--Quel âge qu'elle a, c'te grande bique-là?
--Vingt-un ans à la Saint-Michel, monsieur Omont.
--C'est bien; all'aura quinze francs par mois et l'fricot. J'l'attends
d'main, pour faire ma soupe du matin.
Et il congédia les deux femmes.
Adélaïde entra en fonctions le lendemain et se mit à travailler dur,
sans dire un mot, comme elle faisait chez ses parents.
Vers neuf heures, comme elle nettoyait les carreaux de la cuisine,
monsieur Omont la héla.
--Adélaïde!
Elle accourut.
--Me v'là, not' maître.
Dès qu'elle fut en face de lui, les mains rouges et abandonnées, l'oeil
troublé, il déclara:
--Écoute un peu, qu'il n'y ait pas d'erreur entre nous. T'es ma
servante, mais rien de plus. T'entends. Nous ne mêlerons point nos
sabots.
--Oui, not' maître.
--Allons, c'est bien, va à ton ouvrage.
Et elle alla reprendre sa besogne.
A midi elle servit le dîner du maître dans sa petite salle à papier
peint, puis, quand la soupe fut sur la table, elle alla prévenir M.
Omont.
--C'est servi, not' maître.
Il entra, s'assit, regarda autour de lui, déplia sa serviette, hésita
une seconde, puis, d'une voix de tonnerre:
--Adélaïde!
Elle arriva, effarée. Il cria comme s'il allait la massacrer.
--Eh bien, nom de D ... et té, ousqu'est ta place?
--Mais ... not'maître ...
Il hurlait:
«--J'aime pas manger tout seul, nom de D ...; tu vas te mett' là ou bien
foutre le camp si tu n'veux pas. Va chercher t'n assiette et ton verre.»
Épouvantée, elle apporta son couvert en balbutiant:
--Me v'là, not' maître.
Et elle s'assit en face de lui.
Alors il devint jovial; il trinquait, tapait sur la table, racontait des
histoires qu'elle écoutait les yeux baissés, sans oser prononcer un mot.
De temps en temps elle se levait pour aller chercher du pain, du cidre,
des assiettes.
En apportant le café, elle ne déposa qu'une tasse devant lui, alors,
repris de colère, il grogna:
--Eh bien, et pour té?
--J'n'en prends point, not' maître.
--Pourquoi que tu n'en prends point?
--Parce que je l'aime point.
Alors il éclata de nouveau:
--J'aime pas prend' mon café tout seul, nom de D ... Si tu n'veux pas
t'mett' à en prendre itou, tu vas foutre le camp, nom de D ... Va
chercher une tasse et plus vite que ça.
Elle alla chercher une tasse, se rassit, goûta la noire liqueur, fit la
grimace, mais, sous l'oeil furieux du maître, avala jusqu'au bout. Puis
il fallut boire le premier verre d'eau-de-vie de la rincette, le second
du pousse-rincette, et le troisième du coup-de-pied-au-cul.
Et M. Omont la congédia.
--Va laver ta vaisselle maintenant, t'es une bonne fille.
Il en fut de même au dîner. Puis elle dut faire sa partie de dominos,
puis il l'envoya se mettre au lit.
--Va te coucher, je monterai tout à l'heure.
Et elle gagna sa chambre, une mansarde sous le toit. Elle fit sa prière,
se dévêtit et se glissa dans ses draps. Mais soudain elle bondit,
effarée. Un cri furieux faisait trembler la maison:
--Adélaïde?
Elle ouvrit sa porte et répondit de son grenier:
--Me v'là, not' maître.
--Ousque t'es?
--Mais j'suis dans mon lit, donc, not' maître.
Alors il vociféra:
--Veux-tu bien descendre, nom de D ... J'aime pas coucher tout seul, nom
de D ..., et si tu n'veux point, tu vas me foutre le camp, nom de D ...
Alors, elle répondit d'en haut, éperdue, cherchant sa chandelle:
--Me v'là, not' maître!
Et il entendit ses petits sabots découverts battre le sapin de
l'escalier; et, quand elle fut arrivée aux dernières marches, il la prit
par le bras, et dès qu'elle eut laissé devant la porte ses étroites
chaussures de bois à côté des grosses galoches du maître, il la poussa
dans sa chambre en grognant:
--Plus vite que ça, donc, nom de D ...!
Et elle répétait sans cesse, ne sachant plus ce qu'elle disait:
--Me v'là, me v'là, not' maître.
