Il était de petite taille, d'un blond de lin, avec des yeux gris, fixes

et clairs. Une voix forte, franche et sonore sortait de ce frêle garçon

et changeait brusquement, aux premiers mots, l'opinion qu'on s'était

faite de lui.

Il parla hautement, d'un ton déclamatoire, mais si net que ses moindres

paroles se faisaient entendre jusqu'au fond de la grande salle:

--Mon président, comme je ne veux pas aller dans une maison de fous, et

que je préfère même la guillotine, je vais tout vous dire.

J'ai tué cet homme et cette femme parce qu'ils étaient mes parents.

Maintenant, écoutez-moi et jugez-moi.

Une femme, ayant accouché d'un fils, l'envoya quelque part en nourrice.

Sut-elle seulement en quel pays son complice porta le petit être

innocent, mais condamné à la misère éternelle, à la honte d'une

naissance illégitime, plus que cela: à la mort, puisqu'on l'abandonna,

puisque la nourrice, ne recevant plus la pension mensuelle, pouvait,

comme elles font souvent, le laisser dépérir, souffrir de faim, mourir

de délaissement!

La femme qui m'allaita fut honnête, plus femme, plus grande, plus mère

que ma mère. Elle m'éleva. Elle eut tort en faisant son devoir. Il vaut

mieux laisser périr ces misérables jetés aux villages des banlieues,

comme on jette une ordure aux bornes.

Je grandis avec l'impression vague que je portais un déshonneur. Les

autres enfants m'appelèrent un jour «bâtard». Ils ne savaient pas ce

que signifiait ce mot, entendu par l'un d'eux chez ses parents. Je

l'ignorais aussi, mais je le sentis.

J'étais, je puis le dire, un des plus intelligents de l'école. J'aurais

été un honnête homme, mon président, peut-être un homme supérieur, si

mes parents n'avaient pas commis le crime de m'abandonner.

Ce crime, c'est contre moi qu'ils l'ont commis. Je fus la victime, eux

furent les coupables. J'étais sans défense, ils furent sans pitié. Ils

devaient m'aimer: ils m'ont rejeté.

Moi, je leur devais la vie--mais la vie est-elle un présent? La mienne,

en tous cas, n'était qu'un malheur. Après leur honteux abandon, je leur

devais plus que la vengeance. Ils ont accompli contre moi l'acte le plus

inhumain, le plus infâme, le plus monstrueux qu'on puisse accomplir

contre un être.

Un homme injurié frappe; un homme volé reprend son bien par la force.

Un homme trompé, joué, martyrisé, tue. Un homme souffleté tue; un

homme déshonoré tue. J'ai été plus volé, trompé, martyrisé, souffleté

moralement, déshonoré, que tous ceux dont vous absolvez la colère.

Je me suis vengé, j'ai tué. C'était mon droit légitime. J'ai pris leur

vie heureuse en échange de la vie horrible qu'ils m'avaient imposée.

Vous allez parler de parricide! Étaient-ils mes parents, ces gens pour

qui je fus un fardeau abominable, une terreur, une tache d'infamie; pour

qui ma naissance fut une calamité, et ma vie une menace de honte? Ils

cherchaient un plaisir égoïste; ils ont eu un enfant imprévu. Ils ont

supprimé l'enfant. Mon tour est venu d'en faire autant pour eux.

Et pourtant, dernièrement encore, j'étais prêt à les aimer.

Voici deux ans, je vous l'ai dit, que l'homme, mon père, entra chez

moi pour la première fois. Je ne soupçonnais rien. Il me commanda deux

meubles. Il avait pris, je le sus plus tard, des renseignements auprès

du curé, sous le sceau du secret, bien entendu.

Il revint souvent; il me faisait travailler et payait bien. Parfois même

il causait un peu de choses et d'autres. Je me sentais de l'affection

pour lui.

Au commencement de cette année il amena sa femme, ma mère. Quand elle

entra, elle tremblait si fort que je la crus atteinte d'une maladie

nerveuse. Puis elle demanda un siège et un verre d'eau. Elle ne dit

rien; elle regarda mes meubles d'un air fou, et elle ne répondait que

oui et non, à tort et à travers, à toutes les questions qu'il lui

posait! Quand elle fut partie, je la crus un peu toquée.

