[Illustration: Boule de Suif]
LIBRAIRIE OLLENDORFF _48, CHAUSSÉE D'ANTIN, 50 PARIS_
_Collection des Grands Romans_
A 1 FRANC
GUY DE MAUPASSANT _Yvette. Mademoiselle Fifi. Boule de Suif._
GEORGES OHNET _Le Maître de Forges. Serge Panine. La Grande Marnière._
ALBERT DELPIT _Le Fils de Coralie._
ANDRÉ THEURIET _Sauvageonne._
RENÉ MAIZEROY _Petite Reine._
GUSTAVE TOUDOUZE _Madame Lambelle._
MARIO UCHARO _Mon Oncle Barbassou._
JEAN RAMEAU _Plus que de l'Amour._
PIERRE MAEL _Un roman de Femme._
JULES CASE _La Fille à Blanchard._
RODHA BROUGTHON _Comme une Fleur._
MATHILDE SERAO _Adieu Amour._
MAURICE MONTÉGUT _Un nom sur une Tombe._
MAURICE LEBLANC _Une Femme._
Envoi franco contre 1 fr. 25 par volume.
Boule de Suif
OEUVRES COMPLETES ILLUSTRÉES DU GUY DE MAUPASSANT
ÉDITION DE LUXE
(_Voir Catalogue à la fin du volume_.)
GUY DE MAUPASSANT
BOULE DE SUIF
L'ÉPAVE--DÉCOUVERTE--UN PARRICIDE--LE RENDEZ-VOUS--BOMBARD LE PAIN
MAUDIT--LES SABOTS--LA BUCHE MAGNÉTISME--DIVORCE--UNE SOIRÉE
PARIS 1907
BOULE DE SUIF
Pendant plusieurs jours de suite des lambeaux d'armée en déroute avaient
traversé la ville. Ce n'était point de la troupe, mais des hordes
débandées. Les hommes avaient la barbe longue et sale, des uniformes
en guenilles, et ils avançaient d'une allure molle, sans drapeau, sans
régiment. Tous semblaient accablés, éreintés, incapables d'une pensée ou
d'une résolution, marchant seulement par habitude, et tombant de fatigue
sitôt qu'ils s'arrêtaient. On voyait surtout des mobilisés, gens
pacifiques, rentiers tranquilles, pliant sous le poids du fusil;
des petits moblots alertes, faciles à l'épouvante et prompts à
l'enthousiasme, prêts à l'attaque comme à la fuite; puis, au milieu
d'eux, quelques culottes rouges, débris d'une division moulue dans une
grande bataille; des artilleurs sombres alignés avec des fantassins
divers; et, parfois, le casque brillant d'un dragon au pied pesant qui
suivait avec peine la marche plus légère des lignards.
Des légions de francs-tireurs aux appellations héroïques: «les
Vengeurs de la Défaite--les Citoyens de la Tombe--les Partageurs de la
Mort»--passaient à leur tour, avec des airs de bandits.
Leurs chefs, anciens commerçants en draps ou en graines, ex-marchands de
suif ou de savon, guerriers de circonstance, nommés officiers pour leurs
écus ou la longueur de leurs moustaches, couverts d'armes, de flanelle
et de galons, parlaient d'une voix retentissante, discutaient plans de
campagne, et prétendaient soutenir seuls la France agonisante sur
leurs épaules de fanfarons; mais ils redoutaient parfois leurs propres
soldats, gens de sac et de corde, souvent braves à outrance, pillards et
débauchés.
Les Prussiens allaient entrer dans Rouen, disait-on.
La Garde nationale qui, depuis deux mois, faisait des reconnaissances
très prudentes dans les bois voisins, fusillant parfois ses propres
sentinelles, et se préparant au combat quand un petit lapin remuait
sous des broussailles, était rentrée dans ses foyers. Ses armes, ses
uniformes, tout son attirail meurtrier, dont elle épouvantait naguère
les bornes des routes nationales à trois lieues à la ronde, avaient
subitement disparu.
Les derniers soldats français venaient enfin de traverser la Seine pour
gagner Pont-Audemer par Saint-Sever et Bourg-Achard; et, marchant après
tous, le général, désespéré, ne pouvant rien tenter avec ces loques
disparates, éperdu lui-même dans la grande débâcle d'un peuple habitué
à vaincre et désastreusement battu malgré sa bravoure légendaire, s'en
allait à pied, entre deux officiers d'ordonnance.
Puis un calme profond, une attente épouvantée et silencieuse avaient
plané sur la cité. Beaucoup de bourgeois bedonnants, émasculés par le
commerce, attendaient anxieusement les vainqueurs, tremblant qu'on ne
considérât comme une arme leurs broches à rôtir ou leurs grands couteaux
de cuisine.
La vie semblait arrêtée; les boutiques étaient closes, la rue muette.
Quelquefois un habitant, intimidé par ce silence, filait rapidement le
long des murs.
L'angoisse de l'attente faisait désirer la venue de l'ennemi.
Dans l'après-midi du jour qui suivit le départ des troupes françaises,
quelques uhlans, sortis on ne sait d'où, traversèrent la ville avec
célérité. Puis, un peu plus tard, une masse noire descendit de la
côte Sainte-Catherine, tandis que deux autres flots envahisseurs
apparaissaient par les routes de Darnetal et de Boisguillaume. Les
avant-gardes des trois corps, juste au même moment, se joignirent sur
la place de l'Hôtel-de-Ville; et par toutes les rues voisines, l'armée
allemande arrivait, déroulant ses bataillons qui faisaient sonner les
pavés sous leur pas dur et rythmé.
Des commandements criés d'une voix inconnue et gutturale montaient le
long des maisons qui semblaient mortes et désertes, tandis que, derrière
les volets fermés, des yeux guettaient ces hommes victorieux, maîtres
de la cité, des fortunes et des vies, de par le «droit de guerre». Les
habitants, dans leurs chambres assombries, avaient l'affolement que
donnent les cataclysmes, les grands bouleversements meurtriers de la
terre, contre lesquels toute sagesse et toute force sont inutiles. Car
la même sensation reparaît chaque fois que l'ordre établi des choses est
renversé, que la sécurité n'existe plus, que tout ce que protégeaient
les lois des hommes ou celles de la nature, se trouve à la merci d'une
brutalité inconsciente et féroce. Le tremblement de terre écrasant sous
les maisons croulantes un peuple entier; le fleuve débordé qui roule les
paysans noyés avec les cadavres des boeufs et les poutres arrachées aux
toits, ou l'armée glorieuse massacrant ceux qui se défendent, emmenant
les autres prisonniers, pillant au nom du Sabre et remerciant un Dieu au
son du canon, sont autant de fléaux effrayants qui déconcertent toute
croyance à la justice éternelle, toute la confiance qu'on nous enseigne
en la protection du Ciel et en la raison de l'homme.
