toujours vêtu d'amples habits, de gilets clairs et de cravates voyantes,
le chapeau sur l'oreille et un cigare d'un sou au coin de la bouche.
Il allait, frôlant les femmes élégantes, toisant les hommes en gaillard
prêt à se _flanquer une tripotée_, et cherchant ... cherchant ... car il
cherchait.
Il cherchait une femme, comptant sur sa figure, sur son physique. Il
s'était dit:
--Que diable, dans le tas de celles qui viennent là, je finirai bien par
trouver mon affaire. Et il cherchait avec un flair de chien de
chasse, un flair de Normand, sûr qu'il la reconnaîtrait, rien qu'en
l'apercevant, celle qui le ferait riche.
Ce fut un lundi matin qu'il murmura:
--Tiens--tiens--tiens.
Il faisait un temps superbe, un de ces temps jaunes et bleus du mois de
juillet où on dirait qu'il pleut de la chaleur. La vaste plage couverte
de monde, de toilettes, de couleurs, avait l'air d'un jardin de femmes;
et les barques de pêche aux voiles brunes, presque immobiles sur l'eau
bleue, qui les reflétait la tête en bas, semblaient dormir sous le grand
soleil de dix heures. Elles restaient là, en face de la jetée de bois,
les unes tout près, d'autres plus loin, d'autres très loin, sans remuer,
comme accablées par une paresse de jour d'été, trop nonchalantes pour
gagner la haute mer ou même pour rentrer au port. Et, là-bas, on
apercevait vaguement, dans la brume, la côte du Havre portant à son
sommet deux points blancs, les phares de Sainte-Adresse.
Il s'était dit:
--Tiens, tiens, tiens! en la rencontrant pour la troisième fois et en
sentant sur lui son regard, son regard de femme mûre, expérimentée et
hardie, qui s'offre.
Déjà il l'avait remarquée les jours précédents, car elle semblait aussi
en quête de quelqu'un. C'était une Anglaise assez grande, un peu maigre,
l'Anglaise audacieuse dont les voyages et les circonstances ont fait une
espèce d'homme. Pas mal d'ailleurs, marchant sec, d'un pas court, vêtue
simplement, sobrement, mais coiffée d'une façon drôle, comme elles
se coiffent toutes. Elle avait les yeux assez beaux, les pommettes
saillantes, un peu rouges, les dents trop longues, toujours au vent.
Quand il arriva près du port, il revint sur ses pas pour voir s'il la
rencontrerait encore une fois. Il la rencontra et il lui jeta un coup
d'oeil enflammé, un coup d'oeil qui disait:
--Me voilà.
Mais comment lui parler?
Il revint une cinquième fois, et comme il la voyait de nouveau arriver
en face de lui, elle laissa tomber son ombrelle.
Il s'élança, la ramassa, et, la présentant:
--Permettez, madame ...
Elle répondit:
--Aôh, vos êtes fort gracious.
Et ils se regardèrent. Ils ne savaient plus que dire. Elle avait rougi.
Alors, s'enhardissant, il prononça:
--En voilà un beau temps.
Elle murmura:
--Aôh, délicious!
Et ils restèrent encore en face l'un de l'autre, embarrassés, et ne
songeant d'ailleurs à s'en aller ni l'un ni l'autre. Ce fut elle qui eut
l'audace de demander.
--Vos été pour longtemps dans cette pays.
Il répondit en souriant:
--Oh! oui, tant que je voudrai!
Puis, brusquement, il proposa:
--Voulez-vous venir jusqu'à la jetée? c'est si joli par ces jours-là!
Elle dit simplement:
--Je volé bien.
Et ils s'en allèrent côte à côte, elle de son allure sèche et droite,
lui de son allure balancée de dindon qui fait la roue.
Trois mois plus tard les notables commerçants de Caen recevaient, un
matin, une grande lettre blanche qui disait:
_Monsieur et Madame Prosper Bombard ont l'honneur de vous faire part du
mariage de Monsieur Simon Bombard, leur fils, avec Madame veuve Kate
Robertson._
Et, sur l'autre page:
_Madame veuve Kate Robertson a l'honneur de vous faire part de son
mariage avec Monsieur Simon Bombard._
Ils s'installèrent à Paris.
La fortune de la mariée s'élevait à quinze mille francs de rentes bien
claires. Simon voulait quatre cents francs par mois pour sa cassette
personnelle. Il dut prouver que sa tendresse méritait ce sacrifice; il
le prouva avec facilité et obtint ce qu'il demandait.
