L’Ame.
Dix-huit pillages, cinquante dominations diverses, cinquante tyrannies
différentes; une population tuée, exterminée, détruite; une campagne
dévastée, abandonnée, rasée; une suite de catastrophes sans nom dans
l’histoire; une vengeance céleste comme jamais il n’en a existé, rien
n’a pu dompter, transformer, renouveler l’âme de Jérusalem depuis deux
mille ans. Oui, c’est la même âme qu’il y a vingt siècles, quand Jésus
venait en pèlerinage, ici, de son riant pays de Nazareth, de son simple
village de Galilée, et entrait par la porte Dorée, baissant la tête,
dégoûté et attristé de la froide hypocrisie, de la folle vanité, de la
profonde misère morale de Jérusalem. En ce temps, le peuple hébreu était
lentement descendu du grand bon sens des lois de Moïse à un rigorisme
aigu, mesquin, méticuleux; à un misérable sophisme religieux qui
rabaissait la foi à un glacial mensonge de l’esprit, qui révoltait tous
les cœurs purs, et contre lequel Jésus venait accomplir sa mission
divine. Sion fourmillait de sectes religieuses, l’une plus sophistiquée
que l’autre, et les Pharisiens, les Saducéens, les Esséniens, les
Gaulonites résument à peine dans leurs grandes lignes cette multitude de
_camerillas_ religieuses qui, chacune séparément, s’arrogeaient la
parfaite interprétation de la loi mosaïste. Jérusalem était, par
excellence, le pays des disputes théologiques et des discussions
publiques, qui dégénéraient vite en assemblées orageuses dans le Temple
même; le pays des colères religieuses et acrimonieuses; le pays où
chacun se drapait dans l’insolence et dans l’orgueil; le pays où
finalement les petitesses du culte arrivaient à étouffer la foi
elle-même. _La lettre tue, c’est l’esprit qui vivifie._
Ah! dans la grande âme du Fils de l’homme, du jeune Nazaréen, quelles
révoltes pour ces formules étroites et vides, quel mépris pour ces
pénitences faites en public et ces orgies faites en cachette, quelle
haine pour ces cœurs glacés et froids! Et, quelle colère devant ces
honteuses hypocrisies, devant les mensonges sacerdotaux, devant la
cruauté des riches lévites qui tenaient dans leurs mains tout le peuple
juif et l’écrasaient, l’opprimaient, le terrorisaient à leur gré! Alors,
le caractère de Jésus se change, comme se transforme le ton de sa
prédication divine. Quand il parle sur la montagne, quand il parle près
de la mer de Tibériade, au milieu d’une nature enchanteresse, parmi des
êtres simples et humbles, une fleur de tendresse jaillit de ses lèvres:
la divine promesse des béatitudes futures est prononcée sous le ciel
d’azur, au sommet de la montagne de Hattim. Mais, quand il arrive à
Jérusalem, ses yeux s’attristent, son âme se trouble, son cœur se
soulève d’indignation. Les paraboles les plus fortes et les plus
ardentes sont inventées par lui contre les riches, contre les vaniteux,
contre les cruels; les menaces les plus terribles éclatent dans ses
paroles, et un jour, il prend un fouet et chasse les vendeurs du Temple,
criant qu’ils changent en un marché la demeure de son Père.
* * * * *
L’âme de Jérusalem est immuable. Elle est toujours la cité du débat
théologal, de l’âcre sophisme, des discussions aigres, des cabales
cléricales; elle est toujours, et plus que jamais, la ville des sectes
et des hérésies. Sauf la petite Église latine, qui ne peut que combattre
doucement, avec l’ardeur de sa croyance, tout le reste est une
constante, mesquine et ridicule lutte de suprématies mystiques,
théologiques et temporelles; c’est une guerre de conventicules qui
surprend, décourage et dégoûte. Qui comptera jamais toutes les formes de
religions chrétiennes qui sont dans la moderne Jérusalem? Les chrétiens
de l’Église romaine se divisent en Latins, en Grecs unis, en Arméniens
unis, en Maronites du Liban, en Coptes unis; aussitôt après, viennent
les chrétiens hérétiques, c’est-à-dire les Grecs schismatiques, les
Arméniens schismatiques, les Coptes schismatiques, les Abyssins
schismatiques, qui ne sont que trois cents et ont aussi une chapelle.
Les chrétiens protestants établis en Terre Sainte, où, heureusement, ils
ne font pas grande propagande, sont encore divisés en plusieurs sectes.
Les chrétiens luthériens, c’est-à-dire les Allemands qui ont fondé en
Syrie des colonies très importantes, ont une quantité de divisions,
parmi lesquelles les luthériens du Temple, une secte spéciale. Il y a,
hors la porte San Stefano, un groupement de chrétiens d’Amérique,
fanatiques, ressemblant tant soit peu à l’Armée du Salut: ils
s’appellent _les Martyrs de la dernière heure_. J’ai aussi vu quelques
mormons.
