Cornudet, indigné de l'entente cordiale établie entre les vainqueurs et

les vaincus, se retira, préférant s'enfermer dans l'auberge. Loiseau eut

un mot pour rire: «Ils repeuplent.» M. Carré-Lamadon eut un mot grave:

«Ils réparent.» Mais on ne trouvait pas le cocher. A la fin on le

découvrit dans le café du village, attablé fraternellement avec

l'ordonnance de l'officier. Le comte l'interpella:

--Ne vous avait-on pas donné l'ordre d'atteler pour huit heures?

--Ah! bien oui, mais on m'en a donné un autre depuis.

--Lequel?

--De ne pas atteler du tout.

--Qui vous a donné cet ordre?

--Ma foi! le commandant prussien.

--Pourquoi?

--Je n'en sais rien. Allez lui demander. On me défend d'atteler, moi je

n'attelle pas.--Voilà.

--C'est lui-même qui vous a dit cela?

--Non, monsieur, c'est l'aubergiste qui m'a donné l'ordre de sa part.

--Quand ça?

--Hier soir, comme j'allais me coucher. Les trois hommes rentrèrent fort

inquiets.

On demanda M. Follenvie, mais la servante répondit que Monsieur, à cause

de son asthme, ne se levait jamais avant dix heures. Il avait même

formellement défendu de le réveiller plus tôt, excepté en cas

d'incendie.

On voulut voir l'officier, mais cela était impossible absolument, bien

qu'il logeât dans l'auberge, M. Follenvie seul était autorisé à lui

parler pour les affaires civiles. Alors on attendit. Les femmes

remontèrent dans leurs chambres, et des futilités les occupèrent.

Cornudet s'installa sous la haute cheminée de la cuisine où flambait un

grand feu. Il se fit apporter là une des petites tables du café, une

canette, et il tira sa pipe qui jouissait parmi les démocrates d'une

considération presque égale à la sienne, comme si elle avait servi

la patrie en servant à Cornudet. C'était une superbe pipe en écume

admirablement culottée, aussi noire que les dents de son maître, mais

parfumée, recourbée, luisante, familière à sa main, et complétant sa

physionomie. Et il demeura immobile, les yeux tantôt fixés sur la flamme

du foyer, tantôt sur la mousse qui couronnait sa chope; et chaque fois

qu'il avait bu, il passait d'un air satisfait ses longs doigts maigres

dans ses longs cheveux gras pendant qu'il humait sa moustache frangée

d'écume.

Loiseau, sous prétexte de se dégourdir les jambes, alla placer du vin

aux débitants du pays. Le comte et le manufacturier se mirent à causer

politique. Ils prévoyaient l'avenir de la France. L'un croyait aux

d'Orléans, l'autre à un sauveur inconnu, un héros qui se révèlerait

quand tout serait désespéré: un du Guesclin, une Jeanne d'Arc peut-être?

ou un autre Napoléon Ier? Ah! si le prince impérial n'était pas si

jeune! Cornudet, les écoutant, souriait en homme qui sait le mot des

destinées. Sa pipe embaumait la cuisine.

Comme dix heures sonnaient, M. Follenvie parut. On l'interrogea bien

vite; mais il ne put que répéter deux ou trois fois, sans une variante,

ces paroles: L'officier m'a dit comme ça: «Monsieur Follenvie, vous

défendrez qu'on attelle demain la voiture de ces voyageurs. Je ne veux

pas qu'ils partent sans mon ordre. Vous entendez. Ça suffit.»

Alors on voulut voir l'officier. Le comte lui envoya sa carte où M.

Carré-Lamadon ajouta son nom et tous ses titres. Le Prussien fit

répondre qu'il admettrait ces deux hommes à lui parler quand il aurait

déjeuné, c'est-à-dire vers une heure.

Les dames reparurent et l'on mangea quelque peu, malgré l'inquiétude.

Boule de Suif semblait malade et prodigieusement troublée.

On achevait le café quand l'ordonnance vint chercher ces messieurs.

Loiseau se joignit aux deux premiers; mais comme on essayait d'entraîner

Cornudet pour donner plus de solennité à leur démarche, il déclara

fièrement qu'il entendait n'avoir jamais aucun rapport avec les

Allemands; et il se remit dans sa cheminée, demandant une autre canette.