* * * * *
Six mois après, comme elle allait voir ses parents, un dimanche, son
père l'examina curieusement, puis demanda:
--T'es-ti point grosse?
Elle restait stupide, regardant son ventre, répétant:
--Mais non, je n'crois point.
Alors, il l'interrogea, voulant tout savoir:
--Dis-mé si vous n'avez point, quéque soir, mêlé vos sabots?
--Oui, je les ons mêlés l'premier soir et puis l's autres.
--Mais t'es pleine, grande futaille.
Elle se mit à sangloter, balbutiant:
--J'savais ti, mé? J'savais ti, mé?
Le père Malandain la guettait, l'oeil éveillé, la mine satisfaite. Il
demanda:
--Quéque tu ne savais point?
Elle prononça, à travers ses pleurs:
--J'savais ti, mé, que ça se faisait comme ça d's'éfants!
Sa mère rentrait. L'homme articula, sans colère:
--La v'là grosse, à c't'heure.
Mais la femme se fâcha, révoltée d'instinct, injuriant à pleine gueule
sa fille en larmes, la traitant de «manante» et de «traînée».
Alors le vieux la fit taire. Et comme il prenait sa casquette pour
causer de leurs affaires avec maît' Césaire Omont, il déclara:
--All' est tout d'même encore pu sotte que j'aurais cru. All' n'savait
point c'qu'all' faisait, c'te niente.
Au prône du dimanche suivant, le vieux curé publiait les bans de M.
Onufre-Césaire Omont avec Céleste-Adélaïde Malandain.
LA BUCHE
La Bûche
Le salon était petit, tout enveloppé de teintures épaisses, et
discrètement odorant. Dans une cheminée large, un grand feu flambait;
tandis qu'une seule lampe posée sur le coin de la cheminée versait une
lumière molle, ombrée par un abat-jour d'ancienne dentelle, sur les deux
personnes qui causaient.
Elle, la maîtresse de la maison, une vieille à cheveux blancs, mais une
de ces vieilles adorables dont la peau sans rides est lisse comme un fin
papier et parfumée, tout imprégnée de parfums, pénétrée jusqu'à la chair
vive par les essences fines dont elle se baigne, depuis si longtemps,
l'épiderme: une vieille qui sent, quand on lui baise la main, l'odeur
légère qui vous saute à l'odorat lorsqu'on ouvre une boîte de poudre
d'iris florentine.
Lui était un ami d'autrefois, resté garçon, un ami de toutes les
semaines, un compagnon de voyage dans l'existence. Rien de plus
d'ailleurs.
Ils avaient cessé de causer depuis une minute environ, et tous deux
regardaient le feu, rêvant à n'importe quoi, en l'un de ces silences
amis des gens qui n'ont point besoin de parler toujours pour se plaire
l'un près de l'autre.
Et soudain une grosse bûche, une souche hérissée de racines enflammées,
croula. Elle bondit par-dessus les chenets, et, lancée dans le salon,
roula sur le tapis en jetant des éclats de feu tout autour d'elle.
La vieille femme, avec un petit cri, se dressa comme pour fuir, tandis
que lui, à coup de botte, rejetait dans la cheminée l'énorme charbon
et ratissait de sa semelle toutes les éclaboussures ardentes répandues
autour.
Quand le désastre fut réparé, une forte odeur de roussi se répandit; et
l'homme se rasseyant en face de son amie, la regarda en souriant: «Et
voilà, dit-il en montrant la bûche replacée dans l'âtre, voilà pourquoi
je ne me suis jamais marié.»
Elle le considéra, tout étonnée, avec cet oeil curieux des femmes qui
veulent savoir, cet oeil des femmes qui ne sont plus toutes jeunes, où
la curiosité est réfléchie, compliquée, souvent malicieuse; et elle
demanda: «Comment ça?»
Il reprit: «Oh! c'est toute une histoire, une assez triste et vilaine
histoire.
Mes anciens camarades se sont souvent étonnés du froid survenu tout à
coup entre un de mes meilleurs amis qui s'appelait, de son petit nom,
Julien, et moi. Ils ne comprenaient point comment deux intimes, deux
inséparables comme nous étions, avaient pu tout à coup devenir presque
étrangers l'un à l'autre. Or, voici le secret de notre éloignement.
Lui et moi, nous habitions ensemble, autrefois. Nous ne nous quittions
jamais; et l'amitié qui nous liait semblait si forte que rien n'aurait
pu la briser.
Un soir, en rentrant, il m'annonça son mariage.
Je reçus un coup dans la poitrine, comme s'il m'avait volé ou trahi.
