qui lui arrivaient de la capitale de la Grande-Bretagne; mais elle
produisit sur son esprit un si fâcheux effet, qu'après cette lecture
il prit en haine et Glorvina et sa robe rose et tout ce qui la
touchait de près ou de loin, et se mit à pester contre les commérages
féminins et contre le beau sexe en général. Ce jour-là, tout lui
apparut en noir: à l'inspection, il trouva la chaleur accablante, et
son service lui sembla une odieuse corvée. En vérité, était-ce bien la
besogne d'un homme doué de raison que d'user sa vie à examiner des
batteries de fusil et à faire prendre l'alignement à des espèces de
bûches? Les causeries de la caserne lui parurent plus fastidieuses que
jamais. Après tout, que lui importait à lui, qui arrivait grand train
à la quarantaine, le nombre de bécassines tuées par le lieutenant
Smith, ou les mérites de la jument de l'enseigne Brown? Il se sentait
pris de dégoût pour les robustes plaisanteries que l'on faisait à la
table des officiers; il n'était plus d'âge à rire des propos
drôlatiques tenus par l'aide chirurgien et les jeunes officiers, bien
qu'ils eussent encore le don d'exciter la gaieté du vieil O'Dowd à la
tête chauve et au nez rouge, et que ce vieux militaire les entendît
répéter, toujours les mêmes, depuis trente ans. Obligé à vivre entre
les lourdes saillies de la table des officiers et les querelles et les
scandales du salon des dames, son existence lui devenait insoutenable,
et il ne pouvait y penser sans rougir.
«Amélia, se disait-il alors, Amélia! pouvez-vous bien me faire des
reproches, à moi qui vous suis toujours resté fidèle? si seulement
vous aviez voulu répondre aux sentiments que j'éprouvais pour vous, je
ne serais point ici à traîner une misérable existence. Ne trouvez-vous
d'autres récompenses pour tant de dévouement et de fidélité que des
souhaits et des félicitations sur mon mariage avec cette pimpante
Irlandaise?»
Ah! le pauvre William se sentait alors bien chagrin et bien triste;
plus que jamais il souffrait des tortures de l'isolement. Il aurait
voulu en avoir fini avec la vie, avec les vanités et les déceptions
dont elle est semée, tant la lutte lui paraissait désespérée et
douloureuse, tant l'horizon se montrait à lui sous de sombres aspects!
Sa nuit se passa au milieu des plus cruelles insomnies, ne sachant
s'il se déciderait à partir pour l'Angleterre. Fidélité, amour,
constance, rien n'avait touché le coeur insensible d'Amélia; et on eût
dit qu'elle fermait à dessein les yeux pour ne point voir tant
d'amour.
«Amélia, s'écriait-il au milieu du silence de la nuit, songez que vous
êtes la seule que j'aie aimée, que j'aime encore au monde, malgré
votre coeur de marbre, malgré votre indifférence après les soins que
je vous ai donnés dans des temps de douleur et de souffrance, malgré
ces sourires que vous aviez sur les lèvres au moment de nos adieux et
qui semblaient me dire que vous ne pensiez déjà plus à moi avant même
que je vous eusse quittée.»
Ah! sans doute Amélia aurait eu pitié de lui, si elle l'avait vu dans
le triste état où elle venait de le jeter. Le major crut trouver une
consolation, un adoucissement à ses tortures en relisant toutes les
lettres qui lui venaient d'Amélia, depuis ses lettres d'affaires
touchant le petit capital qu'elle croyait tenir de son mari, jusqu'aux
moindres billets d'invitation, au moindre carré de papier sur lequel
se trouvait un délié de sa main. Ces lettres étaient toutes empreintes
d'une froideur qui ne laissait point de place à l'espérance.
S'il se fût trouvé là une douce et aimable créature capable de lire
dans ce noble coeur et de comprendre tout ce qu'il se trouvait de
grandeur et de délicatesse dans sa réserve, le prestige qui
environnait Amélia se serait peut-être évanoui tout naturellement, et
l'amour de Dobbin aurait eu désormais des destinées calmes et
paisibles. Mais le major n'avait alors d'autres rapports d'intimité
que ceux auxquels s'efforçait de le provoquer la fringante Glorvina,
la brillante Irlandaise aux boucles d'ébène; et, il faut le dire,
cette altière beauté songeait bien moins à s'assurer l'amour du major
que ses adorations. Elle avait entrepris là une tâche bien difficile
et bien ingrate, à en juger d'après les moyens auxquels elle était
obligée d'avoir recours pour en venir à ses fins.
