I
Le mont des Oliviers.
A l’est de Jérusalem, à trois pas de la porte San-Stefano, se dresse le
mont des Oliviers, séparé de Sion par la sombre vallée de Josaphat, et
ce nom suffit pour faire jaillir de toutes les âmes qui ont compris la
poésie de la Passion le flot amer et profond des souvenirs. Ce mont
n’est pas très haut, mais on le découvre de n’importe quelle terrasse de
Jérusalem, car il domine tout; il n’est pas très haut, mais la grande
lumière qui l’enveloppe dès l’aube, la grande clarté cristalline et
blonde qui entoure sa cime, semblent l’élever dans l’air. Même aux
heures nocturnes, quand la terrestre Sion aux maisonnettes blanches
s’endort à l’ombre de ses monastères chrétiens, de sa mosquée
triomphante et de son mur sacré; même aux heures tardives, quand le
silence règne dans les ruelles de Soliman, dans ses impasses désertes,
dans ses bazars muets, le pèlerin pensif peut contempler la montagne
sacrée où Jésus pria, souffrit et, durant la terrible nuit, s’en alla
vers la mort: n’est-ce pas là-haut qu’il fut baisé par Judas de Kérioth,
pris par les soldats et qu’il dit à ses disciples, après avoir cherché
en vain à les tirer de leur sommeil: _Qu’importe que vous vous éveilliez
maintenant, tout est fini!_ N’est-ce pas au mont des Oliviers que
commença la véritable Voie Douloureuse, et non pas au Prétoire de
Ponce-Pilate?...
Ah! dans les ténèbres argentées, avec quelle avidité les yeux de ceux
qui pensent, de ceux qui croient, de ceux qui rêvent, se fixent-ils sur
ce mont sacré, comme s’ils voulaient revoir le triste cortège éclairé
par les torches, avec les épées dégainées, descendant vers le Cedron et
traînant, lié comme un malfaiteur, le Fils de Marie!
* * * * *
Le chemin pour arriver au mont des Oliviers est très escarpé: ce sont
deux petits sentiers, pierreux et rudes. Les voyageurs qui aiment leurs
aises y montent à cheval ou à âne,--surtout à âne, car ces tranquilles
montures ont le pied sûr et tranquille, dans ces routes de Palestine,
que les pierres, les rocs, la terre friable rendent si dangereuses. Mais
ceux qui veulent visiter sérieusement la montagne divine vont à pied
lentement, sans la hâte du touriste pressé, avec le calme silencieux de
gens qui désirent penser et réfléchir, après avoir vu; alors, il faut
prendre le sentier abrupt que, dans la dernière période de sa vie, Jésus
parcourait chaque jour et où le sol semble avoir gardé l’empreinte de
ses pas. D’ailleurs, partout il y a un souvenir, une réminiscence, une
image de ce passé si lointain et si proche... Voici le jardin de
Gethsémani, avec ses huit oliviers sacrés, les oliviers _d’alors_, car
l’olivier repousse sur ses anciennes racines, et toutes les traditions,
l’hébraïque, la musulmane, la chrétienne, confirment rigoureusement
qu’ici, près de ces troncs noueux, Il venait chaque jour prier son Père,
qui était sa force et son courage. Le jardin de Gethsémani à lui seul
mérite plusieurs visites, plusieurs haltes, sous les arbres saints, dont
la verdure pâlissante a vu si souvent les grands yeux azurés du blond
Nazaréen se lever au ciel, dans le dégoût des hommes et des choses. Mais
le mont des Oliviers n’a pas seulement Gethsémani, le théâtre de la plus
grande tragédie morale qui ait jamais troublé et désolé une âme divine,
il a aussi pour lui une partie du drame sacré. Ici, à mi-côte, quelques
pierres indiquent la place d’une ancienne chapelle, appelée _Dominus
flevit_: le Seigneur a pleuré. C’est là que Jésus, regardant Jérusalem
noyée dans une lumineuse journée de printemps, dans toute sa splendeur
et sa puissance, dans tout son orgueil et son impénitence, c’est là que
Jésus pleura sur la ville et sur sa ruine; c’est là que, quarante ans
après la mort du Juste, l’empereur Titus, avec sa neuvième légion, lança
contre Jérusalem l’onde violente et dévastatrice des soldats romains, et