Elle revint le mois suivant. Elle était calme, maîtresse d'elle. Ils

restèrent, ce jour-là, assez longtemps à bavarder, et ils me firent une

grosse commande. Je la revis encore trois fois, sans rien deviner; mais

un jour voilà qu'elle se mit à me parler de ma vie, de mon enfance, de

mes parents. Je répondis: «Mes parents, madame, étaient des misérables

qui m'ont abandonné.» Alors elle porta la main sur son coeur, et tomba

sans connaissance. Je pensai tout de suite: «C'est ma mère!» mais je me

gardai bien de laisser rien voir. Je voulais la regarder venir.

Par exemple, je pris de mon côté mes renseignements. J'appris qu'ils

n'étaient mariés que du mois de juillet précédent, ma mère n'étant

devenue veuve que depuis trois ans. On avait bien chuchoté qu'ils

s'étaient aimés du vivant du premier mari, mais on n'en avait aucune

preuve. C'était moi la preuve, la preuve qu'on avait cachée d'abord,

espéré détruire ensuite.

J'attendis. Elle reparut un soir, toujours accompagnée de mon père. Ce

jour-là, elle semblait fort émue, je ne sais pourquoi. Puis, au moment

de s'en aller, elle me dit: «Je vous veux du bien, parce que vous m'avez

l'air d'un honnête garçon et d'un travailleur; vous penserez sans doute

à vous marier quelque jour; je viens vous aider à choisir librement la

femme qui vous conviendra. Moi, j'ai été mariée contre mon coeur une

fois, et je sais comme on en souffre. Maintenant, je suis riche, sans

enfants, libre, maîtresse de ma fortune. Voici votre dot.»

Elle me tendit une grande enveloppe cachetée.

Je la regardai fixement, puis je lui dis: «Vous êtes ma mère?»

Elle recula de trois pas et se cacha les yeux de la main pour ne plus me

voir. Lui, l'homme, mon père, la soutint dans ses bras et il me cria:

«Mais vous êtes fou!»

Je répondis: «Pas du tout. Je sais bien que vous êtes mes parents. On ne

me trompe pas ainsi. Avouez-le et je vous garderai le secret; je ne vous

en voudrai pas; je resterai ce que je suis, un menuisier.»

Il reculait vers la sortie en soutenant toujours sa femme qui commençait

à sangloter. Je courus fermer la porte, je mis la clef dans ma poche, et

je repris: «Regardez-la donc et niez encore qu'elle soit ma mère.»

Alors il s'emporta, devenu très pâle, épouvanté par la pensée que le

scandale évité jusqu'ici pouvait éclater soudain; que leur situation,

leur renom, leur honneur seraient perdus d'un seul coup; il balbutiait:

«Vous êtes une canaille qui voulez nous tirer de l'argent. Faites donc

du bien au peuple, à ces manants-là, aidez-les, secourez-les!»

Ma mère, éperdue, répétait coup sur coup: «Allons-nous-en,

allons-nous-en!»

Alors, comme la porte était fermée, il cria: «Si vous ne m'ouvrez

pas tout de suite, je vous fais flanquer en prison pour chantage et

violence!»

J'étais resté maître de moi; j'ouvris la porte et je les vis s'enfoncer

dans l'ombre.

Alors il me sembla tout à coup que je venais d'être fait orphelin,

d'être abandonné, poussé au ruisseau. Une tristesse épouvantable, mêlée

de colère, de haine, de dégoût, m'envahit; j'avais comme un soulèvement

de tout mon être, un soulèvement de la justice, de la droiture, de

l'honneur, de l'affection rejetée. Je me mis à courir pour les rejoindre

le long de la Seine qu'il leur fallait suivre pour gagner la gare de

Chatou.

--Je les rattrapai bientôt. La nuit était venue toute noire. J'allais à

pas de loup sur l'herbe, de sorte qu'ils ne m'entendirent pas. Ma

mère pleurait toujours. Mon père disait: «C'est votre faute. Pourquoi

avez-vous tenu à le voir? C'était une folie dans notre position. On

aurait pu lui faire du bien de loin, sans se montrer. Puisque nous ne

pouvons le reconnaître, à quoi servaient ces visites dangereuses?»

Alors, je m'élançai devant eux, suppliant. Je balbutiai: «Vous voyez

bien que vous êtes mes parents. Vous m'avez déjà rejeté une fois, me

repousserez-vous encore?»

Alors, mon président, il leva la main sur moi, je vous le jure sur

l'honneur, sur la loi, sur la République. Il me frappa, et comme je le

saisissais au collet, il tira de sa poche un revolver.

J'ai vu rouge, je ne sais plus, j'avais mon compas dans ma poche; je

l'ai frappé, frappé tant que j'ai pu.