Mais à chaque porte des petits détachements frappaient, puis
disparaissaient dans les maisons. C'était l'occupation après l'invasion.
Le devoir commençait pour les vaincus de se montrer gracieux envers les
vainqueurs.
Au bout de quelque temps, une fois la première terreur disparue, un
calme nouveau s'établit. Dans beaucoup de familles, l'officier prussien
mangeait à table. Il était parfois bien élevé, et, par politesse,
plaignait la France, disait sa répugnance en prenant part à cette
guerre. On lui était reconnaissant de ce sentiment; puis on pouvait,
un jour ou l'autre, avoir besoin de sa protection. En le ménageant on
obtiendrait peut-être quelques hommes de moins à nourrir. Et pourquoi
blesser quelqu'un dont on dépendait tout à fait? Agir ainsi serait moins
de la bravoure que de la témérité.--Et la témérité n'est plus un défaut
des bourgeois de Rouen, comme au temps des défenses héroïques où
s'illustra leur cité.--On se disait enfin, raison suprême tirée de
l'urbanité française, qu'il demeurait bien permis d'être poli dans son
intérieur pourvu qu'on ne se montrât pas familier, en public, avec le
soldat étranger. Au dehors on ne se connaissait plus, mais dans la
maison on causait volontiers, et l'Allemand demeurait plus longtemps,
chaque soir, à se chauffer au foyer commun.
La ville même reprenait peu à peu de son aspect ordinaire. Les Français
ne sortaient guère encore, mais les soldats prussiens grouillaient dans
les rues. Du reste, les officiers de hussards bleus, qui traînaient avec
arrogance leurs grands outils de mort sur le pavé, ne semblaient pas
avoir pour les simples citoyens énormément plus de mépris que les
officiers de chasseurs, qui, l'année d'avant, buvaient aux mêmes cafés.
Il y avait cependant quelque chose dans l'air, quelque chose de subtil
et d'inconnu, une atmosphère étrangère intolérable, comme une odeur
répandue, l'odeur de l'invasion. Elle emplissait les demeures et les
places publiques, changeait le goût des aliments, donnait l'impression
d'être en voyage, très loin, chez des tribus barbares et dangereuses.
Les vainqueurs exigeaient de l'argent, beaucoup d'argent. Les habitants
payaient toujours; ils étaient riches d'ailleurs. Mais plus un négociant
normand devient opulent et plus il souffre de tout sacrifice, de toute
parcelle de sa fortune qu'il voit passer aux mains d'un autre.
Cependant, à deux ou trois lieues sous la ville, en suivant le cours de
la rivière, vers Croisset, Dieppedalle ou Biessart, les mariniers et les
pêcheurs ramenaient souvent du fond de l'eau quelque cadavre d'Allemand
gonflé dans son uniforme, tué d'un coup de couteau ou de savate, la tête
écrasée par une pierre, ou jeté à l'eau d'une poussée du haut d'un pont.
Les vases du fleuve ensevelissaient ces vengeances obscures, sauvages et
légitimes, héroïsmes inconnus, attaques muettes, plus périlleuses que
les batailles au grand jour et sans le retentissement de la gloire.
Car la haine de l'Étranger arme toujours quelques Intrépides prêts à
mourir pour une Idée.
Enfin, comme les envahisseurs, bien qu'assujétissant la ville à leur
inflexible discipline, n'avaient accompli aucune des horreurs que la
renommée leur faisait commettre tout le long de leur marche triomphale,
on s'enhardit, et le besoin du négoce travailla de nouveau le coeur des
commerçants du pays. Quelques-uns avaient de gros intérêts engagés au
Havre que l'armée française occupait, et ils voulurent tenter de gagner
ce port en allant par terre à Dieppe où ils s'embarqueraient.
On employa l'influence des officiers allemands dont on avait fait la
connaissance, et une autorisation de départ fut obtenue du général en
chef.
Donc, une grande diligence à quatre chevaux ayant été retenue pour ce
voyage, et dix personnes s'étant fait inscrire chez le voiturier, on
résolut de partir un mardi matin, avant le jour, pour éviter tout
rassemblement.
Depuis quelque temps déjà la gelée avait durci la terre, et le lundi,
vers trois heures, de gros nuages noirs venant du Nord apportèrent la
neige qui tomba sans interruption pendant toute la soirée et toute la
nuit.
A quatre heures et demie du matin, les voyageurs se réunirent dans la
cour de l'Hôtel de Normandie, où l'on devait monter en voiture.
Ils étaient encore pleins de sommeil, et grelottaient de froid sous
leurs couvertures. On se voyait mal dans l'obscurité; et l'entassement
des lourds vêtements d'hiver faisait ressembler tous ces corps à
des curés obèses avec leurs longues soutanes. Mais deux hommes se
reconnurent, un troisième les aborda, ils causèrent:--«J'emmène ma
femme,»--dit l'un.--«J'en fais autant.«--«Et moi aussi.»--Le premier
ajouta:--«Nous ne reviendrons pas à Rouen, et si les Prussiens
approchent du Havre nous gagnerons l'Angleterre.»--Tous avaient les
mêmes projets, étant de complexion semblable.
Cependant on n'attelait pas la voiture. Une petite lanterne, que portait
un valet d'écurie, sortait de temps à autre d'une porte obscure
pour disparaître immédiatement dans une autre. Des pieds de chevaux
frappaient la terre, amortis par le fumier des litières, et une voix
d'homme parlant aux bêtes et jurant s'entendait au fond du bâtiment. Un
léger murmure de grelots annonça qu'on maniait les harnais; ce murmure
devint bientôt un frémissement clair et continu, rythmé par le mouvement
de l'animal, s'arrêtant parfois, puis reprenant dans une brusque
secousse qu'accompagnait le bruit mat d'un sabot ferré battant le sol.
La porte subitement se ferma. Tout bruit cessa. Les bourgeois gelés
s'étaient tus; ils demeuraient immobiles et roidis.