Quand un ami se marie, c'est fini, bien fini. L'affection jalouse d'une
femme, cette affection ombrageuse, inquiète et charnelle, ne tolère
point l'attachement vigoureux et franc, cet attachement d'esprit, de
coeur et de confiance qui existe entre deux hommes.
Voyez-vous, madame, quel que soit l'amour qui les soude l'un à l'autre,
l'homme et la femme sont toujours étrangers d'âme, d'intelligence; ils
restent deux belligérants; ils sont d'une race différente; il faut qu'il
y ait toujours un dompteur et un dompté, un maître et un esclave; tantôt
l'un, tantôt l'autre; ils ne sont jamais deux égaux. Ils s'étreignent
les mains, leurs mains frissonnantes d'ardeur; ils ne se les serrent
jamais d'une large et forte pression loyale, de cette pression qui
semble ouvrir les coeurs, les mettre à nu, dans un élan de sincère
et forte et virile affection. Les sages, au lieu de se marier et de
procréer, comme consolation pour les vieux jours, des enfants qui les
abandonneront, devraient chercher un bon et solide ami, et vieillir avec
lui dans cette communion de pensées qui ne peut exister qu'entre deux
hommes.
Enfin mon ami Julien se maria. Elle était jolie, sa femme, charmante,
une petite blonde frisottée, vive, potelée, qui semblait l'adorer.
D'abord, j'allais peu dans la maison, craignant de gêner leur tendresse,
me sentant de trop entre eux. Ils semblaient pourtant m'attirer,
m'appeler sans cesse, et m'aimer.
Peu à peu je me laissai séduire par le charme doux de cette vie commune;
et je dînais souvent chez eux; et souvent, rentré chez moi la nuit, je
songeais à faire comme lui, à prendre une femme, trouvant bien triste à
présent ma maison vide.
Eux, paraissaient se chérir, ne se quittaient point. Or, un soir, Julien
m'écrivit de venir dîner. J'y allai. «Mon bon, dit-il, il va falloir que
je m'absente, en sortant de table, pour une affaire. Je ne serai pas de
retour avant onze heures; mais à onze heures précises, je rentrerai.
J'ai compté sur toi pour tenir compagnie à Berthe.»
La jeune femme sourit: «C'est moi, d'ailleurs, qui ai eu l'idée de vous
envoyer chercher», reprit-elle.
Je lui serrai la main: «Vous êtes gentille comme tout.» Et je sentis sur
mes doigts une amicale et longue pression. Je n'y pris pas garde. On se
mit à table; et, dès huit heures, Julien nous quittait.
Aussitôt qu'il fut parti, une sorte de gêne singulière naquit
brusquement entre sa femme et moi. Nous ne nous étions encore jamais
trouvés seuls, et, malgré notre intimité grandissant chaque jour, le
tête-à-tête nous plaçait dans une situation nouvelle. Je parlai d'abord
de choses vagues, de ces choses insignifiantes dont on emplit les
silences embarrassants. Elle ne répondit rien et restait en face de moi,
de l'autre côté de la cheminée, la tête baissée, le regard indécis, un
pied tendu vers la flamme, comme perdue en une difficile méditation.
Quand je fus à sec d'idées banales, je me tus. C'est étonnant comme il
est difficile quelquefois de trouver des choses à dire. Et puis, je
sentais du nouveau dans l'air, je sentais de l'invisible, un je ne
sais quoi impossible à exprimer, cet avertissement mystérieux qui vous
prévient des intentions secrètes, bonnes ou mauvaises, d'une autre
personne à votre égard.
Ce pénible silence dura quelque temps. Puis Berthe me dit: «Mettez
donc une bûche au feu, mon ami, vous voyez bien qu'il va s'éteindre.»
J'ouvris le coffre à bois, placé juste comme le vôtre, et je pris une
bûche, la plus grosse bûche, que je plaçai en pyramide sur les autres
morceaux aux trois quarts consumés.
Et le silence recommença.
Au bout de quelques minutes, la bûche flambait de telle façon qu'elle
nous grillait la figure. La jeune femme releva sur moi ses yeux,
des yeux qui me parurent étranges. «Il fait trop chaud, maintenant,
dit-elle; allons donc là-bas, sur le canapé.» Et nous voilà partis sur
le canapé. Puis tout à coup, me regardant bien en face: «Qu'est-ce que
vous feriez si une femme vous disait qu'elle vous aime?»
