Le peuple.
Parmi les soixante mille personnes qui demeurent dans les murailles
sacrées, y a-t-il un peuple de Jérusalem? Et, qui donc mérite ce nom
d’élection, envié des autres peuples et béni par le Seigneur?
Ce ne sont pas les juifs qui, à présent, forment la moitié des habitants
de Jérusalem. Israël avait eu une divine promesse et la sublime réalité
du plus grand avenir qui soit réservé à un peuple: mais, elle se lassa
d’être pieuse, bonne et heureuse. Depuis le fatal jeudi du _nizam_ où
les Hébreux, dans leur colère folle contre le Nazaréen, voulurent que le
sang du Juste retombât sur leur tête et sur celle de leurs enfants, la
malédiction les frappa et ils se dispersèrent: ils ne furent plus ni un
peuple ni une nation. Lentement, peu à peu, grâce aux événements
politiques, grâce surtout à l’indulgence froide et polie des Turcs, ils
ont reparu dans la vieille Sion. Ils reviennent des plus lointains pays
d’Europe, pâles, fatigués, maladifs, avec l’air timide de chiens battus,
regardant en dessous, craignant un ennemi, ou un persécuteur,
taciturnes, pensifs, incapables de lutter ouvertement, ayant un
instinctif besoin de se cacher dans des petites maisonnettes obscures et
silencieuses, dans des mesquines boutiques dont les marchandises se
dissimulent; et, malgré que leur nombre aille en augmentant, dans cette
Sion qui est l’objet de leur tendresse et de leurs larmes; malgré que le
petit et une partie du grand commerce soient dans leurs mains, ils n’ont
aucune hardiesse, ils conservent leur aspect craintif et malheureux,
sans oser lever la tête, semblant porter sur leurs épaules courbées tout
un passé de tristesse et de désespoir.
Et ils savent bien tout cela! Ils n’ignorent pas être tolérés à
Jérusalem par une généreuse concession, et ils s’y sentent comme dans un
domicile provisoire, dépendant d’un firman impérial qui peut les chasser
en masse; ils semblent être des intrus qui volent l’air et le soleil de
la Ville Sainte; dans la rue, ils rasent les murs, leurs longs cheveux
bouclés sur les tempes, vêtus de façon particulière, conservant un
caractère de faiblesse et de mauvaise santé, même chez les jeunes gens,
même chez les enfants. Ils s’ingénient aux négoces les plus modestes;
ils vendent de tout et ils achètent de tout; les uns font du change; les
autres, plus audacieux, arrivent à faire de l’usure, mais avec de telles
précautions et une telle finesse que personne ne peut les prendre en
faute. Une maison de banque, la plus importante de Jérusalem, est tenue
par des juifs; mais on y travaille à l’européenne, et elle est située
dans le quartier chrétien. Ceux-là sont des exceptions. Tous les autres
s’adonnent au petit commerce avec prudence, ténacité et obstination. Ils
ne savent pas travailler la terre. La tradition en est perdue: ils ont
vingt siècles de trafic, d’industrie, de négoce dans les veines. Leurs
femmes, rarement belles, presque toujours pâles et fanées, avec des yeux
clairs aux regards incertains, ne portent pas de voiles; elles ont un
curieux béret antique, posé de travers sur le front, cachant les
cheveux; là-dessus, elles jettent un châle de laine blanche à fleurs
rouges et jaunes; elles aussi marchent recueillies, silencieuses, sans
regarder personne, pressant le pas pour rentrer dans leurs maisons, qui
sont les plus laides de la ville. Et cependant, ils supportent tous les
mépris et toutes les vexations pour rester ici où, il y a deux mille
ans, ils possédaient le Temple, la Patrie et la Tradition; pour aller
pleurer le vendredi sur l’unique mur du Temple resté debout; pour mourir
ici et avoir un peu de la terre noire de la vallée de Josaphat sur leur
corps!
* * * * *
Les Turcs non plus ne sont pas le peuple de Jérusalem; ils sont au
nombre de huit ou dix mille, et vivent avec cette tranquillité, cette
indolence et ce désintéressement moral qui sont les vertus spéciales de
leur race. Je dis désintéressement _moral_, car leur administration en
Palestine est matériellement des plus fructueuses: toutes les
concessions qui sont faites aux Latins, aux Grecs, aux Arméniens, aux
chrétiens enfin, sont presque toujours achetées à prix d’argent et sont
très rarement données par le sultan. Chaque pouce de la Terre Sainte a
coûté des larmes, du sang et de l’or aux fidèles, et on peut dire que le
pays de Jésus, rendu stérile par l’incurie de l’islamisme, a fourni de
plus belles moissons à la Sublime-Porte, que le grain, le froment, le
raisin et les oranges.