Un rideau de flocons blancs ininterrompu miroitait sans cesse en
descendant vers la terre; il effaçait les formes, poudrait les choses
d'une mousse de glace; et l'on n'entendait plus, dans le grand silence
de la ville calme et ensevelie sous l'hiver, que ce froissement vague,
innommable et flottant, de la neige qui tombe, plutôt sensation que
bruit, entremêlement d'atomes légers qui semblaient emplir l'espace,
couvrir le monde.
L'homme reparut, avec sa lanterne, tirant au bout d'une corde un cheval
triste qui ne venait pas volontiers. Il le plaça contre le timon,
attacha les traits, tourna longtemps autour pour assurer les harnais,
car il ne pouvait se servir que d'une main, l'autre portant sa lumière.
Comme il allait chercher la seconde bête, il remarqua tous ces voyageurs
immobiles, déjà blancs de neige, et leur dit:--«Pourquoi ne montez-vous
pas dans la voiture, vous serez à l'abri, au moins.»
Ils n'y avaient pas songé, sans doute, et ils se précipitèrent. Les
trois hommes installèrent leurs femmes dans le fond, montèrent ensuite;
puis les autres formes indécises et voilées prirent à leur tour les
dernières places sans échanger une parole.
Le plancher était couvert de paille où les pieds s'enfoncèrent. Les
dames du fond, ayant apporté des petites chaufferettes en cuivre avec un
charbon chimique, allumèrent ces appareils, et, pendant quelque temps, à
voix basse, elles en énumérèrent les avantages, se répétant des choses
qu'elles savaient déjà depuis longtemps.
Enfin, la diligence étant attelée, avec six chevaux au lieu de quatre
à cause du tirage plus pénible, une voix du dehors demanda:--«Tout le
monde est-il monté?»--Une voix du dedans répondit:--«Oui.»--On partit.
La voiture avançait lentement, lentement, à tout petits pas. Les
roues s'enfonçaient dans la neige; le coffre entier geignait avec des
craquements sourds; les bêtes glissaient, soufflaient, fumaient; et le
fouet gigantesque du cocher claquait sans repos, voltigeait de tous les
côtés, se nouant et se déroulant comme un serpent mince, et cinglant
brusquement quelque croupe rebondie qui se tendait alors sous un effort
plus violent.
Mais le jour imperceptiblement grandissait. Ces flocons légers qu'un
voyageur, Rouennais pur sang, avait comparés à une pluie de coton, ne
tombaient plus. Une lueur sale filtrait à travers de gros nuages obscurs
et lourds qui rendaient plus éclatante la blancheur de la campagne où
apparaissaient tantôt une ligne de grands arbres vêtus de givre, tantôt
une chaumière avec un capuchon de neige.
Dans la voiture, on se regardait curieusement, à la triste clarté de
cette aurore.
Tout au fond, aux meilleures places, sommeillaient, en face l'un de
l'autre, M. et Mme Loiseau, des marchands de vins en gros de la rue
Grand-Pont.
Ancien commis d'un patron ruiné dans les affaires, Loiseau avait acheté
le fonds et fait fortune. Il vendait à très bon marché de très
mauvais vin aux petits débitants des campagnes et passait parmi ses
connaissances et ses amis pour un fripon madré, un vrai Normand plein de
ruses et de jovialité.
Sa réputation de filou était si bien établie, qu'un soir, à la
préfecture, M. Tournel, auteur de fables et de chansons, esprit mordant
et fin, une gloire locale, ayant proposé aux dames qu'il voyait un peu
somnolentes de faire une partie de «Loiseau vole», le mot lui-même vola
à travers les salons du préfet, puis, gagnant ceux de la ville, avait
fait rire pendant un mois toutes les mâchoires de la province.
Loiseau était en outre célèbre par ses farces de toute nature, ses
plaisanteries bonnes ou mauvaises; et personne ne pouvait parler de lui
sans ajouter immédiatement:--«Il est impayable, ce Loiseau.»
De taille exiguë, il présentait un ventre en ballon surmonté d'une face
rougeaude entre deux favoris grisonnants.
Sa femme, grande, forte, résolue, avec la voix haute et la décision
rapide, était l'ordre et l'arithmétique de la maison de commerce, qu'il
animait par son activité joyeuse.
A côté d'eux se tenait, plus digne, appartenant à une caste supérieure,
M. Carré-Lamadon, homme considérable, posé dans les cotons, propriétaire
de trois filatures, officier de la Légion d'honneur et membre du Conseil
général. Il était resté, tout le temps de l'Empire, chef de l'opposition
bienveillante, uniquement pour se faire payer plus cher son ralliement
à la cause qu'il combattait avec des armes courtoises, selon sa propre
expression. Mme Carré-Lamadon, beaucoup plus jeune que son mari,
demeurait la consolation des officiers de bonne famille envoyés à Rouen
en garnison.
Elle faisait vis-à-vis à son époux, toute petite, toute mignonne, toute
jolie, pelotonnée dans ses fourrures, et regardait d'un oeil navré
l'intérieur lamentable de la voiture.
Ses voisins, le comte et la comtesse Hubert de Bréville, portaient un
des noms les plus anciens et les plus nobles de Normandie. Le comte,
vieux gentilhomme de grande tournure, s'efforçait d'accentuer, par les
artifices de sa toilette, sa ressemblance naturelle avec le roy Henri IV
qui, suivant une légende glorieuse pour la famille, avait rendu grosse
une dame de Bréville dont le mari, pour ce fait, était devenu comte et
gouverneur de province.
Collègue de M. Carré-Lamadon au Conseil général, le comte Hubert
représentait le parti orléaniste dans le département. L'histoire de
son mariage avec la fille d'un petit armateur de Nantes était toujours
demeurée mystérieuse. Mais comme la comtesse avait grand air, recevait
mieux que personne, passait même pour avoir été aimée par un des fils
de Louis-Philippe, toute la noblesse lui faisait fête, et son salon
demeurait le premier du pays, le seul où se conservât la vieille
galanterie, et dont l'entrée fût difficile.
La fortune des Bréville, toute en biens-fonds, atteignait, disait-on,
cinq cent mille livres de revenu.
Ces six personnes formaient le fond de la voiture, le côté de la société
rentée, sereine et forte, des honnêtes gens autorisés qui ont de la
Religion et des Principes.
Par un hasard étrange, toutes les femmes se trouvaient sur le même
banc; et la comtesse avait encore pour voisines deux bonnes soeurs qui
égrenaient de longs chapelets en marmottant des _Pater_ et des _Ave_.
L'une était vieille avec une face défoncée par la petite vérole comme si
elle eût reçu à bout portant une bordée de mitraille en pleine figure.