Les trois hommes montèrent et furent introduits dans la plus belle

chambre de l'auberge où l'officier les reçut, étendu dans un fauteuil,

les pieds sur la cheminée, fumant une longue pipe de porcelaine, et

enveloppé par une robe de chambre flamboyante, dérobée sans doute dans

la demeure abandonnée de quelques bourgeois de mauvais goût. Il ne

se leva pas, ne les salua pas, ne les regarda pas. Il présentait

un magnifique échantillon de la goujaterie naturelle au militaire

victorieux.

Au bout de quelques instants il dit enfin:

--Qu'est-ce que fous foulez?

Le comte prit la parole:

--Nous désirons partir, Monsieur.

--Non.

--Oserai-je vous demander la cause de ce refus?

--Parce que che ne feux pas.

--Je vous ferai respectueusement observer, Monsieur, que votre général

en chef nous a délivré une permission de départ pour gagner Dieppe; et

je ne pense pas que nous ayons rien fait pour mériter vos rigueurs.

--Che ne feux pas ... foilà tout ... Fous poufez tescentre.

S'étant inclinés tous les trois, ils se retirèrent.

L'après-midi fut lamentable. On ne comprenait rien à ce caprice

d'Allemand; et les idées les plus singulières troublaient les têtes.

Tout le monde se tenait dans la cuisine et l'on discutait sans fin,

imaginant des choses invraisemblables. On voulait peut-être les garder

comme otages--mais dans quel but?--ou les emmener prisonniers? ou,

plutôt, leur demander une rançon considérable? A cette pensée, une

panique les affola. Les plus riches étaient les plus épouvantés, se

voyant déjà contraints, pour racheter leur vie, de verser des sacs

pleins d'or entre les mains de ce soldat insolent. Ils se creusaient

la cervelle pour découvrir des mensonges acceptables, dissimuler leurs

richesses, se faire passer pour pauvres, très pauvres. Loiseau enleva sa

chaîne de montre et la cacha dans sa poche. La nuit qui tombait augmenta

les appréhensions. La lampe fut allumée, et comme on avait encore deux

heures avant le dîner, Mme Loiseau proposa une partie de trente-et-un.

Ce serait une distraction. On accepta. Cornudet lui-même, ayant éteint

sa pipe par politesse, y prit part.

Le comte battit les cartes--donna--Boule de Suif avait trente-et-un

d'emblée; et bientôt l'intérêt de la partie apaisa la crainte qui

hantait les esprits. Mais Cornudet s'aperçut que le ménage Loiseau

s'entendait pour tricher.

Comme on allait se mettre à table, M. Follenvie reparut; et, de sa voix

graillonnante, il prononça: «L'officier prussien fait demander à Mlle

Elisabeth Rousset si elle n'a pas encore changé d'avis.»

Boule de Suif resta debout, toute pâle; puis, devenant subitement

cramoisie, elle eut un tel étouffement de colère qu'elle ne pouvait

plus parler. Enfin elle éclata: «Vous lui direz à cette crapule, à ce

saligaud, à cette Charogne de Prussien, que jamais je ne voudrai; vous

entendez bien, jamais, jamais, jamais.»

Le gros aubergiste sortit. Alors Boule de Suif fut entourée, interrogée,

sollicitée par tout le monde de dévoiler le mystère de sa visite. Elle

résista d'abord; mais l'exaspération domina bientôt: «Ce qu'il veut?...

ce qu'il veut? Il veut coucher avec moi!» cria-t-elle. Personne ne se

choqua du mot, tant l'indignation fut vive. Cornudet brisa sa chope en

la reposant violemment sur la table. C'était une clameur de réprobation

contre ce soudard ignoble, un souffle de colère, une union de tous

pour la résistance, comme si l'on eût demandé à chacun une partie du

sacrifice exigé d'elle. Le comte déclara avec dégoût que ces gens-là

se conduisaient à la façon des anciens barbares. Les femmes surtout

témoignèrent à Boule de Suif une commisération énergique et caressante.

Les bonnes soeurs, qui ne se montraient qu'aux repas, avaient baissé la

tête et ne disaient rien.

On dîna néanmoins lorsque la première fureur fut apaisée; mais on parla

peu: on songeait.

