
répondit le petit Rawdon.
Becky était trop occupée à complimenter le baronnet de la beauté, de
l'esprit, de l'expression fine et vive du jeune Pitt Binkie, admis à
table au moment du dessert, et placé à côté de sir Pitt, pour entendre
les trop justes plaintes qui sortaient de la bouche de son enfant à
l'autre extrémité de la table.
En sa qualité de visiteur, et pour fêter sa première soirée au
château, le petit Rawdon eut la permission d'attendre le thé. Une fois
les tasses enlevées, un livre à tranches dorées fut placé devant sir
Pitt; tous les domestiques entrèrent dans la pièce, et sir Pitt lut à
haute voix la prière du soir. Cette pieuse cérémonie était, hélas!
pour le petit Rawdon chose toute nouvelle et inconnue.
La présence du nouveau baronnet s'était déjà fait sentir dans le
château par de nombreuses améliorations. Becky, toutes les fois
qu'elle était en compagnie de sir Pitt, ne manquait jamais de trouver
tout charmant et délicieux. Quant au petit Rawdon, dont les deux
enfants s'étaient emparés pour le conduire partout, il se croyait, au
milieu de ses ravissements, transporté dans un palais des Mille et une
Nuits. C'était une suite sans fin de longues galeries, de chambres
d'apparat ornées de tableaux, de moulures et de porcelaines. Ils
montrèrent au petit Rawdon la chambre où leur grand-père était mort,
et dont ils ne franchissaient jamais le seuil qu'avec un certain
effroi.
«Qu'est-ce que c'était donc que ce grand-père-là?» leur demanda le
petit Rawdon.
Les enfants lui racontèrent que c'était un homme qui était
très-vieux, très-vieux, qu'on le traînait dans un fauteuil roulant,
et ils lui montrèrent une fois ce fauteuil, qui était resté dans une
serre du jardin depuis l'époque où leur grand-père avait été emporté
dans une église bien loin, bien loin, et dont on voyait briller le
clocher au-dessus des ormes du parc.
Les deux frères occupèrent plusieurs matinées à aller rendre visite
aux changements qu'une entente économique et intelligente des affaires
avait suggérés à sir Pitt. Tout en passant cette inspection, soit à
pied, soit à cheval, ils s'entretenaient de différentes choses qui les
intéressaient fort tous les deux. Pitt eut soin de répéter sur tous
les tons à Rawdon que ces travaux avaient nécessité de sa part de gros
emprunts; qu'un propriétaire rural en était bien souvent réduit à
courir après vingt livres.
«Vous voyez, disait sir Pitt avec un air de bonhomie, les réparations
qu'on vient de faire à la loge du concierge, eh bien! il me serait
aussi impossible de payer le maçon avant le mois de janvier que de
prendre la lune avec les dents.
--Si vous voulez, je vous ferai cette avance, mon cher Pitt,» dit
Rawdon d'un air désappointé.
Les deux frères entrèrent alors dans la loge, au-dessus de laquelle on
apercevait les armes de la famille nouvellement sculptées, et où la
vieille Lockise se trouvait pour la première fois à l'abri du vent et
de l'eau, grâce aux réparations qu'on venait d'y faire.
CHAPITRE XIII.
Entre l'Hampshire et Londres.
Pitt Crawley ne s'était pas borné, dans ses nouveaux domaines, à
boucher les trous des murs et à restaurer la loge du portier. En homme
de tête et de sens, il avait cherché à rétablir la popularité de son
nom, si gravement compromise, et à relever la réputation des Crawley
de l'abaissement où l'avait plongée la conduite honteuse du vieux
réprouvé auquel il succédait. Peu après la mort de son père, sir Pitt
fut nommé député par les électeurs de son bourg, et fit tous ses
efforts pour remplir dignement le mandat qui lui était confié, en
souscrivant toujours pour une forte somme dans toutes les oeuvres de
bienfaisance du comté. Il alla rendre de fréquentes visites aux gros
bonnets de la localité et n'omit aucun moyen pour prendre dans
l'Hampshire et dans le royaume le rang auquel il se croyait appelé par
ses prodigieuses capacités. Lady Jane, d'après les instructions de
son mari, se lia d'intimité avec les Fuddleston, les Wapshot et autres
baronnets du voisinage. On pouvait maintenant voir leurs voitures se
presser vers l'avenue du château, et tous étaient contents de
s'asseoir à la table du château, dont la cuisine était trop bonne pour
ne pas être un peu de la façon de lady Jane.