L'autre, très chétive, avait une tête jolie et maladive sur une poitrine
de phtisique rongée par cette foi dévorante qui fait les martyrs et les
illuminés.
En face des deux religieuses, un homme et une femme attiraient les
regards de tous.
L'homme, bien connu, était Cornudet le démoc, la terreur des gens
respectables. Depuis vingt ans, il trempait sa grande barbe rousse dans
les bocks de tous les cafés démocratiques. Il avait mangé avec les
frères et amis une assez belle fortune qu'il tenait de son père, ancien
confiseur, et il attendait impatiemment la République pour obtenir enfin
la place méritée par tant de consommations révolutionnaires. Au Quatre
Septembre, par suite d'une farce peut-être, il s'était cru nommé préfet,
mais quand il voulut entrer en fonctions, les garçons de bureau,
demeurés seuls maîtres de la place, refusèrent de le reconnaître, ce qui
le contraignit à la retraite. Fort bon garçon, du reste, inoffensif et
serviable, il s'était occupé avec une ardeur incomparable d'organiser la
défense. Il avait fait creuser des trous dans les plaines, coucher tous
les jeunes arbres des forêts voisines, semé des pièges sur toutes les
routes, et, à l'approche de l'ennemi, satisfait de ses préparatifs, il
s'était vivement replié vers la ville.
Il pensait maintenant se rendre encore plus utile au Havre, où de
nouveaux retranchements allaient être nécessaires.
La femme, une de celles appelées galantes, était célèbre par son
embonpoint précoce qui lui avait valu le surnom de Boule de Suif.
Petite, ronde de partout, grasse à lard, avec des doigts bouffis,
étranglés aux phalanges, pareils à des chapelets de courtes saucisses;
avec une peau luisante et tendue, une gorge énorme qui saillait sous sa
robe, elle restait cependant appétissante et courue, tant sa fraîcheur
faisait plaisir à voir. Sa figure était une pomme rouge, un bouton de
pivoine prêt à fleurir; et là-dedans s'ouvraient, en haut, deux yeux
noirs magnifiques, ombragés de grands cils épais qui mettaient une ombre
dedans; en bas, une bouche charmante, étroite, humide pour le baiser,
meublée de quenottes luisantes et microscopiques.
Elle était de plus, disait-on, pleine de qualités inappréciables.
Aussitôt qu'elle fut reconnue, des chuchotements coururent parmi les
femmes honnêtes, et les mots de «prostituée», de «honte publique» furent
chuchotés si haut qu'elle leva la tête. Alors elle promena sur ses
voisins un regard tellement provocant et hardi qu'un grand silence
aussitôt régna, et tout le monde baissa les yeux à l'exception de
Loiseau, qui la guettait d'un air émoustillé.
Mais bientôt la conversation reprit entre les trois dames, que la
présence de cette fille avait rendues subitement amies, presque intimes.
Elles devaient faire, leur semblait-il, comme un faisceau de leurs
dignités d'épouses en face de cette vendue sans vergogne; car l'amour
légal le prend toujours de haut avec son libre confrère.
Les trois hommes aussi, rapprochés par un instinct de conservateurs à
l'aspect de Cornudet, parlaient argent d'un certain ton dédaigneux pour
les pauvres. Le comte Hubert disait les dégâts que lui avaient fait
subir les Prussiens, les pertes qui résulteraient du bétail volé et
des récoltes perdues, avec une assurance de grand seigneur dix
fois millionnaire que ces ravages gêneraient à peine une année. M.
Carré-Lamadon, fort éprouvé dans l'industrie cotonnière, avait eu soin
d'envoyer six cent mille francs en Angleterre, une poire pour la soif
qu'il se ménageait à toute occasion. Quant à Loiseau, il s'était arrangé
pour vendre à l'Intendance française tous les vins communs qui lui
restaient en cave, de sorte que l'État lui devait une somme formidable
qu'il comptait bien toucher au Havre.
Et tous les trois se jetaient des coups d'oeil rapides et amicaux. Bien
que de conditions différentes, ils se sentaient frères par l'argent, de
la grande franc-maçonnerie de ceux qui possèdent, qui font sonner de
l'or en mettant la main dans la poche de leur culotte.
La voiture allait si lentement qu'à dix heures du matin on n'avait pas
fait quatre lieues. Les hommes descendirent trois fois pour monter des
côtes à pied. On commençait à s'inquiéter, car on devait déjeuner à
Tôtes et l'on désespérait maintenant d'y parvenir avant la nuit. Chacun
guettait pour apercevoir un cabaret sur la route, quand la diligence
sombra dans un amoncellement de neige et il fallut deux heures pour la
dégager.
L'appétit grandissait, troublait les esprits; et aucune gargote, aucun
marchand de vin ne se montraient, l'approche des Prussiens et le passage
des troupes françaises affamées ayant effrayé toutes les industries.
Les messieurs coururent aux provisions dans les fermes au bord du
chemin, mais ils n'y trouvèrent pas même de pain, car le paysan défiant
cachait ses réserves dans la crainte d'être pillé par les soldats qui,
n'ayant rien à se mettre sous la dent, prenaient par force ce qu'ils
découvraient.
Vers une heure de l'après-midi, Loiseau annonça que décidément il se
sentait un rude creux dans l'estomac. Tout le monde souffrait comme lui
depuis longtemps; et le violent besoin de manger, augmentant toujours,
avait tué les conversations.
De temps en temps, quelqu'un bâillait; un autre presque aussitôt
l'imitait; et chacun, à tour de rôle, suivant son caractère, son
savoir-vivre et sa position sociale, ouvrait la bouche avec fracas ou
modestement en portant vite sa main devant le trou béant d'où sortait
une vapeur.
Boule de Suif, à plusieurs reprises, se pencha comme si elle cherchait
quelque chose sous ses jupons. Elle hésitait une seconde, regardait ses
voisins, puis se redressait tranquillement. Les figures étaient pâles et
crispées. Loiseau affirma qu'il payerait mille francs un jambonneau.
Sa femme fit un geste comme pour protester; puis elle se calma. Elle
souffrait toujours en entendant parler d'argent gaspillé, et ne
comprenait même pas les plaisanteries sur ce sujet. «Le fait est que je
ne me sens pas bien, dit le comte, comment n'ai-je pas songé à apporter
des provisions?»--Chacun se faisait le même reproche.
