Dobbin, comme en s'en doute, l'ouvrit de préférence à toutes celles

qui lui arrivaient de la capitale de la Grande-Bretagne; mais elle

produisit sur son esprit un si fâcheux effet, qu'après cette lecture

il prit en haine et Glorvina et sa robe rose et tout ce qui la

touchait de près ou de loin, et se mit à pester contre les commérages

féminins et contre le beau sexe en général. Ce jour-là, tout lui

apparut en noir: à l'inspection, il trouva la chaleur accablante, et

son service lui sembla une odieuse corvée. En vérité, était-ce bien la

besogne d'un homme doué de raison que d'user sa vie à examiner des

batteries de fusil et à faire prendre l'alignement à des espèces de

bûches? Les causeries de la caserne lui parurent plus fastidieuses que

jamais. Après tout, que lui importait à lui, qui arrivait grand train

à la quarantaine, le nombre de bécassines tuées par le lieutenant

Smith, ou les mérites de la jument de l'enseigne Brown? Il se sentait

pris de dégoût pour les robustes plaisanteries que l'on faisait à la

table des officiers; il n'était plus d'âge à rire des propos

drôlatiques tenus par l'aide chirurgien et les jeunes officiers, bien

qu'ils eussent encore le don d'exciter la gaieté du vieil O'Dowd à la

tête chauve et au nez rouge, et que ce vieux militaire les entendît

répéter, toujours les mêmes, depuis trente ans. Obligé à vivre entre

les lourdes saillies de la table des officiers et les querelles et les

scandales du salon des dames, son existence lui devenait insoutenable,

et il ne pouvait y penser sans rougir.

«Amélia, se disait-il alors, Amélia! pouvez-vous bien me faire des

reproches, à moi qui vous suis toujours resté fidèle? si seulement

vous aviez voulu répondre aux sentiments que j'éprouvais pour vous, je

ne serais point ici à traîner une misérable existence. Ne trouvez-vous

d'autres récompenses pour tant de dévouement et de fidélité que des

souhaits et des félicitations sur mon mariage avec cette pimpante

Irlandaise?»

Ah! le pauvre William se sentait alors bien chagrin et bien triste;

plus que jamais il souffrait des tortures de l'isolement. Il aurait

voulu en avoir fini avec la vie, avec les vanités et les déceptions

dont elle est semée, tant la lutte lui paraissait désespérée et

douloureuse, tant l'horizon se montrait à lui sous de sombres aspects!

Sa nuit se passa au milieu des plus cruelles insomnies, ne sachant

s'il se déciderait à partir pour l'Angleterre. Fidélité, amour,

constance, rien n'avait touché le coeur insensible d'Amélia; et on eût

dit qu'elle fermait à dessein les yeux pour ne point voir tant

d'amour.

«Amélia, s'écriait-il au milieu du silence de la nuit, songez que vous

êtes la seule que j'aie aimée, que j'aime encore au monde, malgré

votre coeur de marbre, malgré votre indifférence après les soins que

je vous ai donnés dans des temps de douleur et de souffrance, malgré

ces sourires que vous aviez sur les lèvres au moment de nos adieux et

qui semblaient me dire que vous ne pensiez déjà plus à moi avant même

que je vous eusse quittée.»

Ah! sans doute Amélia aurait eu pitié de lui, si elle l'avait vu dans

le triste état où elle venait de le jeter. Le major crut trouver une

consolation, un adoucissement à ses tortures en relisant toutes les

lettres qui lui venaient d'Amélia, depuis ses lettres d'affaires

touchant le petit capital qu'elle croyait tenir de son mari, jusqu'aux

moindres billets d'invitation, au moindre carré de papier sur lequel

se trouvait un délié de sa main. Ces lettres étaient toutes empreintes

d'une froideur qui ne laissait point de place à l'espérance.

S'il se fût trouvé là une douce et aimable créature capable de lire

dans ce noble coeur et de comprendre tout ce qu'il se trouvait de

grandeur et de délicatesse dans sa réserve, le prestige qui

environnait Amélia se serait peut-être évanoui tout naturellement, et

l'amour de Dobbin aurait eu désormais des destinées calmes et

paisibles. Mais le major n'avait alors d'autres rapports d'intimité

que ceux auxquels s'efforçait de le provoquer la fringante Glorvina,

la brillante Irlandaise aux boucles d'ébène; et, il faut le dire,

cette altière beauté songeait bien moins à s'assurer l'amour du major

que ses adorations. Elle avait entrepris là une tâche bien difficile

et bien ingrate, à en juger d'après les moyens auxquels elle était

obligée d'avoir recours pour en venir à ses fins.