Pitt et sa femme allaient à leur tour dîner chez leurs voisins avec un
courage qui surmontait et la distance et l'inclémence du ciel. Bien
que sir Pitt se fût point ce qu'on appelle un bon vivant, car il était
d'un caractère froid et la faiblesse de son tempérament s'opposait à
tout excès, il se regardait cependant comme obligé, par sa position, à
être affable et accueillant pour tous; et lorsqu'une migraine ou un
mal de tête était pour lui la conséquence d'un dîner trop prolongé, il
se posait alors en martyr de son devoir. Il parlait agriculture, lois
sur les céréales et politique avec la petite noblesse du comté. En
fait de braconnage, il professait maintenant une rigueur inflexible,
lui qui jadis aurait pu sur ce point passer pour avoir les idées
très-libérales. Ce n'était pas qu'il chassât ou qu'il aimât la chasse;
ses goûts calmes et paisibles le disposaient plutôt aux études et aux
travaux de cabinet. Mais il pensait qu'il fallait travailler à
l'amélioration de la race chevaline dans le comté, et pour cela
veiller à la conservation des renards. Il était de plus enchanté de
procurer à son ami sir Huddlestone-Fuddlestone l'occasion de faire une
battue sur ses terres et de voir, comme par le passé, toutes les
meutes des environs se réunir à Crawley-la-Reine.
Au grand déplaisir de lady Southdown, il manifestait chaque jour des
tendances de plus en plus anglicanes, ne prêchant plus en public, et
ne paraissant plus dans les réunions dissidentes, mais se rendant,
comme tout le reste des fidèles, à l'église reconnue. Il faisait
visite à l'évêque, fréquentait tout le clergé de Winchester, et il
poussait même la condescendance jusqu'à faire la partie de whist du
vénérable archidiacre Trumper. Quel supplice pour lady Southdown de le
voir suivre une voie en si grande opposition avec le véritable esprit
de Dieu! Ce fut bien pis encore lorsque, au retour d'une cérémonie
religieuse qui eut lieu à Winchester, le baronnet annonça à ses jeunes
soeurs que, l'année suivante, il les conduirait aux bals du comté.
Elles lui auraient volontiers sauté au cou pour l'embrasser. En cette
circonstance, lady Jane se renferma dans son rôle de soumission.
Combien elle s'applaudissait intérieurement de n'avoir qu'à obéir! La
vieille douairière écrivit sans retard au Cap à l'auteur de _la
Blanchisseuse de Finchley-Common_, et lui fit la plus lamentable
description des entraînements de sa fille cadette vers les pompes de
Satan. Sa maison de Brighton se trouvant alors vacante, elle s'enfuit
dans cette retraite au bord de la mer, sans que son départ laissât de
bien grands regrets à ses enfants.
Nous sommes assez bien informés pour savoir aussi que Rebecca écrivit
une lettre respectueuse à milady, où elle se rappelait humblement à
son souvenir, et lui parlait de la vive impression que ses pieux
entretiens avec elle, à sa précédente visite, avaient laissée dans son
coeur; elle s'étendait aussi très-longuement sur les marques d'intérêt
que milady lui avait données lors de sa courte indisposition, et
l'assurait que tout à Crawley-la-Reine lui rappelait son amie absente.
Les changements que l'on pouvait remarquer dans la conduite de sir
Pitt, et qui profitaient si bien à sa popularité, étaient en grande
partie le résultat des conseils de l'astucieuse petite femme de
Curzon-Street.
«Non, sir Pitt, lui disait-elle pendant tout le temps qu'il fut chez
elle à Londres, vous ne vous confinerez point dans le rôle de
gentilhomme campagnard; rappelez-vous bien ce que je vous dis, sir
Pitt, c'est moi qui vous le dis, il vous faut quelque chose de plus
élevé; je vous parle comme une personne qui a mieux que vous le secret
de votre ambition, qui sait apprécier vos talents. Vous chercheriez en
vain à les mettre sous le boisseau, ils éclatent aux yeux de tous ceux
qui vous approchent, comme ils ont éclaté aux miens. J'ai montré à
lord Steyne votre brochure sur les céréales; il la connaissait déjà à
fond, et m'a dit que le conseil des ministres était unanime pour la
regarder comme le travail le plus sérieux et le plus complet qui ait
paru sur cette matière. Le ministre a les yeux sur vous, et je sais
qu'il désire vous voir prendre une part active aux affaires; votre
place est marquée au parlement, vous passez pour l'homme le plus
éloquent de l'Angleterre, on se souvient encore de vos discours à
Oxford. Allez, allez à la chambre représenter les intérêts du comté,
et vous y serez maître souverain avec le vote et le bourg dont vous
disposez déjà. J'ai tout vu, j'ai pénétré les secrets de votre coeur,
sir Pitt, et si mon mari avait votre intelligence, comme il a votre
nom, je suis sûre que j'aurais encore su me rendre digne de lui; mais,
ajoutait-elle avec un sourire, je suis du moins votre belle-soeur, et
à ce titre, malgré l'humilité de ma condition, je vous porte le plus
tendre intérêt. Qui sait si la souris ne pourra pas un jour rendre
service au lion?»
Ces paroles laissaient Pitt Crawley dans l'admiration et
l'enthousiasme.