Dans les premiers temps tout alla bien. Mme Bombard jeune n'était plus
jeune, assurément, et sa fraîcheur avait subi des atteintes; mais elle
avait une manière d'exiger les choses qui faisait qu'on ne pouvait les
lui refuser.
Elle disait avec son accent anglais volontaire et grave: «Oh! Simon, nô
allons nô coucher», qui faisait aller Simon vers le lit comme un chien
à qui on ordonne «à la niche». Et elle savait vouloir en tout, de jour
comme de nuit, d'une façon qui forçait les résistances.
Elle ne se fâchait pas; elle ne faisait point de scènes; elle ne criait
jamais; elle n'avait jamais l'air irrité ou blessé, ou même froissé.
Elle savait parler, voilà tout, et elle parlait à propos, d'un ton qui
n'admettait point de réplique.
Plus d'une fois Simon faillit hésiter; mais devant les désirs impérieux
et brefs de cette singulière femme, il finissait toujours par céder.
Cependant comme il trouvait monotones et maigres les baisers conjugaux,
et comme il avait en poche de quoi s'en offrir de plus gros, il s'en
paya bientôt à satiété, mais avec mille précautions.
Mme Bombard s'en aperçut, sans qu'il devinât à quoi; et elle lui annonça
un soir qu'elle avait loué une maison à Nantes où ils habiteraient dans
l'avenir.
L'existence devint plus dure. Il essaya des distractions diverses qui
n'arrivaient point à compenser le besoin de conquêtes féminines qu'il
avait au coeur.
Il pêcha à la ligne, sut distinguer les fonds qu'aime le goujon, ceux
que préfère la carpe ou le gardon, les rives favorites de la brème et
les diverses amorces qui tentent les divers poissons.
Mais en regardant son flotteur trembloter au fil de l'eau, d'autres
visions hantaient son esprit.
Il devint l'ami du chef de bureau de la sous-préfecture et du capitaine
de gendarmerie; et ils jouèrent au whist, le soir, au café du Commerce,
mais son oeil triste déshabillait la reine de trèfle ou la dame de
carreau, tandis que le problème des jambes absentes dans ces figures à
deux têtes embrouillait tout à fait les images écloses en sa pensée.
Alors il conçut un plan, un vrai plan de Normand rusé. Il fit prendre
à sa femme une bonne qui lui convenait; non point une belle fille,
une coquette, une parée, mais une gaillarde, rouge et râblée, qui
n'éveillerait point de soupçons et qu'il avait préparée avec soins à ses
projets.
Elle leur fut donnée en confiance par le directeur de l'octroi, un ami
complice et complaisant qui la garantissait sous tous les rapports. Et
Mme Bombard accepta avec confiance le trésor qu'on lui présentait.
Simon fut heureux, heureux avec précaution, avec crainte, et avec des
difficultés incroyables.
Il ne dérobait à la surveillance inquiète de sa femme que de très courts
instants, par-ci par-là, sans tranquillité.
Il cherchait un truc, un stratagème, et il finit par en trouver un qui
réussit parfaitement.
Mme Bombard qui n'avait rien à faire se couchait tôt, tandis que Bombard
qui jouait au whist, au café du Commerce, rentrait chaque jour à neuf
heures et demie précises. Il imagina de faire attendre Victorine dans le
couloir de sa maison, sur les marches du vestibule, dans l'obscurité.
Il avait cinq minutes au plus, car il redoutait toujours une surprise;
mais enfin cinq minutes de temps en temps suffisaient à son ardeur, et
il glissait un louis, car il était large en ses plaisirs, dans la main
de la servante, qui remontait bien vite à son grenier.
Et il riait, il triomphait tout seul, il répétait tout haut, comme le
barbier du roi Midas, dans les roseaux du fleuve, en pêchant l'ablette:
--Fichue dedans, la patronne.
Et le bonheur de ficher dedans Mme Bombard équivalait, certes, pour lui,
à tout ce qu'avait d'imparfait et d'incomplet sa conquête à gages.
* * * * *
Or, un soir, il trouva comme d'habitude Victorine l'attendant sur les
marches, mais elle lui parut plus vive, plus animée que d'habitude, et
il demeura peut-être dix minutes au rendez-vous du corridor.
Quand il entra dans la chambre conjugale, Mme Bombard n'y était pas. Il
sentit un grand frisson froid qui lui courait dans le dos et il tomba
sur une chaise, torturé d'angoisse.
Elle apparut, un bougeoir à la main.