Peu après l'arrivée des toilettes de Londres, et peut-être en vue de

leur faire honneur, lady O'Dowd et les femmes des autres officiers du

régiment royal donnèrent un bal aux régiments de la compagnie des

Indes et aux fonctionnaires civils de la station. Glorvina y parut au

milieu des pompes éblouissantes de sa robe de satin rose, de cette

robe qui devait frapper le coup décisif; le major, présent à cette

fête, errait à l'aventure dans les salons du bal, et il n'eût pas même

su dire le lendemain quelle était la couleur du satin. Glorvina, la

rage dans le coeur, accepta pour danseurs les moindres officiers de la

garnison, espérant irriter la jalousie de Dobbin; mais le major n'en

parut point jaloux. Il ne témoigna pas même de mauvaise humeur lorsque

M. Bangles, capitaine de cavalerie, offrit son bras à Glorvina pour la

conduire à la salle du souper. Ce n'était ni les manéges de la

coquetterie, ni de jolies robes, ni de belles épaules qui pouvaient

quelque chose sur la fibre sensible du major, et Glorvina n'avait rien

autre chose à offrir.

À eux deux, ils donnaient l'exemple de la vanité des choses humaines;

ils désiraient, chacun de leur côté, ce qu'il ne leur était point

donné d'avoir. La désolation et le désespoir de Glorvina se

manifestaient par des torrents de larmes. Son affection pour le major,

disait-elle en sanglotant, avait été plus vive qu'aucune de celles

qu'elle avait ressenties pour les autres.

«Ah! ma bonne Peggy, disait-elle à sa belle-soeur dans leurs moments

d'entente et de bonne harmonie; ah! ma bonne Peggy, il me brisera le

coeur; toutes mes robes me deviennent trop larges, je ne serai bientôt

plus qu'un squelette.»

Tandis que le major prolongeait ainsi le supplice de cette

malheureuse, et, loin de demander sa main, ne tâchait même pas d'en

devenir amoureux, un autre bâtiment arriva d'Europe, d'où il apportait

des lettres, parmi lesquelles il s'en trouva une pour cet homme au

coeur de granit. Cette lettre portait un timbre plus ancien que celui

des missives apportées par le dernier navire, et elle venait de chez

lui. Dobbin reconnut aussitôt l'écriture de sa soeur, qui mettait le

plus grand soin à entasser dans sa correspondance toutes les plus

mauvaises nouvelles, et lui adressait de petits sermons avec une

franchise vraiment fraternelle; aussi son cher William, étant

malheureux tout le reste du jour quand il lui arrivait de lire les

épîtres de sa soeur, ne se pressait jamais beaucoup d'en rompre le

cachet; pour cela il attendait de se sentir en bonne disposition. Il y

avait à peine quinze jours qu'il venait d'écrire à sa soeur une lettre

de remontrances à propos des absurdes racontages dont elle avait été

entretenir mistress Osborne, et il avait, de plus, fait réponse à la

mère de George, afin de la détromper sur les bruits mensongers qui

avaient circulé sur son compte, et l'assurer qu'il n'entrevoyait

point, quant à présent, de changement probable dans sa position

actuelle.

Deux ou trois jours après l'arrivée de ce second paquet de lettres, le

major était allé passer la soirée chez lady O'Dowd, où il s'était

montré fort aimable, et Glorvina s'était persuadée qu'il avait écouté

avec plus d'attention qu'à l'ordinaire l'_Écho du Glacier_ ou

l'_Enfance du Ménestrel_, et une ou deux autres romances de choix

qu'elle réservait spécialement pour lui. En réalité, il n'avait pas

plus écouté la belle Glorvina que le hurlement des chacals que l'on

entendait grogner dans le voisinage de la maison; mais, comme

toujours, la pauvre fille aimait à se bercer d'une illusion qui lui

était chère. Le major, après avoir joué une partie d'échecs avec elle,

pendant que le chirurgien faisait celle de mistress O'Dowd, prit congé

de ces dames à son heure ordinaire et regagna son gîte.