Alors elle s'est mise à crier: «Au secours! à l'assassin!» en

m'arrachant la barbe. Il paraît que je l'ai tuée aussi. Est-ce que je

sais, moi, ce que j'ai fait à ce moment-là?

Puis, quand je les ai vus tous les deux par terre, je les ai jetés à la

Seine, sans réfléchir.

Voilà.--Maintenant, jugez-moi.

* * * * *

L'accusé se rassit. Devant cette révélation, l'affaire a été reportée

à la session suivante. Elle passera bientôt. Si nous étions jurés, que

ferions-nous de ce parricide?

LE RENDEZ-VOUS

Le Rendez-vous

Son chapeau sur la tête, son manteau sur le dos, un voile noir sur le

nez, un autre dans sa poche dont elle doublerait le premier quand elle

serait montée dans le fiacre coupable, elle battait du bout de son

ombrelle la pointe de sa bottine, et demeurait assise dans sa chambre,

ne pouvant se décider à sortir pour aller à ce rendez-vous.

Combien de fois, pourtant, depuis deux ans, elle s'était habillée ainsi,

pendant les heures de Bourse de son mari, un agent de change très

mondain, pour rejoindre dans son logis de garçon le beau vicomte de

Martelet, son amant!

La pendule derrière son dos battait les secondes vivement; un livre

à moitié lu bâillait sur le petit bureau de bois de rose, entre les

fenêtres, et un fort parfum de violette, exhalé par deux petits bouquets

baignant en deux mignons vases de Saxe sur la cheminée, se mêlait à une

vague odeur de verveine soufflée sournoisement par la porte du cabinet

de toilette demeurée entr'ouverte. L'heure sonna--trois heures--et la

mit debout. Elle se retourna pour regarder le cadran, puis sourit,

songeant: «Il m'attend déjà. Il va s'énerver». Alors, elle sortit,

prévint le valet de chambre qu'elle serait rentrée dans une heure au

plus tard--un mensonge--descendit l'escalier et s'aventura dans la rue,

à pied.

On était aux derniers jours de mai, à cette saison délicieuse où le

printemps de la campagne semble faire le siège de Paris et le conquérir

par-dessus les toits, envahir les maisons, à travers les murs, faire

fleurir la ville, y répandre une gaieté sur la pierre des façades,

l'asphalte des trottoirs et le pavé des chaussées, la baigner, la griser

de sève comme un bois qui verdit.

Mme Haggan fit quelques pas à droite avec l'intention de suivre, comme

toujours, la rue de Provence où elle hélerait un fiacre, mais la douceur

de l'air, cette émotion de l'été qui nous entre dans la gorge en

certains jours, la pénétra si brusquement, que, changeant d'idée, elle

prit la rue de la Chaussée-d'Antin, sans savoir pourquoi, obscurément

attirée par le désir de voir des arbres dans le square de la Trinité.

Elle pensait: «Bah! il m'attendra dix minutes de plus.» Cette idée, de

nouveau, la réjouissait, et, tout en marchant à petits pas, dans la

foule, elle croyait le voir s'impatienter, regarder l'heure, ouvrir la

fenêtre, écouter à la porte, s'asseoir quelques instants, se relever,

et, n'osant pas fumer, car elle le lui avait défendu les jours de

rendez-vous, jeter sur la boîte aux cigarettes des regards désespérés.

Elle allait doucement, distraite par tout ce qu'elle rencontrait, par

les figures et les boutiques, ralentissant le pas de plus en plus et si

peu désireuse d'arriver qu'elle cherchait, aux devantures, des prétextes

pour s'arrêter.

Au bout de la rue, devant l'église, la verdure du petit square l'attira

si fortement qu'elle traversa la place, entra dans le jardin, cette cage

à enfants, et fit deux fois le tour de l'étroit gazon, au milieu des

nounous enrubannées, épanouies, bariolées, fleuries. Puis elle prit une

chaise, s'assit, et levant les yeux vers le cadran rond comme une lune

dans le clocher, elle regarda marcher l'aiguille.

Juste à ce moment la demie sonna, et son coeur tressaillit d'aise en

entendant tinter les cloches du carillon. Une demi-heure de gagnée, plus

un quart d'heure pour atteindre la rue Miromesnil, et quelques minutes

encore de flânerie,--une heure! une heure volée au rendez-vous! Elle y

resterait quarante minutes à peine, et ce serait fini encore une fois.