Cependant, Cornudet avait une gourde pleine de rhum; il en offrit; on
refusa froidement. Loiseau seul en accepta deux gouttes, et, lorsqu'il
rendit la gourde, il remercia: «C'est bon tout de même, ça réchauffe, et
ça trompe l'appétit.»--L'alcool le mit en belle humeur et il proposa de
faire comme sur le petit navire de la chanson: de manger le plus gras
des voyageurs. Cette allusion indirecte à Boule de Suif choqua les gens
bien élevés. On ne répondit pas; Cornudet seul eut un sourire. Les deux
bonnes soeurs avaient cessé de marmotter leur rosaire, et, les mains
enfoncées dans leurs grandes manches, elles se tenaient immobiles,
baissant obstinément les yeux, offrant sans doute au Ciel la souffrance
qu'il leur envoyait.
Enfin, à trois heures, comme on se trouvait au milieu d'une plaine
interminable, sans un seul village en vue, Boule de Suif se baissant
vivement, retira de sous la banquette un large panier couvert d'une
serviette blanche.
Elle en sortit d'abord une petite assiette de faïence, une fine timbale
en argent, puis une vaste terrine dans laquelle deux poulets entiers,
tout découpés, avaient confi sous leur gelée; et l'on apercevait encore
dans le panier d'autres bonnes choses enveloppées, des pâtés, des
fruits, des friandises, les provisions préparées pour un voyage de
trois jours, afin de ne point toucher à la cuisine des auberges. Quatre
goulots de bouteilles passaient entre les paquets de nourriture. Elle
prit une aile de poulet et, délicatement, se mit à la manger avec un de
ces petits pains qu'on appelle «Régence» en Normandie.
Tous les regards étaient tendus vers elle. Puis l'odeur se répandit,
élargissant les narines, faisant venir aux bouches une salive abondante
avec une contraction douloureuse de la mâchoire sous les oreilles. Le
mépris des dames pour cette fille devenait féroce, comme une envie de
la tuer ou de la jeter en bas de la voiture, dans la neige, elle, sa
timbale, son panier et ses provisions.
Mais Loiseau dévorait des yeux la terrine de poulet. Il dit: «A la bonne
heure, madame a eu plus de précaution que nous. Il y a des personnes qui
savent toujours penser à tout.» Elle leva la tête vers lui: «Si vous en
désirez, monsieur? C'est dur de jeûner depuis le matin.» Il salua: «Ma
foi, franchement, je ne refuse pas, je n'en peux plus. A la guerre comme
à la guerre, n'est-ce pas, madame?» Et, jetant un regard circulaire, il
ajouta: «Dans des moments comme celui-ci, on est bien aise de trouver
des gens qui vous obligent.»--Il avait un journal qu'il étendit pour ne
point tacher son pantalon, et sur la pointe d'un couteau toujours logé
dans sa poche, il enleva une cuisse toute vernie de gelée, la dépeça des
dents, puis la mâcha avec une satisfaction si évidente qu'il y eut dans
la voiture un grand soupir de détresse.
Mais Boule de Suif, d'une voix humble et douce, proposa aux bonnes
soeurs de partager sa collation. Elles acceptèrent toutes les deux
instantanément, et, sans lever les yeux, se mirent à manger très vite
après avoir balbutié des remerciements. Cornudet ne refusa pas non plus
les offres de sa voisine, et l'on forma avec les religieuses une sorte
de table en développant des journaux sur les genoux.
Les bouches s'ouvraient et se fermaient sans cesse, avalaient,
mastiquaient, engloutissaient férocement. Loiseau, dans son coin,
travaillait dur, et, à voix basse, il engageait sa femme à l'imiter.
Elle résista longtemps, puis, après une crispation qui lui parcourut les
entrailles, elle céda. Alors son mari, arrondissant sa phrase, demanda
à leur «charmante compagne» si elle lui permettait d'offrir un petit
morceau à Mme Loiseau. Elle dit: «Mais oui, certainement, monsieur,»
avec un sourire aimable, et tendit la terrine.
Un embarras se produisit lorsqu'on eût débouché la première bouteille
de bordeaux: il n'y avait qu'une timbale. On se la passa après l'avoir
essuyée. Cornudet seul, par galanterie sans doute, posa ses lèvres à la
place humide encore des lèvres de sa voisine.
Alors, entourés de gens qui mangeaient, suffoqués par les émanations des
nourritures, le comte et la comtesse de Bréville, ainsi que M. et Mme
Carré-Lamadon souffrirent ce supplice odieux qui a gardé le nom de
Tantale. Tout d'un coup la jeune femme du manufacturier poussa un soupir
qui fit retourner les têtes; elle était aussi blanche que la neige
du dehors; ses yeux se fermèrent, son front tomba: elle avait perdu
connaissance. Son mari, affolé, implorait le secours de tout le monde.
Chacun perdait l'esprit, quand la plus âgée des bonnes soeurs, soutenant
la tête de la malade, glissa entre ses lèvres la timbale de Boule de
Suif et lui fit avaler quelques gouttes de vin. La jolie dame remua,
ouvrit les yeux, sourit et déclara d'une voix mourante qu'elle se
sentait fort bien maintenant. Mais, afin que cela ne se renouvelât plus,
la religieuse la contraignit à boire un plein verre de bordeaux, et
elle ajouta:--«C'est la faim, pas autre chose.» Alors Boule de Suif,
rougissante et embarrassée, balbutia en regardant les quatre voyageurs
restés à jeun: «Mon Dieu, si j'osais offrir à ces messieurs et à ces
dames ...» Elle se tut, craignant un outrage. Loiseau prit la parole:
«Eh, parbleu, dans des cas pareils tout le monde est frère et doit
s'aider. Allons, mesdames, pas de cérémonie, acceptez, que diable!
Savons-nous si nous trouverons seulement une maison où passer la nuit?
Du train dont nous allons nous ne serons pas à Tôtes avant demain
midi.»--On hésitait, personne n'osant assumer la responsabilité du
«oui».
Mais le comte trancha la question. Il se tourna vers la grosse fille
intimidée, et, prenant son grand air de gentilhomme, il lui dit: «Nous
acceptons avec reconnaissance, madame.»
Le premier pas seul coûtait. Une fois le Rubicon passé, on s'en donna
carrément. Le panier fut vidé. Il contenait encore un pâté de foie
gras, un pâté de mauviettes, un morceau de langue fumée, des poires de
Crassane, un pavé de Pont-l'Evêque, des petits-fours et une tasse pleine
de cornichons et d'oignons au vinaigre, Boule de Suif, comme toutes les
femmes, adorant les crudités.