Sur sa table, il trouva la lettre encore intacte de sa soeur, qui

renfermait probablement son contingent ordinaire de reproches; il la

prit, et presque honteux de son insouciance, il se disposa à passer

une heure désagréable en tête-à-tête avec cette chère soeur, qui, à

une telle distance, trouvait encore le moyen de lui être parfaitement

déplaisante. Une heure environ s'était déjà écoulée depuis que le

major avait quitté la maison du colonel. Maître Mick dormait du

sommeil inaltérable du juste, et Glorvina avait caché ses boucles

d'ébène dans leur prison de papier brouillard. Lady O'Dowd, elle

aussi, avait regagné la chambre nuptiale, située au rez-de-chaussée;

tout à coup la sentinelle, qui veillait à la porte de l'officier

supérieur, vit le major Dobbin accourir hors d'haleine et la figure

bouleversée. Il se dirigea vers la maison du colonel, et, sans faire

attention au planton, s'approcha des fenêtres de la chambre à coucher:

«Colonel O'Dowd! cria-t-il alors de toute la force de ses poumons.

--Grand Dieu! c'est le major, dit Glorvina en laissant apercevoir sa

tête, qui ressemblait à une grappe de papillotes.

--Eh bien, Dob, qu'y a-t-il, mon garçon? reprit le colonel, pensant

qu'il y avait au moins le feu à la caserne, ou qu'il était arrivé un

ordre du quartier général.

--Il me faut.... un congé pour.... pour retourner en Angleterre,

reprit Dobbin; j'y suis rappelé immédiatement pour des affaires de

famille très-urgentes.

--Juste ciel! qu'est-il arrivé? se dit Glorvina communiquant son

tremblement à ses papillotes elles-mêmes.

--Il faut que je parte cette nuit, sur-le-champ,» continua Dobbin.

Le colonel se leva et vint échanger quelques paroles avec lui.

En arrivant au _post-scriptum_ de la lettre de miss Dobbin, le major y

avait trouvé la nouvelle suivante, seule cause de l'alerte dont nous

venons de faire part au lecteur:

«J'ai été voir hier notre vieille connaissance, mistress Osborne et sa

famille. Vous savez dans quelle misérable demeure vivent ces pauvres

gens depuis la banqueroute du père; M. Sedley a placé une plaque de

cuivre sur la porte de cette méchante habitation et se livre au

commerce du charbon. Le petit George, votre filleul, est un charmant

enfant, quoiqu'il ait de grandes dispositions à l'insolence et à

l'entêtement. Nous nous occupons de lui suivant votre désir, et nous

l'avons présenté à sa tante miss Osborne qui a été enchantée de le

voir. Son grand-père, je ne parle point du banqueroutier, mais de M.

Osborne, de Russell-Square, qui est presque tombé en enfance, semble

disposé à se radoucir à l'égard de l'enfant de votre ami et à oublier

les erreurs de la désobéissance du père. Amélia serait assez disposée

à lui en faire l'abandon. Elle commence à se consoler de la mort de

son mari, et dans peu doit épouser le révérend M. Binney, ministre à

Brompton. C'est un pauvre mariage, mais mistress Osborne commence à

être sur le retour; j'ai déjà aperçu quelques cheveux gris sur sa

tête; quant à son moral, il va infiniment mieux; et votre petit

filleul fait le diable à la maison. Ma mère me charge de vous

transmettre ses amitiés, auxquelles je joins celles de votre dévouée

soeur.

«Anna Dobbin.»

CHAPITRE XII.

Entre Londres et l'Hampshire.

Le grand hôtel des Crawley, situé Great-Gaunt-Street, vit de nouveau

briller sur sa façade l'écusson de la famille, en signe de deuil et

comme témoignage de la douleur que causait la mort de sir Pitt

Crawley; toutefois on pouvait remarquer jusque dans cet emblème

héraldique un éclat inaccoutumé qui, aussi bien là que dans tout le

reste de la maison, n'avait jamais existé du vivant du dernier

baronnet. La couche noirâtre et antique qui donnait à la maison un

aspect maussade et triste, avait disparu pour laisser voir l'écarlate

des briques, qu'encadraient gaiement des filets de plâtre. Le lion de

bronze servant de marteau, avait été redoré à neuf et les grilles

repeintes. En un mot, cette demeure, autrefois la plus sinistre de

Gaunt-Street, était devenue la plus coquette de tout le quartier. La

transformation avait eu lieu avant même que dans l'Hampshire les

premiers jets de la verdure eussent remplacé les feuilles jaunâtres

qui couvraient les arbres de Crawley quand le vieux sir Pitt traversa,

pour la dernière fois, l'avenue du château.