Je répondis, fort interloqué: «Ma foi, le cas n'est pas prévu, et puis,
ça dépendrait de la femme.»
Alors, elle se mit à rire, d'un rire sec, nerveux, frémissant, un de ces
rires faux qui semblent devoir casser les verres fins, et elle ajouta:
«Les hommes ne sont jamais audacieux ni malins.»
Elle se tut, puis reprit:
«Avez-vous quelquefois été amoureux, monsieur Paul?»
Je l'avouai, oui, j'avais été amoureux.
«Racontez-moi ça,» dit-elle.
Je lui racontai une histoire quelconque. Elle m'écoutait attentivement,
avec des marques fréquentes d'improbation et de mépris; et soudain:
«Non, vous n'y entendez rien. Pour que l'amour fût bon, il faudrait, il
me semble, qu'il bouleversât le coeur, tordît les nerfs et ravageât la
tête; il faudrait qu'il fût--comment dirai-je?--dangereux, terrible
même, presque criminel, presque sacrilège, qu'il fût une sorte de
trahison; je veux dire qu'il a besoin de rompre des obstacles sacrés,
des lois, des liens fraternels; quand l'amour est tranquille, facile,
sans périls, légal, est-ce bien de l'amour?»
Je ne savais plus quoi répondre, et je jetais en moi-même cette
exclamation philosophique: O cervelle féminine, te voilà bien!
Elle avait pris, en parlant, un petit air indifférent, sainte-nitouche;
et, appuyée sur les coussins, elle s'était allongée, couchée, la tête
contre mon épaule, la robe un peu relevée, laissant voir un bas de soie
rouge que les éclats du foyer enflammaient par instants.
Au bout d'une minute: «Je vous fais peur», dit-elle. Je protestai. Elle
s'appuya tout à fait contre ma poitrine et, sans me regarder: «Si je
vous disais, moi, que je vous aime, que feriez-vous?» Et avant que
j'eusse pu trouver ma réponse, ses bras avaient pris mon cou, avaient
attiré brusquement ma tête, et ses lèvres joignaient les miennes. Ah!
ma chère amie, je vous réponds que je ne m'amusais pas! Quoi! tromper
Julien? devenir l'amant de cette petite folle perverse et rusée,
effroyablement sensuelle sans doute, à qui son mari déjà ne suffisait
plus! Trahir sans cesse, tromper toujours, jouer l'amour pour le seul
attrait du fruit défendu, du danger bravé, de l'amitié trahie! Non, cela
ne m'allait guère. Mais que faire? Imiter Joseph! rôle fort sot et, de
plus, fort difficile, car elle était affolante en sa perfidie, cette
fille, et enflammée d'audace, et palpitante et acharnée. Oh! que celui
qui n'a jamais senti sur sa bouche le baiser profond d'une femme prête à
se donner, me jette la première pierre ...
... Enfin, une minute de plus ... vous comprenez, n'est-ce pas? Une
minute de plus et ... j'étais ... non, elle était ... pardon, c'est lui
qui l'était!... ou plutôt qui l'aurait été, quand voilà qu'un bruit
terrible nous fit bondir.
La bûche, oui, la bûche, madame, s'élançait dans le salon, renversant la
pelle, le garde-feu, roulant comme un ouragan de flamme, incendiant
le tapis et se gîtant sous un fauteuil qu'elle allait infailliblement
flamber.
Je me précipitai comme un fou, et pendant que je repoussais dans la
cheminée le tison sauveur, la porte brusquement s'ouvrit! Julien, tout
joyeux, rentrait. Il s'écria: «Je suis libre, l'affaire est finie deux
heures plus tôt!»
Oui, mon amie, sans la bûche, j'étais pincé en flagrant délit. Et vous
apercevez d'ici les conséquences!
Or, je fis en sorte de n'être plus repris dans une situation pareille,
jamais, jamais. Puis je m'aperçus que Julien me battait froid, comme on
dit. Sa femme évidemment sapait notre amitié; et peu à peu il m'éloigna
de chez lui; et nous avons cessé de nous voir. Je ne me suis point
marié. Cela ne doit plus vous étonner.
MAGNÉTISME
Magnétisme
C'était à la fin d'un dîner d'hommes, à l'heure des interminables
cigares et des incessants petits verres, dans la fumée et
l'engourdissement chaud des digestions, dans le léger trouble des têtes
après tant de viandes et de liqueurs absorbées et mêlées.