On ne pouvait manger les provisions de cette fille sans lui parler. Donc
on causa, avec réserve d'abord, puis, comme elle se tenait fort bien, on
s'abandonna davantage. Mmes de Bréville et Carré-Lamadon, qui avaient un
grand savoir-vivre, se firent gracieuses avec délicatesse. La comtesse
surtout montra cette condescendance aimable des très nobles dames
qu'aucun contact ne peut salir, et fut charmante. Mais la forte Mme
Loiseau, qui avait une âme de gendarme, resta revêche, parlant peu et
mangeant beaucoup.
On s'entretint de la guerre, naturellement. On raconta des faits
horribles des Prussiens, des traits de bravoure des Français; et tous
ces gens qui fuyaient rendirent hommage au courage des autres. Les
histoires personnelles commencèrent bientôt, et Boule de Suif raconta,
avec une émotion vraie, avec cette chaleur de parole qu'ont parfois les
filles pour exprimer leurs emportements naturels, comment elle avait
quitté Rouen: «J'ai cru d'abord que je pourrais rester, dit-elle.
J'avais ma maison pleine de provisions, et j'aimais mieux nourrir
quelques soldats que m'expatrier je ne sais où. Mais quand je les ai
vus, ces Prussiens, ce fut plus fort que moi! Ils m'ont tourné le sang
de colère; et j'ai pleuré de honte toute la journée. Oh! si j'étais un
homme, allez! Je les regardais de ma fenêtre, ces gros porcs avec leur
casque à pointe, et ma bonne me tenait les mains pour m'empêcher de leur
jeter mon mobilier sur le dos. Puis il en est venu pour loger chez moi;
alors j'ai sauté à la gorge du premier. Ils ne sont pas plus difficiles
à étrangler que d'autres! Et je l'aurais terminé, celui-là, si l'on ne
m'avait pas tirée par les cheveux. Il a fallu me cacher après ça. Enfin,
quand j'ai trouvé une occasion, je suis partie, et me voici.»
On la félicita beaucoup. Elle grandissait dans l'estime de ses
compagnons qui ne s'étaient pas montrés si crânes; et Cornudet, en
l'écoutant, gardait un sourire approbateur et bienveillant d'apôtre; de
même un prêtre entend un dévot louer Dieu, car les démocrates à longue
barbe ont le monopole du patriotisme comme les hommes en soutane ont
celui de la religion. Il parla à son tour d'un ton doctrinaire, avec
l'emphase apprise dans les proclamations qu'on collait chaque jour
aux murs, et il finit par un morceau d'éloquence où il étrillait
magistralement cette «crapule de Badinguet».
Mais Boule de Suif aussitôt se fâcha, car elle était bonapartiste. Elle
devenait plus rouge qu'une guigne, et, bégayant d'indignation: «J'aurais
bien voulu vous voir à sa place, vous autres. Ça aurait été du propre,
ah oui! C'est vous qui l'avez trahi, cet homme! On n'aurait plus qu'à
quitter la France si l'on était gouverné par des polissons comme vous!»
Cornudet, impassible, gardait un sourire dédaigneux et supérieur, mais
on sentait que les gros mots allaient arriver quand le comte s'interposa
et calma, non sans peine, la fille exaspérée, en proclamant avec
autorité que toutes les opinions sincères étaient respectables.
Cependant la comtesse et la manufacturière, qui avaient dans l'âme la
haine irraisonnée des gens comme il faut pour la République, et cette
instinctive tendresse que nourrissent toutes les femmes pour les
gouvernements à panache et despotiques, se sentaient, malgré elles,
attirées vers cette prostituée pleine de dignité, dont les sentiments
ressemblaient si fort aux leurs.
Le panier était vide. A dix on l'avait tari sans peine, en regrettant
qu'il ne fût pas plus grand. La conversation continua quelque temps, un
peu refroidie néanmoins depuis qu'on avait fini de manger.
La nuit tombait, l'obscurité peu à peu devint profonde, et le froid,
plus sensible pendant les digestions, faisait frissonner Boule de Suif,
malgré sa graisse. Alors Mme de Bréville lui proposa sa chaufferette
dont le charbon, depuis le matin, avait été plusieurs fois renouvelé, et
l'autre accepta tout de suite, car elle se sentait les pieds gelés. Mmes
Carré-Lamadon et Loiseau donnèrent les leurs aux religieuses.
Le cocher avait allumé ses lanternes. Elles éclairaient d'une lueur vive
un nuage de buée au-dessus de la croupe en sueur des timoniers, et, des
deux côtés de la route, la neige qui semblait se dérouler sous le reflet
mobile des lumières.
On ne distinguait plus rien dans la voiture; mais tout à coup un
mouvement se fit entre Boule de Suif et Cornudet; et Loiseau, dont
l'oeil fouillait l'ombre, crut voir l'homme à la grande barbe s'écarter
vivement comme s'il eût reçu quelque bon coup lancé sans bruit.
Des petits points de feu parurent en avant sur la route. C'était Tôtes.
On avait marché onze heures, ce qui, avec les deux heures de repos
laissées en quatre fois aux chevaux pour manger l'avoine et souffler,
faisait quatorze. On entra dans le bourg et devant l'Hôtel du Commerce
on s'arrêta.
La portière s'ouvrit! Un bruit bien connu fit tressaillir tous les
voyageurs; c'étaient les heurts d'un fourreau de sabre sur le sol.
Aussitôt la voix d'un Allemand cria quelque chose.
Bien que la diligence fût immobile, personne ne descendait, comme si
l'on se fût attendu à être massacré à la sortie. Alors le conducteur
apparut, tenant à la main une de ses lanternes qui éclaira subitement
jusqu'au fond de la voiture les deux rangs de têtes effarées, dont
les bouches étaient ouvertes et les yeux écarquillés de surprise et
d'épouvante.
A côté du cocher se tenait, en pleine lumière, un officier allemand, un
grand jeune homme excessivement mince et blond, serré dans son uniforme
comme une fille en son corset, et portant sur le côté sa casquette plate
et cirée qui le faisait ressembler au chasseur d'un hôtel anglais. Sa
moustache démesurée, à longs poils droits, s'amincissant indéfiniment
de chaque côté et terminée par un seul fil blond, si mince qu'on n'en
apercevait pas la fin, semblait peser sur les coins de sa bouche, et,
tirant la joue, imprimait aux lèvres un pli tombant.