Il demanda, tremblant:
--Tu étais sortie?
Elle répondit tranquillement:
--Je été dans la cuisine boire un verre d'eau.
Il s'efforça de calmer les soupçons qu'elle pouvait avoir; mais elle
semblait tranquille, heureuse, confiante; et il se rassura.
Quand ils pénétrèrent, le lendemain, dans la salle à manger pour
déjeuner, Victorine mit sur la table les côtelettes.
Comme elle se relevait, Mme Bombard lui tendit un louis qu'elle tenait
délicatement entre deux doigts, et lui dit, avec son accent calme et
sérieux:
--Tené, ma fille, voilà vingt francs dont j'avé privé vô, hier au soir.
Je vô les rendé.
Et la fille interdite prit la pièce d'or qu'elle regardait d'un air
stupide, tandis que Bombard, effaré, ouvrait sur sa femme des yeux
énormes.
LE PAIN MAUDIT
Le Pain maudit
I
Le père Taille avait trois filles. Anna, l'aînée, dont on ne parlait
guère dans la famille, Rose, la cadette, âgée maintenant de dix-huit
ans, et Claire, la dernière, encore gosse, qui venait de prendre son
quinzième printemps.
Le père Taille, veuf aujourd'hui, était maître mécanicien dans la
fabrique de boutons de M. Lebrument. C'était un brave homme, très
considéré, très droit, très sobre, une sorte d'ouvrier modèle. Il
habitait rue d'Angoulême, au Havre.
Quand Anna avait pris la clef des champs, comme on dit, le vieux
était entré dans une colère épouvantable; il avait menacé de tuer
le séducteur, un blanc-bec, un chef de rayon d'un grand magasin de
nouveautés de la ville. Puis, on lui avait dit de divers côtés que la
petite se rangeait, qu'elle mettait de l'argent sur l'État, qu'elle ne
courait pas, liée maintenant avec un homme d'âge, un juge au tribunal de
commerce, M. Dubois; et le père s'était calmé.
Il s'inquiétait même de ce qu'elle faisait; demandait des renseignements
sur sa maison à ses anciennes camarades qui avaient été la revoir; et
quand on lui affirmait qu'elle était dans ses meubles et qu'elle avait
un tas de vases de couleur sur ses cheminées, des tableaux peints sur
les murs, des pendules dorées et des tapis partout, un petit sourire
content lui glissait sur les lèvres. Depuis trente ans il travaillait,
lui, pour amasser cinq ou six pauvres mille francs! La fillette n'était
pas bête, après tout!
Or, voilà qu'un matin, le fils Touchard, dont le père était tonnelier au
bout de la rue, vint lui demander la main de Rose, la seconde. Le coeur
du vieux se mit à battre. Les Touchard étaient riches et bien posés; il
avait décidément de la chance dans ses filles.
La noce fut décidée; et on résolut qu'on la ferait d'importance. Elle
aurait lieu à Sainte-Adresse, au restaurant de la mère Jusa. Cela
coûterait bon, par exemple, ma foi tant pis, une fois n'était pas
coutume.
Mais un matin, comme le vieux était rentré au logis pour déjeuner, au
moment où il se mettait à table avec ses deux filles, la porte s'ouvrit
brusquement et Anna parut. Elle avait une toilette brillante, et des
bagues, et un chapeau à plume. Elle était gentille comme un coeur avec
tout ça. Elle sauta au cou du père, qui n'eut pas le temps de dire
«ouf», puis elle tomba en pleurant dans les bras de ses deux soeurs,
puis elle s'assit en s'essuyant les yeux et demanda une assiette pour
manger la soupe avec la famille. Cette fois, le père Taille fut attendri
jusqu'aux larmes à son tour, et il répéta à plusieurs reprises: «C'est
bien, ça, petite, c'est bien, c'est bien.» Alors, elle dit tout de
suite son affaire.--Elle ne voulait pas qu'on fît la noce de Rose à
Sainte-Adresse, elle ne voulait pas, ah! mais non. On la ferait
chez elle, donc, cette noce, et ça ne coûterait rien au père. Ses
dispositions étaient prises, tout arrangé, tout réglé; elle se chargeait
de tout, voilà!
Le vieux répéta: «Ça, c'est bien, petite, c'est bien». Mais un scrupule
lui vint. Les Touchard consentiraient-ils? Rose, la fiancée, surprise,
demanda: «Pourquoi qu'ils ne voudraient pas, donc? Laisse faire, je m'en
charge, je vais en parler à Philippe, moi».