On vint à parler du magnétisme, des tours de Donato et des expériences
du docteur Charcot. Soudain ces hommes sceptiques, aimables,
indifférents à toute religion, se mirent à raconter des faits étranges,
des histoires incroyables mais arrivées, affirmaient-ils, retombant
brusquement en des croyances superstitieuses, se cramponnant à
ce dernier reste de merveilleux, devenus dévots, à ce mystère du
magnétisme, le défendant au nom de la science.
Un seul souriait, un vigoureux garçon, grand coureur de filles et
chasseur de femmes, chez qui une incroyance à tout s'était ancrée si
fortement qu'il n'admettait même point la discussion.
Il répétait en ricanant: «Des blagues! des blagues! des blagues! Nous ne
discuterons pas Donato qui est tout simplement un très malin faiseur de
tours. Quant à M. Charcot qu'on dit être un remarquable savant, il me
fait l'effet de ces conteurs dans le genre d'Edgar Poe, qui finissent
par devenir fous à force de réfléchir à d'étranges cas de folie. Il a
constaté des phénomènes nerveux inexpliqués et encore inexplicables,
il marche dans cet inconnu qu'on explore chaque jour, et ne pouvant
toujours comprendre ce qu'il voit, il se souvient trop peut-être
des explications ecclésiastiques des mystères. Et puis je voudrais
l'entendre parler, ce serait tout autre chose que ce que vous répétez.»
Il y eut autour de l'incrédule une sorte de mouvement de pitié, comme
s'il avait blasphémé dans une assemblée de moines.
Un de ces messieurs s'écria:
--Il y a eu pourtant des miracles autrefois.
Mais l'autre répondit:
--Je le nie. Pourquoi n'y en aurait-il plus?
Alors chacun apporta un fait, des pressentiments fantastiques, des
communications d'âmes à travers de longs espaces, des influences
secrètes d'un être sur un autre. Et on affirmait, on déclarait les faits
indiscutables, tandis que le nieur acharné répétait: «Des blagues! des
blagues! des blagues!»
A la fin il se leva, jeta son cigare, et les mains dans les poches: «Eh
bien, moi aussi, je vais vous raconter deux histoires, et puis je vous
les expliquerai. Les voici:
»Dans le petit village d'Étretat les hommes, tous matelots, vont chaque
année au banc de Terre-Neuve pêcher la morue. Or, une nuit, l'enfant
d'un de ces marins se réveilla en sursaut en criant que son «pé était
mort à la mé». On calma le mioche qui se réveilla de nouveau en hurlant
que son «pé était neyé». Un mois après on apprenait en effet la mort du
père enlevé du pont par un coup de mer. La veuve se rappela les réveils
de l'enfant. On cria au miracle, tout le monde s'émut; on rapprocha les
dates; et il se trouva que l'accident et le rêve avaient coïncidé à peu
près; d'où l'on conclut qu'ils étaient arrivés la même nuit, à la même
heure. Et voilà un mystère du magnétisme.»
Le conteur s'interrompit. Alors un des auditeurs fort ému demanda:--Et
vous expliquez ça, vous?
--Parfaitement, Monsieur, j'ai trouvé le secret. Le fait m'avait surpris
et même vivement embarrassé; mais moi, voyez-vous, je ne crois pas par
principe. De même que d'autres commencent par croire, je commence par
douter; et quand je ne comprends nullement, je continue à nier toute
communication télépathique des âmes, sûr que ma pénétration seule est
suffisante. Eh bien, j'ai cherché, cherché, et j'ai fini, à force
d'interroger toutes les femmes des matelots absents, par me convaincre
qu'il ne se passait pas huit jours sans que l'une d'elles ou l'un des
enfants rêvât et annonçât à son réveil que le «pé était mort à la mé».
La crainte horrible et constante de cet accident fait qu'ils en parlent
toujours, y pensent sans cesse. Or, si une de ces fréquentes prédictions
coïncide, par un hasard très simple, avec une mort, on crie aussitôt au
miracle, car on oublie soudain tous les autres songes, tous les autres
présages, toutes les autres prophéties de malheur, demeurés sans
confirmation. J'en ai pour ma part considéré plus de cinquante dont les
auteurs, huit jours plus tard, ne se souvenaient même plus. Mais si
l'homme, en effet, était mort, la mémoire se serait immédiatement
réveillée, et l'on aurait célébré l'intervention de Dieu selon les uns,
du magnétisme selon les autres.
Un des fumeurs déclara:
--C'est assez juste, ce que vous dites là, mais voyons votre seconde
histoire?