Les dames se retirèrent de bonne heure; et les hommes, tout en fumant,

organisèrent un écarté auquel fut convié M. Follenvie qu'on avait

l'intention d'interroger habilement sur les moyens à employer pour

vaincre la résistance de l'officier. Mais il ne songeait qu'à ses

cartes, sans rien écouter, sans rien répondre; et il répétait sans

cesse: «Au jeu, messieurs, au jeu.» Son attention était si tendue qu'il

en oubliait de cracher, ce qui lui mettait parfois des points d'orgue

dans la poitrine. Ses poumons sifflants donnaient toute la gamme de

l'asthme, depuis les notes graves et profondes jusqu'aux enrouements

aigus des jeunes coqs essayant de chanter.

Il refusa même de monter, quand sa femme, qui tombait de sommeil, vint

le chercher. Alors elle partit toute seule, car elle était «du matin»,

toujours levée avec le soleil, tandis que son homme était «du soir»,

toujours prêt à passer la nuit avec des amis. Il lui cria: «Tu placeras

mon lait de poule devant le feu,» et se remit à sa partie. Quand on vit

bien qu'on n'en pouvait rien tirer, on déclara qu'il était temps de s'en

aller, et chacun gagna son lit.

On se leva encore d'assez bonne heure le lendemain avez un espoir

indéterminé, un désir plus grand de s'en aller, une terreur du jour à

passer dans cette horrible petite auberge.

Hélas! les chevaux restaient à l'écurie, le cocher demeurait invisible.

On alla, par désoeuvrement, tourner autour de la voiture.

Le déjeuner fut bien triste; et il s'était produit comme un

refroidissement vis-à-vis de Boule de Suif, car la nuit, qui porte

conseil, avait un peu modifié les jugements. On en voulait presque à

cette fille, maintenant, de n'avoir pas été trouver secrètement

le Prussien, afin de ménager, au réveil, une bonne surprise à ses

compagnons. Quoi de plus simple? Qui l'eût su, d'ailleurs? Elle aurait

pu sauver les apparences en faisant dire à l'officier qu'elle prenait en

pitié leur détresse. Pour elle, ça avait si peu d'importance!

Mais personne n'avouait encore ces pensées.

Dans l'après-midi, comme on s'ennuyait à périr, le comte proposa de

faire une promenade aux alentours du village. Chacun s'enveloppa avec

soin et la petite société partit, à l'exception de Cornudet, qui

préférait rester près du feu, et des bonnes soeurs, qui passaient leurs

journées dans l'église ou chez le curé.

Le froid, plus intense de jour en jour, piquait cruellement le nez et

les oreilles; les pieds devenaient si douloureux que chaque pas était

une souffrance; et lorsque la campagne se découvrit, elle leur apparut

si effroyablement lugubre sous cette blancheur illimitée que tout le

monde aussitôt retourna, l'âme glacée et le coeur serré.

Les quatre femmes marchaient devant, les trois hommes suivaient, un peu

derrière.

Loiseau, qui comprenait la situation, demanda tout à coup si cette

«garce-là» allait les faire rester longtemps encore dans un pareil

endroit. Le comte, toujours courtois, dit qu'on ne pouvait exiger d'une

femme un sacrifice aussi pénible, et qu'il devait venir d'elle-même. M.

Carré-Lamadon remarqua que si les Français faisaient, comme il en était

question, un retour offensif par Dieppe, la rencontre ne pourrait avoir

lieu qu'à Tôtes. Cette réflexion rendit les deux autres soucieux.--«Si

l'on se sauvait à pied,»--dit Loiseau. Le comte haussa les épaules:--

«Y songez-vous, dans cette neige? avec nos femmes? Et puis nous

serions tout de suite poursuivis, rattrapés en dix minutes, et ramenés

prisonniers à la merci des soldats.»--C'était vrai; on se tut.

Les dames parlaient toilette; mais une certaine contrainte semblait les

désunir.

Tout a coup, au bout de la rue, l'officier parut. Sur la neige qui

fermait l'horizon, il profilait sa grande taille de guêpe en uniforme,

et marchait, les genoux écartés, de ce mouvement particulier

aux militaires qui s'efforcent de ne point maculer leurs bottes

soigneusement cirées.

Il s'inclina en passant près des dames, et regarda dédaigneusement les

hommes qui eurent, du reste, la dignité de ne point se découvrir, bien

que Loiseau ébauchât un geste pour retirer sa coiffure.

Boule de Suif était devenue rouge jusqu'aux oreilles; et les trois

femmes mariées ressentaient une grande humiliation d'être ainsi

rencontrées par ce soldat, dans la compagnie de cette fille qu'il avait

si cavalièrement traitée.