Elle en parla à son prétendu, en effet, le jour même; et Philippe
déclara que ça lui allait parfaitement. Le père et la mère Touchard
furent aussi ravis de faire un bon dîner qui ne coûterait rien. Et ils
disaient: «Ça sera bien, pour sûr, vu que monsieur Dubois roule sur
l'or».
Alors ils demandèrent la permission d'inviter une amie, Mlle Florence,
la cuisinière des gens du premier. Anna consentit à tout.
Le mariage était fixé au dernier mardi du mois.
II
Après la formalité de la mairie et la cérémonie religieuse, la noce se
dirigea vers la maison d'Anna. Les Taille avaient amené, de leur côté,
un cousin d'âge, M. Sauvetanin, homme à réflexions philosophiques,
cérémonieux et compassé, dont on attendait l'héritage, et une vieille
tante, Mme Lamondois.
M. Sauvetanin avait été désigné pour offrir son bras à Anna. On les
avait accouplés, les jugeant les deux personnes les plus importantes et
les plus distinguées de la société.
Dès qu'on arriva devant la porte d'Anna, elle quitta immédiatement son
cavalier et courut en avant en déclarant: «Je vais vous montrer le
chemin.»
Elle monta, en courant, l'escalier, tandis que la procession des invités
suivait plus lentement.
Dès que la jeune fille eut ouvert son logis elle se rangea pour laisser
passer le monde qui défilait devant elle en roulant de grands yeux et en
tournant la tête de tous les côtés pour voir ce luxe mystérieux.
La table était mise dans le salon, la salle à manger ayant été jugée
trop petite. Un restaurateur voisin avait loué les couverts, et les
carafes pleines de vin luisaient sous un rayon de soleil qui tombait
d'une fenêtre.
Les dames pénétrèrent dans la chambre à coucher pour se débarrasser de
leurs châles et de leurs coiffures, et le père Touchard, debout sur
la porte, clignait de l'oeil vers le lit bas et large, et faisait aux
hommes des petits signes farceurs et bienveillants. Le père Taille, très
digne, regardait avec un orgueil intime l'ameublement somptueux de son
enfant, et il allait de pièce en pièce, tenant toujours à la main son
chapeau, inventoriant les objets d'un regard, marchant à la façon d'un
sacristain dans une église.
Anna allait, venait, courait, donnait des ordres, hâtait le repas.
Enfin, elle apparut sur le seuil de la salle à manger démeublée,
en criant: «Venez tous par ici une minute.» Les douze invités se
précipitèrent et aperçurent douze verres de madère en couronne sur un
guéridon.
Rose et son mari se tenaient par la taille, s'embrassaient déjà dans
les coins. M. Sauvetanin ne quittait pas Anna de l'oeil, poursuivi sans
doute par cette ardeur, par cette attente qui remuent les hommes, même
vieux et laids, auprès des femmes galantes, comme si elles devaient par
métier, par obligation professionnelle, un peu d'elles à tous les mâles.
Puis on se mit à table, et le repas commença. Les parents occupaient un
bout, les jeunes gens tout l'autre bout. Mme Touchard la mère présidait
à droite, la jeune mariée présidait à gauche. Anna s'occupait de tous et
de chacun, veillait à ce que les verres fussent toujours pleins et les
assiettes toujours garnies. Une certaine gêne respectueuse, une certaine
intimidation devant la richesse du logis et la solennité du service
paralysaient les convives. On mangeait bien, on mangeait bon, mais on ne
rigolait pas comme on doit rigoler dans les noces. On se sentait dans
une atmosphère trop distinguée, cela gênait. Mme Touchard, la mère, qui
aimait rire, tâchait d'animer la situation; et, comme on arrivait au
dessert, elle cria: «Dis donc, Philippe, chante-nous quelque chose.»
Son fils passait dans sa rue pour posséder une des plus jolies voix du
Havre.
Le marié aussitôt se leva, sourit, et se tournant vers sa belle-soeur,
par politesse et par galanterie, il chercha quelque chose de
circonstance, de grave, de comme il faut, qu'il jugeait en harmonie avec
le sérieux du dîner.
Anna prit un air content et se renversa sur sa chaise pour écouter. Tous
les visages devinrent attentifs et vaguement souriants.
Le chanteur annonça «Le pain maudit», et arrondissant le bras droit, ce
qui fit remonter son habit dans son cou, il commença:
Il est un pain béni qu'à la terre économe
Il nous faut arracher d'un bras victorieux.