Peu après l'arrivée des toilettes de Londres, et peut-être en vue de
leur faire honneur, lady O'Dowd et les femmes des autres officiers du
régiment royal donnèrent un bal aux régiments de la compagnie des
Indes et aux fonctionnaires civils de la station. Glorvina y parut au
milieu des pompes éblouissantes de sa robe de satin rose, de cette
robe qui devait frapper le coup décisif; le major, présent à cette
fête, errait à l'aventure dans les salons du bal, et il n'eût pas même
su dire le lendemain quelle était la couleur du satin. Glorvina, la
rage dans le coeur, accepta pour danseurs les moindres officiers de la
garnison, espérant irriter la jalousie de Dobbin; mais le major n'en
parut point jaloux. Il ne témoigna pas même de mauvaise humeur lorsque
M. Bangles, capitaine de cavalerie, offrit son bras à Glorvina pour la
conduire à la salle du souper. Ce n'était ni les manéges de la
coquetterie, ni de jolies robes, ni de belles épaules qui pouvaient
quelque chose sur la fibre sensible du major, et Glorvina n'avait rien
autre chose à offrir.
À eux deux, ils donnaient l'exemple de la vanité des choses humaines;
ils désiraient, chacun de leur côté, ce qu'il ne leur était point
donné d'avoir. La désolation et le désespoir de Glorvina se
manifestaient par des torrents de larmes. Son affection pour le major,
disait-elle en sanglotant, avait été plus vive qu'aucune de celles
qu'elle avait ressenties pour les autres.
«Ah! ma bonne Peggy, disait-elle à sa belle-soeur dans leurs moments
d'entente et de bonne harmonie; ah! ma bonne Peggy, il me brisera le
coeur; toutes mes robes me deviennent trop larges, je ne serai bientôt
plus qu'un squelette.»
Tandis que le major prolongeait ainsi le supplice de cette
malheureuse, et, loin de demander sa main, ne tâchait même pas d'en
devenir amoureux, un autre bâtiment arriva d'Europe, d'où il apportait
des lettres, parmi lesquelles il s'en trouva une pour cet homme au
coeur de granit. Cette lettre portait un timbre plus ancien que celui
des missives apportées par le dernier navire, et elle venait de chez
lui. Dobbin reconnut aussitôt l'écriture de sa soeur, qui mettait le
plus grand soin à entasser dans sa correspondance toutes les plus
mauvaises nouvelles, et lui adressait de petits sermons avec une
franchise vraiment fraternelle; aussi son cher William, étant
malheureux tout le reste du jour quand il lui arrivait de lire les
épîtres de sa soeur, ne se pressait jamais beaucoup d'en rompre le
cachet; pour cela il attendait de se sentir en bonne disposition. Il y
avait à peine quinze jours qu'il venait d'écrire à sa soeur une lettre
de remontrances à propos des absurdes racontages dont elle avait été
entretenir mistress Osborne, et il avait, de plus, fait réponse à la
mère de George, afin de la détromper sur les bruits mensongers qui
avaient circulé sur son compte, et l'assurer qu'il n'entrevoyait
point, quant à présent, de changement probable dans sa position
actuelle.
Deux ou trois jours après l'arrivée de ce second paquet de lettres, le
major était allé passer la soirée chez lady O'Dowd, où il s'était
montré fort aimable, et Glorvina s'était persuadée qu'il avait écouté
avec plus d'attention qu'à l'ordinaire l'_Écho du Glacier_ ou
l'_Enfance du Ménestrel_, et une ou deux autres romances de choix
qu'elle réservait spécialement pour lui. En réalité, il n'avait pas
plus écouté la belle Glorvina que le hurlement des chacals que l'on
entendait grogner dans le voisinage de la maison; mais, comme
toujours, la pauvre fille aimait à se bercer d'une illusion qui lui
était chère. Le major, après avoir joué une partie d'échecs avec elle,
pendant que le chirurgien faisait celle de mistress O'Dowd, prit congé
de ces dames à son heure ordinaire et regagna son gîte.