Chaque jour on voyait arriver une petite femme dans un coupé de même

taille, pour surveiller les travaux qui se faisaient dans cette

maison. Une vieille fille, escortée d'un petit garçon, s'y rendait

aussi chaque jour; le petit garçon et la vieille fille étaient miss

Briggs et le petit Rawdon, chargés tous deux d'inspecter les

embellissements qui transformaient la maison de sir Pitt, de

surveiller les ouvrières, de couper et coudre les rideaux et les

tentures, de passer en revue et secrétaires et commodes, et tous les

réduits où se trouvaient entassées les reliques poudreuses de la

famille, avec les faux bijoux qui avaient brillé sur la tête de

plusieurs générations féminines, enfin de faire l'inventaire de la

porcelaine, de la verrerie et autres objets qui garnissaient les

tablettes de l'office.

Dans tous ces arrangements, mistress Rawdon Crawley avait la haute

main; elle tenait de sir Pitt un plein pouvoir. Son bon plaisir

décidait seul de la vente, de l'achat ou de la suppression; elle avait

ainsi l'occasion de faire preuve de bon goût et elle en était

enchantée. Ces réparations avaient été décidées à la suite d'un voyage

de sir Pitt à Londres, où il était venu voir ses hommes de loi, et

avait passé une semaine à Curzon-Street, dans la maison de son frère

et de sa belle-soeur.

Il s'était fait d'abord descendre à l'hôtel; mais Becky, instruite de

l'arrivée du baronnet, se transporta en personne auprès de lui, et une

heure après le ramenait en triomphe à Curzon-Street. Comment refuser

une hospitalité offerte avec tant de franchise et par une aussi

aimable petite créature. Becky prit la main de Pitt et la serra avec

toute l'effusion de la reconnaissance, lorsqu'il eut accepté sa

proposition.

«Merci, lui dit-elle en abaissant sur lui un regard qui fit rougir le

baronnet. Voilà qui va rendre Rawdon bien joyeux.»

Elle voulut s'assurer par elle-même que rien ne manquait dans la

chambre de sir Pitt, que les domestiques avaient eu soin d'y porter

ses paquets; enfin elle y vint elle-même avec le seau à charbon à la

main. Le feu flambait déjà dans la cheminée. On avait installé Pitt

dans la chambre de miss Briggs, qui était allée prendre ses quartiers

à l'étage supérieur.

--J'étais sûre que vous ne pourriez me refuser de venir ici, lui

disait-elle avec des yeux rayonnant de plaisir.

Et, en effet, elle était ravie de pouvoir lui donner l'hospitalité

chez elle. Becky s'arrangea de manière à ce que Rawdon fût obligé

d'aller prendre deux ou trois fois ses dîners dehors. C'était pour le

baronnet de délicieuses soirées que celles qu'il passait dans le

tête-à-tête avec Becky et avec Briggs. Becky surveillait elle-même la

cuisine et la confection des plats qui avaient la préférence de son

cher beau-frère.

--Comment trouvez-vous ce salmis? lui disait-elle; je l'ai fait

moi-même à votre intention. Je sais encore bien d'autres friandises,

et ce sera pour quand vous viendrez encore me faire visite.

--Tout ce que vous touchez devient parfait entre vos mains, disait le

galant baronnet, et ce salmis est des meilleurs.

--Quand on est à la tête d'un pauvre ménage, reprenait alors Rebecca

avec une pointe de bonne humeur, on doit chercher tous les moyens de

se rendre utile.»

À quoi son beau-frère répondait alors qu'elle aurait été digne

d'épouser un empereur, et que cette habileté dans les soins

domestiques était assurément des plus précieuses chez une femme.

Sir Pitt était naturellement porté à faire, à part lui, une

comparaison fâcheuse entre sa belle-soeur et sa femme; il ne pouvait

oublier une certaine pâtisserie que lady Jane lui avait servie à dîner

et qui était la plus détestable chose dont il eût jamais goûté.