Alors on parla de lui, de sa tournure, de son visage. Mme Carré-Lamadon,

qui avait connu beaucoup d'officiers et qui les jugeait en connaisseur,

trouvait celui-là pas mal du tout; elle regrettait même qu'il ne fût pas

Français, parce qu'il ferait un fort joli hussard dont toutes les femmes

assurément raffoleraient.

Une fois rentrés, on ne sut plus que faire. Des paroles aigres furent

même échangées à propos de choses insignifiantes. Le dîner, silencieux,

dura peu, et chacun monta se coucher, espérant dormir pour tuer le

temps.

On descendit le lendemain avec des visages fatigués et des coeurs

exaspérés. Les femmes parlaient à peine à Boule de Suif.

Une cloche tinta. C'était pour un baptême. La grosse fille avait un

enfant élevé chez des paysans d'Yvetot. Elle ne le voyait pas une fois

l'an, et n'y songeait jamais; mais la pensée de celui qu'on allait

baptiser lui jeta au coeur une tendresse subite et violente pour le

sien, et elle voulut absolument assister à la cérémonie.

Aussitôt qu'elle fut partie, tout le monde se regarda, puis on rapprocha

les chaises, car on sentait bien qu'à la fin il fallait décider quelque

chose. Loiseau eut une inspiration: il était d'avis de proposer à

l'officier de garder Boule de Suif toute seule, et de laisser partir

les autres. M. Follenvie se chargea encore de la commission, mais il

redescendit presque aussitôt. L'Allemand, qui connaissait la nature

humaine, l'avait mis à la porte. Il prétendait retenir tout le monde

tant que son désir ne serait pas satisfait.

Alors le tempérament populacier de Mme Loiseau éclata:--«Nous n'allons

pourtant pas mourir de vieillesse ici. Puisque c'est son métier, à cette

gueuse, de faire ça avec tous les hommes, je trouve qu'elle n'a pas le

droit de refuser l'un plutôt que l'autre. Je vous demande un peu, ça a

pris tout ce qu'elle a trouvé dans Rouen, même des cochers! oui, madame,

le cocher de la préfecture! Je le sais bien, moi, il achète son vin à la

maison. Et aujourd'hui qu'il s'agit de nous tirer d'embarras, elle fait

la mijaurée, cette morveuse!... Moi, je trouve qu'il se conduit très

bien, cet officier. Il est peut-être privé depuis longtemps; et nous

étions là trois qu'il aurait sans doute préférées. Mais non, il se

contente de celle à tout le monde. Il respecte les femmes mariées.

Songez donc, il est le maître. Il n'avait qu'à dire: «Je veux», et il

pouvait nous prendre de force avec ses soldats.»

Les deux femmes eurent un petit frisson. Les yeux de la jolie Mme

Carré-Lamadon brillaient, et elle était un peu pâle, comme si elle se

sentait déjà prise de force par l'officier.

Les hommes, qui discutaient à l'écart, se rapprochèrent. Loiseau,

furibond, voulait livrer «cette misérable» pieds et poings liés, à

l'ennemi. Mais le comte, issu de trois générations d'ambassadeurs, et

doué d'un physique de diplomate, était partisan de l'habileté: «Il

faudrait la décider»,--dit-il.

Alors on conspira.

Les femmes se serrèrent, le ton de la voix fut baissé, et la discussion

devint générale, chacun donnant son avis. C'était fort convenable du

reste. Ces dames surtout trouvaient des délicatesses de tournures,

des subtilités d'expression charmantes, pour dire les choses les plus

scabreuses. Un étranger n'aurait rien compris, tant les précautions du

langage étaient observées. Mais la légère tranche de pudeur dont

est bardée toute femme du monde ne recouvrant que la surface, elles

s'épanouissaient dans cette aventure polissonne, s'amusaient follement

au fond, se sentant dans leur élément, tripotant de l'amour avec la

sensualité d'un cuisinier gourmand qui prépare le souper d'un autre.

La gaieté revenait d'elle-même, tant l'histoire leur semblait drôle à

la fin. Le comte trouva des plaisanteries un peu risquées, mais si bien

dites qu'elles faisaient sourire. A son tour Loiseau lâcha quelques

grivoiseries plus raides dont on ne se blessa point; et la pensée

brutalement exprimée par sa femme dominait tous les esprits: «Puisque

c'est son métier à cette fille, pourquoi refuserait-elle celui-là plus

qu'un autre?» La gentille Mme Carré-Lamadon semblait même penser qu'à sa

place elle refuserait celui-là moins qu'un autre.