C'est le pain du travail, celui que l'honnête homme,
Le soir, à ses enfants, apporte tout joyeux.
Mais il en est un autre, à mine tentatrice,
Pain maudit que l'Enfer pour nous damner sema _(bis)_
Enfants, n'y touchez pas, car c'est le pain du vice!
Chers enfants, gardez-vous de toucher ce pain-là! _(bis.)_
Toute la table applaudit avec frénésie. Le père Touchard déclara: «Ça,
c'est tapé.» La cuisinière invitée tourna dans sa main un croûton
qu'elle regardait avec attendrissement. M. Sauvetanin murmura: «Très
bien!» Et la tante Lamondois s'essuyait déjà les yeux avec sa serviette.
Le marié annonça: «Deuxième couplet» et le lança avec une énergie
croissante:
Respect au malheureux qui, tout brisé par l'âge,
Nous implore en passant sur le bord du chemin,
Mais flétrissons celui qui, désertant l'ouvrage,
Alerte et bien portant, ose tendre la main.
Mendier sans besoin, c'est voler la vieillesse.
C'est voler l'ouvrier que le travail courba _(bis.)_
Honte à celui qui vit du pain de la paresse,
Chers enfants, gardez-vous de toucher ce pain-là _(bis.)_
Tous, même les deux servants restés debout contre les murs, hurlèrent
en choeur le refrain. Les voix fausses et pointues des femmes faisaient
détonner les voix grasses des hommes.
La tante et la mariée pleuraient tout à fait. Le père Taille se mouchait
avec un bruit de trombone, et le père Touchard affolé brandissait
un pain tout entier jusqu'au milieu de la table. La cuisinière amie
laissait tomber des larmes muettes sur son croûton qu'elle tourmentait
toujours.
M. Sauvetanin prononça au milieu de l'émotion générale: «Voilà des
choses saines, bien différentes des gaudrioles.»
Anna, troublée aussi, envoyait des baisers à sa soeur et lui montrait
d'un signe amical son mari, comme pour la féliciter.
Le jeune homme, grisé par le succès, reprit:
Dans ton simple réduit, ouvrière gentille,
Tu sembles écouter la voix du tentateur!
Pauvre enfant, va, crois-moi, ne quitte pas l'aiguille.
Tes parents n'ont que toi, toi seule es leur bonheur.
Dans un luxe honteux trouveras-tu des charmes
Lorsque, te maudissant, ton père expirera? _(bis)_
Le pain du déshonneur se pétrit dans les larmes.
Chers enfants, gardez-vous de toucher ce pain-là, _(bis.)_
Seuls les deux servants et le père Touchard reprirent le refrain. Anna,
toute pâle, avait baissé les yeux. Le marié, interdit, regardait autour
de lui sans comprendre la cause de ce froid subit. La cuisinière avait
soudain lâché son croûton comme s'il était devenu empoisonné.
M. Sauvetanin déclara gravement, pour sauver la situation: «Le dernier
couplet est de trop.» Le père Taille, rouge jusqu'aux oreilles, roulait
des regards féroces autour de lui.
Alors Anna, qui avait les yeux pleins de larmes, dit aux valets d'une
voix mouillée, d'une voix de femme qui pleure: «Apportez le champagne.»
Aussitôt une joie secoua les invités. Les visages redevinrent radieux.
Et comme le père Touchard, qui n'avait rien vu, rien senti, rien
compris, brandissait toujours son pain et chantait tout seul, en le
montrant aux convives:
Chers enfants, gardez-vous de toucher ce pain-là,
toute la noce, électrisée en voyant apparaître les bouteilles coiffées
d'argent, reprit avec un bruit de tonnerre:
Chers enfants, gardez-vous de toucher ce pain-là.
LES SABOTS
Les Sabots
Le vieux curé bredouillait les derniers mots de son sermon au-dessus
des bonnets blancs des paysannes et des cheveux rudes ou pommadés des
paysans. Les grands paniers des fermières venues de loin pour la messe
étaient posés à terre à côté d'elles; et la lourde chaleur d'un jour
de juillet dégageait de tout le monde une odeur de bétail, un fumet de
troupeau. Les voix des coqs entraient par la grande porte ouverte, et
aussi les meuglements des vaches couchées dans un champ voisin. Parfois
un souffle d'air chargé d'aromes des champs s'engouffrait sous le
portail et, en soulevant sur son passage les longs rubans des coiffures,
il allait faire vaciller sur l'autel les petites flammes jaunes au bout
des cierges «... Comme le désire le bon Dieu. Ainsi soit-il!» prononçait
le prêtre. Puis il se tut, ouvrit un livre et se mit, comme chaque
semaine, à recommander à ses ouailles les petites affaires intimes de
la commune. C'était un vieux homme à cheveux blancs qui administrait
la paroisse depuis bientôt quarante ans, et le prône lui servait pour
communiquer familièrement avec tout son monde.