Sur sa table, il trouva la lettre encore intacte de sa soeur, qui
renfermait probablement son contingent ordinaire de reproches; il la
prit, et presque honteux de son insouciance, il se disposa à passer
une heure désagréable en tête-à-tête avec cette chère soeur, qui, à
une telle distance, trouvait encore le moyen de lui être parfaitement
déplaisante. Une heure environ s'était déjà écoulée depuis que le
major avait quitté la maison du colonel. Maître Mick dormait du
sommeil inaltérable du juste, et Glorvina avait caché ses boucles
d'ébène dans leur prison de papier brouillard. Lady O'Dowd, elle
aussi, avait regagné la chambre nuptiale, située au rez-de-chaussée;
tout à coup la sentinelle, qui veillait à la porte de l'officier
supérieur, vit le major Dobbin accourir hors d'haleine et la figure
bouleversée. Il se dirigea vers la maison du colonel, et, sans faire
attention au planton, s'approcha des fenêtres de la chambre à coucher:
«Colonel O'Dowd! cria-t-il alors de toute la force de ses poumons.
--Grand Dieu! c'est le major, dit Glorvina en laissant apercevoir sa
tête, qui ressemblait à une grappe de papillotes.
--Eh bien, Dob, qu'y a-t-il, mon garçon? reprit le colonel, pensant
qu'il y avait au moins le feu à la caserne, ou qu'il était arrivé un
ordre du quartier général.
--Il me faut.... un congé pour.... pour retourner en Angleterre,
reprit Dobbin; j'y suis rappelé immédiatement pour des affaires de
famille très-urgentes.
--Juste ciel! qu'est-il arrivé? se dit Glorvina communiquant son
tremblement à ses papillotes elles-mêmes.
--Il faut que je parte cette nuit, sur-le-champ,» continua Dobbin.
Le colonel se leva et vint échanger quelques paroles avec lui.
En arrivant au _post-scriptum_ de la lettre de miss Dobbin, le major y
avait trouvé la nouvelle suivante, seule cause de l'alerte dont nous
venons de faire part au lecteur:
«J'ai été voir hier notre vieille connaissance, mistress Osborne et sa
famille. Vous savez dans quelle misérable demeure vivent ces pauvres
gens depuis la banqueroute du père; M. Sedley a placé une plaque de
cuivre sur la porte de cette méchante habitation et se livre au
commerce du charbon. Le petit George, votre filleul, est un charmant
enfant, quoiqu'il ait de grandes dispositions à l'insolence et à
l'entêtement. Nous nous occupons de lui suivant votre désir, et nous
l'avons présenté à sa tante miss Osborne qui a été enchantée de le
voir. Son grand-père, je ne parle point du banqueroutier, mais de M.
Osborne, de Russell-Square, qui est presque tombé en enfance, semble
disposé à se radoucir à l'égard de l'enfant de votre ami et à oublier
les erreurs de la désobéissance du père. Amélia serait assez disposée
à lui en faire l'abandon. Elle commence à se consoler de la mort de
son mari, et dans peu doit épouser le révérend M. Binney, ministre à
Brompton. C'est un pauvre mariage, mais mistress Osborne commence à
être sur le retour; j'ai déjà aperçu quelques cheveux gris sur sa
tête; quant à son moral, il va infiniment mieux; et votre petit
filleul fait le diable à la maison. Ma mère me charge de vous
transmettre ses amitiés, auxquelles je joins celles de votre dévouée
soeur.
«Anna Dobbin.»
CHAPITRE XII.
Entre Londres et l'Hampshire.
Le grand hôtel des Crawley, situé Great-Gaunt-Street, vit de nouveau
briller sur sa façade l'écusson de la famille, en signe de deuil et
comme témoignage de la douleur que causait la mort de sir Pitt
Crawley; toutefois on pouvait remarquer jusque dans cet emblème
héraldique un éclat inaccoutumé qui, aussi bien là que dans tout le
reste de la maison, n'avait jamais existé du vivant du dernier
baronnet. La couche noirâtre et antique qui donnait à la maison un
aspect maussade et triste, avait disparu pour laisser voir l'écarlate
des briques, qu'encadraient gaiement des filets de plâtre. Le lion de
bronze servant de marteau, avait été redoré à neuf et les grilles
repeintes. En un mot, cette demeure, autrefois la plus sinistre de
Gaunt-Street, était devenue la plus coquette de tout le quartier. La
transformation avait eu lieu avant même que dans l'Hampshire les
premiers jets de la verdure eussent remplacé les feuilles jaunâtres
qui couvraient les arbres de Crawley quand le vieux sir Pitt traversa,
pour la dernière fois, l'avenue du château.