Et croyez-vous que ces sectes, qui, en somme, vénèrent Jésus et sont
venues se fixer sur le lieu de sa Passion et de sa Mort, croyez-vous
qu’elles restent tranquilles devant la grande Tombe? Allons donc!
Chacune est armée contre l’autre de colère et d’envie; chacune cherche à
fouler aux pieds les droits de l’autre, soit par la force, soit par
l’argent, soit par la puissance; chacune cherche à être plus grande que
l’autre, non pas en l’honneur du Christ, mais pour ses patriarches, ses
clercs, ses membres. Elles arrivent à compter rageusement les lampes,
les cierges, les prières que chacune a droit d’offrir devant cet autel
où Il fut martyrisé pour avoir voulu la gloire des pauvres, des simples,
des pieux...
La colère emporte l’âme aux pires excès; pendant mon séjour, les prêtres
arméniens et grecs se battirent devant le saint Sépulcre, encore vêtus
de leurs ornements sacerdotaux. Dans l’église de la Nativité, à
Bethléem, le pacha est obligé de mettre un soldat de garde _près de
chaque autel_, et un autre veille, nuit et jour, près de l’étoile
d’argent qui marque la place de la naissance de Jésus, car les Grecs ont
déjà volé une fois le joyau. Il y a deux ans, un pauvre franciscain fut
tué à coups de revolver par un fanatique grec: on fit grand bruit de
cette mort, sans résultat. Dans un coin de la petite chambre du saint
Sépulcre, se trouvent presque toujours un prêtre grec ou un prêtre
arménien; ils ne bougent pas; ils vous observent attentivement et
reconnaissent immédiatement «la nationalité» de votre religion; si vous
êtes catholique romain, vous êtes un ennemi, sans que vous ayez fait le
moindre acte d’hostilité; ils comprennent que vous ne donnerez pas
d’aumônes, et si vous restez trop longtemps, ils grognent; ils vous font
signe de partir: souvent, pour avoir la tranquillité, vous vous en
allez, mais ils ont dérangé votre prière. Les processions, les fêtes,
les messes sont une lutte continuelle à qui aura la meilleure place, la
plus grande pompe, le plus de monde. Les schismatiques grecs et russes,
très fanatiques, font de grandes aumônes à leurs églises de Terre
Sainte, et, malgré cela, les pèlerins grecs et russes sont dépouillés
par leurs prêtres quand ils arrivent à Jérusalem. Tout se vend, jusqu’au
restant d’huile des lampes, comme si c’était une relique. Si Jésus
revenait sur terre et s’il voyait comme on traite les pauvres paysans
polonais, les pauvres colons russes, les pauvres Grecs de la Macédoine
ou de la Thessalie, comme il prendrait son fouet pour chasser les
marchands du Temple!
Ainsi, tous ces chrétiens hérétiques forment des groupes belliqueux,
commandés par leurs patriarches et par leurs prêtres, soutenus par les
consuls de leurs nations; et si le sang n’est pas continuellement
répandu, on le doit à la sagesse de la police turque; si les choses
gardent une apparence de calme, on le doit à l’équité musulmane.
L’infamie de ces chrétiens est si grande que, par force, il faut louer
Mahomet dans le pays de Mahomet, car seul Mahomet donne un exemple de
tolérance, de sagesse et de justice. Au milieu de tout cela, la pauvre
Église latine, la seule qui, depuis des centaines d’années, résiste
intrépidement à toutes ces guerres, grâce aux frères franciscains; la
seule qui tienne haut le prestige de la charité chrétienne; la seule qui
s’inspire d’une piété éclairée, d’une humilité digne et forte, d’un
ascétisme qui exalte et ennoblit la vie; la seule qui dépense sa vie au
profit de la foi et du saint Sépulcre, cette pauvre Église latine est
contrainte de naviguer sur des mers tempétueuses, les yeux fixés sur une
étoile divine et périlleuse.
* * * * *
L’âme de Jérusalem, plus soigneuse de sa gloire que de celle du Christ;
avide, cupide, superstitieuse, hypocrite, capable de tous les fanatismes
païens et de nulle charité chrétienne; cachant sous la fausse humilité
un orgueil immense; s’éloignant de plus en plus par ses sectes et ses
hérésies de la Loi véritable; l’âme de Jérusalem ferait encore pleurer
le Seigneur sur le mont des Oliviers, à l’endroit où se trouve la petite
chapelle en ruine qui porte l’inscription: _Dominus flevit_, Dieu a
pleuré!
Il pleurerait sur Jérusalem, puisque pour elle il a prêché en vain, il a
souffert en vain, il est mort en vain...