Dieu! comme ça l'ennuyait d'aller là-bas! Ainsi qu'un patient montant

chez le dentiste, elle portait en son coeur le souvenir intolérable de

tous les rendez-vous passés, un par semaine en moyenne depuis deux ans,

et la pensée qu'un autre allait avoir lieu, tout à l'heure, la crispait

d'angoisse de la tête aux pieds. Non pas que ce fût bien douloureux,

douloureux comme une visite au dentiste, mais c'était si ennuyeux, si

ennuyeux, si compliqué, si long, si pénible que tout, tout, même une

opération, lui aurait paru préférable. Elle y allait pourtant, très

lentement, à tous petits pas, en s'arrêtant, en s'asseyant, en flânant

partout, mais elle y allait. Oh! elle aurait bien voulu manquer encore

celui-là, mais elle avait fait poser ce pauvre vicomte deux fois de

suite le mois dernier, et elle n'osait point recommencer si tôt.

Pourquoi y retournait-elle? Ah! pourquoi? Parce qu'elle en avait pris

l'habitude, et qu'elle n'avait aucune raison à donner à ce malheureux

Martelet quand il voudrait connaître ce pourquoi! Pourquoi avait-elle

commencé? Pourquoi? Elle ne le savait plus! L'avait-elle aimée? C'était

possible! Pas bien fort mais un peu, voilà si longtemps! Il était bien,

recherché, élégant, galant, et représentait strictement, au premier coup

d'oeil, l'amant parfait d'une femme du monde. La cour avait duré trois

mois--temps normal, lutte honorable, résistance suffisante--puis elle

avait consenti, avec quelle émotion, quelle crispation, quelle peur

horrible et charmante à ce premier rendez-vous, suivi de tant d'autres,

dans ce petit entresol de garçon, rue de Miromesnil. Son coeur?

Qu'éprouvait alors son petit coeur de femme séduite, vaincue, conquise,

en passant pour la première fois la porte de cette maison de cauchemar?

Vrai, elle ne le savait plus! Elle l'avait oublié! On se souvient d'un

fait, d'une date, d'une chose, mais on ne se souvient guère, deux ans

plus tard, d'une émotion qui s'est envolée très vite, parce qu'elle

était très légère. Oh! par exemple, elle n'avait pas oublié les autres,

ce chapelet de rendez-vous, ce chemin de la croix de l'amour, aux

stations si fatigantes, si monotones, si pareilles, que la nausée lui

montait aux lèvres en prévision de ce que ce serait tout à l'heure.

Dieu! ces fiacres qu'il fallait appeler pour aller là, ils ne

ressemblaient pas aux autres fiacres, dont on se sert pour les courses

ordinaires! Certes, les cochers devinaient. Elle le sentait rien qu'à

la façon dont ils la regardaient, et ces yeux de cochers de Paris sont

terribles! Quand on songe qu'à tout moment, devant le tribunal, ils

reconnaissent, au bout de plusieurs années, des criminels qu'ils ont

conduits une seule fois, en pleine nuit, d'une rue quelconque à une

gare, et qu'ils ont affaire à presque autant de voyageurs qu'il y a

d'heures dans la journée, et que leur mémoire est assez sûre pour qu'ils

affirment: «Voilà bien l'homme que j'ai chargé rue des Martyrs, et

déposé, gare de Lyon, à minuit quarante, le 10 juillet de l'an dernier!»

n'y a-t-il pas de quoi frémir, lorsqu'on risque ce que risque une jeune

femme allant à un rendez-vous, en confiant sa réputation au premier venu

de ces cochers! Depuis deux ans elle en avait employé, pour ce voyage

de la rue Miromesnil, au moins cent à cent vingt, en comptant un par

semaine. C'étaient autant de témoins qui pouvaient déposer contre elle

dans un moment critique.

Aussitôt dans le fiacre, elle tirait de sa poche l'autre voile, épais

et noir comme un loup, et se l'appliquait sur les yeux. Cela cachait

le visage, oui, mais le reste, la robe, le chapeau, l'ombrelle, ne

pouvait-on pas les remarquer, les avoir vus déjà? Oh! dans cette rue de

Miromesnil, quel supplice! Elle croyait reconnaître les passants, tous

les domestiques, tout le monde. A peine la voiture arrêtée, elle sautait

et passait en courant devant le concierge toujours debout sur le seuil

de sa loge. En voilà un qui devait tout savoir, tout,--son adresse,--son

nom,--la profession de son mari,--tout,--car ces concierges sont les

plus subtils des policiers! Depuis deux ans elle voulait l'acheter,

lui donner, lui jeter, un jour ou l'autre, un billet de cent francs

en passant devant lui. Pas une fois elle n'avait osé faire ce petit

mouvement de lui lancer aux pieds ce bout de papier roulé! Elle

avait peur.--De quoi?--Elle ne savait pas!--D'être rappelée, s'il ne

comprenait point? D'un scandale? D'un rassemblement dans l'escalier?