Il invita en français d'Alsacien les voyageurs à sortir, disant d'un ton
raide:--«Foulez-vous tescentre, messieurs et tames?»
Les deux bonnes soeurs obéirent les premières avec une docilité de
saintes filles habituées à toutes les soumissions. Le comte et la
comtesse parurent ensuite, suivis du manufacturier et de sa femme, puis
de Loiseau poussant devant lui sa grande moitié. Celui-ci, en mettant
pied à terre, dit à l'officier: «Bonjour monsieur», par un sentiment de
prudence bien plus que par politesse. L'autre insolent comme les gens
tout-puissants, le regarda sans répondre.
Boule de Suif et Cornudet, bien que près de la portière, descendirent
les derniers, graves et hautains devant l'ennemi. La grosse fille
tâchait de se dominer et d'être calme: le démoc tourmentait d'une main
tragique et un peu tremblante sa longue barbe roussâtre. Ils voulaient
garder de la dignité, comprenant qu'en ces rencontres-là chacun
représente un peu son pays; et pareillement révoltés par la souplesse
de leurs compagnons, elle, tâchait de se montrer plus fière que ses
voisines, les femmes honnêtes, tandis que lui, sentant bien qu'il devait
l'exemple, continuait en toute son attitude sa mission de résistance
commencée au défoncement des routes.
On entra dans la vaste cuisine de l'auberge, et l'Allemand, s'étant fait
présenter l'autorisation de départ signée par le général en chef et où
étaient mentionnés les noms, le signalement et la profession de chaque
voyageur, examina longuement tout ce monde, comparant les personnes aux
renseignements écrits.
Puis il dit brusquement:--«C'est pien», et il disparut.
Alors on respira. On avait faim encore; le souper fut commandé. Une
demi-heure était nécessaire pour l'apprêter; et, pendant que deux
servantes avaient l'air de s'en occuper, on alla visiter les chambres.
Elles se trouvaient toutes dans un long couloir que terminait une porte
vitrée marquée d'un numéro parlant.
Enfin on allait se mettre à table, quand le patron de l'auberge
parut lui-même. C'était un ancien marchand de chevaux, un gros homme
asthmatique, qui avait toujours des sifflements, des enrouements, des
chants de glaires dans le larynx. Son père lui avait transmis le nom de
Follenvie.
Il demanda:
--Mademoiselle Élisabeth Rousset?
Boule de Suif tressaillit, se retourna:
--C'est moi.
--Mademoiselle, l'officier prussien veut vous parler immédiatement.
--A moi?
--Oui, si vous êtes bien mademoiselle Élisabeth Rousset.
Elle se troubla, réfléchit une seconde, puis déclara carrément:
--C'est possible, mais je n'irai pas.
Un mouvement se fit autour d'elle; chacun discutait, cherchait la cause
de cet ordre. Le comte s'approcha:
--Vous avez tort, madame, car votre refus peut amener des difficultés
considérables, non seulement pour vous, mais même pour tous vos
compagnons. Il ne faut jamais résister aux gens qui sont les plus forts.
Cette démarche assurément ne peut présenter aucun danger; c'est sans
doute pour quelque formalité oubliée.
Tout le monde se joignit à lui, on la pria, on la pressa, on la
sermonna, et l'on finit par la convaincre; car tous redoutaient les
complications qui pourraient résulter d'un coup de tête. Elle dit enfin:
--C'est pour vous que je le fais, bien sûr!
La comtesse lui prit la main:
--Et nous vous remercions.
Elle sortit. On l'attendit pour se mettre à table.
Chacun se désolait de n'avoir pas été demandé à la place de cette fille
violente et irascible, et préparait mentalement des platitudes pour le
cas où on l'appellerait à son tour.
Mais, au bout de dix minutes, elle reparut, soufflant, rouge à
suffoquer, exaspérée. Elle balbutiait: «Oh! la canaille! la canaille!»
Tous s'empressaient pour savoir, mais elle ne dit rien; et comme le
comte insistait, elle répondit avec une grande dignité: «Non, cela ne
vous regarde pas, je ne peux pas parler.»
Alors on s'assit autour d'une haute soupière d'où sortait un parfum de
choux. Malgré cette alerte, le souper fut gai. Le cidre était bon, le
ménage Loiseau et les bonnes soeurs en prirent, par économie. Les autres
demandèrent du vin; Cornudet réclama de la bière. Il avait une façon
particulière de déboucher la bouteille, de faire mousser le liquide, de
le considérer en penchant le verre, qu'il élevait ensuite entre la lampe
et son oeil pour bien apprécier la couleur. Quand il buvait, sa grande
barbe, qui avait gardé la nuance de son breuvage aimé, semblait
tressaillir de tendresse; ses yeux louchaient pour ne point perdre
de vue sa chope, et il avait l'air de remplir l'unique fonction pour
laquelle il était né. On eût dit qu'il établissait en son esprit un
rapprochement et comme une affinité entre les deux grandes passions qui
occupaient toute sa vie: le Pale Ale et la Révolution; et assurément il
ne pouvait déguster l'un sans songer à l'autre.
M. et Mme Follenvie dînaient tout au bout de la table. L'homme, râlant
comme une locomotive crevée, avait trop de tirage dans la poitrine pour
pouvoir parler en mangeant; mais la femme ne se taisait jamais. Elle
raconta toutes ses impressions à l'arrivée des Prussiens, ce qu'ils
faisaient, ce qu'ils disaient, les exécrant, d'abord, parce qu'ils lui
coûtaient de l'argent, et, ensuite, parce qu'elle avait deux fils à
l'armée. Elle s'adressait surtout à la comtesse, flattée de causer avec
une dame de qualité.
