Gethsémani.
Ce ne sont pas les richesses d’une chapelle élevée magnifiquement par la
piété religieuse, ce n’est pas non plus l’édifice de pierre imposant
dans sa lourdeur, qui arrêtent ici: c’est le jardin fleuri sur la côte
de la montagne, sous le grand ciel d’un azur tendre presque blanc,--le
jardin allègre, tout ruisselant de rosée nocturne, baigné par les
délicates aurores orientales, égayé par le chant des oiseaux; c’est
Gethsémani qui vous prend, qui vous retient, qui, de loin, vous attire
encore, toujours, par une force intime et secrète... Quel charme magique
a donc ce jardin? Il est planté d’antiques oliviers, car l’olivier ne
meurt jamais, il renaît sur ses racines, et ces arbres ont vu Jésus
s’asseoir sous leur ombre, prier et instruire ses disciples. Huit
oliviers: mais si vieux, si imposants, que deux d’entre eux,
spécialement, ont la grandeur et la majesté des chênes. Leurs troncs
sont énormes; le plus gros a huit mètres de circonférence, et sa verte
frondaison s’étend sur le potager de Gethsémani. Ce tronc monstrueux ne
semble plus être du bois: on dirait de la pierre, de la roche; il en a
la couleur, la dureté, les crevasses, et au-dessus s’élève une
végétation merveilleuse, car les oliviers de l’inoubliable jardin
donnent encore une abondante récolte. Huit oliviers: mais la charité
poétique des franciscains, avec une intuition géniale, a tracé entre eux
des plates-bandes de fleurs, et dans ce climat brûlant, dans ce pays
sans eau, le jardin de Gethsémani, toujours frais et verdoyant, semble
être un coin de terre enchantée au milieu d’un désert aride. Et le
contraste est saisissant entre ces fleurs aux couleurs délicates, aux
parfums suaves, près de ces oliviers dont le feuillage ressemble à une
chevelure argentée: de petites roses blanches, des géraniums pourprés,
des mauves d’un lilas triste et de grands lis, droits sur leur tige
laineuse éclosent et s’ouvrent comme des coupes odorantes. Les siècles
ont passé sur les arbres sacrés, et ces plantes charmantes ne vivent
qu’un jour; leur exquise jeunesse se renouvelle sans cesse autour des
troncs noueux, tordus par les ans et leur fugace beauté entoure
amoureusement les oliviers argentés, témoins de tant de drames... C’est
une éternelle caresse de fleurs, c’est un sourire d’éternel printemps,
entourant cette vénérable vieillesse...
* * * * *
Chaque jour Jésus, abandonnant la ville de Jérusalem où il était mal vu,
laissant le Temple qui était devenu le centre de toutes les hypocrisies
et de toutes les cupidités; Jésus, suivi de ses disciples, sortait de la
cité et venait dans ce jardin de Gethsémani, dont le maître était un
ami, qui le laissait tranquillement parcourir son petit domaine.
Là-haut, sous les oliviers, il s’asseyait. C’était l’heure du
crépuscule, si douce en Orient. Combien de fois, à travers le feuillage
d’argent, dut-il lever les yeux au ciel, cherchant son Père, dans
l’ardeur sacrée de la prédication! Combien de fois la gaie chanson des
oiseaux, saluant le soleil qui se couchait derrière Jérusalem, dut
mettre en son grand cœur une tendresse infinie et une infinie détresse.
Près de lui était Simon-Pierre, en qui sa foi était si grande que même
l’acte de reniement ne l’ébranla pas; c’étaient Jean et Jacques, qu’il
se plaisait à appeler les _fils du tonnerre_, tant leur apostolat était
ardent; c’étaient ses autres disciples; c’étaient les saintes femmes:
Marie de Cléophas, qui le suivit, le servit et l’aima du premier jour;
Marie de Magdala, la Galiléenne passionnée, à laquelle il pardonna ses
péchés; Marie de Béthanie, sœur de Marthe et de Lazare, qui écoutait ses
paroles, extasiée; et Suzanne, femme de Couza; et trois ou quatre autres
encore qui, fidèles, pieuses, tendres, ne pouvaient plus s’arracher de
sa présence. A ceux-là, il parlait sous les vieux oliviers. Alors, dans
l’idylle du printemps naissant, dans ce pays encore béni du Seigneur,
sous un ciel limpide, entouré de gens qui l’écoutaient avec une âme
ingénue et un cœur plein d’adoration, Jésus disait les paroles douces,
les paroles suaves, les paroles émues qui attendrissaient les esprits
les plus durs, qui enflammaient les imaginations les plus froides, qui
amollissaient les intelligences les plus rudes. Oliviers noueux, vous
entendîtes ces paroles merveilleuses! Appuyé contre vous, devant ce mont
de Sion où brilla la gloire de David et de Salomon, Jésus répétait la
nouvelle loi de charité, de bonté et d’égalité, la nouvelle loi qui
libérait les âmes et les rendait fortes contre la misère humaine, au nom
d’une promesse suprême; sous vos branches chenues, ô oliviers,
retentissait l’écho de ces mots sublimes, qui, de ce pauvre et humble
jardin de Palestine, passaient sur le monde...