D'une arrestation peut-être? Pour arriver à la porte du vicomte, il n'y

avait guère qu'un demi-étage à monter, et il lui paraissait haut comme

la tour Saint-Jacques! A peine engagée dans le vestibule, elle se

sentait prise dans une trappe, et le moindre bruit devant ou derrière

elle, lui donnait une suffocation. Impossible de reculer, avec ce

concierge et la rue qui lui fermait la retraite; et si quelqu'un

descendait juste à ce moment, elle n'osait pas sonner chez Martelet et

passait devant la porte comme si elle allait ailleurs! Elle montait,

montait, montait! Elle aurait monté quarante étages! Puis, quand

tout semblait redevenu tranquille dans la cage de l'escalier, elle

redescendait en courant avec l'angoisse dans l'âme de ne pas reconnaître

l'entresol!

Il était là, attendant dans un costume galant en velours doublé de soie,

très coquet, mais un peu ridicule, et depuis deux ans, il n'avait rien

changé à sa manière de l'accueillir, mais rien, pas un geste!

Dès qu'il avait refermé la porte, il lui disait: «Laissez-moi baiser vos

mains, ma chère, chère amie!» Puis il la suivait dans la chambre, où

volets clos et lumières allumées, hiver comme été, par chic sans doute,

il s'agenouillait devant elle en la regardant de bas en haut avec un air

d'adoration. Le premier jour ça avait été très gentil, très réussi, ce

mouvement-là! Maintenant elle croyait voir M. Delaunay jouant pour la

cent vingtième fois le cinquième acte d'une pièce à succès. Il fallait

changer ses effets.

Et puis après, oh! mon Dieu! après! c'était le plus dur! Non, il ne

changeait pas ses effets, le pauvre garçon! Quel bon garçon, mais

banal!...

Dieu, que c'était difficile de se déshabiller sans femme de chambre!

Pour une fois, passe encore, mais toutes les semaines cela devenait

odieux! Non, vrai, un homme ne devrait pas exiger d'une femme une

pareille corvée! Mais s'il était difficile de se déshabiller, se

rhabiller devenait presque impossible et énervant à crier, exaspérant

à gifler le monsieur qui disait, tournant autour d'elle d'un air

gauche:--Voulez-vous que je vous aide.--L'aider! Ah oui! à quoi? De quoi

était-il capable? Il suffisait de lui voir une épingle entre les doigts

pour le savoir.

C'est à ce moment-là peut-être qu'elle avait commencé à le prendre en

grippe. Quand il disait: «Voulez-vous que je vous aide!» elle l'aurait

tué. Et puis était-il possible qu'une femme ne finît point par détester

un homme qui, depuis deux ans, l'avait forcée plus de cent vingt fois à

se rhabiller sans femme de chambre?

Certes il n'y avait pas beaucoup d'hommes aussi maladroits que lui,

aussi peu dégourdis, aussi monotones. Ce n'était pas le beau baron de

Grimbal qui aurait demandé de cet air niais: «Voulez-vous que je vous

aide?» Il aurait aidé, lui, si vif, si drôle, si spirituel. Voilà!

C'était un diplomate; il avait couru le monde, rôdé partout, déshabillé

et rhabillé sans doute des femmes vêtues suivant toutes les modes de la

terre, celui-là!...

L'horloge de l'église sonna les trois quarts. Elle se dressa, regarda le

cadran, se mit à rire en murmurant «Oh! doit-il être agité!» puis elle

partit d'une marche plus vive, et sortit du square.

Elle n'avait point fait dix pas sur la place quand elle se trouva nez à

nez avec un monsieur qui la salua profondément.

--Tiens, vous, baron?--dit-elle, surprise. Elle venait justement de

penser à lui.

--Oui, madame.

Et il s'informa de sa santé, puis, après quelques vagues propos, il

reprit:

--Vous savez que vous êtes la seule--vous permettez que je dise de

mes amies, n'est-ce pas?--qui ne soit point encore venue visiter mes

collections japonaises.

--Mais, mon cher baron, une femme ne peut aller ainsi chez un garçon!