On prépara longuement le blocus, comme pour une forteresse investie.

Chacun convint du rôle qu'il jouerait, des arguments dont il

s'appuierait, des manoeuvres qu'il devrait exécuter. On régla le plan

des attaques, les ruses à employer, et les surprises de l'assaut, pour

forcer cette citadelle vivante à recevoir l'ennemi dans la place.

Cornudet cependant restait à l'écart, complètement étranger à cette

affaire.

Une attention si profonde tendait les esprits, qu'on n'entendit point

rentrer Boule de Suif. Mais le comte souffla un léger: «Chut!» qui

fit relever tous les yeux. Elle était là. On se tut brusquement et

un certain embarras empêcha d'abord de lui parler. La comtesse, plus

assouplie que les autres aux duplicités des salons, l'interrogea:

«Etait-ce amusant, ce baptême?»

La grosse fille, encore émue, raconta tout, et les figures, et les

attitudes, et l'aspect même de l'église. Elle ajouta: «C'est si bon de

prier quelquefois.»

Cependant, jusqu'au déjeuner, ces dames se contentèrent d'être aimables

avec elle, pour augmenter sa confiance et sa docilité à leurs conseils.

Aussitôt à table, on commença les approches. Ce fut d'abord une

conversation vague sur le dévouement. On cita des exemples anciens:

Judith et Holopherne, puis, sans aucune raison, Lucrèce avec Sextus,

Cléopâtre faisant passer par sa couche tous les généraux ennemis, et

les réduisant à des servilités d'esclave. Alors se déroula une histoire

fantaisiste, éclose dans l'imagination de ces millionnaires ignorants,

où les citoyennes de Rome allaient endormir à Capoue Annibal entre leurs

bras, et, avec lui, ses lieutenants, et les phalanges des mercenaires.

On cita toutes les femmes qui ont arrêté des conquérants, fait de leur

corps un champ de bataille, un moyen de dominer, une arme, qui ont

vaincu par leurs caresses héroïques des êtres hideux ou détestés, et

sacrifié leur chasteté à la vengeance et au dévouement.

On parla même en termes voilés de cette Anglaise de grande famille qui

s'était laissé inoculer une horrible et contagieuse maladie pour la

transmettre à Bonaparte sauvé miraculeusement, par une faiblesse subite,

à l'heure du rendez-vous fatal.

Et tout cela s'était raconté d'une façon convenable et modérée, où

parfois éclatait un enthousiasme voulu propre à exciter l'émulation.

On aurait pu croire, à la fin, que le seul rôle de la femme, ici-bas,

était un perpétuel sacrifice de sa personne, un abandon continu aux

caprices des soldatesques. Les deux bonnes soeurs ne semblaient point

entendre, perdues en des pensées profondes, Boule de Suif ne disait

rien.

Pendant tout l'après-midi, on la laissa réfléchir. Mais, au lieu

de l'appeler «madame» comme on avait fait jusque-là, on lui disait

simplement «mademoiselle», sans que personne sût bien pourquoi, comme

si l'on avait voulu la faire descendre d'un degré dans l'estime qu'elle

avait escaladée, lui faire sentir sa situation honteuse.

Au moment où l'on servit le potage, M. Follenvie reparut, répétant sa

phrase de la veille: «L'officier prussien fait demander à Mlle Elisabeth

Rousset si elle n'a point encore changé d'avis.»

Boule de Suif répondit sèchement: «Non, monsieur.» Mais au dîner la

coalition faiblit. Loiseau eut trois phrases malheureuses. Chacun se

battait les flancs pour découvrir des exemples nouveaux et ne trouvait

rien, quand la comtesse, sans préméditation peut-être, éprouvant un

vague besoin de rendre hommage à la Religion, interrogea la plus âgée

des bonnes soeurs sur les grands faits de la vie des saints. Or,

beaucoup avaient commis des actes qui seraient des crimes à nos yeux;

mais l'Église absout sans peine ces forfaits quand ils sont accomplis

pour la gloire de Dieu, ou pour le bien du prochain. C'était un argument

puissant: la comtesse en profita. Alors, soit par une de ces ententes

tacites, de ces complaisances voilées, où excelle quiconque porte un

habit ecclésiastique, soit simplement par l'effet d'une inintelligence

heureuse, d'une secourable bêtise, la vieille religieuse apporta à la

conspiration un formidable appui. On la croyait timide, elle se montra

hardie, verbeuse, violente. Celle-là n'était pas troublée par les

tâtonnements de la casuistique; sa doctrine semblait une barre de fer;

sa foi n'hésitait jamais; sa conscience n'avait point de scrupules.