--Oh! ma seconde histoire est fort délicate à raconter. C'est à
moi qu'elle est arrivée, aussi je me défie un rien de ma propre
appréciation. On n'est jamais équitablement juge et partie. Enfin la
voici:
«J'avais dans mes relations mondaines une jeune femme à laquelle je ne
songeais nullement, que je n'avais même jamais regardée attentivement,
jamais remarquée, comme on dit.
«Je la classais parmi les insignifiantes, bien qu'elle ne fût pas laide;
enfin elle me semblait avoir des yeux, un nez, une bouche, des cheveux
quelconques, toute une physionomie terne; c'était un de ces êtres sur
qui la pensée ne semble se poser que par hasard, ne se pouvoir arrêter,
sur qui le désir ne s'abat point.
«Or, un soir, que j'écrivais des lettres au coin de mon feu avant de me
mettre au lit, j'ai senti au milieu de ce dévergondage d'idées, de
cette procession d'images qui vous effleurent le cerveau quand on reste
quelques minutes rêvassant, la plume en l'air, une sorte de petit
souffle qui me passait dans l'esprit, un tout léger frisson du coeur, et
immédiatement, sans raison, sans aucun enchaînement de pensées logique,
j'ai vu distinctement, vu comme si je la touchais, vu des pieds à la
tête, et sans voile, cette jeune femme à qui je n'avais jamais songé
plus de trois secondes de suite, le temps que son nom me traversât la
tête. Et soudain je lui découvris un tas de qualités que je n'avais
point observées, un charme doux, un attrait langoureux; elle éveilla
chez moi cette sorte d'inquiétude d'amour qui vous met à la poursuite
d'une femme. Mais je n'y pensai pas longtemps. Je me couchai, je
m'endormis. Et je rêvai.
«Vous avez tous fait de ces rêves singuliers, n'est-ce pas, qui
vous rendent maîtres de l'impossible, qui vous ouvrent des portes
infranchissables, des joies inespérées, des bras impénétrables?
«Qui de nous dans ces sommeils troublés, nerveux, haletants, n'a tenu,
étreint, pétri, possédé avec une acuité de sensation extraordinaire,
celle dont son esprit était occupé? Et avez-vous remarqué quelles
surhumaines délices apportent ces bonnes fortunes du rêve! En quelles
ivresses folles elles vous jettent, de quels spasmes fougueux elles vous
secouent, et quelle tendresse infinie, caressante, pénétrante, elles
vous enfoncent au coeur pour celle qu'on tient défaillante et chaude, en
cette illusion adorable et brutale, qui semble une réalité.
«Tout cela, je l'ai ressenti avec une inoubliable violence. Cette femme
fut à moi, tellement à moi que la tiède douceur de sa peau me restait
aux doigts, l'odeur de sa peau me restait au cerveau, le goût de
ses baisers me restait aux lèvres, le son de sa voix me restait aux
oreilles, le cercle de son étreinte autour des reins, et le charme
ardent de sa tendresse en toute ma personne, longtemps après mon réveil
exquis et décevant.
«Et trois fois en cette même nuit, le songe se renouvela.
«Le jour venu, elle m'obsédait, me possédait, me hantait la tête et les
sens, à un tel point que je ne restais plus une seconde sans penser à
elle.
«A la fin, ne sachant que faire, je m'habillai et je l'allai voir.
Dans son escalier j'étais ému à trembler, mon coeur battait, un désir
véhément m'envahissait des pieds aux cheveux.
«J'entrai. Elle se leva toute droite en entendant prononcer mon nom; et
soudain nos yeux se croisèrent avec une surprenante fixité. Je m'assis.
«Je balbutiai quelques banalités qu'elle ne semblait point écouter. Je
ne savais que dire ni que faire; alors brusquement je me jetai sur elle,
la saisissant à pleins bras; et tout mon rêve s'accomplit si vite, si
facilement, si follement, que je doutai soudain d'être éveillé ... Elle
fut pendant deux ans ma maîtresse ...»
--Qu'en concluez-vous? dit une voix.
Le conteur semblait hésiter.
--J'en conclus ... je conclus à une coïncidence, parbleu! Et puis, qui
sait? C'est peut-être un regard d'elle que je n'avais point remarqué et
qui m'est revenu ce soir-là par un de ces mystérieux et inconscients
rappels de mémoire qui nous représente souvent des choses négligées par
notre conscience, passées inaperçues devant notre intelligence!
--Tout ce que vous voudrez, conclut un convive, mais si vous ne croyez
pas au magnétisme après cela, vous êtes un ingrat mon cher monsieur!