«Voilà au moins, disait-il en lui-même, une femme qui vous comprend:
ce n'est pas Jane qui aurait ouvert cette brochure sur les céréales.
Elle qui n'a pas l'air de se douter de mon ambition et de mes talents.
Ah! ah! on se rappelle mes discours à Oxford; ah! messieurs, parce que
je dispose d'un bourg et que j'ai un siége au parlement, vous
commencez à penser à moi. Ce lord Steyne, qui l'année dernière ne
daignait pas m'honorer d'un coup d'oeil à la cour, a fini par
découvrir qu'il pouvait bien y avoir quelque chose dans Pitt Crawley;
mais cependant c'est le même homme, mes beaux messieurs, que vous
négligiez naguère encore, l'occasion seule jusqu'ici avait manqué.
Allez, allez, on vous montrera qu'on sait parler et agir aussi bien
qu'on écrit. Achille ne se révéla qu'après qu'on lui eut présenté des
armes; ces armes qui m'avaient manqué jusqu'ici, je les tiens
maintenant, et le monde aura bientôt des nouvelles de Pitt Crawley.»
On comprendra pourquoi notre diplomate, naguère si revêche, se
montrait désormais si facile et si affable; si assidu au service
religieux et aux assemblées de bienfaisance, si empressé auprès des
doyens et des chanoines, si disposé à donner et à accepter à dîner; si
poli à l'égard des fermiers les jours de marché; si préoccupé des
affaires du comté, pourquoi enfin aux fêtes de Noël le château offrit
le spectacle d'une animation et d'une gaieté inusitées depuis longues
années.
On profita de cette solennité pour réunir toute la famille: les
Crawley du rectorat furent invités au château. Rebecca mit autant
d'abandon et de franchise dans ses rapports avec mistress Bute que si
le moindre nuage ne s'était jamais élevé entre ces deux femmes.
Rebecca s'occupa de ses chères demoiselles avec le plus vif intérêt,
et se montra tout émerveillée de leurs progrès en musique; elle les
pria avec instance de répéter un de leurs grands duos, et mistress
Bute fut naturellement contrainte de montrer toute espèce d'égards à
la petite aventurière, sauf à critiquer ensuite avec ses filles la
déférence ridicule que Pitt témoignait à sa belle-soeur. Jim, placé à
table à côté d'elle, déclara que c'était une véritable enchanteresse,
et toute la famille du recteur tomba d'accord que le petit Rawdon
était un charmant enfant. On respectait en lui l'héritier éventuel au
titre de baronnet, car entre lui et ce titre il n'y avait qu'un enfant
malingre et souffreteux, le petit Pitt Binkie.
Quant aux enfants ils furent bientôt les meilleurs amis du monde. Pitt
Binkie était encore un trop petit roquet pour oser aller se frotter à
un mâtin de la taille de Rawdon. Et Mathilde, à cause de son sexe,
était l'objet des galanteries de son jeune cousin, à la veille d'avoir
ses huit ans et de porter des vestes. Par les prérogatives de l'âge et
de la taille, Rawdon obtint donc le commandement de la troupe des
marmots, et ses deux jeunes compagnons lui témoignèrent, dans leurs
jeux, toute espèce de condescendance. Ce temps passé à la campagne fut
pour lui un véritable temps de fêtes et de plaisirs. Le parterre le
charmait moins que la basse-cour; aussi son plus grand bonheur
était-il de visiter le colombier, le poulailler et l'écurie. Il se
débattait toutes les fois que les demoiselles Crawley voulaient
l'embrasser; mais il se laissait faire plus volontiers par lady Jane.
Il aimait à partir avec elle au moment où les dames laissaient les
messieurs en tête-à-tête avec le bordeaux, et préférait même sa main à
celle de sa mère. Rebecca, s'apercevant que la tendresse maternelle
était de mode au château, appela un soir son fils sur ses genoux et
l'embrassa devant toutes les autres dames.
Tout surpris de cette étrange démonstration, l'enfant se prit à
trembler et à rougir en regardant sa mère, comme il lui arrivait
lorsqu'il était fortement ému.
«Vous ne m'embrassez jamais comme ça, maman, lui dit-il, quand nous
sommes chez nous.»
Cette remarque fut suivie d'un profond silence. Chacun semblait mal à
son aise, et Becky lança à son fils un regard qui n'exprimait pas
précisément la tendresse. Rawdon était fort reconnaissant à sa
belle-soeur pour l'affection qu'elle témoignait à son fils. Quant à
Lady Jane et à Becky, il n'y eut pas, cette fois, dans leurs rapports,
cette amitié et ce laisser aller qu'on avait pu remarquer à la
première visite de Rebecca, alors qu'elle s'efforçait de se concilier
les bonnes grâces de tous. Les deux réflexions du petit Rawdon avaient
jeté un peu de froid entre ces deux femmes; peut-être aussi sir Pitt
se montrait-il trop plein d'attentions pour Becky?