Sion tomba et son peuple fut massacré et ses temples s’effondrèrent, et
des milliers de Juifs commencèrent à gémir sous la malédiction
terrible... Près du jardin de Gethsémani, Marie de Nazareth, âgée de
soixante-trois ans, rencontra l’archange Gabriel qui, lui offrant une
palme, lui annonça la fin de sa vie et sa montée au ciel, dans une
gloire: elle baissa la tête, obéissante comme la première fois. Une
roche blanche marque l’endroit où Marie, s’élevant dans les airs, laissa
tomber sa ceinture, qui fut recueillie et conservée par l’apôtre Thomas;
quelques pas plus loin, dans une église où l’on descend par un large
escalier, se trouve la tombe de Notre-Dame, ainsi que celles de saint
Joachim et de sainte Anne; cette église appartient au rite grec, et,
continuellement, on dit des messes, des prières et des litanies sur le
roc, où on ne trouva, après son ensevelissement, que le linceul qui
enveloppait le corps de la Mère du Christ. Plus loin encore, s’élève la
grotte de l’Agonie, où Celui qui devait périr pour le salut de
l’humanité sua du sang et baigna la terre de cette écume pourprée:
chaque matin, à l’aurore, un Père franciscain vient célébrer la messe
dans cette grotte, qui, heureusement, dépend du culte latin. Une pierre
blanche, sur le flanc de la montagne, fixe la place du sommeil des
Apôtres, et au bout d’un sentier, une colonne s’élève là où Jésus fut
trahi par Judas. Ah! oui, il faut le visiter pas à pas, le mont des
Oliviers, et plusieurs fois, car les impressions sont trop violentes, et
on doit surtout monter jusqu’en haut, où se trouve la chapelle du
_Pater_. Ici, Jésus apprit à ses disciples comment on priait, en
joignant les mains et en prononçant les paroles sublimes qui consolent,
qui glorifient, qui demandent le pardon: _Notre Père!_ Il l’avait déjà
enseigné une autre fois sur le mont des Béatitudes, en Galilée, dans ce
merveilleux _Sermon sur la montagne_, que chaque chrétien devrait
connaître par cœur et que chaque philosophe admire dans sa grandeur...
La munificence d’Adélaïde de Bossi, duchesse de Bouillon, une Française
née d’un père italien, fonda ici un couvent de carmélites et l’église du
_Pater_,--une église claire et silencieuse, dont le cloître, tout
fleuri, est revêtu de marbres précieux, sur lesquels le _Pater noster_
est inscrit en trente-six langues. A droite, en entrant dans une cellule
mortuaire, gît la fondatrice, la duchesse de Bouillon, et près d’elle,
dans une urne, le cœur de son père. Derrière les murs du monastère, les
carmélites, qui suivent la règle de l’ardente Thérèse d’Avila, prient,
loin de tous regards humains; et cette église du _Pater_, toute blanche,
toute fleurie, pousse à la contemplation, aux rêves vagues et
lointains...
* * * * *
Enfin, c’est du mont des Oliviers que Jésus s’éleva au ciel,
accomplissant les prédictions de l’Écriture, accomplissant son destin
divin. Il faut grimper en haut, tout en haut, pour trouver la place
sacrée, d’où le _mont d’Orient_ vit la gloire de son Seigneur, comme il
en avait vu la honte et le désespoir. Hélas! cette place est occupée par
une mosquée! Cependant, avec cette tolérance religieuse dont les
musulmans donnent continuellement l’exemple, le derviche qui garde le
temple turc ouvre volontiers la porte aux chrétiens. Ainsi, le jour de
l’Ascension, les franciscains portent là-haut leur autel, leurs
ornements religieux et célèbrent la messe; du reste, avec un pourboire,
n’importe quel prêtre peut, sur un autel portatif, dire la messe dans la
mosquée, quand il le veut... Le mont des Oliviers, qui vit à ses pieds
tant de pleurs, de tristesses et d’agonies, a son faîte rayonnant de
splendeurs glorieuses, et la terre, tout autour de lui, paraît réfléchir
ces clartés; le ciel semble s’incliner doucement sur le mont de
l’angoisse et la mosquée disparaît, cachée par un nimbe de lumière. Sur
le sol croissent d’humbles fleurs mauves...