* * * * *
Et, cependant ce nom de Gethsémani évoque la plus grande douleur qui ait
brisé le cœur du Martyr: la fatale nuit d’angoisse, de défaillance, de
doute passée dans ce potager, est plus tragique encore que l’agonie sur
la Croix. Il vint ici dans la soirée terrible... Son âme était agitée,
mais ses disciples ne savaient pas la réconforter. Il leur dit de ne pas
dormir et leur confia sa faiblesse: son esprit était fort, mais sa chair
souffrait. Ils ne comprirent pas et ils s’endormirent. Il resta seul,
dans les ténèbres; seul, dans ce jardin charmant où s’étaient écoulées
des heures si belles et qui, maintenant, se vêtissait de deuil; seul,
sous le ciel noir; seul, devant le problème effrayant qui l’agitait tout
entier. Il essaya de prier, il essaya de s’unir à son Père par la
pensée: il ne le put pas. Une tristesse mortelle l’envahit... Il appela
ses disciples: ils reposaient. Il leur reprocha amèrement de ne pas
pouvoir veiller une heure: ils se rendormirent. Ah! c’est en cette nuit
de terreur, de frisson, de solitude, d’abandon, d’immense incertitude,
que Jésus vit, comme dans un résumé universel, toute l’infinie misère
humaine, le péché inévitable, la tentation invétérée, les décadences du
sang et de l’esprit, les faiblesses du cœur, tout le mal caché dans les
chairs et dans les âmes; Jésus mesura l’homme durant cette effroyable
nuit, et celui-ci lui apparut si craintif, si mal défendu contre
l’erreur, si aveugle, si sourd, si lâche, qu’il lui sembla impossible de
le sauver jamais! Seul, perdu dans l’ombre, tout près de la mort qui
l’attendait, Jésus comme homme, douta si cruellement, que sa chair en
fut bouleversée et qu’il sua du sang par tous les pores. Dans ce petit
jardin de Gethsémani, il s’interrogea lui-même, en une crise de défiance
suprême, pour savoir si sa prédication n’était pas un vain bruit emporté
par le vent, et si la semence de son verbe, comme dans la parabole,
n’était pas tombée sur la roche de l’égoïsme ou n’avait pas été dévorée
par les oiseaux de proie; il s’interrogea lui-même pour savoir si toute
sa vie terrestre, vouée à la noble pensée de refaire l’esprit du monde,
n’avait pas été dissipée stérilement; il s’interrogea lui-même pour
savoir si c’était utile maintenant de mourir sur la Croix... Angoissante
question, posée par une nature vierge et ardente, surprise brutalement
par le doute, assaillie par l’incertitude, abattue par la pensée d’avoir
vécu en vain, d’avoir souffert en vain, et peut-être de mourir en
vain!... Et, désespéré, le Christ joignit les mains, priant son Père
d’éloigner le calice de ses lèvres... Ce jardin, ce modeste petit jardin
entendit la parole la plus désespérée qui soit jamais sortie d’une
bouche humaine. Combien d’heures dura cette nuit formidable? Ah!
demandons-le à tous ceux qui connurent dans la vie--comme leur Dieu--de
ces nuits inoubliables, de ces nuits de désolation, de ces nuits de
misère, où tout croule autour de soi; demandons-le à tous ceux qui
souffrirent dans une de ces veilles ténébreuses; demandons-le à toutes
les grandes âmes qui eurent, elles aussi, leur nuit de Gethsémani, et
qui sentirent l’inanité de leurs efforts, la mesquinerie de leurs
tentatives, la caducité de leur œuvre. Qui donc a jamais compté ces
heures? Les douces paroles de l’Évangile leur donnent une épouvante
sacrée, car elles montrent avec une terrible simplicité les tourments
moraux, la douleur spirituelle et le déchirement physique qu’éprouva
Jésus durant ces moments solitaires. La tragédie fut enveloppée d’ombre,
cachée aux yeux humains, et quand le Fils de l’homme tendit la joue à
Judas, en vérité, il avait vaincu,--mais il était déjà mort...
* * * * *
O jardin de Gethsémani, le sépulcre de Joseph d’Arimathie ne recueillit
que le corps de Jésus, mais toi, tu as entendu ses paroles et tu as vu
ses larmes, tu es donc plus sacré pour nous que tous les endroits
sacrés, et nul ne peut s’approcher de tes oliviers sans trembler...