Il reprit: «Je recommande à vos prières Désiré Vallin, qu'est bien
malade et aussi la Paumelle qui ne se remet pas vite de ses couches.»
Il ne savait plus; il cherchait les bouts de papier posés dans un
bréviaire. Il en retrouva deux enfin, et continua: «Il ne faut pas que
les garçons et les filles viennent comme ça, le soir, dans le cimetière,
ou bien je préviendrai le garde-champêtre.--M. Césaire Omont voudrait
bien trouver une jeune fille honnête comme servante.» Il réfléchit
encore quelques secondes, puis ajouta: «C'est tout, mes frères, c'est
la grâce que je vous souhaite au nom du Père, et du Fils, et du
Saint-Esprit.»
Et il descendit de la chaire pour terminer sa messe.
* * * * *
Quand les Malandain furent rentrés dans leur chaumière, la dernière du
hameau de la Sablière, sur la route de Fourville, le père, un vieux
petit paysan sec et ridé, s'assit devant la table, pendant que sa femme
décrochait la marmite et que sa fille Adélaïde prenait dans le buffet
les verres et les assiettes, et il dit: «Ça s'rait p't'être bon, c'te
place chez maîtr' Omont, vu que le v'là veuf, que sa bru l'aime pas,
qu'il est seul et qu'il a d'quoi. J'ferions p't'être ben d'y envoyer
Adélaïde.»
La femme posa sur la table la marmite toute noire, enleva le couvercle,
et, pendant que montait au plafond une vapeur de soupe pleine d'une
odeur de choux, elle réfléchit.
L'homme reprit: «Il a d'quoi, pour sûr. Mais qu'il faudrait être
dégourdi et qu'Adélaïde l'est pas un brin.»
La femme alors articula: «J'pourrions voir tout d'même.» Puis, se
tournant vers sa fille, une gaillarde à l'air niais, aux cheveux
jaunes, aux grosses joues rouges comme la peau des pommes, elle cria:
«T'entends, grande bête. T'iras chez maît' Omont t'proposer comme
servante, et tu f'ras tout c'qu'il te commandera.»
La fille se mit à rire sottement sans répondre. Puis tous trois
commencèrent à manger.
Au bout de dix minutes, le père reprit: «Écoute un mot, la fille, et
tâche d'n' point te mettre en défaut sur ce que j'vas te dire....»
Et il lui traça en termes lents et minutieux toute une règle de
conduite, prévoyant les moindres détails, la préparant à cette conquête
d'un vieux veuf mal avec sa famille.
La mère avait cessé de manger pour écouter et elle demeurait, la
fourchette à la main, les yeux sur son homme et sur sa fille tour à
tour, suivant cette instruction avec une attention concentrée et muette.
Adélaïde restait inerte, le regard errant et vague, docile et stupide.
Dès que le repas fut terminé la mère lui fit mettre son bonnet, et elles
partirent toutes deux pour aller trouver M. Césaire Omont. Il
habitait une sorte de petit pavillon de briques adossé aux bâtiments
d'exploitation qu'occupaient ses fermiers. Car il s'était retiré du
faire-valoir, pour vivre de ses rentes.
Il avait environ cinquante-cinq ans; il était gros, Jovial et bourru
comme un homme riche. Il riait et criait à faire tomber les murs, buvait
du cidre et de l'eau-de-vie à pleins verres, et passait encore pour
chaud, malgré son âge.
Il aimait à se promener dans les champs, les mains derrière le dos,
enfonçant ses sabots de bois dans la terre grasse, considérant la levée
du blé ou la floraison des colzas d'un oeil d'amateur à son aise, qui
aime ça, mais qui ne se la foule plus.
On disait de lui: «C'est un père Bontemps, qui n'est pas bien levé tous
les jours.»
Il reçut les deux femmes, le ventre à table, achevant son café. Et, se
renversant, il demanda:
--Qu'est-ce que vous désirez?
La mère prit la parole:
--C'est no't fille Adélaïde que j'viens vous proposer pour servante, vu
c'qu'a dit çu matin monsieur le curé.