Elle trouvait tout simple le sacrifice d'Abraham, car elle aurait

immédiatement tué père et mère sur un ordre venu d'En Haut; et rien,

à son avis, ne pouvait déplaire au Seigneur quand l'intention était

louable. La comtesse, mettant à profit l'autorité sacrée de sa complice

inattendue, lui fit faire comme une paraphrase édifiante de cet axiome

de morale: «La fin justifie les moyens.»

Elle l'interrogeait.

--Alors, ma soeur, vous pensez que Dieu accepte toutes les voies, et

pardonne le fait quand le motif est pur?

--Qui pourrait en douter, madame? Une action blâmable en soi devient

souvent méritoire par la pensée qui l'inspire.

Et elles continuaient ainsi, démêlant les volontés de Dieu, prévoyant

ses décisions, le faisant s'intéresser à des choses qui, vraiment, ne le

regardaient guère.

Tout cela était enveloppé, habile, discret. Mais chaque parole de la

sainte fille en cornette faisait brèche dans la résistance indignée de

la courtisane. Puis, la conversation se détournant un peu, la femme aux

chapelets pendants parla des maisons de son ordre, de sa supérieure,

d'elle-même, et de sa mignonne voisine, la chère soeur Saint-Nicéphore.

On les avait demandées au Havre pour soigner dans les hôpitaux des

centaines de soldats atteints de la petite vérole. Elle les dépeignit,

ces misérables, détailla leur maladie. Et tandis qu'elles étaient

arrêtées en route par les caprices de ce Prussien, un grand nombre de

Français pouvaient mourir qu'elles auraient sauvés peut-être! C'était sa

spécialité, à elle, de soigner les militaires; elle avait été en Crimée,

en Italie, en Autriche, et, racontant ses campagnes, elle se révéla tout

à coup une de ces religieuses à tambours et à trompettes qui semblent

faites pour suivre les camps, ramasser des blessés dans des remous des

batailles, et, mieux qu'un chef, dompter d'un mot les grands soudards

indisciplinés; une vraie bonne soeur Ran-tan-plan dont la figure

ravagée, crevée de trous sans nombre, paraissait une image des

dévastations de la guerre.

Personne ne dit rien après elle, tant l'effet semblait excellent.

Aussitôt le repas terminé, on remonta bien vite dans les chambres pour

ne descendre, le lendemain, qu'assez tard dans la matinée.

Le déjeuner fut tranquille. On donnait à la graine semée la veille le

temps de germer et de pousser ses fruits.

La comtesse proposa de faire une promenade dans l'après-midi; alors le

comte, comme il était convenu, prit le bras de Boule de Suif, et demeura

derrière les autres, avec elle.

Il lui parla de ce ton familier, paternel, un peu dédaigneux, que les

hommes posés emploient avec les filles, l'appelant: «ma chère enfant»,

la traitant du haut de sa position sociale, de son honorabilité

indiscutée. Il pénétra tout de suite au vif de la question:

--Donc, vous préférez nous laisser ici, exposés comme vous-même à toutes

les violences qui suivraient un échec des troupes prussiennes, plutôt

que de consentir à une de ces complaisances que vous avez eues si

souvent en votre vie?

Boule de Suif ne répondit rien.

Il la prit par la douceur, par le raisonnement, par les sentiments. Il

sut rester «monsieur le comte», tout en se montrant galant quand il le

fallut, complimenteur, aimable enfin. Il exalta le service qu'elle

leur rendrait, parla de leur reconnaissance; puis soudain, la tutoyant

gaiement: «Et tu sais, ma chère, il pourrait se vanter d'avoir goûté

d'une jolie fille comme il n'en trouvera pas beaucoup dans son pays.»

Boule de Suif ne répondit pas et rejoignit la société. Aussitôt rentrée,

elle monta chez elle et ne reparut plus. L'inquiétude était extrême.

Qu'allait-elle faire? Si elle résistait, quel embarras!

Boule de Suif · 第 2 / 9 段