Pour assaisonner le salmis fait avec les faisans de lord Steyne, Becky

servit à son beau-frère une bouteille de petit vin blanc que Rawdon

lui avait apporté de France et qu'il s'était procuré pour rien, à ce

que disait celle qui le versait. Ce vin, en effet, provenait des

fameuses caves du marquis de Steyne, et il ramena bien vite la chaleur

aux joues glacées du baronnet et ranima les forces de cette débile

créature.

Lorsque la bouteille fut vidée, Becky prit son beau-frère par la main

pour le conduire dans le salon. Après l'avoir fait asseoir sur le

sofa, au coin du feu, elle eut l'air de prendre le plus grand intérêt

aux tirades qu'il se mit à lui débiter. Quant à elle, pendant ce

temps, assise à côté de lui, elle ourlait une chemise pour son cher

petit garçon. Mistress Rawdon ne manquait jamais de tirer cette

chemise de sa boîte à ouvrage toutes les fois qu'elle voulait se

donner une contenance humble et vertueuse. Le petit Rawdon était

devenu trop grand pour cette chemise longtemps avant qu'elle fût

terminée.

Rebecca écoutait sir Pitt, causait avec lui, chantait pour le

distraire, et savait si bien le flatter et le prendre qu'il était

enchanté lorsqu'à la fin du jour, ayant fini avec ses hommes

d'affaires, il rentrait à Curzon-Street et y goûtait les plaisirs du

coin du feu. Les hommes de loi y trouvaient aussi leur compte, car sir

Pitt commença dès lors à leur faire grâce des discours jusqu'alors

interminables qu'il leur adressait. Le moment du départ fut pour lui

fort douloureux et fort pénible; elle lui faisait signe de la main

avec une grâce charmante, tandis que la voiture s'éloignait, et lui,

de son côté, agitait son mouchoir. Quant à elle, ce fut encore une

occasion de faire croire qu'elle versait des larmes, tout au moins

elle essuya ses yeux. Dès que Pitt eut perdu de vue cette ravissante

petite femme, il rabaissa sa visière sur sa figure, s'enfonça dans son

coin, et se mit à réfléchir qu'elle l'avait entouré de tous les égards

dont il était digne sans contredit; que Rawdon était un imbécile de

n'avoir pas su apprécier une pareille femme comme elle le méritait, et

qu'enfin sa femme à lui était une niaise et une sotte auprès de cette

séduisante petite Becky. Becky avait peut-être contribué pour beaucoup

à réveiller toutes ces idées dans son esprit, mais quand et comment,

on serait en peine de le dire, tant la petite enchanteresse mettait

toujours de grâce et d'habileté dans sa manière de se conduire. Avant

le départ de sir Pitt, il avait été convenu que les deux familles se

réuniraient à la campagne pour célébrer la Noël.

«Que n'avez-vous trouvé le moyen de lui tirer un peu d'argent? dit

Rawdon d'un ton boudeur à sa femme, quand le baronnet fut parti; il

m'eût été bien agréable de donner un petit à-compte à ce pauvre

Raggles, en vérité, je vous le jure, car je m'en veux de laisser ainsi

ce pauvre diable à découvert de si fortes avances. Sans compter que

quelque beau matin il pourrait bien nous mettre dans la rue pour louer

à d'autres.

--Dites-lui, répondit Becky, qu'aussitôt les affaires de Pitt

arrangées, on payera toutes les dettes. En attendant vous pouvez lui

remettre un petit à-compte; c'est un billet que Pitt avait laissé pour

son neveu.»

En même temps elle tirait de sa poche et présentait à son mari le

bank-note que son beau-frère avait laissé pour le jeune héritier de la

branche cadette des Crawleys. Nous devons cette justice à Rebecca,

qu'elle avait sondé auprès de Pitt le terrain sur lequel son mari

aurait voulu la voir s'aventurer, mais qu'elle avait dû s'arrêter dès

les premiers pas dans cette exploration délicate. En effet, la moindre

allusion à leurs embarras suffisait pour rembrunir aussitôt la figure

de sir Pitt et lui donner un air gêné; il s'étendait alors en longs

discours sur l'état de pénurie où il se trouvait lui-même, et ne

tarissait point en plaintes sur l'inexactitude de ses fermiers dans

leurs payements, sur la situation embarrassée des affaires de son

père, sur les dépenses qu'avait occasionnées le décès du vieillard,

sur l'obligation de purger toutes ses hypothèques, sur les nombreux

emprunts qu'il avait déjà faits à ses banquiers et à ses agents. Le

nouveau baronnet en sortit par un adroit détour, il donna à sa

belle-soeur un bank-note pour son petit garçon.