Aussi les Turcs exercent-ils une domination très douce sur Jérusalem:
ils l’ont conquise et la gardent, mais chrétiens et hébreux sont traités
par eux avec indulgence. La première station de la _via Crucis_,
c’est-à-dire le Prétoire de Ponce-Pilate, d’où partit le Martyr, est à
présent une caserne turque; eh bien! chaque vendredi, les Pères
franciscains y commencent les dévotions de la _via Crucis_, suivis de
pèlerins, de fidèles, de curieux; les soldats turcs regardent cela
tranquillement, sans intérêt et sans mépris. Les gardiens de la porte du
Saint-Sépulcre sont turcs; ils passent toute leur journée étendus sur
une plate-forme couverte de tapis, fumant, ne demandant rien, ne parlant
à personne, attirant à peine l’attention des chrétiens. Eux aussi
admirent Jésus-Christ; il leur paraît moins grand que Mahomet, mais ils
le considèrent comme un grand prophète, semblable à David: ils
l’appellent _Naby Issa_, c’est-à-dire le prophète Jésus. Marie est aussi
l’objet de leur admiration: ils la nomment _Sitti Mariam_, c’est-à-dire
Madame Marie. Ils croient fermement que, dans la mosquée d’Omar, à
Jérusalem, la grosse pierre suspendue en l’air--la Roche Sainte prise au
temple de Salomon--est soutenue par les mains réunies de la mère de
Mahomet et de la mère de Jésus. Ils croient encore que, quarante ans
avant la fin du monde, Naby Issa ou Jésus reviendra, musulman lui-même,
et convertira à l’islamisme le monde entier. Après cela, le cataclysme
final.
Les Turcs, le peuple de Jérusalem? Eux-mêmes ne le pensent pas.
Fidèlement, ils vénèrent la mosquée admirable, la troisième de l’Islam,
après la Mecque et Medina; ils vénèrent les restes des patriarches et
des prophètes; ils vénèrent deux poils de la barbe de Mahomet sur la
Roche Sainte, qui est l’antique Saint des Saints de Salomon; mais chacun
est libre d’honorer ses saints, ses prophètes et ses martyrs. Les
musulmans laissent faire, tant que leur tranquillité ou leurs affaires
ne sont pas troublées. Ils ont conquis Sion, mais ils ne sont ni
Sionistes ni Hiérosolomitains.
* * * * *
Les chrétiens ne sont pas davantage le peuple de Jérusalem: les Latins,
les Grecs, les Arméniens, les Russes, les Coptes, les Maronites,
représentent, il est vrai, les fidèles disciples du Christ; mais, ils
sont profondément divisés par leurs schismes et leur fanatisme. Seule,
la phalange bénie des franciscains, gardiens des Lieux-Saints, auxquels
s’unissent quelques fidèles latins, possèdent, donné par saint François,
l’esprit d’humilité, de tempérance, de charité, qui pourrait être
l’origine d’une nation chrétienne à Jérusalem,--du seul, du vrai peuple
hiérosolomitain. Seulement ils sont si peu nombreux! Ainsi, quatre mille
Grecs, deux mille Latins, mille Arméniens et une foule de petites
églises chrétiennes forment une réunion discordante, toujours en guerre,
n’ayant aucune unité. Les Latins, Grecs, Arméniens, Coptes, jusqu’aux
protestants, vivent dans un état d’inquiétude, de malaise, de rage
continuelle que la Sublime-Porte seule arrive à calmer, quand la colère
va trop loin. Dans cet état belliqueux, chacun de ces groupes n’a de
lien religieux qu’avec sa propre Église, qu’avec son propre schisme, et,
convaincu d’être dépositaire d’une haute et parfaite mission
spirituelle, il ne s’adonne à aucun travail matériel, à aucune
industrie, à aucun commerce, et ne pense pas à accroître sa propre
fortune. Tous végètent dans l’ombre des couvents ou des refuges, ayant
le logement, des secours d’argent, des médecins, des remèdes, des
écoles, de l’aide et de la protection. L’oisiveté la plus grande règne
parmi ces groupes; ils fréquentent les cérémonies sacrées de leurs
rites, ils sont pieux, ils sont fanatiques; seulement leur piété
religieuse est souvent une affaire d’intérêt. Combien de fois, dans leur
foi ardente, les moines franciscains ont-ils regretté avec moi cet état
de choses, qui fait de l’exercice du culte une profession: l’homme qui
est allé à la messe, à cinq heures du matin, croit avoir accompli tout
son devoir! Les franciscains procurent du travail, obligent au travail:
mais les Latins sont si peu nombreux...
Cependant, pour l’existence de notre _nation_, pour que la grande foi
latine maintienne haut son prestige en Terre Sainte, il faut fermer les
yeux et ne pas désespérer de former, dans un lointain avenir, le peuple
de Jérusalem. On ne le formera certes pas avec les juifs, qui sont un
ramassis de gens venus de toutes les régions extrêmes et incapables de
s’organiser ou de se réunir; on ne le formera jamais avec les Turcs, qui
sont là, comme en garnison; on ne le formera pas plus avec les petits
groupes chrétiens, paresseux, fanatiques et divisés entre eux; on le
formera encore moins avec les Arabes des environs et avec les beaux
Bédouins armés jusqu’aux dents, qui arrivent du désert de Jéricho, de
l’Arabie Pétrée, des montagnes inaccessibles et des plaines inconnues,
pour vendre ou pour acheter: ils ne voient pas Sion, ils ne l’aiment
pas, ils ne la connaissent pas, pressés de s’en retourner à leurs
cabanes ou à leurs campements. Peut-être jamais Jérusalem n’aura-t-elle
un peuple?... Elle fut grande devant Dieu et Dieu y déposa toute sa
gloire; mais, quelqu’un y a souffert trop amèrement et y est mort trop
cruellement...