Chaque jour on voyait arriver une petite femme dans un coupé de même
taille, pour surveiller les travaux qui se faisaient dans cette
maison. Une vieille fille, escortée d'un petit garçon, s'y rendait
aussi chaque jour; le petit garçon et la vieille fille étaient miss
Briggs et le petit Rawdon, chargés tous deux d'inspecter les
embellissements qui transformaient la maison de sir Pitt, de
surveiller les ouvrières, de couper et coudre les rideaux et les
tentures, de passer en revue et secrétaires et commodes, et tous les
réduits où se trouvaient entassées les reliques poudreuses de la
famille, avec les faux bijoux qui avaient brillé sur la tête de
plusieurs générations féminines, enfin de faire l'inventaire de la
porcelaine, de la verrerie et autres objets qui garnissaient les
tablettes de l'office.
Dans tous ces arrangements, mistress Rawdon Crawley avait la haute
main; elle tenait de sir Pitt un plein pouvoir. Son bon plaisir
décidait seul de la vente, de l'achat ou de la suppression; elle avait
ainsi l'occasion de faire preuve de bon goût et elle en était
enchantée. Ces réparations avaient été décidées à la suite d'un voyage
de sir Pitt à Londres, où il était venu voir ses hommes de loi, et
avait passé une semaine à Curzon-Street, dans la maison de son frère
et de sa belle-soeur.
Il s'était fait d'abord descendre à l'hôtel; mais Becky, instruite de
l'arrivée du baronnet, se transporta en personne auprès de lui, et une
heure après le ramenait en triomphe à Curzon-Street. Comment refuser
une hospitalité offerte avec tant de franchise et par une aussi
aimable petite créature. Becky prit la main de Pitt et la serra avec
toute l'effusion de la reconnaissance, lorsqu'il eut accepté sa
proposition.
«Merci, lui dit-elle en abaissant sur lui un regard qui fit rougir le
baronnet. Voilà qui va rendre Rawdon bien joyeux.»
Elle voulut s'assurer par elle-même que rien ne manquait dans la
chambre de sir Pitt, que les domestiques avaient eu soin d'y porter
ses paquets; enfin elle y vint elle-même avec le seau à charbon à la
main. Le feu flambait déjà dans la cheminée. On avait installé Pitt
dans la chambre de miss Briggs, qui était allée prendre ses quartiers
à l'étage supérieur.
--J'étais sûre que vous ne pourriez me refuser de venir ici, lui
disait-elle avec des yeux rayonnant de plaisir.
Et, en effet, elle était ravie de pouvoir lui donner l'hospitalité
chez elle. Becky s'arrangea de manière à ce que Rawdon fût obligé
d'aller prendre deux ou trois fois ses dîners dehors. C'était pour le
baronnet de délicieuses soirées que celles qu'il passait dans le
tête-à-tête avec Becky et avec Briggs. Becky surveillait elle-même la
cuisine et la confection des plats qui avaient la préférence de son
cher beau-frère.
--Comment trouvez-vous ce salmis? lui disait-elle; je l'ai fait
moi-même à votre intention. Je sais encore bien d'autres friandises,
et ce sera pour quand vous viendrez encore me faire visite.
--Tout ce que vous touchez devient parfait entre vos mains, disait le
galant baronnet, et ce salmis est des meilleurs.
--Quand on est à la tête d'un pauvre ménage, reprenait alors Rebecca
avec une pointe de bonne humeur, on doit chercher tous les moyens de
se rendre utile.»
À quoi son beau-frère répondait alors qu'elle aurait été digne
d'épouser un empereur, et que cette habileté dans les soins
domestiques était assurément des plus précieuses chez une femme.
Sir Pitt était naturellement porté à faire, à part lui, une
comparaison fâcheuse entre sa belle-soeur et sa femme; il ne pouvait
oublier une certaine pâtisserie que lady Jane lui avait servie à dîner
et qui était la plus détestable chose dont il eût jamais goûté.