Puis elle baissait la voix pour dire des choses délicates, et son mari,
de temps en temps, l'interrompait:
--Tu ferais mieux de te taire, madame Follenvie. Mais elle n'en tenait
aucun compte, et continuait:
--Oui, madame, ces gens-là ça ne fait que manger des pommes de terre et
du cochon, et puis du cochon et des pommes de terre. Et il ne faut pas
croire qu'ils sont propres.--Oh non!--Ils ordurent partout, sauf le
respect que je vous dois. Et si vous les voyiez faire l'exercice pendant
des heures et des jours; ils sont là tous dans un champ:--et marche en
avant, et marche en arrière, et tourne par-ci, et tourne par-là.--S'ils
cultivaient la terre au moins, ou s'ils travaillaient aux routes dans
leur pays!--Mais non, madame, ces militaires, ça n'est profitable à
personne! Faut-il que le pauvre peuple les nourrisse pour n'apprendre
rien qu'à massacrer!--Je ne suis qu'une vieille femme sans éducation,
c'est vrai, mais en les voyant qui s'esquintent le tempérament à
piétiner du matin au soir, je me dis:--Quand il y a des gens qui font
tant de découvertes pour être utiles, faut il que d'autres se donnent
tant de mal pour être nuisibles! Vraiment, n'est-ce pas une abomination
de tuer des gens qu'ils soient Prussiens, ou bien Anglais, ou bien
Polonais, ou bien Français?--Si l'on se revenge sur quelqu'un qui vous a
fait tort, c'est mal, puisqu'on vous condamne; mais quand on extermine
nos garçons comme du gibier, avec des fusils, c'est donc bien, puisqu'on
donne des décorations à celui qui en détruit le plus?--Non, voyez-vous,
je ne comprendrai jamais ça!
Cornudet éleva la voix:
--La guerre est une barbarie quand on attaque un voisin paisible; c'est
un devoir sacré quand on défend la patrie.
La vieille femme baissa la tête:
--Oui, quand on se défend, c'est autre chose; mais si l'on ne devrait
pas plutôt tuer tous les rois qui font ça pour leur plaisir?
L'oeil de Cornudet s'enflamma:
--Bravo, citoyenne! dit-il.
M. Carré-Lamadon réfléchissait profondément. Bien qu'il fût fanatique
des illustres capitaines, le bon sens de cette paysanne le faisait
songer à l'opulence qu'apporteraient dans un pays tant de bras
inoccupés et par conséquent ruineux, tant de forces qu'on entretient
improductives, si on les employait aux grands travaux industriels qu'il
faudra des siècles pour achever.
Mais Loiseau, quittant sa place, alla causer tout bas avec l'aubergiste.
Le gros homme riait, toussait, crachait; son énorme ventre sautillait de
joie aux plaisanteries de son voisin, et il lui acheta six feuillettes
de bordeaux pour le printemps, quand les Prussiens seraient partis.
Le souper à peine achevé, comme on était brisé de fatigue, on se coucha.
Cependant Loiseau, qui avait observé les choses, fit mettre au lit son
épouse, puis colla tantôt son oreille et tantôt son oeil au trou de la
serrure, pour tâcher de découvrir ce qu'il appelait: «les mystères du
corridor». Au bout d'une heure environ, il entendit un frôlement,
regarda bien vite, et aperçut Boule de Suif qui paraissait plus replète
encore sous un peignoir de cachemire bleu, brodé de dentelles blanches.
Elle tenait un bougeoir à la main et se dirigeait vers le gros numéro
tout au fond du couloir. Mais une porte, à côté, s'entr'ouvrit, et,
quand elle revint au bout de quelques minutes, Cornudet, en bretelles,
la suivait. Ils parlaient bas, puis ils s'arrêtèrent. Boule de Suif
semblait défendre l'entrée de sa chambre avec énergie. Loiseau,
malheureusement, n'entendait pas les paroles, mais, à la fin, comme ils
élevaient la voix, il put en saisir quelques-unes. Cornudet insistait
avec vivacité. Il disait:
--Voyons, vous êtes bête, qu'est-ce que ça vous fait?
Elle avait l'air indigné et répondit:
--Non, mon cher, il y a des moments où ces choses-là ne se font pas; et
puis, ici, ce serait une honte.
Il ne comprenait point, sans doute, et demanda pourquoi. Alors elle
s'emporta, élevant encore le ton:
--Pourquoi? Vous ne comprenez pas pourquoi? Quand il y a des Prussiens
dans la maison, dans la chambre à côté, peut-être?
Il se tut. Cette pudeur patriotique de catin qui ne se laissait point
caresser près de l'ennemi, dut réveiller en son coeur sa dignité
défaillante, car, après l'avoir seulement embrassée, il regagna sa porte
à pas de loup.
Loiseau, très allumé, quitta la serrure, battit un entrechat dans sa
chambre, mit son madras, souleva le drap sous lequel gisait la dure
carcasse de sa compagne qu'il réveilla d'un baiser en murmurant:
«M'aimes-tu, chérie?»
Alors toute la maison devint silencieuse. Mais bientôt s'éleva quelque
part, dans une direction indéterminée qui pouvait être la cave aussi
bien que le grenier, un ronflement puissant, monotone, régulier, un
bruit sourd et prolongé, avec des tremblements de chaudière sous
pression. M. Follenvie dormait.
Comme on avait décidé qu'on partirait à huit heures le lendemain, tout
le monde se trouva dans la cuisine; mais la voiture, dont la bâche avait
un toit de neige, se dressait solitaire au milieu de la cour, sans
chevaux et sans conducteur. On chercha en vain celui-ci dans les
écuries, dans les fourrages, dans les remises. Alors tous les hommes se
résolurent à battre le pays et ils sortirent. Ils se trouvèrent sur la
place, avec l'église au fond, et, des deux côtés, des maisons basses
où l'on apercevait des soldats prussiens. Le premier qu'ils virent
épluchait des pommes de terre. Le second, plus loin, lavait la boutique
du coiffeur. Un autre, barbu jusqu'aux yeux, embrassait un mioche qui
pleurait et le berçait sur ses genoux pour tâcher de l'apaiser; et les
grosses paysannes dont les hommes étaient à «l'armée de la guerre»,
indiquaient par signes à leurs vainqueurs obéissants le travail qu'il
fallait entreprendre: fendre du bois, tremper la soupe, moudre le café;
un d'eux même lavait le linge de son hôtesse, une aïeule tout impotente.
Le comte, étonné, interrogea le bedeau qui sortait du presbytère. Le
vieux rat d'église lui répondit: «Oh! ceux-là ne sont pas méchants;
c'est pas des Prussiens à ce qu'on dit. Ils sont de plus loin; je ne
sais pas bien d'où; et ils ont tous laissé une femme et des enfants au
pays; ça ne les amuse pas, la guerre, allez! Je suis sûr qu'on pleure
bien aussi là-bas après les hommes; et ça fournira une fameuse misère
chez eux comme chez nous. Ici, encore, on n'est pas trop malheureux pour
le moment, parce qu'ils ne font pas de mal et qu'ils travaillent comme
s'ils étaient dans leurs maisons. Voyez-vous, monsieur, entre pauvres
gens, faut bien qu'on s'aide ... C'est les grands qui font la guerre.»