Pitt soupçonnait bien la détresse à laquelle devait en être réduite la

famille de son frère; un diplomate aussi consommé et aussi pénétrant

que lui avait dû deviner sur le champ que la famille Rawdon était

dénuée de toute ressource, et il se sentait en proie à de secrets

remords en songeant que c'était lui qui avait accaparé l'argent qui,

selon toutes les prévisions, aurait dû revenir à son jeune frère. La

simple équité lui disait, qu'en bonne conscience, il était tenu à

quelque compensation envers ses parents dépouillés. Un homme au

courant des convenances, doué de bon sens, remplissant ses devoirs

religieux et ayant appris son catéchisme, un homme enfin qui

s'appliquait à mener une vie régulière en ce monde, ne pouvait se

dissimuler que l'héritage qui l'avait mis à la tête de toute la

fortune l'avait en même temps constitué le débiteur de son frère.

Mais de pareilles restitutions sont toujours pénibles à faire, et un

homme d'ordre et de sens souffre toujours de se voir réduit à écorner

si largement son capital. On veut bien gaspiller son argent pour se

faire une réputation de libéralité, pour se procurer tous les plaisirs

imaginables, tels qu'une loge à l'Opéra, des chevaux, de grands dîners

et même la petite gloriole de faire la charité, pourvu que ce soit en

public; mais on débattra le prix de la course avec un cocher de

fiacre, et on refusera une obole à un parent dans la détresse. C'est

en conséquence de ces dispositions innées dans l'humanité, que sir

Pitt, tout en reconnaissant que son devoir l'obligeait à faire quelque

chose pour son frère, remettait à un autre temps le soin d'y

réfléchir.

Becky, de son côté, savait le fond que l'on doit faire sur les

instincts généreux du prochain; elle se trouvait déjà très-satisfaite

des procédés de Pitt à son égard; lui le chef de la famille, ne

l'avait-il pas reconnue pour sa belle-soeur; s'il ne lui donnait rien

maintenant, il lui vaudrait par la suite quelque chose qui

certainement est aussi précieux que l'argent, à savoir, le crédit.

Raggles, témoin de la bonne harmonie qui régnait entre les deux

frères, se montrait déjà plus coulant envers les époux Rawdon, et puis

ne venait-il pas de recevoir un léger à-compte, et ne lui avait-on pas

fait entrevoir que, dans un assez bref délai, il en recevrait un

nouveau, plus considérable encore.

En payant à miss Briggs les intérêts échus à la Noël pour la petite

avance qu'elle avait faite à Rebecca, celle-ci lui dit en confidence

qu'elle avait consulté sir Pitt, fort au courant des questions

financières, sur le meilleur placement que Briggs pourrait faire du

reste de son petit capital. Sir Pitt, après de mûres réflexions, avait

trouvé pour Briggs quelque chose de sûr et d'avantageux; car sir Pitt

ne pouvait oublier que miss Briggs avait été l'amie de sa chère tante

Crawley et l'avait veillée jusqu'au dernier soupir, et à ce titre elle

avait droit à l'affection de tous les membres de la famille. En

conséquence, avant de quitter la ville, Pitt avait bien recommandé que

Briggs tînt son argent tout prêt, afin de saisir l'occasion qu'il

avait en vue. La pauvre Briggs ajouta une entière confiance à l'air

candide, à la joie avec laquelle Rebecca lui annonça cette nouvelle.

Cette attention de sir Pitt la toucha au plus haut degré; c'était pour

elle un bonheur inespéré. Comment eût-elle songé autrement à retirer

son argent du trois pour cent; et puis c'était surtout la manière

délicate dont le service était rendu. Briggs promit donc de voir le

jour même son homme d'affaires, afin que son petit pécule fût prêt au

moment opportun.

L'honnête fille fut si reconnaissante de tant d'intérêt de la part de

Becky et de son digne mari le colonel, qu'elle consacra presque toute

la moitié de son revenu d'une année à acheter une jaquette de velours

au petit Rawdon, qui, pour le dire en passant, n'était plus d'âge ni

de taille à porter une jaquette de velours, mais bien à prendre le

pantalon et la veste.

La foire aux vanités, Tome II · 第 13 / 41 段