Pour assaisonner le salmis fait avec les faisans de lord Steyne, Becky
servit à son beau-frère une bouteille de petit vin blanc que Rawdon
lui avait apporté de France et qu'il s'était procuré pour rien, à ce
que disait celle qui le versait. Ce vin, en effet, provenait des
fameuses caves du marquis de Steyne, et il ramena bien vite la chaleur
aux joues glacées du baronnet et ranima les forces de cette débile
créature.
Lorsque la bouteille fut vidée, Becky prit son beau-frère par la main
pour le conduire dans le salon. Après l'avoir fait asseoir sur le
sofa, au coin du feu, elle eut l'air de prendre le plus grand intérêt
aux tirades qu'il se mit à lui débiter. Quant à elle, pendant ce
temps, assise à côté de lui, elle ourlait une chemise pour son cher
petit garçon. Mistress Rawdon ne manquait jamais de tirer cette
chemise de sa boîte à ouvrage toutes les fois qu'elle voulait se
donner une contenance humble et vertueuse. Le petit Rawdon était
devenu trop grand pour cette chemise longtemps avant qu'elle fût
terminée.
Rebecca écoutait sir Pitt, causait avec lui, chantait pour le
distraire, et savait si bien le flatter et le prendre qu'il était
enchanté lorsqu'à la fin du jour, ayant fini avec ses hommes
d'affaires, il rentrait à Curzon-Street et y goûtait les plaisirs du
coin du feu. Les hommes de loi y trouvaient aussi leur compte, car sir
Pitt commença dès lors à leur faire grâce des discours jusqu'alors
interminables qu'il leur adressait. Le moment du départ fut pour lui
fort douloureux et fort pénible; elle lui faisait signe de la main
avec une grâce charmante, tandis que la voiture s'éloignait, et lui,
de son côté, agitait son mouchoir. Quant à elle, ce fut encore une
occasion de faire croire qu'elle versait des larmes, tout au moins
elle essuya ses yeux. Dès que Pitt eut perdu de vue cette ravissante
petite femme, il rabaissa sa visière sur sa figure, s'enfonça dans son
coin, et se mit à réfléchir qu'elle l'avait entouré de tous les égards
dont il était digne sans contredit; que Rawdon était un imbécile de
n'avoir pas su apprécier une pareille femme comme elle le méritait, et
qu'enfin sa femme à lui était une niaise et une sotte auprès de cette
séduisante petite Becky. Becky avait peut-être contribué pour beaucoup
à réveiller toutes ces idées dans son esprit, mais quand et comment,
on serait en peine de le dire, tant la petite enchanteresse mettait
toujours de grâce et d'habileté dans sa manière de se conduire. Avant
le départ de sir Pitt, il avait été convenu que les deux familles se
réuniraient à la campagne pour célébrer la Noël.
«Que n'avez-vous trouvé le moyen de lui tirer un peu d'argent? dit
Rawdon d'un ton boudeur à sa femme, quand le baronnet fut parti; il
m'eût été bien agréable de donner un petit à-compte à ce pauvre
Raggles, en vérité, je vous le jure, car je m'en veux de laisser ainsi
ce pauvre diable à découvert de si fortes avances. Sans compter que
quelque beau matin il pourrait bien nous mettre dans la rue pour louer
à d'autres.
--Dites-lui, répondit Becky, qu'aussitôt les affaires de Pitt
arrangées, on payera toutes les dettes. En attendant vous pouvez lui
remettre un petit à-compte; c'est un billet que Pitt avait laissé pour
son neveu.»
En même temps elle tirait de sa poche et présentait à son mari le
bank-note que son beau-frère avait laissé pour le jeune héritier de la
branche cadette des Crawleys. Nous devons cette justice à Rebecca,
qu'elle avait sondé auprès de Pitt le terrain sur lequel son mari
aurait voulu la voir s'aventurer, mais qu'elle avait dû s'arrêter dès
les premiers pas dans cette exploration délicate. En effet, la moindre
allusion à leurs embarras suffisait pour rembrunir aussitôt la figure
de sir Pitt et lui donner un air gêné; il s'étendait alors en longs
discours sur l'état de pénurie où il se trouvait lui-même, et ne
tarissait point en plaintes sur l'inexactitude de ses fermiers dans
leurs payements, sur la situation embarrassée des affaires de son
père, sur les dépenses qu'avait occasionnées le décès du vieillard,
sur l'obligation de purger toutes ses hypothèques, sur les nombreux
emprunts qu'il avait déjà faits à ses banquiers et à ses agents. Le
nouveau baronnet en sortit par un adroit détour, il donna à sa
belle-soeur un bank-note pour son petit garçon.