--Comment! comment! en voilà une erreur quand il s'agit de visiter une

collection rare!

--En tout cas, elle ne peut y aller seule.

--Et pourquoi pas? mais j'en ai reçu des multitudes de femmes seules,

rien que pour ma galerie! J'en reçois tous les jours. Voulez-vous que

je vous les nomme--non--je ne le ferai point. Il faut être discret

même pour ce qui n'est pas coupable. En principe, il n'est inconvenant

d'entrer chez un homme sérieux, connu, dans une certaine situation, que

lorsqu'on y va pour une cause inavouable!

--Au fond, c'est assez juste ce que vous dites-là.

--Alors vous venez voir ma collection.

--Quand?

--Mais tout de suite.

--Impossible, je suis pressée.

--Allons donc. Voilà une demi-heure que vous êtes assise dans le square.

--Vous m'espionniez?

--Je vous regardais.

--Vrai, je suis pressée.

--Je suis sûr que non. Avouez que vous n'êtes pas pressée.

Mme Haggan se mit à rire, et avoua:

--Non ... non ... pas ... très....

Un fiacre passait à les toucher. Le petit baron cria: «Cocher!» et la

voiture s'arrêta. Puis, ouvrant la portière:

--Montez, madame.

--Mais, baron, non, c'est impossible, je ne peux pas aujourd'hui.

--Madame, ce que vous faites est imprudent, montez! On commence à nous

regarder, vous allez former un attroupement; on va croire que je vous

enlève et nous arrêter tous les deux, montez, je vous en prie!

Elle monta, effarée, abasourdie. Alors il s'assit auprès d'elle en

disant au cocher: «rue de Provence».

Mais soudain elle s'écria:

--Oh! mon Dieu, j'oubliais une dépêche très pressée, voulez-vous me

conduire, d'abord, au premier bureau télégraphique?

Le fiacre s'arrêta un peu plus loin, rue de Châteaudun, et elle dit au

baron:

--Pouvez-vous me prendre une carte de cinquante centimes? J'ai promis

à mon mari d'inviter Martelet à dîner pour demain, et j'ai oublié

complètement.

Quand le baron fut revenu, sa carte bleue à la main, elle écrivit au

crayon:

«Mon cher ami, je suis très souffrante; j'ai une névralgie atroce qui me

tient au lit. Impossible sortir. Venez dîner demain soir pour que je me

fasse pardonner.

«JEANNE.»

Elle mouilla la colle, ferma soigneusement, mit l'adresse: «Vicomte de

Martelet, 240, rue Miromesnil», puis, rendant la carte au baron:

--Maintenant, voulez-vous avoir la complaisance de jeter ceci dans la

boîte aux télégrammes.

BOMBARD

Bombard

Simon Bombard la trouvait souvent mauvaise, la vie! Il était né avec une

incroyable aptitude pour ne rien faire et avec un désir immodéré pour

ne point contrarier cette vocation. Tout effort moral ou physique, tout

mouvement accompli pour une besogne lui paraissait au-dessus de ses

forces. Aussitôt qu'il entendait parler d'une affaire sérieuse il

devenait distrait, son esprit étant incapable d'une tension ou même

d'une attention.

Fils d'un marchand de nouveautés de Caen, il se l'était coulé douce,

comme on disait dans sa famille, jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans.

Mais ses parents demeurant toujours plus près de la faillite que de la

fortune, il souffrait horriblement de la pénurie d'argent.

Grand, gros, beau gars, avec des favoris roux, à la normande, le

teint fleuri, l'oeil bleu, bête et gai, le ventre apparent déjà, il

s'habillait avec une élégance tapageuse de provincial en fête. Il riait,

criait, gesticulait à tout propos, étalant sa bonne humeur orageuse avec

une assurance de commis-voyageur. Il considérait que la vie était faite

uniquement pour bambocher et plaisanter, et sitôt qu'il fallait mettre

un frein à sa joie braillarde, il tombait dans une sorte de somnolence

hébétée, étant même incapable de tristesse.

Ses besoins d'argent le harcelant, il avait coutume de répéter une

phrase devenue célèbre dans son entourage:

--Pour dix mille francs de rente, je me ferais bourreau.

Or, il allait chaque année passer quinze jours à Trouville. Il appelait

ça «faire sa saison».

Il s'installait chez des cousins qui lui prêtaient une chambre, et, du

jour de son arrivée au jour du départ, il se promenait sur les planches

qui longent la grande plage de sable.

Boule de Suif · 第 5 / 9 段