Pitt soupçonnait bien la détresse à laquelle devait en être réduite la
famille de son frère; un diplomate aussi consommé et aussi pénétrant
que lui avait dû deviner sur le champ que la famille Rawdon était
dénuée de toute ressource, et il se sentait en proie à de secrets
remords en songeant que c'était lui qui avait accaparé l'argent qui,
selon toutes les prévisions, aurait dû revenir à son jeune frère. La
simple équité lui disait, qu'en bonne conscience, il était tenu à
quelque compensation envers ses parents dépouillés. Un homme au
courant des convenances, doué de bon sens, remplissant ses devoirs
religieux et ayant appris son catéchisme, un homme enfin qui
s'appliquait à mener une vie régulière en ce monde, ne pouvait se
dissimuler que l'héritage qui l'avait mis à la tête de toute la
fortune l'avait en même temps constitué le débiteur de son frère.
Mais de pareilles restitutions sont toujours pénibles à faire, et un
homme d'ordre et de sens souffre toujours de se voir réduit à écorner
si largement son capital. On veut bien gaspiller son argent pour se
faire une réputation de libéralité, pour se procurer tous les plaisirs
imaginables, tels qu'une loge à l'Opéra, des chevaux, de grands dîners
et même la petite gloriole de faire la charité, pourvu que ce soit en
public; mais on débattra le prix de la course avec un cocher de
fiacre, et on refusera une obole à un parent dans la détresse. C'est
en conséquence de ces dispositions innées dans l'humanité, que sir
Pitt, tout en reconnaissant que son devoir l'obligeait à faire quelque
chose pour son frère, remettait à un autre temps le soin d'y
réfléchir.
Becky, de son côté, savait le fond que l'on doit faire sur les
instincts généreux du prochain; elle se trouvait déjà très-satisfaite
des procédés de Pitt à son égard; lui le chef de la famille, ne
l'avait-il pas reconnue pour sa belle-soeur; s'il ne lui donnait rien
maintenant, il lui vaudrait par la suite quelque chose qui
certainement est aussi précieux que l'argent, à savoir, le crédit.
Raggles, témoin de la bonne harmonie qui régnait entre les deux
frères, se montrait déjà plus coulant envers les époux Rawdon, et puis
ne venait-il pas de recevoir un léger à-compte, et ne lui avait-on pas
fait entrevoir que, dans un assez bref délai, il en recevrait un
nouveau, plus considérable encore.
En payant à miss Briggs les intérêts échus à la Noël pour la petite
avance qu'elle avait faite à Rebecca, celle-ci lui dit en confidence
qu'elle avait consulté sir Pitt, fort au courant des questions
financières, sur le meilleur placement que Briggs pourrait faire du
reste de son petit capital. Sir Pitt, après de mûres réflexions, avait
trouvé pour Briggs quelque chose de sûr et d'avantageux; car sir Pitt
ne pouvait oublier que miss Briggs avait été l'amie de sa chère tante
Crawley et l'avait veillée jusqu'au dernier soupir, et à ce titre elle
avait droit à l'affection de tous les membres de la famille. En
conséquence, avant de quitter la ville, Pitt avait bien recommandé que
Briggs tînt son argent tout prêt, afin de saisir l'occasion qu'il
avait en vue. La pauvre Briggs ajouta une entière confiance à l'air
candide, à la joie avec laquelle Rebecca lui annonça cette nouvelle.
Cette attention de sir Pitt la toucha au plus haut degré; c'était pour
elle un bonheur inespéré. Comment eût-elle songé autrement à retirer
son argent du trois pour cent; et puis c'était surtout la manière
délicate dont le service était rendu. Briggs promit donc de voir le
jour même son homme d'affaires, afin que son petit pécule fût prêt au
moment opportun.
L'honnête fille fut si reconnaissante de tant d'intérêt de la part de
Becky et de son digne mari le colonel, qu'elle consacra presque toute
la moitié de son revenu d'une année à acheter une jaquette de velours
au petit Rawdon, qui, pour le dire en passant, n'était plus d'âge ni
de taille à porter une jaquette de velours, mais bien à prendre le
pantalon et la veste.